V. — OU RBTBOT7VEB L'AME ENFANTINE ET ADOLESCENTE
DU rUTUB BERLIOZ?
(Note pour le chapitre II.)
Quels documents précis une enfance» le plus souvent, laisse-t-elle? Bien peu. Et, pourtant, quelle n'est pas l'impoptance des premières années dans l'histoire d'un homme?
Ce que Berlioz a rapporté dans ses Mémoires (chapitres I à IV) ne résiste pas au contrôle des dates : comme faitSy presque tout est faux.
Ces chapitres des Mémoires, dira- ton, peuvent renseigner sur l'âme de l'enfant.
Hélas, bien peu. Ses propres souvenirs, après que Berlioz les eut repensés cent fois et cent fois racontés, leur donnant ainsi un reflet de ses plus récents avatars, — tout à coup, dans un moment de crise, dans un « volcanisme », il en improvisa le récit fantasque (Londres, 1848; j'analyserai cela à sa date). Aussi, les états de sensibilité, indiqués en 1848 par le musicien ruiné et « volcanique », ne sont pas ceux de Venfant, mais ceux de Vhomme qui pense à son enfance et la recrée avec sa sensibilité d'homme:
Jusqu'ici personne n'y a pris garde.
Mais il est évident que ce récit des Mémoires parle d'un personnage et en montre un autre : ce n'est plus l'enfant, c'est l'homme; ce n'est plus l'adolescent d'avant 1820, c'est un ancien Jeune-France de 1830, dont le romantisme a fait faillite depuis 1840, et qui se substitue à ce qu'il fut lui-même avant d'être devenu Jeune-France... Complications, qui sont un plaisir pour l'analyste.
Les berlioziens trouveront dans notre chapitre II une chronologie nouvelle. — Elle est établie d'après les document» contemporains et non d'après les transitions employées par Berlioz pour les commodités de son récit.
D'ailleurs, on peut lire, avant nos chapitres II, III et IV, la note suivante.
5t4 LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE
VI. — TBANSITIONS DE HASARD FRISES, JUSQXT'a PRÉSENT, COMME REPÈRES CHRONOLOGIQUES
Pour nos chapitres III et IV, dresser une chronologie absolument certaine, c'est chose presque aussi difficile que pour notre chapitre II.
Divers auteurs suivirent, sans trop la contrôler, ni même examiner sa provenance, la chronologie établie par M. Hippeau : c'était le plus expédient. Par malheur, elle n'est pas exacte. Les faits, mis enfin à leur date dans notre récit, vont le prouver.
Dès à présent, par un examen critique, on peut tenir la chronologie de ces divers auteurs au moins pour suspecte. Elle fut établie, semble-t-il, grâce à la méthode suivante :
1^ Disposer les faits selon certaines formules de transition employées dans les Mémoires de Berlioz (telles que « un peu plus tard... », à cela « succéda » ceci...);
2° Rattacher un tel système de faits à la date fournie par la première des Lettres Intimes,
Or, quiconque fait un peu de critique de texte sur les Mémoires de Berlioz, constate que les formules de transition n'ont aucune valeur propre, intrinsèque. Pour notre a volcanique » romantique, écrire « un peu plus tard, » par exemple, c'est un moyen de conduire le lecteur d'un fragment à un autre; mais cela ne veut pas dire expressément que le second fait est venu « un peu plus tard. »
Berlioz, se soucier de l'ordre chronologique!...
La formule qu'il emploie ne contient, pour lui, aucune notion de temps : elle n'est, pour lui, qu'une transition du discours. Il peut arriver, par hasard, qu'elle soit conforme à l'ordre des faits. C'est exceptionnel. Le plus souvent, les dates démentent de telles formules de transition. Dans Tenchainement de ses souvenirs fragmentaires, Berlioz a laissé le plus grand désordre. Dans le roman autobiographique où lui-même, fantasquement, recrépit sa vie avec des anecdotes mal jointoyées, il n'y a guère de fragment
(surtout jusqu'en 1830) qui soit à sa place chronologique : l'auteur, pour ne pas trop accuser ce pêle-mêle, est donc contraint de fausser ses transitions lorsqu'elles contiennent une idée de temps, ou d'oublier qu^ elles la contiennent
Vraiment, à de telles formules, — ficelles pour raboutir les bâtons rompus de la narration, — c'est trop demander que de les faire servir de repères dans une échelle chronologique.
Enfin, la première des Lettres Intimes à laquelle se rattache une chronologie aussi inconsistante porte une date fausse. {Voir p. 135 à 141.)
Donc, pour nos chapitres III et IV, comme pour le second tout devait d'abord être remis dans un ordre meilleur.
J'ai fait de mon mieux.
Néanmoins, je prie le lecteur de ne pas oublier qu'il y a encore dans cette période (1821-1826) un certain flottement. Mieux vaut le reconnaître que de se tromper, et de tromper le lecteur, par trop de confiance en soi-même.
Vn. — LAYS CHANGÉ EN TALMA FAB BERLIOZ
(Note pour le printemps 1823.)
La lettre « Oh, génie! » a été publiée sans date, et mal datée « 1826 ». Divers érudits s'accordent à vouloir l'antidater : ils hésitent entre 1823 et 1825. — Le plus probable nous semble « deuxième moitié de mars 1823 ».
On remarquera que nous venons de rapporter (p. 110 à 112) divers projets de Berlioz, et que nous avons commencé par les projets les plus hypothétiques, afin d'avertir le lecteur qu'il fallait lire ici en doutant. Puis nous avons passé à des projets dont on retrouve des traces. Ces projets d'Hector se rapportent à des faits que l'on peut dater : ceux-ci s'étagent (on l'a vu) sur une période de plusieurs mois.
Dans ses fantaisistes Mémoires, longtemps après, Ber-
lioz les réunit en un même événement, très précis : il parle de Talma, de Néron, et du cordon de la sonnette...
L'épisode est ingénieux, et Ton y peut admirer une imagination de romancier méridional. On y voit de la précision dans les détails de fantaisie, et de la fantaisie dans les détails où Ton voudrait de l'exactitude... Hélas, si l'on met en marge quelques dates, l'épisode des Mémoires s'effrite. Il ne reste plus que des parcelles, et elles ne se raccordent pas. Mais faisons le tri, laissons tomber ce qui est impossible, gardons seulement le vraisemblable, et marquons des degrés de probabiUté, — alors, tout converge vers une date : printemps de 1823.
J'ai fait la contre-épreuve. J'ai cherché vers cette date dans les journaux, et j'ai trouvé au 1®' mai une représentation à bénéfice : Athalie avec les chœurs de Gossec; Talma même y jouait. Mais c'était le bénéfice de Lays.
BerUoz, par la suite, négligera Lays chantant le Rossignol, et gardera Talma jouant le grand prêtre d' Athalie.
Ainsi, dans les Mémoires, le bénéfice de Lays devint celui de Talma.
Confusion d'autant plus naturelle (et d'autant plus captieuse) que Talma donna plusieurs bénéfices : on se perd, écrit le malicieux Courrier des Théâtres, on se perd dans les bénéfices de Talma.