‹ La jeunesse d'un romantiqueChapitre 3 sur 17 · SEUL HOMME · texte numérisé non relu

SEUL HOMME

Et le chevalier se laissait aller à un long développement sur la distinction de l'âme et du corps. Puis, il poursuivait : « Ainsi, la Puissance, la Miséricorde, et la suprême Intelligence de Dieu, sont essentiellement une,... et cette triple tendance fut la cause

DE LA création DU MONDE. »

Ainsi préludaient les Conseils aux jeunes Compositeurs.

... « Voyons, maintenant, comment les adeptes, les jeunes compositeurs qui s'initient dans la partie morale de la musique, peuvent, comme dans l'éducation de l'antiquité, être conduits jusqu'aux lumières de la plus haute philosophie métaphysique, lesquelles lumières les aideront à pénétrer les secrets et les mystères du monde moral et universel (1)... »

Et Lesuerur, bien qu'il eût une piété sincère et profonde, citait Chateaubriand : « Il y a dans la religion, il y a dans le nom de Dieu, quelque chose de superbe, qui sert à donner au style des beaux-arts et de la musique une certaine emphase toute merveilleuse (sic), de sorte que l'écrivain ou l'artiste le plus religieux est presque toujours le plus éloquent » (Génie du Christianisme). Et aussitôt Lesueur citait Rousseau, un « grand philosophe religieux » (pensait-il), mais en tout cas « éloquent ».

:.. « Maintenant, jeunes adeptes, descendons des hauteurs de Dieu et du ciel où notre sujet nous avait porté... » Mais Lesueur y remontait aussitôt; et, de nouveau, il y planait avec une lourdeur laborieuse, pendant de fort longues et de fort compactes pages.

(1) Présentées sous cette forme dont on n'a plus aujourd'hui l'habitude, les idées de Lesueur peuvent paraître inacceptables à tels wagnériens qui acceptent sans sourciller le purement humain. Certes, il s'agit autant que possible de s'entendre. Mais, le plus souvent, pour éviter les malentendus (ou, du moins, pour ne pas faire sentir qu'il y a malentendu) il suffît de prendre le vocabulaire à la mode. Puis la mode change, et le vocabulaire. — Et une génération sourit de ce que la précédente admirait avec trop de profondeur.

On dira peut-être que Lesueur, ici, semble avoir en vue le purement divin» Mais le joitreme/iï^umam de Wagner en est-il si distinct? Ne voit-on pas Wagner, dans son Beethoçen, déclarer que telle musique est un langage théologique? Le début du quatuor en ut dièze mineur, révèle Wagner, est un dialogue tenu dans le sein même de la divinité : l'Homme et Dieu s'entretiennent de la Foî au Bien Eternel. — Du moins, Wagner l'assure.

Lesueur avait l'excuse d'avoir reçu, dans sa jeunesse, des leçons de théologie.

— a Philosophe à l'âme desséchée, qu'en dis-tu? » s'écriait-il.

Et il repartait dans les « hauteurs du ciel. »

— « Revenons, » se disait-il à lui-même, quelques pages plus loin. Et il repartait encore, et pour longtemps, vers les hauteurs philosophiques, théologiques et chimériques.

« Jeunes compositeurs! Elèves des Beaux-Arts! c'est en vous nourrissant de plus en plus de ces hautes idées et de cette manière de voir la réalité des choses, que... »

Alors, paraphrasant et commentant Plutarque (?), Lesueur allait écrire une phrase interminable, mais qu'il faut citer tout de même, car elle contient bien des germes qui ne seront pas perdus pour Berlioz :

Nous ne parlons point {dit Plutarque reçu par Lesueur) de cette musique mince, déchiquetée, légère, éparpillée {du Rossiniy devait expliquer Lesueur à Berlioz), — sans but moral, sans unité, de cette musique propre à amuser les esprits obtus et à faire sauter d'une joie factice et menteuse les sots oisifs qui n'ont rien ni dans Pâme ni dans la tête, — oui, du Rossini, — mais nous parlons de ces chants pleins de poésie, de ces musiques puissantes sur nos sensations, de ces mélodies pénétrantes qui éveillent en nous des sentiments inconnus, dès émotions heureuses, de nouvelles étreintes de félicité; nous parlons de ces musiques irrésistibles appliquées aux grandes choses, qui portent leurs fruits au profit véritable de tous; nous parlons enfin de ces musiques représentatives qu'accompagnent de sublimes actions, des pantomimes nobles, poétiques, se mesurant sur les Rythmes musicaux et significatifs; nous parlons, et Platon dit comme nous, nous parlons de ces harmonies antiques, religieuses, à couleurs locales, qui vous saisissent, et qui sont pleines de ces sonores doubles -aspects harmoniques (sic) (1) qui vous frappent comme Téclair fendant

(1) Un peu plus loin Lesueur emploie cette expression comme équivalente de Venharmonie,

la nue, non pour ne vous donner que la sèche surprise d'un bruit, mais pour jetter (sic) dans votre âme cette admiration imprévue, ce céleste frémissement, ces jouissances inouïes qui semblent lui rappeler son origine éthérée, et pour lui faire entendre ces harmonieuses irradiations, ces émissions sonores qui...

La phrase se perd dans un pathos par trop incompréhensible.

« Jeunes compositeurs! jeunes élèves de l'art et du génie! » s'écriait -il encore; et, citant les platoniciens, Maxime deTyr, Quintilien, Aritoclès d'après Archytas, Sénèque, saint Paul, les Prophètes et Jean-Jacques Rousseau, il s'élevait de nouveau dans les « hauteurs du ciel », démontrant l'immortalité de l'âme et foudroyant « les faux philosophes », les méchants et « les âmes cadavéreuses. »

— « C'est ici le lieu, écrit alors ce bon Lesueur, de rapporter un fait qui s'est passé à Marseille, il y a quelques années, et qui nous a été rapporté par des Marseillais très dignes... » Et, très au long (et sans qu'on puisse deviner le sens de ce fait divers), le chevalier raconte qu'un « brave ecclésiastique », à Marseille, a jeté un homme à la mer, puis l'a repêché tout en le prêchant : c'est de la morale en action.

Après cet apologue édifiant mais inattendu, l'excellent homme poursuit ses « études musicales et philosophiques » : pendant des pages et des pages, il cite, commente, paraphrase les Prophètes et Platon, Chateaubriand et saint Jean, Job et Mme de Staël, les Pères de l'Eglise et Thomas Moore.

De Thomas Moore, que Berlioz mettait ou allait mettre en musique, il cite maints passages, et entre autres : « O musique! ton céleste empire est par» « tout irrésistible, partout le même. Le puissant océan « obéit à l'astre argenté qui préside à se^changements.

« ainsi que les flots des passions et de tous les sentiments «s'élèvent et s'abaissent devant toi... »

Un passage de ces Conseils aux, jeunes Compositeurs, un long passage dont Lesueur était fier et qu'il aimait entre tous, c'était celui où il décrivait « l'union des époux parfaits ». Quelle devait être la femme de l'artiste? Comment le « jeune disciple des Beaux-Arts » devait-il choisir cette élue entre tant d'autres?... Lesueur lisait-il de telles confidences à Hector Berlioz, bien jeune (vingt et un ans), mais si empressé auprès de « ces demoiselles »? Ou, par pudeur, le père (le beaupère), n'en disait-il rien à pe disciple favori, qui pourrait faire un gendre?...

« 0 divine musique! Le langage impuissant et « faible se retire devant ta magie! Pourquoi le sentiment « parlerait-il jamais sans chanter, quand tu peux seule « exhaler son âme? Les paroles séduisantes de l'amitié « nous trompent; les vœux de l'amour sont encore moins « sincères; ah! il n'est que le doux accent de la musique « qui puisse doucement consoler sans jamais trahir! »

Ce passage, copié par Lesueur dans Thomas Moore, Berlioz aimait à le citer. Preuve nouvelle, entre beaucoup d'autres, que Lesueur fit part, à son jeune élève Hector Berlio z,des Conseils aux jeunes Compositeurs,

Tel était le maître de Beriioz.

Malgré quelques faiblesses, qui sont de l'homme et auxquelles Lesueur sut échapper assez souvent, c'était presque une grande âme, presque un grand caractère; un esprit hardi, un novateur qui avait beaucoup appris par lui-même, qui savait beaucoup de choses inutiles et fausses, un musicien qui savait peu de musique mais qui avait le sens inné, très développé, très averti (presque le génie) de l'expression, du pittoresque et du dramatique; un artiste qui s'était

laborieusement improvisé un style à lui, un style fait de la bigarrure d'autres styles et où ce qui aurait dû être purement musical était régi par . des intentions picturales ou littéraires; — un inventeur et un érudit, un homme à idées... En somme, une sorte de grand génie avorté.

Maître providentiel!

iJn vrai génie eût été d'un moindre profit. Absolu, parfait en lui-même, ou bien un vrai génie aurait pu demeurer étranger, lointain, pour le génie naissant de Berlioz : de l'un à l'autre, peut-être, plus de ces multiples communications, de ces échanges immédiats qu'établissait la papillotante, l'inquiète curiosité de Lesueur; — ou bien un vçai génie aurait pris, peut-être, trop d'ascendant sur le disciple encore incertain : il en eût fait, peut-être, un imitateur à la suite, servile, inutile. Mais, par ses bizarreries mêmes, Lesueur piquait l'ingéniosité de son élève et, tout ensemble, le détachait de lui. Quel providentiel eveilleur!

A Paris, vers 1824, un jeune musicien, avant de s'être trouvé lui-même, pouvait aspirer à imiter soit Cherubini et son écriture impeccable et vide; soit Rossini et ses mélodies chantantes, vulgaires, ses « gargouillades » (déclarait Lesueur), son esprit, sa gaieté et son orchestre de fête foraine (car Rossini était assez loin encore de Guillaume Tell); soit Boïeldieu, Auber, et leur gentille, leur pimpante élégance, leur style de dessus de pendule, leur sentimentale poésie qui fait si bien à l'Opéra-Comique.

De tout cela, quelle chose peut être imitée, transmise? Tous ces musiciens, sauf un, esclaves du succès immédiat au théâtre, n'ont que le métier nécessaire à exploiter leurs dons natifs, c'est-à-dire leur facilité d'hommes de théâtre, nés pour fournir divers articles courants. Seul, Cherubini pouvait transmettre quelque

chose à un jeune musicien. Mais pas à notre futur romantique. L'écriture abstraite, la science rigide, l'amour d'une beauté que l'on croit absolue (beauté trop conventionnelle), non, cela ne peut convenir à notre enthousiaste, ignorant encore, mais impatient d'écrire tout de suite de grandes œuvres.

Or, Lesueur, sans aucune tradition d'école, avait écrit bien jeune de grandes compositions; tout en les écrivant, il s'était découvert lui-même, il avait inventé son écriture, et maintenant encore, plein de verve et d'imagination malgré son grand âge, il composait d'émouvants et pittoresques oratorios où la musique était la traduction dramatique des paroles. Et comme il comprenait Gluck!... Seul, il pouvait être le maître de Berlioz : l'élève aspirait à être ce que le maître avait failli être lui-même. Vraiment, Lesueur pouvait aimer son jeune disciple comme un fils selon l'esprit.

Cependant (automne de 1824), Hector s'était mis à écrire une Messe,

Or, très souvent, le dimanche, Lesueur l'emmenait à la Chapelle Royale des Tuileries. ,

Les offices de la Chapelle étaient fort suivis : on s'arrachait les billets. Etait-ce pour la musique des deux maîtres, Lesueur, Cherubini? Ou par curiosité? Ou parce qu'on savait le nouveau roi fort dévot?...

Avant le service, Lesueur expliquait ses intentions, commentait le programme de sa messe à son jeune disciple. Ce n'était pas chose inutile, car le vrai sujet de ces Messes-Oratorios était rarement le texte même de la messe. Alors le vieux novateur répétait au « disciple des Beaux-Arts », en l'appliquant à la solennité du jour, ce qu'il avait jadis écrit dans ses brochures. Presque mot pour mot, on peut savoir ce que le chevalier disait : « Ma musique, que vous allez entendre, n'est pas une

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musique quelconque, développant avec n'importe quels airs, proses, chœurs fugues, les paroles des hymnes et prières de l'Ordinaire. Un Kyrie, comme toute autre musique, doit être expressif, particulier à une situation, à un sentiment : sinon, il manque à la première condition de la musique, qui doit être l'imitation, la traduction sonore de la nature. Or, songeons à ce qu'éprouvent les fidèles aux différentes fêtes du culte. Ont-ils les mêmes sentiments lorsqu'ils se représentent l'ensevehssement du Sauveur ou sa résurrection? Noël et le jour des Morts peuvent-ils donner les mêmes émotions? A Pâques, les fidèles se réjouissent, Jésus a fendu la pierre du tombeau; l'hostie rayonne, corps véritable : le Kyrie, au jour de Pâques, chante donc le Dieu d'amour, qui a souffert la Passion avec notre chair et qui, par la communion, va unir son corps véritable à notre chair même; donc, hymne de joie, de radieuse allégresse : Dieu est en nous!... Mais, le jour des Morts, les fidèles pensent à ceux qui ne sont plus, qui ont péché, et qui vivent immortellement la douleur de leurs propres fautes : on implore le terrible Justicier, qui est aussi le Dieu de pardon; donc, hymne de terreur, avec des lueurs d'espoir... Ainsi, le même Kyrie ne convient pas à toutes les cérémonies. »

Hector écoutait tout cela en songeant à sa propre Messe,

Et Lesueur, comme dans son Exposé de 1787, pouvait lui dire encore : « Remarquez bien les habits sacerdotaux; ils ont la même forme, mais ils changent de couleur selon les fêtes. L'Evangile, non plus, n'est pas le même chaque dimanche, ni les prières, ni le prêche... Et l'on voudrait que la musique, ce langage expressif entre tous, qui traduit le mieux les sentiments les plus profonds, on voudrait que la musique... »

Lesueur parlait surveiller ses musiciens. Hector écoutait la musique du jour, soit une messe « particulière à la solennité », un motet « imitatif », ou un chœur d'Alexandre à Babylone, ou bien une sorte d'oratorio, Ruth et Booz, Debborah, NoémL,,

Et si le jeune Berlioz ne les entendit pas tous à la Chapelle des Tuileries, évidemment son maître les lui montra en partition, les analysant avec force détails. Dans ces œuvres pittoresques et conçues d'après un véritable scénario, le vieil auteur d^Ossian et de Télémaque, nourri d'Homère et de la Bible, touché par les poétiques et solennelles descriptions de Volney (qui venait de mourir) et de M. de Chateaubriand (qui venait de quitter le ministère), dramatisait les épisodes de l'Ancien Testament.

Le disciple, futur auteur de VEnfance du Christ, n'en était alors qu'à sa première Messe : il ne remarquait pas « la pauvreté de la trame musicale »; mais, avec un enthousiasme frère du génie, il imaginait « les ardentes solitudes de l'Orient », la lumière étincelante sur l'immensité silencieuse des sables, la majesté des ruines désertes...

Le prêtre se retournait, il étendait les bras devant l'assemblée, il psalmodiait Ite, missa est, La Cour se levait, et notre Hector voyait Charles X rentrer dans ses appartements, « au bruit grotesque d'un énorme tambour et d'un fifre, sonnant traditionnellement une fanfare à cinq temps, digne de la barbarie musicale du moyen âge qui la vit naître ».

Alors, sur la terrasse qui longe la Seine, dans le parterre, près des deux hémicycles de marbre blanc, où régnent les statues de Diane et d'Atalante, et que Lesueur avait vu dessiner et sculpter sous la Terreur (car les Terroristes avaient une sensibilité gréco-idyllique), — alors, Lesueur et son élève se promenaient

en devisant comme deux philosophes dans les jardins . d'Académus. Ils ne voyaient guère, autour d'eux, circuler les familles endimanchées.

Pourtant elles méritaient d'être regardées, et surtout les enfants. Les petites filles (Ondine, Inès, Hyacinthe...) avaient des « coëfîures à la Léontine », bandeaux lissés sur le front et torsades tombantes; leur robe, souvent rose, était à pèlerine; à chaque poignet, des ruches blanches s'évasaient autour des mains; sous la jupe, arrêtée presque au genou, des pantalons de « perkale », étincelants de blancheur, laissaient retomber leurs étages de volants jusque sur la guêtre. Quant aux petits garçons, ils portaient un habit de drap, très souvent vert; le pantalon, gris perle ou puce, était très haut de taille, les bas blancs et les souliers noirs, à boucle; un grand col « blanc, rabattu, était plaqué sur les épaules par un sautoir de soie croisé sur la poitrine et noué dans le dos...

Le chevalier, tout à ses souvenirs, s'ouvrait au disciple qu'il aimait. Ce n'étaient plus seulement des conseils, mais des confidences. Il disait sa vie de luttes, d'études, de déboires ou de triomphes : sans l'Empereur, que serait-il devenu? Mais l'Empereur savait tout, voyait tout, pensait à tout : sans lui, Prudhon, le peintre, ne serait jamais sorti de la misère. Ce pont que l'on voit en face de l'Institut, ce pont suspendu où l'on passe pour un sou, Prudhon ne pouvait pas le passer, faute d'un sou. Girodet, au contraire, gagnait de l'argent, car il soignait la presse. Tous deux sont morts... Qu'importent les coups de la fortune?... Idéologue, à qui Tâge donnait une belle attitude, Lesueur parlait de sujets plus hauts...

Et puis il priait Hector de le laisser seul.

Et pendant de longues heures, il errait, taciturne,

fantôme décharné, face plus pâle qu'une cire, long squelette drapé d'un immense carrick sur qui rétombaient ses belles boucles blanches.

Sous l'influence de Lesueur, le jeune Berlioz continuait de travailler à son Passage de la Mer Rouge et à une Messe (automne 1824). Très probablement, comme Berlioz le fera souvent par la suite, l'apprenti musicien avait dû reprendre, pour sa Messe, tels fragments (Jui lui plaisaient dans un essai précédent, dans son oratorio. De fait, vers le mois de décembre, encouragé, enhardi par la vigilante amitié de Lesueur, il n'attendait plus, ou mieux ne cherchait plus qu'une occasion pour faire entendre un ouvrage de lui, sa Messe. Pour prouver sa vocation à sa famille, il fallait un succès public. — Sans argent, comment être sûr de tenir les exécutants?... A quel artiste demander une somme destinée à l'art?...

Or, vers la fin de 1824, Chateaubriand était plus que jamais exalté par les jeunes gens : selon Vigny, il avait consenti à être ministre, comme Dieu s'était fait homme. — Soudain, en juin 1824, M. de Villèle l'avait congédié, ce ministre surhumain, à peu près comme un valet. Cette destitution prit des airs de triomphe : « Tout le faubourg Saint-Germain, toute la chambre des Pairs sont allés s'inscrire » chez le ministre déchu. Le jeune Victor Hugo, polémiquant pour dé* fendre ses Nouvelles Odes contre le Z des Débats (Hoffman), écrivait en s'inspirant de l'actuaUté : « Dans le Génie du Christianisme,,., ce grand homme a tracé les préceptes de la poésie nouvelle;... généreux écrivain qu'ont tour à tom» trouvé fidèle en leur temps de péril, la religion, la monarchie et la liberté, ces trois grandes nécessités d'un grand peuple. »

Alors, sur les futurs romantiques, Taction de Chateaubriand commença d'être efficace. La politique ne fut pas étrangère à ce nouvel ascendant de René, Par ailleurs, les futurs romantiques commençaient, lentement, à se dégager de leur éducation « ancien régime », de leur goût pour l'imitation « post-classique » ; peu à peu, ils s'ouvraient aux aspirations modernes. « La poésie vit beaucoup moins de fiction que de vérité... Osons donc le dire un peu haut : ce n'est point réellement aux Sources (THippocrène, à la Fontaine de Castalie, ni même au Ruisseau du Permesse, que le poète puise son génie; mais tout simplement dans son âme et dans son cœur (1)^ »

Et les jeunes gens qui pensaient ainsi, groupés dans leurs petites revues d'avant-garde, se visitant l'un l'autre, allant- faire leur remonte d'idées au cours de Villemain, se rencontrant chez Nodier ou au théâtre, commençaient à « faire secte ». Chaque jour, « ils comptent un nouvel initié dans leurs mystères ». Alfred de Vigny et Gaspard de Pons, tous deux poètes et officiers (Gaspard de Pons, peut-être parent d'un ami d'Hector); Guiraud, Antony Deschamps, et son frère Emile, futur collaborateur de notre musicien; Jules Lefèvre, poète qui va partir pour la Grèce, entraîné par l'exemple de Byron... Ce cénacle de 1824 avait, avec les camarades qu'Hector fanatisait à l'Opéra (sinon avec lui-même), des points de contact; a tout le moins, il allait en avoir bientôt. Chose certaine, Hector était bien près de ces jeunes poètes dans son culte actuel pour Chateaubriand.

Les germes de la mélancolie moderne, que l'enchanteur avait insinués naguère chez Padolescent florianesque, allaient bientôt lever, et porter leurs

(1) Victor Hugo, Muse française^ mai 1824.

fruits. Aussi, pendant le trouble qui précède l'efflorescence, pendant le sourd travail de forces qui aspirent à produire leur effet naturel, pendant cette attente, cette indécision, cet équilibre instable d'une jeune âme sollicitée par deux penchants contraires, — que d'heures d'angoisse, que d'heures de palpitante rêverie! L'ardent, l'actif Hector, tout méridional, se grisait de lui-même dans les mirages de ses incertitudes. Touché par le doigt magique du plus styliste des désabusés, quelles délices ! et combien cette poésie, cette musique verbale, devait à son tour enivrer notre enthousiaste, avide de passions imaginaires! pour lui, ancien amoureux, ancien créateur de son Estelle, être heureux ou souffrir par le rêve, n'était-ce pas chose plus profonde, plus douce, plus artiste, que de chercher platement à se satisfaire par des objets réels? Atala, René,\e « vague des passions », les phrases sur Virgile, Didon, la « mélodie des soupirs! »... Combien le jeune Berlioz s'exaltait à ces phrases enchanteresses, à ces mirages de l'au delà des mers! Dans ces rêves nouveaux, auxquels il prêtait toute son âme, il croyait se reconnaître, ou plutôt, les rêvant, il découvrait en lui une âme nouvelle qui lui plaisait davantage : il revivait sa jeunesse dans ces récits magiques de jeunesses plus romanesques, toutes remplies par les délicieuses tempêtes des passions fatales. Il oubliait Florian, Andrieux, le Cheç^al Arabe, Estelle et Némorin, pourtant si proches. Peu à peu, il devenait René luimême. Son âme ardente se donnait au grand séducteur. Alors, vraiment, il vivait un autre passé : l'imaginaire passé d'un autre homme était vivant dans tout l'être du prochain romantique ; car sur toutes ses fibres, les phrases glissaient comme les caresses d'une Circé palpable. Il lisait : « Je dépérissais à vue d'œil : tantôt je demeurais immobile pendant des heures à

contempler la cime des lointaines forêts; tantôt on me trouvait assis au bord d'un fleuve que je regardais tristement couler. Je me peignais les bois à travers lesquels cette onde avait passé, et mon âme était tout entière à la solitude. »

Sans aucun doute, habitué aux inégales tentatives de Lesueur, il n'était pas choqué, en lisant Chateaubriand, par le mélange des styles. Images prises dans Homère, Théocrite, et transposées à l'iroquoise; épopée et calumets, idylle et tomahawks!... Qu'importe... La chose écrite se transfigurait : notre Hector, cœur avide, se grisait de mélancolie moderne, de mélancolie à grand orchestre...

Enfin, il admirait tellement l'auteur à^Atala et de René qu'il lui écrivit pour lui demander douze cents francs.

C'était pour faire exécuter sa Messe.

Chateaubriand, peu désireux de recevoir la visite de ce quémandeur exalté, — encore un fou? — lui répond aussitôt qu'il n'a pas douze cents francs, et ne peut même pas « le servir auprès des ministres ». Il lui envoie tous ses regrets; « ils sont bien sincères », ajoute-t-il. (Lettre du 31 décembre 1824.)

Quel premier janvier!

L'année commence mal. Le docteur ne va-t-il pas perdre patience, pu céder aux violentes instances de la dramatique Mme Berlioz?... Le placide Humbert Ferrand était auprès de son ami désespéré. Peut-être Humbert avait-il collaboré, prêté sa plume fertile en élégances, pour la malheureuse demande d'argent à l'immortel auteur du Génie du Christianisme.,. Que de reproches, que de plaintes, le pauvre garçon dut-il essuyer de l'irascible Hector!

Au début de 1825, le Freischiitz était l'œuvre musi-

cale à la mode. A vrai dire, ce n'était pas tout à fait le Freischûtz de Weber qui triomphait à l'Odéon, mais un arrangement de Gastil-Blaze : Robin des Bois.

Le véritable Freischûtz, présenté d'abord aux Parisiens, — œuvre tout allemande, — n'eut aucun succès.

Alors, dès la première représentation (7 décembre 1824), le traducteur, Castil-Blaze, se mit à parisianiser le Freischûtz. Déjà, la censure du roi très chrétien avait exigé qu'on supprimât le rôle de l'ermite. Castil-Blaze en fît bien d'autres, surtout dans le livret. Les chasseurs des profondes forêts de la Bohême, paysans chevaleresques et superstitieux, furent changés en comparses d'opéra-comique; Agathe, la mélancolique jeune fille aux deux nattes blondes, devint la petite Annette, une façon de soubrette.

Dans la musique, Castil-Blaze n'alla pas jusqu'à se faire le collaborateur ou plutôt le correcteur de Weber : il déplaça des morceaux, en supprima d'autres, et c'est tout. D'ailleurs, pour effacer l'échec de la première représentation, il fallait faire vite. En neuf jours, la pièce fut corrigée, copiée, répétée et sue par les acteurs.

Pour la seconde représentation (16 décembre), les siffleurs revinrent, mais ils ne purent entrer dans la salle : toutes les places étaient distribuées à des gens sûrs. Il en fut de même pendant neuf soirs.

Ainsi corrigé, et lancé, le Freischûtz eut un succès prodigieux.

Le jeune Berlioz y vint. La musique, malgré tout, était la musique même de Weber. Elle ne lui plut qu'à moitié, tout d'abord. Musique si populaire en Allemagne, si près de l'âme allemande, mais si loin du style solennel des tragédies lyriques... Gluck,

Méhul, Spontini, voilà les héros de l'art dramatique pour lesquels le jeune Berlioz nourrit « un culte intolérant, exclusif ». Ceux-là seuls et Lesueur, il les appelle les « grands classiques ».

En effet, il les imite. Il fait comme il peut dans ses essais, dans cette Messe, qu'il a déjà tant corrigée et qu'il ne peut faire entendre, — et dans cette Réçolution Grecque, scène à grands chœurs et à grand orchestre, sur des vers d'Humbert Ferrand, Composition plus récente, peut-être finie déjà, et qui pourrait si bien figurer à un Concert Spirituel (1).

Cette année (1825), les Concerts Spirituels eurent lieu non à l'Opéra, mais aux Italiens. Leurs programmes, en deux parties, et comprenant beaucoup de morceaux assez courts, débutaient par une symphonie d'Haydn. Habeneck dirigeait l'orchestre. Mais Kreutzer conservait la haute main sur les programmes, et ne négligeait pas sa musique : au premier concert, un duo de sa Mort d'Abel, au second un de ses concertos pour violon. Il y avait aussi un concerto de Romberg, pour violoncelle; et afin qu'on n'oubliât pas que ce concert de semaine sainte était « spirituel », — Kreutzer, à qui le jeune Beethoven, voilà quelque vingt ans, avait dédié une sonate, glissa un Benedictus de Bethowen (sic),

I Ce qui occupait alors les Parisiens et toute la France, c'était le sacre de Charles X. On réparait la cathédrale de Reims. Le cortège ferait une entrée dans des « voitures du sacre »; il y aurait, dans l'armée et dans tous les corps de l'Etat, promotions, nominations, décorations... C'était à qui serait invité à la cérémonie. I Les artistes mêmes, et surtout ceux dont le roya-

(1) Voir au printemps suivant (date douteuse), p. 223, note.

lisme était notoire, ne furent pas oubliés. Le nouveau roi en fît décorer un bon nombre. Dans cette fournée^ Victor Hugo (il avait vingt-trois ans) reçut la Lé^on d'Honneur en même temps que Lamartine. Les Méditations avaient un succès de six ans déjà; mais le jeune Hugo avait chanté le baptême du duc de Bordeaux; on décorait ensemble les deux porte-lyre, on les invitait au sacre : on espérait une ode... Chacun d'eux fit la sienne : Lamartine, le Chant du Sacre, Hugo, le Sacre de Charles X. — Ce fut une chanson qui eut l'heur de devenir populaire, une chanson de. Béranger, le Sacre de Charles le Simple.

A Reims, le sacre fut célébré avec un cérémonial aussi vénérable que l'avaient été, à Saint-Denis, les funérailles de Louis XVII L Une des difficultés, pour les organisateurs, était de se procurer la sainte ampoule : le 6 octobre 1793, un commissaire de la Convention l'avait publiquement brisée sur le piédestal de la statue de Louis XV. Mais, répondaient les ultras et le Moniteur même, des mains fidèles avaient recueilli quelques fragments de l'ampoule et quelques gouttes du baume mystique; ainsi, selon l'esprit, Charles X pouvait être oint avec l'huile inaltérable, qui consacra tous les rois de France depuis Clovis, et qu'une colombe apporta du ciel pour les fils aîné» de l'Eglise.

Le sacre coûta six millions.

Après la cérémonie religieuse (29 mai) il y eut un festin. Le lendemain, le roi reçut trente-huit nouveaux chevaliers du Saint-Esprit. Parmi eux Chateaubriand, ministre chassé, mais dont on voulait « amortir » l'opposition : le grand écrivain était un journaliste adroit et magnifique, et même redoutable.

Quant à la musique jouée à Reims, on en trouve assez peu de traces dans les journaux, parmi tous les

2^a LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

détails du protocole et des décorations accordées aux courtisans ou posées sur les murs de la ville. — Dans les manuscrits de Lesueur, tout porte à croire que la musique des fêtes fut surtout celle du vieux maître. — Sa veuve, sous Napoléon III, éditera un Oratorio du Sacre : pour le recommanda* aux maîtres de chapelle et au pouvoir impérial, elle mettra dans le titre Sacre de Napoléon I". Mais, en 1804, la messe du couronnement était de Paesiello, et le Vwat Imperator, de l'abbé Roze... D'ailleurs, comme Lesueur s'ingéniait toujours à écrire de la « musique particulière à chaque solennité », on retrouve (même parmi tels chœurs qui avaient jadis servi d'hymnes à l'Etre Suprême), un scénario, un programme qui se rapporte à la cérémonie de Reims. UOratorio du Sacre, dont les paroles latines « sont tirées de la Bible, des Prophètes et des Proses mesurées, est composé sur les documents du Clergé et principalement sur les idées de M. l'abbé de Sambucy, ordonnateur de cette grande et auguste cérémonie ». Pour la veille du sacre, Marche Séraphique ; pendant le sacre, nombreuses invocations à saint Remy; — enfin, au Viciât Rex, les fanfares de trompettes éclatèrent, les musiques militaires et les salves d'artillerie tonnèrent, et on lâcha dans la cathédrale une nuée de colombes... Ces colombes inspirèrent la tendre Mme Desbordes-Valmore ; et Berlioz, plus tard, se rappellera les musicales mousqueteries de son maître lorsqu'il célébrera l'inauguration d'un chemin de fer.

Cependant, à force d'entendre les tragédies lyriques de l'Opéra, et les oratorios de la Chapelle Royale; à force de copier, d'apprendre par cœur les parties d'orchestre à la bibhothèque, le jeune Berlioz, aidé, conseillé par Lesueur, était parvenu.

tant il avait corrigé sa malheureuse Messe, à écrire une grande composition religieuse dont le maître et l'élève étaient enchantés. 'Il ne restait plus qu'à la faire entendre. Hector en avait l'impatience : son naturel actif, perçant, et aussi les circonstances, irritaient cette impatience. Il pouvait craindre pour sa mensualité; le docteur, paraît -il, avait des ennuis d'argent : qu'arriverait -il si Mme Berlioz en profitait pour faire sentir que leur fils était obligé de s'assurer une situation?... L'apprenti musicien brûlait d'entendre sa musique, brûlait de se prouver à luimême, et de prouver aux autres (et à sa famille!) qu'un feu créateur lui dévorait la poitrine!

Que lui servait d'avoir fait imprimer, et à ses frais, le Dépit de la Bergère, poésie de Mlle ***, musique de M. Hector Berlioz (1)? Depuis des mois que cette romance, timidement rendue publique, attendait que l'on s'occupât d'elle, — de quel profit avait-elle été pour l'auteur? Il fit de son mieux : même, d'un couplet de la romance à l'autre, il changea le dessin mélodique pour mieux rendre « les (volages ardeurs »; bien plus, à la fin, dans une sorte de coda, il confia le chant au piano, tandis que la voix mourait en soupirant sur la tonique et la sensible...

Vains efforts! Ni le poème de Mademoiselle *** :

De mon berger volage J'entends le flageolet; De ce nouvel hommage Je ne suis plus l'objet...

ni les bonnes intentions de la musique, n'avaient imposé le jeune homme à ses contemporains, à sa famille. — Et déjà, que de démarches, que d'échecs :

(1) Date incertaine, 1823 à 1825 (7)

Andrieux, Laïs, Kreutzer {oh génie/ je sucœmbe!)^ sans oublier l'impossible répétition du Passage de la Mer Rouge!,,,

Il lui faut un succès public.

Donc, il imagine de se faire prêter, gratuitement, par M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, surintendant des Beaux-Arts, l'orchestre de l'Opéra. Pour l'obtenir, il met en branle ses amis et les amis de ses amis.

Le fidèle Humbert Ferrand, extrêmement ultra,, avait pour ami un royaliste forcené, Albert Dubois ou Duboys. Ce Duboys, de sang dauphinois, se fit remarquer par une plaquette édifiante; elle avait pour sujet la conjuration de Didier et la capture du rebelle : le bon royaume de France, assurait Duboys, ne pouvait être sauvé que par cette trinité, le trône, l'autel et la guillotine. Se piquant de littérature, il collaborait avec le jeune Berlioz : il lui fournissait de petitspoèmes pour romances... Et il avait langue avec les ultras les plus purs : attaché à la personne du vicomte Sosthène sans doute en façon de secrétaire élégant, il allait bientôt se faire nommer magistrat dans le pays de sa famille, à Grenoble. Il fut donc à même de: s'employer, — ainsi que d'autres relations bien placées, M. Brifîault, M. de Montesquiou, — pour faciliter à notre Hector, fils d'ultra, l'accès de M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, officier de la Maison du Roi et Surintendant des Beaux-Arts.

Le vicomte, connu surtout pour être homme du monde et plus encore homme de cheval, était pluspréparé à régir les haras , que les Beaux-Arts : sous sa haute direction, les chevaux du roi se seraient bien reproduits et auraient été parfaitement dressés. Quand le vicomte fut donné aux Beaux- Arts, les satiriques s'étonnèrent que le roi eût ouvert à cet élé-

gant écuyer une telle carrière. Mais, avant de dresser les artistes ou de les assouplir, le vicomte s'était occupé de dresser la presse : signaler aux tribunaux les journaux rouges, amortir les trop blancs, c'est-àdire les acheter et convertir leurs rédacteurs en fonctionnaires... Le vicomte était un royaliste no* toire : élève particulier du fondateur de la Congrégation, on l'avait fort remarqué, entrant dans Paris derrière les alliés, car il avait attaché à la queue de son cheval une croix napoléonienne de la Légion d'Honneiu*. — Quand il vint aux Beaux- Arts, le vicomte Sosthène s'occupa surtout des danseuses. Mais pour le plus puritain des motifs : le vicomte voulait faire descendre les jupes trop courtes, trop légères, et faire remonter les corsages trop échancrés. A Paris, il n'en faut pas plus pour rendre un surintendant immortel : le vicomte Sosthène, qui aurait pu faire un si bon directeur des haras, est resté légendaire, aux Beaux-Arts, pour avoir essayé de (îouvrir les danseuses (1).

De ce surintendant, le jeune Hector, grâce aux ultras, obtient deux audiences particulières. Le surintendant l'autorise à se servir de l'orchestre de rOpéra.

Mais qu'est-ce que cela, si Hector paye et non le département des Beaux-Arts? L'important, c'est l'argent : ce M. Sosthène ne le comprend-il pas? « Il

(1) Les tutus et la pudique sollicitude du vicomte Sosthène nous forcent de faire un rapprochement. Un violoniste de l'Opéra, chaque soir qu'il était» dans l'orchestre, en contrebas de ces tutus, leur tournait pieusement le dos. Et pourtant il avait obtenu, de l'archevêque, une absolution spéciale. C'était Chrétien Uhran, violoniste et compositeur mystique.

Or, Berlioz, fils d'ultra, aura avec Chrétien Uhran (et il doit déjà les avoir) les meilleures et les plus utiles relations.

Ici encore, comme avec Lesueur, engrenage d'ultras.

m'accable de sa haute bêtise, écrit notre fougueux croque-sol. C'est bien le plus grand cheval que la maison du roi ait jamais eu à son service. »

Hector finit par trouver douze cents francs. Ce ne fut pas Chateaubriand qui les prêta, mais un fils de famille, « appartenant au faubourg Saint-Germain et fort amateur de musique ».

Son nom, Augustin de Pons.

Celui-ci était un des jeunes gens qu'Hector fanatisait aux tragédies lyriques de l'Opéra. Un autre Pons, poète et officier,^ami d'Alfred de Vigny, était affilié à ce « cénacle de 1824 », à ces groupements de jeunes artistes et littérateurs. Muse française. Société des Bonnes lettres , Quotidienne, où allaient bientôt se recruter les troupes romantiques.

La famille de Pons, fort riche, n'était pas sans avoir, bien qu'originaire du Quercy, une curieuse attache avec le Dauphiné. Au dix-huitième siècle, un vicomte Augustin de Pons avait soutenu un procès contre les consuls de Grenoble au sujet d'un droit sur la vente des grains, le droit de leyde; ce droit, annuellement, produisait plus de quinze mille livres, et les Pons en avaient le bénéfice; il y eut même une « émeute provoquée parmi les marchands de la Grenette, par les prétentions et les brutalités des agens du leydier... » Quelque soixante ans plus tard, la fortune des Pons, dans laquelle se trouvait de l'argent dauphinois, permit à Augustin de Pons d'avancer douze cents francs au débutant, pour sa première Messe.

L'argent en main, Hector rassemble cent cinquante musiciens du Théâtre Italien et de l'Opéra. Valentino accepte de conduire, Prévost de chanter. On répète la Messe.

Hector, en cabriolet, bat ïbui Paris. Avec le fidèle Humbert Ferrand, brave garçon qui voulait s'essayer dans les belles-lettres, il fait le tour des journaux : il veut avoir des annonces, puis des comptes rendus. Il insiste. Il exige des promesses. De l'un à l'autre, il va, il va, et ce bon Ferrand « en perd la tête... »

Du moins, plusieurs feuilles, la Pandore, le Corsaire, annoncèrent ce début : « Messe solennelle à grand orchestre, composition de M. Hector Berlioz, élève de M. Lesueur ».

Enfin, le 10 juillet 1825, à Saint-Roch, les voûtes retentissent, frappées par la première grande œuvre du jeune compositeur (1).

S'il faut en croire un bulletin de victoire que notre Hector envoie en province, la Messe produit un effet d'enfer! Au crescendo du Kyrie, la poitrine d'Hector s'enfle comme l'orchestre; les baguettes du timbalier lui battent dans le cœur :

— « Tâchez de vous tenir tranquille, lui dit Valentino, si vous ne voulez pas me faire perdre la tête! »

A Vlterum çenturus, toutes les trompettes et tous les trombones du monde annoncent le Juge Suprême : le jeune Berlioz « nage sur cette mer agitée, il hume ces flots de vibrations sinistres »... Et c'est lui-même

(1) Cette messe a disparu. Mais déjà, à propos d'elle» on remarquera combien Berlioz se plait à revenir sur un même travail, à le reprendre, à le repolir, à le mettre à l'efTet. En décembre 1823, on essaye de répéter l'oratorio le Passage de la Mer Rouge. Celui-ci, modifié, morcelé, réécrit, doit fournir des fragments à la Messe (Rapprocher les Mémoires et les Lettres : Berlioz distingue mal Voraiorio et la Messe, et pour cause). La voici en 1825. Corrigée encore, nous la reverrons en 1827. Le Resurrexit fournira, en 1832, un envoi de Rome» puis, corrigé à nouveau, le Tuba mirum du Requiem (1837). Un autre fragment deviendra un finale de Benvenuto (1838). Et il est assez probable que d'autres morceaux du Requiem viennent de cette même Messe, si abondante en morceaux de rechange.

qui « mitraille ses auditeurs » : par une dernière bordée de cuivre il annonce aux méchants terrifiés que voilà le moment des pleurs et des grincements de dents, et il « applique un si rude coup de tam-tam que toute l'église en tremble! »

Après la Messe, quand l'église ne tremble plus, on félicite l'auteur, et surtout pour les morceaux de style léger! — C'était immanquable!... Les compliments « pleuvent comme la grêle ». Le curé fait appeler l'auteur à la sacristie et le force d^entendre un discours d'un quart d'heure : « Monsieur, vos idées ne vous viennent pas de la tête, mais du cœur; ex pectore. Monsieur, ex pectore, comme l'a dit le grand saint Augustin... »

Hector s'échappe enfin, et court chei Lesueur. Le vieux maître, pendant la Messe, s'était placé dans un coin pour observer le public. La Messe, déclare-t-il, fut d'un effet inconcevable... Certes, trop de notes;... mais, aucune intention n'est manquée; tous les tableaux sont parfaitement imitatifs : « Vous ne serez ni médecin, ni apothicaire, mais un grand compositeur; vous avez du génie; je vous le dis, parce que c'est vrai. »

Aussi, le lendemain, à la noce de la fîUe de Mme Branchu, la grande tragédienne lyrique, la cantatrice que Lesueur emploie à la Chapelle des Tuileries, — quelle joie pour le triomphateur! Trois journaux, ce matin même, impriment son nom, s'occupent de sa Messe/.,, Et là, parmi ces artistes auxquels il a su se mêler, invité sans doute pour servir de cavalier à ces demoiselles Lesueur, — là, au moins, il trouve à qui parler. Mme Branchu était une amie intime de Mme Desbordes-Valmore, et celle-ci était fort liée avec Mlle Bigottini, la danseuse passionnée, la « Malibran de la danse », si justement admirée dans Nina ou la

FolU par amour. Avec le jeune Hector, que de points de contact! Pour l'exubérant méridional, que d'occasions de se raconter, et de briller : Tîet air de sa première communion, son ravissement à l'Opéra, quand il avait vu Mlle Bigottini!... L'amie de la danseuse, la poétesse des Elégies, contait avec esprit, et volontiers. Jadis, au théâtre, elle avait joué avec la maîtresse de Florian... Oh! Estelle et Némorin, apprendre quelque chose sur le tendre auteur de cette pastorale!... Florian, racontait la poétesse élégiaque, était capitaine de dragons et battait sa maîtresse : « Voyez-vous, expliquait celle-ci, celui-là, il ne payait pas!... » Pour Hector, dans ce monde de gens de théâtre, où l'on parlait avec le sans façon des comédiens et la verte liberté du dix-huitième siècle, comme tout s'éclaire d'un jour nouveau! Comme le sagace Dauphinois, prestement, devine le dessous des choses et les ficelles de la gloire!

Deux jours après, le Corsaire :

Ce brillant début de M. Berlioz a produit le plus grand effet. Nous avons admiré une touche tour à tour pleine d'énerçie et de grâce. Le crescendo du Kyrie n'est pas d'un élève, il est d'un grand maître... La marche d'accords chromatiques du CrucifixuSy . l'effet colossal et terrible du dernier chœur du Credo, dénotent des dispositions extraordinaires pour la grande musique tragique. On voit que ce jeune et bouillant compositeur écoute plus ses inspirations que les règles étroites du contrepoint, de la fugue, et nous ne saurions assez l'en féliciter...

Ainsi jugeait te Corsaire, où « Hector B... » avait déjà collaboré. — Dans ce compte rendu, il y a tant d'expressions de Berlioz, et le Corsaire est si bien d'accord avec Berlioz écrivant le jour même à ses amis, que l'on peut se demander à quelle distance le jeune débu-

tant avait ténu cette plume élogieuse, avisée, et toute berliozienne.

La Quotidienne constatait :

Les qualités qui distinguent ce jeune compositeur sont l'énergie et une grande puissance d'émotion... C'est surtout dans Vlterum çenturus que M. Berlioz s'est livré à toute son imagination, qu'il lui arrive parfois .de ne pas modérer assez.

Humbert Ferrand, lui aussi, avait écrit un compte rendu. Ce brave garçon « jetait feu et flammes, et prodiguait les épithètes les plus extravagantes... » L'article ne passa pas.

Dans l'ensemble, le premier contact de Berlioz et du public était plutôt un succès.

Heureux Hector! il n'a pas vingt-deux ans, on joue sa musique, le monde s'ouvre devant lui!

Hector devait douze cents francs. De sa famille, il continuait de recevoir cent vingt francs par mois. En dix mois, s'il ne dépensait rien, il rembourserait sa dette. Donc, il réduit ses frais, s'ingénie à gagner quelque argent. Il quitte le quartier latin, va se loger à un cinquième, dans l'île, derrière le Palais de Justice, au coin du quai des Orfèvres et de la rue de Harlay. Il cherche à donner leçons de flûte, solfège, guitare, très content quand il reçoit vingt sous par cachet. Qu'importe! Il vit de rien (sept ou huit sous par repas), évite le restaurateur et ne remonte pas manger chez lui; dehors, le jeune rêveur relève sa pitance avec les harmonies de la nature : le soir, parfois, au soleil couchant, ce long garçon maigre et mélancolique, anguleux, chevelu, descend en contre-bas du Pont- Neuf, sous les platanes et les peupliers, à la pointe

de l'île, et, tout en mangeant une croûte de pain avec quelques dattes ou des raisins secs, il voit, de chaque côté du pont suspendu, le Louvre et les Tuileries, l'Institut et la Cour dès Comptes s'estomper dans une brume ardente. Puis, le soleil échancre son disque sanglant sur les sinueuses collines de Saint-Cloud, et le jeune Berlioz, frère et disciple de René, plein de lyrismes dramatiques, enivré par le bouillonnement de ses vingt ans, abandonne son âme inquiète et solitaire à la magie du crépuscule. Alors, comme ils fermentent dans son cœur, comme ils lèvent avec leurs fleurs capiteuses, ces germes déposés par le maître de la mélancolie, germes assoupis depuis les premiers troubles de l'adolescence! Rêverie..., « vague des passions... » Tout près de la phrase qu'il avait copiée naguère, à la Côte-Sàint- André, afin d'en orner son album de romances avec guitare, combien d'autres phrases avait-il lues dans son Chateaubriand, et qui renaissaient dans son jeune cœur, toutes fraîches, toutes souriantes de cette métamorphose. Trouble délicieux, « lorsque nos facultés jeunes, actives, entières, mais renfermées, né se sont exercées que sur elles-mêmes, sans but et sans objet... On est détrompé sans avoir joui; il reste encore des désirs, et l'on n'a plus d'illusions. L'imagination est riche, abondante et merveilleuse; l'existence pauvre, sèche et désenchantée. On habite, avec un cœur plein, un monde vide; et sans avoir usé de rien on s'est désabusé de tout. »

Chose curieuse, et cause nouvelle d'intimité entre Lesueur et le disciple favori : de telles phrases, qu'Hector avaient lues et notées naguère, il les retrouve, copiées par son maître, dans les Réflexions philosophiques, Conseils aux jeunes Compositeurs. Ainsi, encore enfant, s'éveillant de lui-même, s'exaltant, dans l'endormeur silence de sa province, il avait pressenti

ce qui est vivant pour l'âme d'un artiste, et ce qui la séduit.

D'où, une nouvelle confiance en lui-même.

Et Lesueur l'affermit encore dans cette confiance : la première qualité d'un artiste, pensait le maître, la raison d'être d'un créateur, c'est « la Volonté ».

Combien cela convient à la nature active, ardente, entraînante d'Hector Berlioz! La mélancolie à la Renêy les charmes de l'incertitude, les frissons du rêve, il peut s'y bercer, parfois, comme à une brise murmurante. Mais, dans son âme méridionale, un murmure se change vite, par un sursaut brusque, en gémissements de rafales et en grondements de tonnerre : « volcanique, volcanisme, convulsif, feux et tonnerres, » — voilà des mots dont il est coutumier, et qu'il emploiera souvent, et longtemps, et même lorsque l'âge l'aura à demi glacé.

A vingt-deux ans, pour le bouleverser, un rien suffit. La conviction qu'il va être un grand homme, qu'il est déjà un grand homme, qu'il a du génie, comme le lui a dit Lesueur, multiplie la résonnance de son âme : sur elle, le moindre heurt fait gronder des échos de tempête. A Nanci, sa sœur si littéraire, il écrit qu'il est « sujet à des moments d'orage ». Et, ayec beaucoup de netteté (car il s'observe, il veut conquérir la maîtrise sur lui-même), il note comment se forment ces orages intérieurs. Une idée jaillit, prompte, dit-il, fracassante comme l'éclair; subitement, il rougit, il brûle, il court, il vole, cette idée le consume, il veut en hâte déverser ce trop plein de lave... Feux et tonnerres ! les hommes qu'il trouve sont froids comme glace... Cette réaction le brise, le terrasse, l'anéantit.

Ainsi que les jeunes gens nés sous l'universelle influence de Bonaparte, il délire à l'idée de la gloire. Lesueur lui parle de Napoléon : il l'a vu, il a touché sa

main; par lui, Lesueur a été montré à toute une salle frémissante d'enthousiasme! Et Berlioz, comme tous les jeunes gens, songe : ce petit lieutenant d'artillerie, devenu l'Alexandre, le César, le Justinien des temps nouveaux!... ce Prométhée à Sainte-Hélène!... Et l'on vit sous l'étouffoir de ces Bourbons, que les Cosaques ont restaurés. Un Chateaubriand est mis à pied comme un valet; Paul-Louis Courier, cet esprit libre, cet athénien socratique, vient d'être tué comme un chien, au coin d'une haie, par un garde champêtre : crime peu éclairci, mystérieux, qui profite au pouvoir royal. Et cela n'est rien : en quel état sont les Beaux-Arts? Ils sont régis par Sosthène, cette « tête de cheval », et il vient de faire donner à ce « pantin de Rpssini » une rente de vingt mille francs! « Absurdité triomphante! » cela ravage notre Hector. — Mais, « un triomphe justement obtenu, écrit-il alors à Nanci, un éclatant hommage rendu au génie ou même au talent, oui, rien ne m'émeut plus impétueusement; je fais soudain un retour sur moi-même, je sens que j'en mériterai un pareil quelque jour, et que, même actuellement, je suis capable de produire du grand, du passionné, de l'énergique, du vrai, du beau enfin. »

Dans ces débauches d'imagination, Hector perd à peine le sens de la réalité. A vingt-deux ans, il a parfaitement perçu que chaque être s'enveloppe luimême dans un mirage : ce mirage n'a qu'une réalité intérieure, personnelle, passagère; il peut très bien ne pas être en harmonie avec l'ordre habituel des choses. Plus les choses sont éloignées, plus le mirage prend de force, plus il séduit l'âme : « Mes crises ont toujours une violence plus grande, quand je suis éloigné des lieux où se trouvent les objets de mon émotion, parce que l'impossibilité de vérifier les faits amène nécessairement des illusions, ou exagère les vérités. »

Ainsi, entre un délire et le délire suivant, notre Dauphinois n'est pas dupe de lui-même. Il a gardé la netteté latine de ses ancêtres; dans la bibliothèque du docteur, il a pu lire le Traité des Sensations; à l'amphithéâtre, au cours de Gay-Lussac, il a pu prendre quelques saines habitudes d'esprit; vraiment, il pourrait goûter les dissections sentimentales de Stendhal, son compatriote : mais le livre De V Amour, publié depuis trois ans, n'a pas eu de lecteurs, et Stendhal vient d'écrire la Vie de ce « pantin de Rossini »!

Non, Hector n'est pas dupe : quand il s'abandonne au rêve, son être ardent, imaginatif, conçoit un rêve frénétique, son corps même y goûte un ravissement maladif, spasmodique... Mais Hector sait qu'il rêve, il se donne, de plein gré, à la volupté du rêve : il n'en est pas dupe.

Il n'est pas dupe non plus des « séductions de l'amour-propre ». Quand il compose, ou plutôt quand la première idée d'une composition se présente, « les organes » d'Hector sont en « effervescence ». Puis, il « laisse reposer » son œuvre, il prend le temps de bien se remettre; et, seulement quand il est tout à fait calme, il relit son ébauche comme si elle n'était pas de lui. « Alors, écrit-il dès 1825, si mon ouvrage excite mon admiration, je demeure convaincu qu'il mérite celle de tous les gens qui ont la sensibilité et les connaissances nécessaires pour l'entendre... Ah! si j'étais connu!... »

La dette à Augustin de Pons, malgré les économies de nourriture, malgré les modiques leçons, n'était remboursée que par bien maigres acomptes. Hector se privait; il courait le cachet,... du moins il se proposait de le faire : il continuait (ou peu s'en faut) à vivre en fils de famille. Ces petites misères, auxquelles il se soumettait à sa convenance, qu'étaient-elles comparées

aux avantages de la publique exécution de sa Messe? La famille ferait trêve, prendrait patience, ne supprimerait pas la pension. Et puis, aux yeux des camarades, aux yeux du petit groupe qu'il recrute et fanatise dans l'admiration de la tragédie lyrique, quel relief prenait notre Hector! Entre un homme qui a été joué en public et tous les autres qui ne l*ont pas été, quel abîme! Avoir été joué, cela donne une attitude. On est déjà un homme public, on se doit aux autres, on est un guide, nn initiateur; il y a un profanum çulgus dont on n'est plus; on a l'orgueil et la joie de penser qu'on peut être incompris : « Mon cher Albert, écrit-il, ne perdez pas vos peines à me justifier auprès des gens qui me trouvent coupable... » Ces « gens » ce doit être le père et la mère d'Hector, car alors Albert D^iboys est en Dauphiné.... De ces gens, continue Hector, « les uns sont des glaces flottantes (le docteur?) : laissez-les obéir à la force d'inertie, — les autres sont des fanatiques avec lesquels on ne peut pas raisonner {la dramatique Mme Berlioz?) et vous ne pourriez jamais rompre la croûte de préjugés qui les couvre. »

Soudain, à la Côte-Saint-André, on apprit qu'il avait des dettes : tel était le fin mot de la Messe triomphante. En effet, Alphonse Robert, le carabin sérieux avait avancé quatre-vingts francs à son cousin pour la location des instruments. Alphonse savait que l'excellent docteur enverrait l'argent : il écrivit à la Côte. Très gentiment, le docteur paya. Mais, que d'inquiétudes : a-t-il d'autres dettes? Comment, et à qui a-t-il emprunté pour payer les musiciens? Si les usuriers se mettent après ce fils de famille,... lui, si jeune, si facile à entraîner, et qui ne sait pas la valeur de l'argent?... Le docteur fit écrire Nanci, afin d'avoir plus facilement une confidence, un aveu.

Hector remercia son père d'avoir remboursé Al-

2i4 LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

phonse, et avoua qu'il devait trois cents francs : faible somme, galamment prêtée par un jeune homme « qu'il peut appeler de ses amis. » Sans aucun doute, le docteur paya. D'ailleurs, Hector expliquait fort bien que sa famille l'avait forcé d'emprunter, impatiente d'avoir une preuve que la musique d'Hector était bonne : « Le temps fixé par mon père pour abbandonner (sic) la musique approchait; un succès seul pouvait me sauver... » Ce succès pour la famille, comment le remporter sans bourse délier?... Hector réduisait la somme, n'avouait que le quart de sa dette. Les trois quarts, évidemment, il se proposait de les rembourser par ses propres moyens.

A ce moment (décembre 1825), il était grand bruit d'une prochaine pièce de Weber, pour l'Odéon. Cette pièce aurait pour titre la Forêt de Sénart, et, disait-on, serait une adaptation française d^Euryanthe.

En réalité, Castil-Blaze, enhardi par les recettes que lui avaient valu les quelques changements apportés au Freisckiïtz entre la première représentation et la seconde, prenait mieux ses précautions. D^Euryanthe, il ne gardait presque rien. Au livret d^Euryanthe, il substituait une vieille comédie de Collé, la Partie de Chasse sous Henri IV, Cette comédie même était dépecée afin de recevoir, par tranches, diverses musiques : l'ouverture, de Rossini, était empruntée à Torwaldo e Dorliska; venaient ensuite une cavatine de Pacini, un duo de Meyerbeer {VEsule di Granata), un ensemble du Freischiitz (qu'on avait supprimé dans Robin des Bois), un duo de Generali, et l'air populaire : Vii^e Henri IV. „ 11 y avait même quelques morceaux d'Euryanthe.

A coup sûr, ainsi présentée, la Forêt de Sénart réussirait mieux encore que Robin des Bois. Et pourtant,

quelle vogue avait obtenue le fameux Chœur des Chasseurs! Tout le monde chantait :

Chasseur diligent, Devance l'aurore;...

et, dans les églises à la mode, on chantait, entre une hymne et un motet au Saint-Sacrement :

Chrétien diligent Devance l'aurore, A ton Sauveur encore Adresse tes chants :

Ave Maria

Gratia plena

La, la, la, la.,.

. Cette musique religieuse flattait les élégantes qui portaient des robes à raies rouges et noires, des robes a à la Robin des Bois ».

Hector, comme tous les Parisiens, s'était laissé pénétrer par la musique de Weber. Etonné, mécontent d'abord (car cette musique toute allemande, et d'allure familière, était bien différente du style solennel, un peu guindé, de la tragédie lyrique, des oratorios ou des pantomimes hypocrites de Lesueur), — notre Hector, maintenant, dépassait tous les admirateurs de Weber par son enthousiasme. La surprise passée, c'était un ravissement extrême. « Sensations inconnues... » Quel monde étrange, quelle Allemagne fantastique, berceau mystérieux d'un art ignoré, imagine soudain notre impulsif!... Comme tout cela est varié, entraînant, dramatique, passionné, d'un style mélangé, piquant, imprévu!... A l'orchestre, que de jolis détails, que de touches pittoresques, expressives, poétiques!... L'air d'Annette (Agathe) accompagné par les a violons divisés », très doux et sous lesquels les

notes de la basse sont murmurées par les altos, pianissimo (1) ;... et ces voix lointaines, mystérieuses, pendant la fonte des halles; et, pour la chanson à boire, ces deux petites flûtes (piccolo) à la tierce, qui ricanent et hululent sataniquement!... Pour Hector, quelles émotions impétueuses!

Et le chevalier, son vieux maître, lui fait remarquer (avec candeur) qu'il eut, jadis, l'idée de semblables effets...

Aussi, .maintenant, contre Castil-Blaze, correcteur de Weber, Hector va rompre des lances. A vrai dire, ce sera moins pour défendre Weber, que pour attaquer Castil-Blaze : celui-ci, en effet, le XXX des Débats^ vient de se permettre de ne pas s'agenouiller devant Gluck et son Armide. Le jeune Berlioz ne peut laisser manquer ainsi au « Jupiter de son Olympe musical » :

Monsieur le rédacteur (2),

Si Gluck revenait,... il sourirait de pitié : « Quoi, dirait-il vraisemblablement, on ne trouve dans mon Armide d'autres sujets de discussions que des fautes de gravure, ou desréminiscences prétendues d'airs populaires?... Il n'y a donc pas un homme qui joigne à quelques talens httéraires, des connaissances en musique dramatique suffisantes pour analyser mon ouvrage, donner une idée de l'esprit dans lequel je l'ai composé, et mettre à découvert les traits de génie qui s'y trouvent et qui échappent à un public aveuglé par les préjugés (3).

(1) Voir Berlioz, Traité d'Instrumentation.

(2) Le Corsairey 19 décembre 1825.

(3) Hector B..., ici, semble caractériser par avance ses chroniques musicales. — C'est toujours le Fatalité, je suis né chroniqueur, et non pas, comme il l'a écrit : Fatalité, je deviens critique. Ce qu'il a fait toute sa vie comme journaliste, Berlioz, tout jeune, l'avait dans le sang.

Je n'ai certainement pas toutes les qualités requises pour remplir cette tâche, mais sans avoir de grandes connaissances en littérature, j'en ai en musique qui pourront être utiles dans une pareille polémique. Je sais tout Gluck par cœur, pai même retenu le plus grand nombre des parties d'orchestre, fai copié plusieurs de ses partitions pour études (sic); enfin, je crois le connaître autant que possible (1).

En conséquence, il me paraît clair que dans la dispute qui s'est élevée,... il y a des erreurs et des vérités, et beaucoup de malentendus. « Ah! ah! vont-ils s'écrier l'un et l'autre, voici du nouveau, nous avons tort tous les deux, et nous allons être traités par cet amateur comme les Plaideurs de La Fontaine! »

Ne vous effarouchez pas. Messieurs; d'abord, je ne suis pas amateur, mais artiste, et comme tel je puis parler de mon art avec l'assurance que doivent donner de longues études, la fréquentation des grands maîtres et de profondes réflexions. Or donc :

..... (2) fautes de gravure;... quintes qui se suivent, écrites certainement à dessein par Gluck et voilées avec une adresse étonnante...

... Mais qui pourrait se défendre d'un mouvement d'indignation en lisant le compte qu'ont rendu d'Armide plusieurs journalistes, entr'autres M. XXX des Débats? Quoi? Le final du premier acte ne produit aucun effet?...

Le « Notre général cous rappelle » ne cause aucune émotion? Les chants de Renaud et d'Armide sont sans développement et ont toujours Pair tronqués? L'ouvrage entier est composé dans un faux système de déclamation dont ON est bien revenu?...

Eh! malheureux, que vous faut-il donc? Vous n'avez donc point de sang dans les veines, si le terrible cri de guerre, qui rappelle à la gloire l'amoureux Renaud, ne vous fait pas tressaillir!... Mais que signifie ce ON? M. XXX, qui est-ce qui est revenu du système de Gluck? M. XXX,

(1) Nous avons pris la liberté de mettre en italique cette phrase : elle est à méditer.

(2) Nous coupons.

qui est-ce qui trouve la moitié de la musique é*Armide ridicule? M. XXX, qui est-ce qui trouve le poème mauvais, le principal rôle antimusical, les décorations mesquines, les ballets sans fraîcheur? C'est M. XXX. Mais quel est, dira-t-on, cet inexorable critique, ce redresseur de torts, ce correcteur universel? C'est sans doute quelque grand compositeur, quelque poète lyrique, ou au moins un membre de l'Académie... Non; c'est plus que tout cela : C'est M. Castil-Blaze.

Hector B.

Oti dira : « S'attaquer ainsi à Castil-Blaze! Le jeune Hector est bien téméraire... »

Nenni, il était fort avisé.

A ce moment même, on allait essayer de couper, par avance, les bénéfices de Castil-Blaze sur Euryanthe, et on allait essayer de révéler qu'il avait dépouillé Weber du Freischiitz : non seulement Weber ne toucha rien, mais encore on défigura son œuvre. Et, avec Euryanthe métamorphosé en Chasse sous Henri IV, ce serait bien pis.

Or, le coup contre Castil-Blaze allait partir du Corsaire même. « Hector B... », par ce journal qui lui était si favorable, ne pouvait pas manquer d'être au courant.

Weber, ou plutôt ses éditeurs avaient déjà projeté d'agir. Weber, pour l'instant, attendait. Il avait écrit de Dresde, le 15 décembre, une lettre trop bonne, trop débonnaire, à Castil-Blaze. Mais les éditeurs, défendant leurs gains, veillaient : en Allemagne, le Schlesinger de Berlin; en France, le Schlesinger de Paris, frère de l'autre. Au Corsaire même, le Schlesinger de Paris allait bientôt faire paraître le double de la lettre à Castil-Blaze. Toutefois on attendait encore : Weber voulait qu'on y mît le plus de douceur possible; il s'était adressé à la « loyauté » de Castil-Blaze...

n attendait...

Point de réponse.

Nouvelle lettre de Weber (4 janvier 1826) : il accuse Castil-Blaze, comme il en a le droit, de vol. — Il charge Schlesinger de faire passer sa légitime protestation dans tous les journaux de Paris: pour être vengé du premier vol et garanti contre le second, il compte sur « le sentiment de la justice, si vif chez la nation française ».

Weber, on le voit, ne connaissait guère Paris. Castil-Blaze était journaliste. Les journalistes étouffèrent les lettres du compositeur allemand : elles ne purent paraître que dans le Corsaire, le petit journal sans grande importance où polémiquait « Hector B... ».

Personne ne s'en occupa.

« Feux et tonnerres! » Le jeune BerHoz en fut pour sa généreuse charge à fond contre Castil-Blaze, — généreuse, téméraire, mais aussi fort avisée et opportune. Il avait bataillé botte à botte avec un éditeur de musique, Schlesinger. Et cela ne peut pas nuire à un débutant qui a une Messe, une Révolution Grecque et des romances en manuscrit...

Donc Castil-Blaze prend le Freischiitz, l'arrange (?), touche tous les droits au théâtre, publie la partition, touche tous les droits en librairie pour cette partition et les morceaux détachés et les arrangements et même pour le cantique Chrétien diligent qui fait fureur, — et Weber ne peut rien contre cela... Avec douceur et malice, il écrivait à Castil-Blaze : «Laissezmoi espérer que rien qu'une négligence assez naturelle aux artistes ait pu vous faire oubHer tout à fait l'existence du compositeur du Freischiitz, »

Euryanthe, ayant pour nouveau livret la Partie de Chaise sous Henri IV, et pour nouvelle musique des fragments pris à sept ou huit auteurs allemands, français, italiens, — et même à Weber, — Euryanthe

220 LA JEUxNESSE D'UN ROMANTIQUE

fut représentée sous le titre : la Forêt de Sénart (14 janvier 1826).

Une fois la pièce lancée, Castil-Blaze, enfin, répondit (1). Les droits d'auteurs cessaient à la frontière : les vols de Castil-Blaze étaient donc légaux. Quant aux arrangements, ils furent nécessaires : la première du Freischiitz avait été une déroute; mais, grâce à l'habileté de Castil-Blaze, Weber put devenir populaire en France : il était l'obligé...

La Forêt de Sénart eut du succès, mais moins que Robin des Bois.

« Ruine, destruction, fin totale de l'art, écrira plus tard Berlioz... Ne devrions-nous pas dénoncer le coupable, le poursuivre et lui crier de toute la force de notre courroux : « Ton crime est ridicule; ta stupidité « est criminelle. Sois bafoué, sois conspué, sois mau- « dit! Désespère et meurs! »

Un mois après cette Forêt de Sénart, un matin, Hector passe, comme il faisait souvent, chez Lesueur. C'était le 27 février 1826.

— « Weber sort d'ici... Cinq minutes plus tôt, vous l'eussiez entendu me jouer sur le piano des scènes entières de nos partitions : il les connaît toutes. »

Tel est le mot du vénérable Lesueur rapporté par Berlioz, vingt ans après, dans les Débats. Ce mot demanderait à être nuancé. On délaissait le vieil auteur des Bardes, Et Weber, à qui allait alors toute cette vogue, n'avait que trente-cinq ans : un heureux continuateur, insinuait le vieux maître...

Toute la journée, Hector courut dans Paris pour rejoindre Weber, et le voir. Course folle. Weber n'avait

(1) Débats, 25 janvier.

que cinq jours à rester à Paris. On lui faisait fête; on l'invitait; l'éditeur Schlesinger organisait un dîner en l'honneur de son auteur; Fétis le recevait au Conservatoire dans sa classe de composition; Kreutzer, Cherubini, Paër, Berton, Catel, Auber, Onslôw, Pixis, Panseron, Boïeldieu, tous les compositeurs en vue échangeaient des visites avec l'auteur du Freischûtz. Et il ne faut pas oublier les démarches, pourparlers, rendez-vous, avec directeurs, chanteurs, librettistes r on voulait tirer encore de lui trois opéras!...

Pauvre Weber... A bout de forces, miné par la phthisie... Il n'aspirait plus qu'au repos : voilà quelques années, pendant dix-sept mois, il n'avait pas pu écrire une note... Et maintenant, avec ces sursauts d'agitation fébrile durant cinq jours, déjà la fin, l'agonie.

Dans cette torpeur secouée d'éclairs, deux choses, à Paris, lui firent plaisir : de bonnes huîtres, et la Dame Blanche, — La Dame Blanche était alors dans toute sa fraîcheur.

Donc, pendant cette journée du 27, Hector ne put rejoindre le malheureux Weber cahoté, martyrisé par la gloire, c'est-à-dire par le pouvoir de drainer l'argent du public dans les poches des directeurs, éditeurs, et autres courtiers musicaux.

Weber, agonisant, était leur proie»

Le soir de ce 27, il dut paraître à l'Opéra. On reprenait VOlympie de Spontini, avec Mme Branchu. Depuis longtemps on attendait cette solennelle reprise; mais Spontini n'en finissait pas de corriger une musique déjà corrigée lors des représentations de Berlin. Olympie était cette tragédie même avec laquelle Tastucieùx et haineux Spontini avait naguère essayé, à Berlin, d'écraser le Freischûtz naissant. — A l'Opéra, le 27, Weber parut et disparut. Hector ne le vit pas.

Trois jours après, Weber prit la diligence et partit pour Calais, Douvres et Londres. Le mourant allait hâter sa fin en faisant répéter Ohéron : ce chef-d'œuvre n'aura d'ailleurs qu'un demi-succès...

Le passage de Weber à Paris, évidemment, fut un sujet de conversation parmi les musiciens. — « Et notre ami Castil-Blaze? » se disait-on en souriant... On parlait aussi des prévenances de Cherubini, de ses deux visites à Weber. On parlait d'un après-midi passé par Weber dans la coupole du Panthéon, sur les échafaudages où Gros peignait de grandes figures allégoriques. Mais on parlait surtout (et combien Hector, combien les élèves de Lesueur écoutaient cela!) — on parlait de « ce pantin de Rossini », de ses mielleuses cajoleries pour amadouer Weber. Weber détestait Rossini. L'Italien le savait. A Vienne, voilà trois ans, la haine du doux Weber contre « le cygne de Pesaro » s'était montrée avec éclat. A Paris, le cygne de Pesaro entoura Weber de ses onduleuses caresses. Etrange spectacle. Ce cygne de Pesaro était un gros homme, grand et gras, magnifique et superbe, la face épanouie, les yeux rieurs, la mâchoire solide, la bouche large; il avait la faveur des princes et de la foule, il avait des pensions, du génie, des succès (publics et autres); à le voir, la haine, l'envie tombaient : c'était l'image du bonheur bonhomme... Et Weber, petit, étriqué, vidé par la phthisie, tête longue, jambes torses, — un squelette mal fait,.. Mais, quelle expression dans le regard et le visage : mélancolie, douceur, calme, volonté, tendresse, c'était toute la vieille âme allemande, celle qui vit encore dans les figures des vieux peintres, Holbein, Durer, Cranach... Oui, on parlait beaucoup des souples caresses de Rossini. « Ce pantin de Rossini!... »

— « La musiquede Weber me donne la colique», dira

bientôt le cygne de Pesaro. Et cet aveu, dépouillé d'artifice, sera noté par Berlioz même.

Weber avait quitté Paris le 2 mars. — Dans le mois, c'étaient les Concerts Spirituels : Hector avait une composition à y présenter, « La Révolution GrecquCy scène héroïque à grands chœurs et à grand orchestre (1) ».

La Rèifolution Grecque peut à peine être considérée comme de la musique de Berlioz. Cette scène héroïque, à grands chœurs et à grand orchestre, est plutôt le devoir tumultueux et appliqué d'un écolier qui n'a fait encore que de pauvres études, et avec un maître bizarre. Cela imite Gluck et Spontini, mais avec, d'étranges gaucheries. Pour dramatiser les paroles, çà et là, l'élève de Lesueur a de bonnes intentions;

(1) Il est vraisemblable que la première idée (ou même l'esquisse) de cette Révolution Grecque datait déjà d'un an ou dix-huit mois. Il est vraisemblable aussi que Berlioz, par la suite et notamment en 1828, fera des corrections.

Une lettre de Berlioz au surintendant (12 mai 1828), lettre dont nous avons vérifié le texte sur le manuscrit (Archives nationales), pourrait prouver que les démarches pour faire jouer cette Révolution Grecque sont du printemps de 1825 : « Il y a trois ans », écrit très lisiblement Berlioz. Mais on peut supposer que le trop jeune Berlioz, pour se vieillir et donner plus de poids à sa demande, écrivit « trois ans » à la place de <( deux ans »; on peut supposer aussi qu'il confondit les démarches pour sa Messe (1825) et celles pour la Révolution Grecque. Et puis, le certain, c'est que le livret de cette « scène héroïque » parut et fut annoncé par le Journal de la librairie en mars 1826.

Malgré tout, nous avouons notre incertitude. Nous refusons de prêter aux documents une précision et une portée qu'ils n'ont pas. Donc, nous nous contenterons de grouper ce qui se rapporte à la Révolution Grecque, dans le mois de mars 1826. Mais nous prévenons le lecteur qu'on pourrait placer cela en mars 1825.

Si l'on songe que les Huit Scènes sont de 1828, on est tenté de remonter d'un an, et plus, l'élaboration de la Révolution Grecque. C'est pourquoi, dans notre récit, nous avons parlé de cette « scène héroïque », comme d'un projet, d'un essai confusément conçu, en gestation, et cela dès 1824. (Voir p. 134 et 198.)

224 LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQtJE

pour les réaliser, il n'évite pas toujours les harmonies creuses, plates. Dans rénsemble de l'œuvre, l'écriture est assez commune : accords consonnants, parties qui se doublent, qui renforcent le son... Quant à essayer de développer par la « marche des voix », il y songe bien peu; et s'il y songe, il ne trouve que des imitations ou des mouvements contraires fort touchants par leur pauvreté. Du contrepoint, de l'harmonie véritable qui résulte de la marche simultanée de plusieurs voix, le jeune Berlioz, à vingt-deux ans, ignore presque tout.

Du moins, les tragédies lyriques, la lecture des partitions dramatiques et les auditions à l'Opéra, les entretiens ^vec Lesueur, lui ont donné un véritable culte (et déjà une maîtrise) pour l'expression. Expression par la mélodie, par le rythme, par les sonorités, par l'harmonie qui accompagne le chant, par les dessins d'orchestre, par le volume du son. Cet apprenti musicien ignore tout de la musique (déclarerait un professeur allemand, un Zelter); mais déjà chaque note qu'il écrit tend à être expressive. Enfin, bien qu'il faille tenir compte des corrections ultérieures, chaque morr ceau de la Reçolution Grecque à un commencement, un milieu et une fin; bien que ce soit l'oeuvre d'un débutant, ce n'est pas beaucoup trop long, et c'est parfois en mouvement : Hector est vraiment un Latin, un méridional, un homme né pour la parole, le geste, l'action immédiate; d'autres sont nés pour la contemplation ou le repliement sur soi-même... Ici, des effets, des surprises. Ce débutant, qui voit à l'Opéra comment l'on écoute, sait qu'il faut stimuler l'auditeur, le piquer, l'étonner. « Tous les genres sont permis, sauf le genre ennuyeux », a dit Voltaire. Serait-ce là le souci d'un jeune musicien allemand? Il penserait plutôt aux arcanes du contrepoint...

Bref, la Réi^olution Grecque est d'un ignorant, déjà ingénieux, qui aura bientôt le génie de la touche pittoresque et de l'expression.

Cet essai, le premier que Berlioz ne fera pas disparaître, le premier aussi qu'il n'utilisera pas dans une œuvre ultérieure, semble être un document assez curieux : il faut l'analyser.

La Révolution Grecque est une scène lyrique pour voix et orchestre. Hector l'appelait une « scène lyrique pour grands chœurs et grand orchestre ». Le futur auteur de la Symphonie Fantastique avait déjà le goût des titres voyants. — La Révolution Grecque a pour poème quelque cinquante vers du brave Humbert Ferrand. La scène peut durer huit ou dix minutes : on répète donc très souvent les mêmes paroles.

Lève-toi, fils de Sparte! Allons, n'entends-tu pas

Du tombeau de Léonidas Une voix accuser ta vengeance endormie?... On te vit, le front ceint de mépris et de honte, Préparer, souriant comme au jour d'Amathonte, L'holocauste sanglant de notre liberté.

Ainsi chante un « héros grec », basse noble. Puis il évoque ces « vils tyrans » qui « nourrissent leur indolence et leur orgueil avec lé sang de la patrie... » Il se tait. L'orchestre continue : alors, d'après une indication de notre Hector, toute semblable à celles de Lesueur, « les traits et la voix du héros qui exprimaient la fureur et l'indignation doivent prendre une expression de tristesse concentrée et d'attendrissements ». Cela dure pendant trois mesures. — Le vénérable Lesueur appelait cela pantomime hypocritique. On le voit : le disciple, sacrifiant tout à l'expression, n'oubliait pas, dans sa musique, le visage du chanteur.

Un « prêtre grec », autre basse noble, chante à son tour : « Hellènes, Hellènes,

L'astre de Constantin a brillé dans les deux!

A ses clartés victorieuses Marchez, marchez en foule à l'immortalité!

Puis, sur ces paroles, les deux basses nobles chantent à la fois. Et bientôt le peuple, chœur d'hommes, reprend :

Marchons, marchons en foule à l'immortalité!

Cet ensemble dure au moins cent cinquante mesures. ' Soudain, au long fortissimo des voix d'hommes succède un petit chœiir pour voix de femmes, très doux, un peu lent. C'est une prière. Elle finit pianissimo.

Aussitôt un ensemble de voix d'hommes, violent, dramatique...

Nouvel effet : comme le chœur va finir, une sonnerie de trompettes, dans un autre ton, l'interrompt. Etrange sonnerie. Et la voici qui se meurt, comme dans un brusque éloignement. Alors, une harpe égrène dans le silence ses notes mélancoHques...

Quel bruit sur ces bords expire?...

Tyrtée éveille sa lyre,...

chantent les hommes sotto çoce et « avec étonnement ».

Peu à peu, l'ensemble des voix arrive au fortissimo, le chœur va finir... Tout à coup; nouvel effet : Tamtam, attaque dans un autre ton, — et le chœur repart.

11 finit enfin : « Aux armes, aux armes,

Nos fers ont soif de combats et de sang! .

Telle est la Réçolution Grecque, scène héroïque à grands chœurs et à grand orchestre.

Or, la semaine sainte (fin mars 1826) approchait. Hector, le fidèle Humbert Ferrand (intéressé à la musique inspirée par son poème), firent imprimer le livret. — Hector se remua pour faire exécuter sa musique aux Concerts Spirituels.

Par un succès, il rassurerait sa famille.

Donc il remit en branle tous les gens qu'il put, et en particulier ceux qui avaient des liens avec le pouvoir. Par Duboys, par d'autres ultras, par des représentants de l'Isère, le fils de l'ancien maire de la Côte-Saint-André sut obtenir une lettre du vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, surintendant, pour Kreutzer. Sans doute, une telle lettre, tombant du plus haut degré de la hiérarchie des Beaux-Arts, toucherait-elle Kreutzer plus que ne l'avait touché, voilà trois ans, le dithyrambe d'Hector : « Oh Génie! je succombe, je meurs, les larmes m'étouffent!... Votre Mort d'Abel/,,. sublime! déchirant! pathétique!!... » A cette enfantine demande de rendez- vous, pas de réponse. — Mais, à la lettre du Surintendant?...

Kreutzer, par sa situation à l'Opéra et par l'ascendant de son passé, gardait la haute main sur les Concerts Spirituels. Il n'était plus chef d'orchestre à l'Opéra : il e gonflait plus à loisir d'indépendance et de fierté. Alors, il approchait de la soixantaine. Né sous Louis XV, fils d'un « Violon du Roy », il avait été un enfant prodige. Puis, sa virtuosité, ses concertos, ses Etudes ou Caprices, ses tournées de concerts à travers l'Europe, sans oublier, pendant la Révolution, l'Empire et la Restauration, plus de quarante opéras, ballets ou opéras-comiques, Lodoiska, Paul et Virginie, Ipsiboé, la Mort d'Abel,

avaient fait de lui l'un des musiciens les plus célèbres, les plus glorieux de toute l'Europe. Beethoven, dès 1805, lui avait dédié une sonate pour piano et violon; le violoniste-compositeur l'avait presque dédaignée : son nom, aujourd'hui, ne vit plus que par ce titre : la Sonate à Kreutzer.

Mais le jeune Berlioz était recommandé par le Surintendant.

Quand il vint, pendant le carême de 1826, trouver le glorieux Kreutzer, il fut congédié d'un mot :

— « Mon bon ami, nous n'avons pas le temps d'étudier les compositions nouvelles. »

Tel était, sur Kreutzer, le pouvoir d'une lettre du vicomte Sosthène, surintendant des Beaux- Arts.

Et l'ancienne lettre d'Hector, la lettre pathétique « Oh Génie! je succombe, les larmes m'étouffent... » ne l'avait pas même amadoué! Il n'avait pas même jeté les yeux sur la Résolution Grecque !

Hector, sur le vieux Kreutzer, fit agir Valentino, chef d'orchestre à l'Opéra; il fit agir le chanteur Prévost, il fit agir Gardel, il fit agir le bon, le pieux, l'affectueux Lesueur. A Lesueur, vieux camarade, Kreutzer répondit :

— « Que deviendrions-nous si nous aidions ainsi les jeunes gens? »

Il faut louer cette franchise, elle est rare.

D'ailleurs, une telle réponse est suspecte. Kreutzer pouvait penser ainsi; toutefois, parlant au mystique Lesueur, il a dû faire une réponse moins franche, mais plus digne.

Cette année-là, aux trois Concerts Spirituels, on joua du Rossini, du Cherubini, du Viotti et du Berton, et deux fois du Kreutzer (fin mars).

Cependant, au jugement de ses parents, que faisait

ANNÉES D'APPRENTISSAGE â29

Hector? Qu'était-ce que ces romances qu'il publiait à ses frais, Toi qui nC aimes, verse des pleurs, ou le Montagnard exilé, paroles d'Albert Duboys, — ou encore le Maure jaloux, ou Pleure, pauvre Colette? (1)...

A quel résultat arrivait-il? Pouvait-il, à une mère si exaltée, imbue de préjugés si violents contre les gens de théâtre, avouer que ses efforts tendaient à faire de lui un compositeur dramatique? Ses dieux étaient Gluck, Spontini, Lesueur : pouvait-il confesser cette foi profane? Et, s'il ne composait que des Messes, quelle position, quels gains aurait-il? Pour la première Messe, le docteur avait dû débourser...

Hector résolut donc de concourir pour le prix de Rome.

Que savait-il? Comment ferait-il un exercice d'école?... Lesueur lui trouvait du génie, mais il pouvait prévoir que Cherubini, ou tel autre puriste, serait impitoyable pour le contrepoint de cet instinctif. '

Lesueur aimait son disciple : sans doute, à ce moment, le prit-il souvent avec lui.

Hector, d'autre part, tâchait d'intéresser sa famille à la musique. A Nanci, sa sœur si littéraire, il envoyait des morceaux de la Dame Blanche, le grand succès de l'hiver : «Ce sont de fameuses vieilleries!... Et voilà ce qui triomphe!»

Vint le concours : le jeune Berlioz, éliminé à la première épreuve, ne fut même pas admis à concourir.

Le docteur l'apprend. Aussitôt, il fait savoir à son fils qu'il supprime toute pension : qu'Hector revienne à la Côte-Saint-André.

Mais Lesueur, l'excellent maître, s'entremet. Il

(1) 1826, date approximative. De ces essais, il n'y a vraiment rien à dire. (Voir, d'ailleurs, p. 201. Le Dépit de la Bergère.) Mélodie assez expressive et voulant suivre le sens des paroles, passages fréquents du mineur au majeur et réciproquement...

affirme au docteur qu'on ne peut avoir aucun doute sur l'avenir musical de son fils : « La musique, écritil, lui sort par tous les pores. » Et, pour gagner la dévote et dramatique Mme Berlioz, Lesueur, qui ne manquait pas d'onction, ajoute que c'est un crime de laisser sans culture les dons du Ciel : l'homme élu se doit aux desseins de la Providence...

— « Je suis un incrédule, Monsieur! »

. Ainsi débutait la réponse du docteur, homme doux, timide, mais violent par à-coup.

Hector revint donc à la Côte-Saint-André.

Accueil glacial. Les parents font le silence autour d'Hector; on le laisse seul, on va et vient conrnie s'il n'était pas là. Tactique de femme (tactique de prêtre?)..»

Le docteur, après quelques jours, ne peut y tenir. Il parle : l'explication entre le père et le fils n'aboutit qu'à les buter l'un et l'autre.

Hector ne mange plus, mais le docteur ne dort plus.

Hector, sur la colline fraîche et boisée, erre le long du Biel, ou dans le verger du Chuzeau; parfois, pour être plus seul encore, il erre dans la plaine brûlante : sur le chemin poussiéreux, les noyers, çà et là, font une ombre froide; dans les champs, le blé haut, décoloré par cette lumière méridionale, exhale une chaleur de four, les insectes bourdonnent; au-dessus du Rhône, au ras des Cévennes, de petits nuages roses se forment et s'évanouissent; les Alpes disparaissent dans une brume bleutée; là-bas, il y a Murianette, Meylan, le Saint- Aynard... Souvenirs souriants, Estelle Dubœuf, Estelle et Némorin, premiers émois, rêveries passionnées de l'adolescence... Dans la plaine de Bièvre autour d'Hector, l'air vibre comme au-dessus du feu... Personne... Il erre des journées entières. Quand il

rentre, il s'enferme dans, sa chambre. Si quelqu'un (ses sœurs ou le petit Prosper) lui parle, il répond à peine et disparaît. Sa pensée s'obscurcit. Il lui semble que sa tête, à force de bouillonner, se vide. Sa fureur, elle-même, tombe. C'est une lente et continue dépression par étouffement.

Dans cette lutte muette, ce fut le docteur qui céda : avait-il le droit, après tout, de sacrifier cet enfant aux idées, aux préjugés d'une femme dévote, acariâtre? Lui-même, n'avait-il pas déjà assez souffert de cette même femme?... Toute une nuit, il hésite.

Soudain, au matin, cet homme timide prend un parti énergique : il va faire acte d'autorité contre sa femme. Donc, il réveille Hector :

— « Habille-toi, viens dans mon cabinet, j'ai à te parler. »

Sans doute, à cette heure-là, Mme BerHoz et ses demoiselles étaient à la messe. Libre de parler, le docteur apprend donc à son fils qu'il l'autorise à retourner à Paris pour étudier la musique. Hector saute au cou de son père.

— « Oui, mais n'en dis rien ici, contiaue le docteur... Pour nous éviter à tous des scènes pénibles^ tu partiras en secret. »

Aussitôt, délires de joie : il parle, il est aimable. Fort gai, prompt à rire quand il est bien disposé, le voilà qui joue avec son petit frère Prosper; l'enfant a un grand sabre et imite l'oncle Marmion, maintenant .colonel... Hector, par de gentilles et tendres paroles, console Adèle de n'avoir encore que douze ans : elle voudrait être aussi demoiselle que sa grande sœur...

Avec Nanci, ce sont des confidences sans fin. « Hector, écrit Nanci dans son Journal, m'a trop parlé

pour mon repos ». Que de projets, que d'agitations, quelle fièvre de gloire! Cela grise, cela brise la spirituelle, la littéraire Nanci. D'habitude, elle s'exalte avec plus de mesure : elle genlise,,, A son frère elle se plaint de cette vie provinciale : on fait des visites, on se reçoit; l'hiver, on danse; l'été, ce sont des parties de campagne.... Mais, avec qui Nanci peut-elle goûter les charmes de la conversation? Et puis, la maison est triste, maussade. Le docteur, maladif, fait le plus souvent grise mine. Quant à Maman, toujours agitée, bouleversée pour un rien, dérangeant tout, faisant des scènes aux domestiques... Pendant la dernière lessive la maison était inhabitable : c'était un branlebas, une invasion de femmes à la journée... Par bonheur, une telle cérémonie, gloire d'une ménagère provinciale, ne revient qu'une fois ou deux par an : Mme Berlioz, pour bien prendre rang parmi ces dames de la société côtoise, tient à honneur d'espacer ses lessives. Gela prouve l'abondance du linge. Et quand on lessive, tout le pays le sait.

Un jour, Hector reçoit une lettre d'Humbert Ferrand, le poète des Noces <Por iTObéron et de Titania, le poète de la Révolution Grecque, Hector montre la lettre à Nanci : ce brave Ferrand, plein des plus nobles aspirations, visitait alors le couvent de la Grande Chartreuse; sous peu, il sera à la Côte-Saint- André. Il s'annonce par une grande épître, toute brillante de pensées sur les harmonies de la nature et de la religion : « ... la Grande Chartreuse, ce n'est pas encore le ciel, mais ce n'est plus la terre : iion, Hector, la religion n'est pas un vain mot! »

Nanci est ravie : quelle chose regrettable, penset-elle, que mon frère soit éloigné de ces sentiments! ils sont un guide pour la jeunesse, et une consolation

"^^^ rr

pour les derniers jours. Et Nanci (elle a vingt ans), est impatiente de connaître Ferrand, cette grande âme.

Ferrand arrive. — Nanci, espiègle, prompte à saisir les ridicules, peut à peine se retenir. Quel visage! Ce nez et ce menton ont « une invincible attraction l'un pour l'autre »; non, le nez du Père Aubry, qui « se dirigeait vers la tombe », n'était rien, près du nez de cette grande âme. Et quelle voix, tantôt fifre, tantôt basson!... Pourtant, Humbert Ferrand parle d'abondance, avec une élévation onctueuse. Le soir, par ce mois de juillet si accablant à la Côte, près de cette plaine sablonneuse et brûlée, — le soir, après le repas, lorsque dans le petit jardin on attend le serein sous le cognassier du docteur, Humbert Ferrand explique à ces dames les douceurs de la foi, et il trouve, écrit Nanci, « de nouvelles raisons pour la faire aimer... »

Cependant, « Ja. joie délirante » d'Hector n'avait pas échappé à Mme Berlioz : le faible docteur a cédé, devine-t-elle, et il ne l'avouera qu'après le départ d'Hector; voilà deux ans, il a rusé de même avec elle... Cette fois, cela n'ira pas jusqu'au bout!... Elle attend, elle se contient. Et sa fureur s'accroît. Aurat-elle donc le dessous? Se laisser a- t-elle jouer, et jouer par son mari?

Le jour du .départ, peu avant l'heure fixée, elle cherche son fils. Mais déjà, il a surpris « les regards étincelants » de sa mère; vite, il s'est terré dans un recoin : plus qu'une heure ou deux, il s'échappe vers Paris et triomphe!...

Elle le trouve* Très digne, elle suit le plan d'attaque qu'elle s'est tracé. Elle cesse de tutoyer son fiils : avec la froide solennité du cous, elle lui défend de retourner dans la capitale!

Au visage bouleversé de sa mère, il voit que la

scène va tourner au dramatique : cette maman, elle ne peut rien faire avec tranquillité; toujours des cris; elle dramatise tout, même les lessives!... Hector, donc, ne répond rien.

Mais il ne faiblit pas.

Alors, par la tendresse, la colère, les larmes, les cris, elle le supplie de ne pas être un homme dé théâtre : « ils sont excommuniés dans cette vie; dans l'autre, ils sont damnés! »

Hector ne promet rien.

Exaspérée, affolée, délirante, la pauvre femme se jette à genoux; et elle reprend le tutoiement :

— « Va te traîner dans les fanges de Paris,... tu n'es plus mon fils, je te maudis!... »

Elle s'enfuit. Elle quitte cette maison : elle n'y est plus chez elle, ses enfants ne sont plus à elle, elle fuit. — Elle s'arrête au domaine du Chuzeau, et reste à bouder près du petit pavillon.

Le docteur, vraiment, était embarrassé. Sans doute, à lui qui avait si souvent plié sous de telles violences, il ne déplaisait pas que quelqu'un eût résisté : ce jeune Hector aura la fermeté de son grand-père... Mais comment le faire partir? S'il voit sa mère, les scènes vont recommencer : on vient la braver, dira-t-elle... Mais peut-il partir sans embrasser sa maman?

L'heure du départ approchait.

Toute la famille, le docteur, Nanci, Adèle, Hector et le petit Prosper, alla donc au Chuzeau.

Mme BerHoz était dans le verger, assise à l'ombre d'un arbre. Elle lisait. Du moins, elle avait un livre sous les yeux.

Dès qu'elle s'aperçut qu'on venait à elle, elle s'enfuit. On la suivit, le docteur l'appela...

On attendit...

Les enfants étaient en larmes autour du docteur... Rien n'y fit.

Sans voir sa mère, maudit par une femme affolée, il descendit donc du Chuzeau vers le séminaire, au coin de la ruelle d'où partait la diligence pour Lyon et Paris.

Le docteur Berlioz autorisait son fils à s'occuper de musique, c'est-à-dire qu'il lui accordait un an ou deux pour donner de sérieuses promesses de génie : faute de quoi, le jeune homme choisirait une autre carrière.

En attendant, Hector était assuré de toucher sa pension, et son père l'autorisait à se faire inscrire au Conservatoire.

(Fin août 1826 à fin août 1828)

A peine à Paris, Hector court chez Lesueur. Quel ressentiment le doux, le grave maître aura-t-il gardé de la lettre du docteur : <c Je suis un incrédule. Monsieur! »...

Lesueur (26 août) fait inscrire ce disciple qu'il aime dans sa classe de composition à l'Ecole Royale de Musique (Conservatoire).

Aussitôt Hector organise sa nouvelle vie.

Sa pension, il la touche toujours. Mais, à Augustin de Pons, pour la foudroyante Messe de l'année dernière, il doit encore plus de six cents francs; le docteur a remboursé la dette avouée par son fils, le quart de la dette réelle. — Comment se libérer du reste?

Il fait donc ménage commun avec un jeune Côtois.

SOUBCES PABTIGULlàBES DU CHAPITRE V. — HuDlbert FeBBAND,

livret des Francs- Juges (au Conservatoire de Paris, manuscrit annoté par Berlioz; à l'Opéra, copie provenant de la famille Ferrand). — H. Berlioz, Les Francs- Juges; Le Cri de guerre de Brisgaw (fragments de la partition manuscrite; feuilles déchirées; à la Bibliothèque nationale). — Revue musicale de Fétis. — Elwabt, Histoire de la Société des concerts (Voir aussi Deldbvez, Dandeiot). — Wegkbrlin, Musiciana (et nouveaux). — H. Berlioz, Herminie» scène lyrique (ms. au Conservatoire de Paris, publié pour la première fois par MM. Malherbe et Weingartner, chez Breitkopf ). — Journaux (Voir chapitres précédents).

Non plus avec son cousin Alphonse Robert, le carabin sérieux. Caractères, goûts, trop différents. Et puis les quatre-vingts francs réclamés par Alphonse au docteur même ont dû jeter un froid entre les anciens camarades de chambre.

Pour économiser, Hector s'associe à un jeune étudiant de condition plus modeste. Ce nouveau camarade est Charbonnel.

Charbonnel, le fils même de l'ancien maire de la Côte, de ce sans-culotte, disaient l'exaltée Mme Berlioz et le groupe des ultras, de cet original vivant à l'auberge par bizarrerie et « fort amateur du sexe, bien qu'on ne lui connût qu'une maîtresse »;... au demeurant, fort brave homme... Mais le bon docteur, monté par sa femme, avait refusé de recevoir le serment!.. Dix ans après, ces querelles municipales, qu'exaspérait jadis la Terreur blanche, étaient presque oubliées : à Paris, le fils du docteur et le fils de Charbonnel, pour cause d'économie, ne font qu'un ménage de garçons. — D'ailleurs, Hector l'avoue-t-il à sa famille?...

Charbonnel, étudiant en pharmacie, excellait à faire la cuisine. Hector quitte sa chambre de la rue du Harlay, ne retourne plus dîner en plein air sous les platanes qui ombragent, en contre-bas du Pont- Neuf, la pointe de l'île : maigres dîners, rêves si violents, si doux, au crépuscule... Avec Charbonnel, il revient habiter au quartier latin, rue La Harpe.

Et les voilà, tous deux, qui vont aux provisions, montent leur ménage, marchandent aux éventaires, et projettent d'inscrire, chaque jour, toutes leurs petites dépenses. Le 6 septembre, ils commencent leur carnet. Le plus coûteux, c'est l'achat du matériel, fourneau, pot à bouilli, écumoire, soupière, deux verres à quarante centimes, et « huit assiettes à

quatre sols ». Une fois installés, ils ne dépensent pas vingt sous par jour et par tête. Le 29 septembre, ils n'achètent que du raisin : pour Hector, quels souvenirs (les vendanges, Meylan, Estelle) ramenés par les économies d'une fin de mois!

Au Conservatoire (2 octobre), les cours commencent. Hector suit le cours de Lesueur et celui de Reicha.

Le directeur du Conservatoire, Cherubini, ne transgressait qu'à demi le règlement : avant la classe de composition, faite par Lesueur, on devait suivre la classe de contrepoint et de fugue, faite par Reicha. L'élève Berlioz, grâce à Lesueur, obtint de suivre les deux classes à la fois : le règlement était presque observé.

Un règlement île peut pas être plus sage. H demande qu'on apprenne à écrire d'abord : ensuite, on s'occupera de composer. Le danger, c'est qu'après avoir appris l'écriture pour elle-même, sans souci de l'expression, c'est-à-dire de la musique, un bon élève peut passer toute sa vie à banaliser, à éteindre sa musique sous l'écriture de l'école, ou même à ne faire que des pages d'écriture parfaitement vides.

Le futur Berlioz, livré longtemps à lui-même, puis guidé, ou plutôt stimulé, par un maître qui s'était fait sans maître et continuait d'être plus artiste que professeur, — le futur Berlioz n'avait pas suivi cette progression scolaire. Presque jamais il n'avait fait d'exercices à vide; presque jamais il n'avait noirci de ces pages d'écriture, où l'on met des notes sous des notes, non pas pour exprimer quelque sentiment personnel, mais simplement pour se faire la main. Cette chose d'école lui était presque étrangère. Il ignorait ces conventions caUigraphiques.

Mais il savait très bien (il le prouvait dans ses

essais divers, depuis sa Révolution Grecque jusqu'à sa romance Pleure^ pauvre Colette), il sentait profondément et par une nécessité de son être, que la musique est un langage à part, destiné à suggérer ce que la parole ne peut dire. Grâce à son génie naissant, grâce aux tragédies lyriques de Gluck ou de ses successeurs, dans lesquelles rythmes, mélodies et sonorités viennent si exactement renforcer l'expression des sentiments indiqués par les paroles, — Télêve Berlioz, déjà, était assez musicien, assez conscient de l'expression musicale, pour subir sans dommage la sagesse du règlement et les conseils de Reicha.

Reicha avait cinquante ans passés. — Né à Prague, il avait vécu à Bonn, à Vienne, et connu Haydn, Salieri, Beethoven, et même le maître de Beethoven, Albrechtsberger.

• Certes, si Lesueur était un novateur hasardeux, un chercheur sans tradition, mais trouvant des idées curieuses, des expédients ingénieux; si ce grand artiste incomplet aimait le jeune Berlioz, non pas comme un élève, mais comme un frère plus jeune, un fils spirituel (et peut-être un gendre); — certes, Reicha devait moins plaire au jeune Berlioz. Reicha était un homme d'école, un technicien. Il faisait de la « musique pure », et se vantait d'avoir étudié les mathématiques! Il parlait avec quelque dédain de l'imagination, ou du moins des imageries en musique : pour lui qu'était-ce que ces ouvertures imitatives, chargées d'illustrer, par des sons, un programme? — Reicha écrivit beaucoup de quatuors, de quintettes, soit pour archets, ou de préférence pour instruments à vent; il écrivit des sonates, des variations, des études et des fugues. Même il rédigea des traités techniques. Ceux-ci' n'étaient pas de hautes dissertations abstraites, des Réflexions philosophiques

sur r Immortalité de rAme, mais bien des guides pratiques, des ouvrages d'enseignement où un professeur, qui eut lui-même de bons maîtres, traitait de l'harmonie ou du pianoforte.

Aussi, aux yeux de notre Hector, Reicha n'était qu'un mathématicien; Reicha n'avait pas d'imagination; Reicha n'était qu'un froid calculateur, un impuissant assembleur de notes; Reicha travaillait, sur le papier, pour les yeux et non pour les oreilles : sa musique produit-elle de l'effet, est-elle expressive, imprévue, dramatique; a- 1- elle de l'élan et de la passion?...

A dire vrai, le jeune Berlioz, d'instinct, voyait juste, ou mieux, il voyait comme il avait le plus de profit à voir : son génie, par un vigoureux mouvement réflexe repoussait une influence antipathique. Toutefois Reicha était un bon maître; il savait beaucoup; il enseignait avec sollicitude, et même avec clarté; et sa musique était très honorable (1).

Reicha, Cherubini, Lesueur, ces maîtres n'étaient guère d'accord sur les principes de leur art. Et le succès de Weber venait à la traverse. Et le triomphe de Rossini, emportant les dernières résistances, rejetait bien loin du pubhc ces pauvres vieux maîtres. Leurs

(1) La postérité connaît peu cette musique de professeur. Et nous voici fort embarrassé pour faire sentir au lecteur comment Berlioz pouvait entendre la musique de Reicha. Il aurait pu la copiparer à d'autres musiques presque aussi oubliées, et dire, par exemple, qu'elle est comme du Sphor {Nonetto), en moins pur, mais avec plus d'intentions. Pour un Jeune-France, c'est académique, sans être tout à fait insignifiant.

Notre romantique jugera Reicha d'un mot : un mathématicien. — Entre élèves, daubant sur les professeurs, que ne devait-il pas dire bientôt : Reicha, né en 1770, comme Beethoven, et à peu près soumis aux mêmes influences : tel est le point de départ. Le point d'arrivée ou de chute, ce sera, à l'Institut, le fauteuil d'un Boïeldieu

Ainsi devait parler le Jeune -France.

œuvres, déjà, allaient à l'oubli. Aux yeux des jeunes gens, elles avaient rejoint « les neiges d'an tan »! Même Lesueur, qu'Hector vénérait, — Lesueur, s'il eût voulu faire graver son Alexandre à Babylone, aurait dû avancer l'argent de la gravure. Cette œuvre qu'il choyait, on la traitait comme nulle et non avenue. II attendait donc des temps meilleurs, car il était pieux et magnanime; il attendait que l'on montât cet Alexandre, ou que l'on reprît quelque autre de ses œuvres. Il attendait. Il travaillait... Et, chaque jour, devenait plus proche la mort définitive. Quelle misère, ce vieux maître, toujours confiant, maisquidéjàmour rait tout entier, lui et ses innombrables manuscrits!

Sur Hector, ardent, plein de vie, peu dupe des apparences, et frondeur comme il convient à la jeunesse, — ces « illustres vieillards, » mal fardés par leurs titres et leurs décorations, pouvaient-ils avoir beaucoup d'ascendant? Ils occupaient des places officielles; mais, aux yeux de notre Dauphinois railleur, ils étaient comme ces invalides qu'on loge autour d'un dôme doré : le dôme des Invalides, songeait-il, n'est pa» sans ressembler à la coupole de l'Institut!... Pour l'élève Berlioz, et pour ses camarades, la vie, l'avenir est ailleurs : quand il entre au Conservatoire, après ses études et ses essais personnels, après l'exécution publique de sa Messe à grands chœurs et à grand orchestre, il ne peut plus subir ces maîtres :

... ils ont un grand tort; C'est de s'intituler professeurs d'harmonie Et de n'être jamais d'accord.

Les élèves doivent se répéter la célèbre épigramme. Ils laissent dire leurs maîtres, s'occupent peu de leurs froids conseils, font en hâte les devoirs prescrits; — et ils volent à ce qui fait battre leurs

jeunes cœurs, à ce qui exalte leurs puissances d'amour et de rêve.

Pour Hector, c'est Gluck, Spontini, Weber,

Donc, il écrit les Francs-Juges.

Lenor, ou les derniers Francs-Juges,

Drame lyrique (sic) en trois actes.

Le fidèle Humbert Ferrand avait écrit, avait rimé le livret (1). A l' Ambigu-Comique, voilà plus de trois ans, on jouait un drame, les Francs-Juges. N'y avait-il que le titre de commun?... Y avait-il quelque analogie dans le sujet?... En tout cas, l'audace de tenter d'écrire une grande œuvre lyrique était moins le fait du placide Humbert Ferrand que de l'impatient Hector Berlioz. Celui-ci, d'ailleurs, demandait à son fidèle ami de lui faire telles choses qui fourniraient des effets

(1) Pour élaborer cette œuvre de longue haleine, et que Berlioz n'acheva même pas, nos deux jeunes gens mirent plusieurs années. D'après ses Mémoires, Berlioz se serait interrompu d'écrire les Francs- Juges pour composer la Révolution Grecque. Cela est à nuancer. De même, cette phrase des Mémoires : « Humbert Ferrand avait écrit pour moi un poème de grand opéra, les Francs- Juges, et j'en composai la musique avec un entraînement sans égal. »

Les lettres, les manuscrits (Conservatoire, Bibliothèque nationale), montrent que les deux jeunes gens firent comme il était naturel : tâtonnements, interruptions, morceaux vite improvisés, arrêts d'un ou plusieurs mois.

En octobre 1829, Berlioz semble encore revenir à ses malheureux Francs- Juges; et les Francs- Juges, à l' Ambigu-Comique, sont de 1823. Toutefois, en plaçant le travail de Berlioz entre 1825 et 1828, et surtout, chose plus vraisemblable, entre l'été de 1826 et l'été de 1828, on voit que Berlioz eut le plus de loisir, pour s'occuper des Francs-Juges, vers V automne de 1826.

A ce moment, peut-être, et sur les passages qui lui plaisaient il put travailler, ainsi qu'il le dit, « avec un entraînement sans égal ». ' Puis, comme les œuvres qu'on hésite à abandonner, et qu'on laisse enfin, cela traîna pendant des années.

Et, peu à peu, Berlioz y vint prendre des idées, ou des fragnients, soit pour les développer, ou pour les intercaler tout d'une pièce dans des œuvres nouvelles.

musicaux : dans le livret même, on sent le disciple de Lesueur et des tragédies lyriques (1).

Le sous-titre « drame lyrique » ne doit pas donner le change. Plus tard ces deux mots, dans le système de Wagner, auront une signification (et une portée) qu'ils n'ont pas ici. Gluck et ses continuateurs avaient écrit leur musique sur des sujets (et presque des poèmes) de tragédies : ils avaient appelé leurs œuvres « tragédies lyriques ». Vers 1827, les jeunes littérateurs mèneront grand bruit autour du changement de la tragédie en drame; alors, notre musicien romantique pourra, dans un remaniemeat du livret, faire adopter à Ferrand le sous-titre « drame lyrique». Plus tard encore, il écrira lui-même (Mémoires) que les Francs- Juges étaient un « grand opéra».

Peut-être ce sous-titre drame lyrique n'est-il qu'une étiquette empruntée à Lesueur : la Caserne ou le Repentir, Paul et Virginie ou le Triomphe de la Vertu furent intitulés « drames lyriques ». — Peut-être aussi cette étiquette est-elle prise ici pour des fins toutes personnelles et destinée, notamment, à mieux attirer l'attention du public sur une nouveauté que notre Hector imite de la dernière pièce où elle a le mieux réussi, le Freischiitz : remplacer le récitatif, çà et là, par du parlé ou du mélodrame.

En tout cas, trois ou quatre ans avant 1830, lorsque l'élève Berlioz s'essaie à sa « tragédie-drame-lyrique », il ne prévoit ni la formule de Wagner, ni même celle de Meyerbeer. il subit alors les influences de Gluck, Weber, Lesueur : il se débat, comme il peut, dans ces courants contraires. Et le livret, qu'il fait soigneusement rimer par le fidèle Ferrand, a tout l'air d'une

(1) Une note manuscrite d'un parent de Ferrand semble indiquer que Berlioz a collaboré au livret.

tragédie de collège, écrite par un élève timide mais qui a lu Walter Scott, et qui se propose d'atteindre à cette noblesse racinienne où atteint Ducis traduisant Shakespeare! — Livret enfantin, mais pas plus mauvais qu'un autre. Livret précieux, pour témoigner des tableaux qui plaisaient alors à l'âme sensible des a jeunes adeptes des Beaux- Arts ».

Premier acte.

Un château fort, sur les confins de la Forêt Noire. « Le jour se lève. Il éclaire peu à peu le haut des tours ». Sur « la place d'armes », soldats, peuple, hérauts...

Quatre hérauts, chantant, font part d'un mariage :

Olmérik d'Amélie est aujourd'hui l'époux.

Qu'il commande à jamais à son cœur comme aux nôtres...

Et ils s'en vont.

Un homme du peuple s'avance. « Il se tenait à part, pendant le chant des hérauts, et laissait apercevoir une indignation concentrée. » Le peuple même, tout en « s'occupant des apprêts de la fête, exprimait^ par sa démarche et ses gestes, la tristesse et l'abattement; il n'agissait que pressé par les satellites qui l'entouraient ».

Tout cela, le véritable Lesueur l'appelait « pantomime hypocritique ».

Bientôt le chœur apprend au spectateur la raison de cette « pantomime hypocritique » : Lénor, héritier légitime du trône, est dépossédé par son oncle Olmérik; bien plus, Olmérik veut épouser Amélie, laquelle « jeune princesse » est « l'amante de Lénor! »

Il est temps, amis!... L'heure sonne.

Dépouillez la honte et les fers!

Au fils de Venceslas, guerriers, rendons un trône! Rendons les monstres aux enfers!

Mais le monstre, c'est-à-dire Olmérik, descend sur le scène par le pont-levis de son château fort. Le peuple murmure, puis s'incline, puis l'acclame, puis s'en va.

Olmérik reste seul.

Seul, — avec un confident. Tous deux (après de longs récits) projettent de tuer Lénor : l'invisible tribunal, partout présent et agissant, la main mystérieuse des Francs-Juges le fera périr avant la fin du jour. Pour cela, les Francs-Juges désigneront l'un d'eux, Comrad, le plus br^ve.

Doiic, duo d' Olmérik et du confident; — puis, Olmérik parti, long duo du confident et de Comrad.

Comrad, resté seul, est en proie au remords : poiu*quoi, brave guerrier, s'est-il laissé affilier aux Francs- Juges; poiu'quoi leur a-t-il juré une aveugle obéissance?...» Il tombe dans i^e douloureuse rêverie » : air...

Entre Amélie :

... Restez, Comrad; que la triste Amélie Trouve du moins un cœur où verser ses chagrins.

Elle confie à Comrad qu'elle épouse Olmérik afin de sauver Lénor; elle chante son amour malheureux dans une Elégie (sic) :

La nuit, voilant ces murs et nos montagnes. Me ramenait Lénor au pied de cette tour.

Surviennent des Bohémiens, et parmi eux Lénor, déguisé. — Chœurs joyeux :

Allons, gentille bohémienne.

Prends ta guitare! A toi l'antienne!

Elle chante, et le chœur reprend.

Alors, après ce divertissement, une sentinelle, du haut d'un créneau :

Arrêtez, et quels sont vos noms?

Les Bohémiens, comme il convient, disent qu'ils ont tous les noms et que leur pays est le monde. L'un d'eux demande à la sentinelle :

Pourrais-tu nous dire Où vont les nuages errants,"' Où va Taurore, où vont les vents.

Où s'en va la voix de ma lyre?...

A ces mots, le bohémien « touche un arpeggio sur sa lyre ».

La sentinelle les chasse. — Chœur de départ. « Ils se dispersent dans les bois. »

Reste Lénor, déguisé. — Amélie et Comrad sont toujours en scène. — Reconnaissance. — Et bientôt trio :

Le ciel attendri nous rassemble; Que peuvent Olmérik, ses fers et son courroux? Mets ta main sur mon cœur... nos cœurs battent ensemble.

Ensemble ils braveront ses coups!

Alors, dans l'éloignement, « des instruments guerriers sonnent la retraite ». La nuit vient (déjà); il faut se quitter. Lénor « contemple avec attendrissement Amélie et le paysage », et il chante :

Frais vallons où dorment nos pères.

Où l'amour me promit une couche de fleurs...

Par moments, coupant cette « élégie », les trompettes sonnent.

Amélie, Comrad reprennent :

Frais vallons où dorment ses pères...

Tout à coup, les trompettes, toutes proches, « paraissent sur les tours et recommencent la sonnerie »» C'est l'adieu.

Voici donc le finale.

« Les Bohémiens, qui s'étaient retirés, rentrent au son de mille instruments singuliers;... on entend toujours les trompettes au haut des tours; la grande horloge du château tinte l'Angeluç, et le canon lui répond sur les remparts. »

Le pont-levis se lève, — et la toile tombe.

Sur ce premier acte, même au bout de plusieurs années, même après bien des changements demandés par l'apprenti musicien à son fidèle librettiste, le jeune Berlioz écrivit bien peu de musique. Ces longs récits, ces situations qui ne fournissaient pas assez aux effets de contraste, ne lui plaisaient qu'à demi.

Deuxième acte.

Une vallée sauvage, entre de « hautes montagnes » que « couronnent d'épaisses forêts... On aperçoit quelques chalets (sic) dans le lointain... Bohémiens, Bohémiennes, bergers, bergères... On entend les cornemuses se répondre d'une montagne à l'autre. »

« Musique faite », note Berlioz sur le manuscrit de Ferrand.

Et l'on songe à la Scène aux Champs (andante de la Symphonie Fantastique), où les bergers « se répondront » comme ici. Bien plus, un orage va clore le deuxième acte : entre les roulements du tonnerre, on entendra de nouveau les cornemuses des bergers se répondre... Et il y aura le même effet dans la Scène aux Champs de la Fantastique.

Or, si l'on feuillette la partition manuscrite (Bibliothèque nationale), on constate que ces pages de « musique faite » ont disparu. D'autres pages aussi ont disparu, et que nous retrouverons, portant encore l'indication n. Francs- Juges if, dans la liasse bigarrée, composite, — dans l'étrange manuscrit de la Fan^ tastique.

Ainsi il est plus que probable que Berlioz utilisera cette « musique imitative », ces cornemuses et ce tonnerre : il en fera le « ranz des vaches », le « Solitude et Silence » de la Scène aux Champs (andante de la Symphonie Fantastique).

Outre ces fragments pittoresques, il n'écrivit ou n'esquissa, pour le deuxième acte, qu'un duo et un « trio pastoral ».

Cet acte, ouvert par un ballet, se serait terminé par une tempête. Au milieu, diverses scènes où les principaux personnages, selon leur rôle, parlent d'amour ou de haine, de jalousie ou de fidélité, d'honneur ou de trahison...

C'était ingénieux, dramatique, et enfantin. Vent gémissant dans les forêts fracassées; voix murmurant dans les ténèbres : «Malheur au parjure!...» Et le tonnerre aurait dispersé les innombrables bataillons du tyran!

Troisième acte :

La tempête continue. Même décor. « Obscurité profonde;... l'orchestre exprime le deuil de la nature et cette inquiétude douloureuse qui semble précéder les événements extraordinaires. »

« Musique faite », écrit encore le jeune Berlioz en face de ce programme musical qui semble dicté par Lesueur même.

Lénor, seul, s'avance à pas lents :

Voici reridroit fatal...

Bois chéris, adieu pour toujours!

Et, « prêtant l'oreille au bruit plaintif des vents • :

La nature se plaint et le deuil m'environne Et la terre fuit sous mes pas.

Il chante un air.

Puis « il s'assied sur un banc de gazon et cède peu à peu au repos. »

Songe. — « Son sommeil est pénible et agité. Les principales scènes des actes précédents lui apparaissent confusément en songe et se mêlent dans son imagination. C'est ainsi que l'orchestre rappelle tour à tour et sans suite les motifs de la Scène pastorale, la Marche des Gardes d'Olmérik, la fin du finale du premier acte, l'anathème du Franc- Juge. »

Ce programme, à la Lesueur, montre que le disciple se proposait, dans un morceau pour orchestre seul, de rappeler des thèmes qui, précédemment, avaient reçu de l'action dramatique et des paroles une signification précise. Sans doute se proposait-il aussi (mais l'apprenti musicien pourrait-il s'en tirer?) de faire servir ces thèmes ainsi précisés à des développements symphoniques. — Plan analogue, douze ans plus tard, pour une bonne moitié de Roméo et Juliette : d'abord, prologue chanté précisant les thèmes, puis, avec ces thèmes, symphonie... Vers 1826, une telle musique, ou mieux une telle peinture psychologique, resta, chez le trop novice Berlioz, à l'état de louable intention.

Et pourtant, c'est peut-être pour cette musique qui dépeint un cauchemar, qu'il avait projeté de mettre « le pavillon des clarinettes dans une bourse de toile... »

Lénor continue de dormir, agité par ses songes.

Entre Comrad, un poignard dans une main, un flambeau dans l'autre. Il contemple Lénor « à la lueur de son flambeau, et sa pantomime exprime l'attendrissement ». — Berlioz et le fidèle librettiste laissent déjà à Lesueur ses trop beaux adjectifs : « Pantomime hypocritique. »

Soudain « minuit sonne dans la forêt {sic).,. Une

sensation pénible réveille Lénor, il fait un geste* d'effroi à l'aspect de Comrad : celui-ci lui fait signe dele suivre; tous deux disparaissent dans la forêt ».

Autre décor.

Une caverne. Douze sièges de pierre, « autour d'unetable tendue de noir et couverte de poignards et d'objets symboliques ».

Ici nos deux jeunes ultras semblent hantés par la terreur de la franc-maçonnerie; ou peut-être ont-ils escompté que le vicomte Sosthène s'intéresserait à de tels Francs-Juges. — Malgré ces cérémonies maçonniques, ce qu'ils se proposent d'imiter, ce n'est guère la Flûte Enchantée, ni même les Mystères d'Isis...

Ténèbres. Reflets de lune glissant par les fissuresdes rochers. Dans ces lueurs blafardes, glissent les Francs-Juges, vêtus de noir, le visage voilé de noir,^ une large épée pendant à une ceinture blanche. Ils entrent au bruit d'une marche lugubre.

« Musique faite », écrit Berlioz.

« Ils s'approchent les uns des autres, choquent le boucher d'airain attaché à leur bras gauche, et se serrent la main. Ils se rangent pi*ès de la rampe sur une seule ligne », et chantent « sur un mode sinistre et sourd » :

Des célestes décrets invisibles vengeurs...

Alors, « un bruit inconnu se fait entendre : la terre « tremble, et l'on voit sortir de son sein la statue de « bronze, de dimension colossale, sur le piédestal de « laquelle les Francs- Juges faisaient placer les préve- « nus. Ceux-ci étaient aussitôt écrasés dans ses bras, « et entraînés dans un gouffre... Après un moment de « silence,... un Franc-Juge frappe la statue de son épée; « elle répond par un mugissement. Lès Francs- Juges « vont s'asseoir sur leurs sièges de pierre. »

Bientôt Lénor est introduit. Jugement. Le chef des Francs- Juges est Olmérik; Lénor va donc périr...

Mais la lune disparaît; rumeurs; cris et bruits de pas : c'est Amélie, prévenue par Comrad, qui amène une armée pour déliATer son Lénor. De dépit, Olmérik se donne à l'étreinte de la statue : il est broyé et disparaît au milieu des flammes.

Chœur final :

* Le bonheur aujourd'hui sourit avec l'aurore.

De toute cette fin du troisième acte (deuxième tableau), le jeune Berlioz n'écrivit guère que la « marche lugubre » pour les Francs- Juges se glissant dans la caverne. — En 1830 il l'enlèvera de son opéra pour l'utiliser dans sa Symphonie Fantastique.

Avant 1830, avec les « musiques faites » des Francs- Juges, ingénieux, et comprenant qu'un ballet en un acte était d'un placement plus aisé qu'un « opéradrame lyrique » en trois actes, il composa une sorte d^ intermède: le Cri de Guerre de Brisgaw, 11 tira quelques scènes du livret, les recopia pour en faire un livret nouveau, et composa même de la musique nouvelle.

Celle-ci a disparu, détruite, ou réemployée.

Est-ce pour ce Cri de Guerre de Brisgaw que l'élève de Lesueur (imitant une certaine Walze au Chalet attribuée alors à Weber), projetait de faire entendre, aussitôt après un nocturne pastoral, une « Valze en style suisse, avec la quatrième note du ton diézée? » Après la valse suisse, il y aurait eu comme une imitation de Schubert, un Roi des Aulnes pQussé plus au dramatique et préparant, par contraste, l'explosion d'un finale fracassant.

En effet, voici \q programme qu'Hector s'était tracé :

« ... Chant du meurtrier caché, avec son jeune fils, « dans la Forêt Noire pendant une froide nuit d'hiver. « Ce chant est accompagné par les gémissements du « vent du Nord, et interrompu souvent par la plainte « de l'enfant : Ah, père, fai froid! Le père répondra « toujours à cette plainte en récitant le De Profundis. c( — Mort de l'un et de l'autre. — Arrivée d'une con- « frérie de moines qui emportent les deux corps. — « Finale, chœur du peuple... »

Tels étaient les Francs-Juges, et leur succédané le Cri de guerre de Brisgaw,

Y travaillant, Hector ne s'était pas encore libéré du foudroyant succès de sa Messe : malgré ses maigres dîners à la pointe de l'île, l'été dernier, malgré quelques leçons (?), malgré une mensualité régulière et les économies faites depuis quelques mois avec Charbonnel, il n'avait guère remboursé à Augustin de Pons que deux à trois cents francs en plus d'une année, soit vingt francs par mois.

Tous les mois, il touchait cent vingt francs. Or, il vivait avec vingt ou trente sous par jour. Chaque mois, cinquante ou soixante francs (ce qui équivaudrait à cent ou cent cinquante francs à notre époque) restaient disponibles. Ils devaient être dépensés soit en faux frais pour la musique, places au théâtre quand les entrées de faveur faisaient défaut, acomptes pour l'impression des romances, — soit encore en menus divertissements bien naturels pour un jeune homme qui, dans sa musique, voulait peindre les passions. D'ailleurs, Hector ne manquait pas d'être agréable, et même séduisant : svelte, élégant, toujours fort bien mis, beau parleur, joyeux, — ou au contraire mélancolique, ce qui ne manque pas de solliciter les cœurs sensibles et de les amener, par les chemins tournants de

CONSERVATOIRE Et * COUPS DE FOUDRE » 253

la tendresse fraternelle, à des minutes bien délicieuses... Pour se détacher des femmes, pour n'être leur victime ou leur dupe que dans la mesure où I'oul peut encore jouir d'elles, le jeune Berlioz, comme tout artiste, avait en lui, de naissance, un égbïsme sentimental et attendri, et aussi, sans aucun doute, une aptitude, toute féminine et assez sincère, à jouer des larmes, du soiu»ire, et de la caresse. Toujours prêt à se bercer dans son propre rêve, il pouvait, presque à loisir, se détacher d'une étreinte trop prenante : comme l'aurait dit Aristote (ou Lesueur citant Aristote), il pouvait « se purger » de la femme avec une bouffée d'idéal.

Et c'est ainsi que ce cœur, presque vierge encore, devait déjà se donner à lui-même et à son génie, en se prêtant à l'amour, le spectacle et la musique intérieure de l'amour.

Charbonnel, son camarade de chambre, « courait la grisette ». Le jeune Berlioz faisait de même, — mais tout autrement, puisqu'il allait avoir du génie.

Cependant, Augustin de Pons n'était toujours pas remboursé. Il écrit donc au docteur Berlioz : pour excuser sa demande, il assure qu'Hector se prive et mène une vie misérable.

Or, voilà un an, à ce même Pons, le docteur avait déjà envoyé trois cents francs, dette avouée par son fils. Aujourd'hui, on réclame le double, six cents francs, et encore pour cette même Messe!.»»

Le docteur paya. — Mais il supprima la pension mensuelle. Le bon docteur, d'ailleurs, était alors agacé par un charlatan qui, à la Côte même, soignait les malades (1) : encore toute une histoire, et les cancans, les passions politiques, dans ce village

(1) Lettre inédite du docteur Louis au maire de la Côte. (Autographes Maignien.)

""^cr-

inoccupé, renvenimaient (sans oublier la dramatique Mme Berlioz). — Mais Hector, que voulaient dire ces continuels appels de fonds? Quatre-vingts francs, puis trois cents, puis six cents? Et toujours pour la même Messe?... « Je suis un incrédule. Monsieur », aurait-il pu répondre à son fils.

La pension supprimée, la famille put croire qu'il allait quitter Paris et abandonner sa « chimère musicale ». Un fils de famille, habitué au bien-être, sans gagne-pain assuré...

Hector s'entêta, et resta.

De quoi vécut-il? Il avait quelques rares leçons, ressource presque négligeable... Sans doute, il fit comme tant d'autres jeunes gens, lorsque leur père « coupe les vivres » : il s'ingénia, intéressa ses amis à son sort, dîna en ville... Et puis, les siens durent-ils l'abandonner tout à fait? Par l'oncle Marmion, en garnison près de Paris, toujours célibataire et qui prêchait l'indulgence; par Nanci, qui écrivait souvent à son frère, par des amis ou des parents, le docteur, sans l'avouer à sa femme, dut bien faire tenir quelques subsides à son fils. N'était-ce pas plus prudent, d'ailleurs, que de rompre tout à fait, et de désespérer cet enfant trop sensible, trop irascible, trop tendre?...

N'importe, pour un fils de bourgeois fort aisés, elle fut assez âpre, cette demi-étreinte de la mi-

ot^l U • . . .

Quel premier janvier! Dans sa petite chambre, rue La Harpe, seul!... Charbonnel, comme son père jadis « amateur du sexe », était peut-être en bonne fortune.

Hector, tout seul, fête la nouvelle année avec « quarante centimes de pain ».

Voilà deux ans, pour la même fête, c'était la réponse évasive de Chateaubriand!...

Alors (début de 1827), les lettres les plus folles, il les écrit aux correspondants et agents de théâtres •étrangers. Que lui importe de rompre avec le Conservatoire. Sans argent, peut-il continuer à suivre les cours, pourra-t-il jamais payer ce qu'on exige des •élèves qui montent en loge pour le concours de Rome? Jl ne peut plus vivre à Paris. Pas d'emploi; pas de gain. Faute d'une place à Paris, il deviendrait volontiers (s'il faut l'en croire) la seconde flûte d'un or- -chestre à Calcutta, à Mexico ou à Sidney! Et même ces projets flattaient sa passion de voyage : enfant, dans la bibliothèque du docteur, il avait lu de si ieaux récits!... Ces pays, s'il y touchait les appointements d'une seconde flûte, ne seraient-ils pas, doublement, de merveilleux Eldorados?

g Ce fut en face de la Bourse (toute neuve), ce fut AUX Nouveautés, qu'il vint s'échouer. Non dans l'orchestre, mais dans les chœurs. Et quels chœurs! Des figurants qui chantent d'ignobles ponts-neufs! Encore, ce ne fut pas sans maintes tribulations, fausses espérances, déceptions : chaque semaine, on reculait l'ouverture du théâtre.

On l'ouvre enfin (i^^ mars 1827).

Désormais, le jeune compositeur, fou de Gluck et •de Weber, et qui rêve à ses Francs-Juges, va pouvoir •chanter avec les comparses, près d'un portant de décor, des opéras-comiques, des vaudevilles, qui « le rendent idiot et menacent de lui donner le choléra » : par exemple, V Anneau de la Fiancée, le Jeu de Cache- Cache, le Futur de Grand^maman, ou le Coureur de Veuves,

Du moins, il est riche : trente francs par mois, dit-il, lui suffisaient, et voilà qu'il peut compter sur une mensualité de cinquante francs. Aussi, le dimanche de Pâques, ce n'est plus la même frugalité

256 LA JEUNESSE D'UN ROMAl^riQUE' '

qu'au jour de l'an :à Pâques, on se paie« un chapon d'un franc cinquante centimes ». '.

Le printemps revenait.

Charbonnel, pharmacien et cuisinier, sabotier même (car, l'hiver, il avait taillé dans le bois de chauffage deux paires de galoches pour Hector et pour- lui), venait de faire appeaux et filets pour prendre des cailles. Ainsi gamin, dans la plaine de Bièvre, au-dessous de la Côte-Saint- André, il avait pu prendre bécassines, culs-blancs et becfigues. Voilà donc nos deux Côtois qui chassent la caille dans la plaine de Montrouge : cette plaine, alors, n'était que bois, vignes et vergers. Les cailles, si les deux Côtois en attrapaient, pourraient varier la monotonie des côtelettes et des légumes à la graissé de porc. Toujours cette graisse! On s'en lassait, bien que l'apprenti pharmacien lui donnât le beau nom « d'axonge ».

... Le 26 mars à Vienne, Beethoven mourait.

A Paris, le même jour, un grand événement musical : la première d'un opéra de Rossini. L'œuvre n'était pas nouvelle : ce n'était que le Mose in Egitto, donné à Naples voilà presque dix ans, puis monté aux Italiens de Paris, voilà cinq ans, au début de l'invasion rossinienne. Mais cette vieille pièce, le « pantin de Rossini » l'avait rajeunie. Et il la faisait encore rajeunir par de beaux décors. L'affaire, bien lancée, était portée par la vogue : on parlait beaucoup, à propos de l'œuvre du maestro, d'un certain effet de soleil parfaitement imité par un nouveau truc d'éclairage.

Comparée à ces splendeurs, de quelle importance était la mort de Beethoven?

Aux Nouveautés, Hector continuait d'être choriste.

Dans la journée, il allait aux cours de Reicha, de Lesueur, ou à la bibliothèque pour oublier, dans les partitions de tragédies lyriques, les ineptes flonflons du Coureur de Veuves ou du Futur de Grand^ maman; il mettait de la musique sur le livret troubadour de ce brave Ferrand; il corrigeait sa Messe, ses petites romances, ou d'autres essais.

Il ne suivait plus guère les cours de M. Andrieux, le « spirituel vieillard ». Maintenant, il lisait Thomas Mqpre, Walter Scott et Byron : tels étaient alors, en France, les trois héros de la littérature anglaise. Shakespeare, malgré les traductions de Letourneur revues par Guizot, malgré les leçons de Villemain, apparaissait encore dans une brume lointaine, comme un dieu inconnu et barbare. Quant à Gœthe (sauf son Werther), la génération de Berlioz l'ignorait encore. Du moins Delacroix, en Angleterre, avait vu jouer Faust, et, pour la traduction de Stapfer, il venait de dessiner quelques lithographies. Mais le Faust, poème philosophique, n'était pas encore populaire. Ceux qui seront bientôt les romantiques allaient plus volontiers aux œuvres mouvementées, coloriées, passionnées, moyenâgeuses.

A notre Hector, incompris des siens et persécuté, aspirant Jeune-France, génie jeté en pâture aux bêtes, aux bourgeois (ainsi pensait-il), — il fallait du strepitoso. Comme sa mère, il avait le goût du dramatique, de l'excessif. Dans son Et iterum venturus, il rêvait de mettre toutes les trompettes du monde, ou, tout au moins, bien plus de trompettes que n'en avaient employé Méhul et Lesueur dans leurs trois et quatre orchestres. Il projetait d'écrire pour des masses orchestrales et vocales par lesquelles il dépasserait les « musiciens de la Révolution! » Quelles splendeurs! Quelles constructions « ninivites! » Et combien c'était

258 LA JEUNESSE D*(JN "ROMiiNîiÔÈË ! ^ ^ <» '

peu de chose, ces cours du Cbnâërviàtoit^ëî'ïT'iàVàilt le goût du grand, du neuf, duprimitir,tiéF8lbrUt>ti-^Oh! si un jour quelque nouveau Napoléon lui disait*, cbfaime à Lesueur : « Votre musique eâl înâ(5C€»ëible!...'"*'*

Malgré tout, Hector n^ôublîait pas ses •sœ'iirsi Le docteur, peiné de sévir contre son fllà,' déviait 'lés faire écrire afin de ne pas perdre tout contac*' avec l'enfant égaré. Celui-ci, quand il -répondait, songeait que ses parents liraient la lettre : il essayait de crâner. Il disait que s'il n'allait pas plus âouvent au bâl ayec les dames Lesueur, c'est que cela Pennu^ait. Mais, deux lignes plus loin, lui, si plein d*imàgînâtiofnj il avouait qu'il ne trouvait rien à écrire. Et, comme' sa sœur Adèle s'était inquiétée sur la facilité à faire parvenir les lettres à son frère s'il quittait la France (s'il avait le prix de Rome, ou s'il devenait deuxième flAte à Calcutta), — Hector répondait : « Il n'y a qti'un pays où les lettres ne parviennent pas : c'est celui d'où personne ne revient... Adiey. »

Ecrivait-il cela pour Adèle, enfant de treize ans, ou pour ses parents qu'il voulait frapper, et attendrir.

Les concours pour le prix de Rome approchaient (juin) : voilà ce qui pourrait réconcilier Hector et sa famille.

Après l'épreuve éliminatoire, il est admis à monter en loge. Mais, pour être « logiste » pendant une quinzaine de jours, il faut du temps et de l'argent. Le temps, le théâtre des Nouveautés l'accorde à son choriste; l'argent?... Lesueur, sans doute, fait une avance à son élève favori : il a confiance dans le génie de l'élève Berlioz; il le couve comme un fils, comme un gendre (1)...

(1) L'année suivante, en juillet 1828, Lesueur fournit Targent. Voir BssLioz, Lettres Intimes, p. 44. — Cette lettre, d'ailleurs.

GONSEifVATjO^^JÎ.Iig' 5 PQUPS. PE .FOUDRE » 259

-.| fcçk/j[îa|i^taJrQ,,9]q[-,plP?^Atilfa!Sçèpe lyrique (Je concours ;0V)ait ppji^ri^^jpt((9rj5>/^f<s liéçf^irlpar les Bacchar\tes, .jHJGet. OrphéQj.inlét^âtjçç^ pçts ,^eçtor lui-même, victime «des-^éj^gép fepuirgçpis, e.t provinciaux? , , . I Tout, à Ja. JQiç 4;0tr?;,.i^Qlé du monde, de ncrplus ,||iir^.,te. |çoruparS|ê,,da^9 ,/e Coureur de Veuves, mais d'épamc.lfiier lib^en^en|;; ,S)On âme tumultueuse sur du pai|?âw,cégléi jip]ta:Q:lQg^$tie fit étalage, s'il faut l'ep croire, ide-^sa cpnia-ai^Ç'.ance et de spiji précoce génie de l'or- ,cbfisti:e!. II ét^^.fprt ^çitiafait de sa bacchanale finale. ...;Devftnti.lea i|nu5ficiei)s, de l'Jnstitut oonstitués en jury^idevant, Gberubini, !Paer, Beifton, Lesueur, Çatel et B<?j[pldie|Li3i cette bacchanale d'orchestrp fit mauvaise figure : tout l'orchestre, à cette audition, était représenté,, .au, pianp seul, par TO lecteur hésitait. Cela fut

4éclaré «inexécutable ».

On donna .un premier^ prix et deux seconds prix* L'élève Berlioz n'eut rien (1). , .

Désespoir;. % Indignation concentrée ». Absurde

comme tant d'autres, est mal datée. Il faut ravancer d'un an : 1828, et non 182^.

(1) Cette scène lyrique a disparu. Le Chant de bonheur (n<' 3 de Lélio) en serait tiré. Mais sous quelle forme était-il dans l^ Mort d]Orphée?... D'après M. Prodhomme, une copie (partition de 82 pages) a été signalée dans V AUgemeine musikalische Zeitung (année 1869, p. 1^3). Elle fut achetée (vente Martin, 1885) par on amateur de Marseille. Il y aurait à la fin une sorte de tafcleau musical, précisé par ceUe note qui est un véritable programme : Pour l'intelligence des exécutants, il est nécessaire d'expliquer ma pensée. Je me suis représenté et j*ai tâché de rendre dans ce tableau musical plusieurs effets différents et contrastant entre eux^ ^près la mart d'Orphée» les bacchantes se sont éloignées du lieu de la catastrophe. Le vent gémit tristement et fait vibrer par intervalles la harpe cTOrphée à demi brisée. Dans le lointain, uH pâtre des montagnes...

Le titre du manuscrit était suivi de ce sous-titre : Ouvrage déclaré inexécutable par . la section de musique de V Institut et Ssi^UTk à V Ecole royale de musiqué..»'V<iuteuràson ami Ferrand.

tyrannie des règlements qui étr^gle]at.qu^99iqpe>6ori du commun. Tous les soirs, il faut aller chanter aux Nouyeautéfl* De sa famille, pas d*ai%ent. Dans 'sa chambre, rue de La Harpei quelle tristesse! Charbonnel n'y vient presque plus. Charbonnel poursuit le cours de ses succès amoureux; Tapprenti-pharmacien donné dans les élégances : il vient de s'acheter « un ruban avec des anneaux dorés et une paire d^éperbns^»; son chapeau de soie, plus large du haut que du bas, à bords plats et retombant devant et derrière, son « tromblon », lui coûte force coups de fer. Charbonnel, iUBOUciant, fait le fashionable.

Hector, dans la chambre soMtaire, est abandonné.

C'est l'été, les vacances. Le quartier latin est désert, lugubre. Les camarades, Ferrand, Antoine Robert, Léon de Boissieux, Gounet, les frères Rocher, Auguste Berlioz et autres, doivent être à la campagne, dans leur famille. — Désespoir, rage, « indignation concentrée. »

Il tombe malade.

Interminables journées, seul, abandonné dans sa misérable chambre. Et, au fond de la gorge, un abcès se formait, l'empêchait de respirer. Un soir, fou de douleur et de colère, à demi étouffé, il prend un couteau et crève l'abcès...

Le docteur, peut-être par Charbonnel, apprit tout cela. Il fut ému, et rendit la pension,

Heureuses journées! Que lui importait son échec! L'échec, dans le cœur d'Hector, exaltait l'orgueil, la confiance en soi-jnême, le sentiment qu'on est autre, qu'on est unique : il exaltait les forces vives de la jeunesse. « Ah! vieil et froid classique, mon crime, à tes yeux, est de chercher à faire du neuf!... »

Hector était libre. Il vivait à sa guise, tout entier à

CJ0NSBWVAl10iftÉ-ÉT « ÉÔtJPS DE FOUDRE » 26i

ses rêves d'art, ejL d'ayenir* Lôsueur l?encouragéait. Et. déjà, h jeune, Berliofs, travaillant à ses France» Juges, à l'ouvertupe de Wavtrle^^ sentait, en lui, surgir une force inconnue; et c'était son génie*

Heureuses journées! II avait presque vingt-quatre ans, et il se voyait naître à la vie de l'art. Il sentait qu'il allait être un créateur. Comme cette fin d'été était douce... Peut-être (1827) on y respirait comme de mystérieuses influences; car voici qu'elle approchait, la grande éclosion, qu'on nommera d'une date : 1830.

Hugo avait vingt-cinq ans ; il venait de publier les Odes et Ballades; et, à Weimar, Gœthe, le patriarche des lettres, disait : « Hugo a maintenant le Globe pour lui, il a donc partie gagnée* » Le jeune Sainte- Beuve, au Ghbe^ avait célébré les Odes et Ballades (1). — Et Gœthe, à son fidèle Eckermann, indiquait que Victor Hugo, comme tous les nouveaux venus, descendait de Chateaubriand; aussi, il était surtout remarquable par sa faculté de voir le monde extérieur, et par l'abondance de son verbe rhétorioo-poétique. En exemple, Gœthe signaJait cette strophe, . où Hugo parle de Napoléon :

Il a bâti si haut son aire impériale

Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale

Où jamais on n*entend un nuage éclater!

Ce n*est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête t

Il faudrait pour frapper sa tête,

Que la foudre pût remonter*

Gœthe, d'un doigt infaillible, mettait à nu les traits caractéristiques de la génération de Berlioz. Il pénétrait ce qu'étaient ces jeunes gens, et pressentait ce que serait leur art : peinture vive, éclatante^ rhéto-

(1) Entretiens de Gcethe, janvier 1827. — L*artiole de Sainte- Beuve avait paru le 2.

262 LA JEÛNÈë&E D'UN lIo'&rÂWlb'bfe''^'^ ""^^'"^^

rique entraînante, exagérations et àniithSsèy 'éri' vue de l'effet irrésistible; ' ' ' '""^ • -i; • = ' "-'..M

Et le frontispice même àèsOdés et Èàllàdeh dôilWè une parlante image de cette géiieration d^'artiâtes 'I l'auteur, qui ne fait pas mystère de àà perèbiiïië; et ne s'excuse pas d'importuner Je lecteur, comme 'on le fai3ait naguère, — l'auteur a fait mettre son propre portrait à la première page de son volume. On le V^ëif, Qe po^te-prophète, ce vates au jour le jour, '■^— on le v6it; pensif, sombre, assis sur un divan, une main plongéaiit dans le flot de sa chevelure. A ses pieds, il y à dei feuillets dispersés par le souffle prageux de l'înspiratloti*, et un globe astronomique : la pensée de l'auteur contient le monde (le poète est un monde enfermé dànâ un hon>me). Dans le fond, flottent des fumées d'apothéose; et une colgnue, veuve de la statue de VËmpereur, est caressée par le vol des aigles :

Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu? .

p'écriera bientôt un autre « enfant du siècle ». — Éer- Hoz, Hugo, Vigny, Dumas, Sainte-Beuve, Delacroix, Mérimée, Michelet, Balzac, Janin, ont alors de vingtquatre à trente ans. Venus de points divers, marchant à la conquête d'un même idéal, ils commencent à faire route ensemble, à fraterniser. Ils s'associent, pour la conquête de la notoriété et de ses bénéfices. Déjà une génération, et même deux générations, celles des Vlnet, Nodier, Ballanche, Stendhal, ont frayé, déblayé la route pour les nouveaux venus. L'avenir et le succès, la gloire, sont à portée de leur main.

Comment s'en emparer; comment "brusquer le cours des choses; par quel coup d'audace se mettre aii premier plan, sous les yçux du public, tandis qu'on pousserait daïis l'ombre ceux qui n'étaient pas de la })ande romantique?

CONSERy^J,qi;RE,^ÇT « COUPS DE FOUDRE » 263

ufV^f^eu^^iïfpy^][id;action: le théâtre. ^

Polémiques, brochures, revues de jeunes, cojifér.eï>cçs raspi^disipes, moi:itions académiques, manifestes littéipaires,, mêm.e rédigés en style de bulletins de la Qr^dç Armée,, — rien de tout cela ne dépasse le ç^rçje, des artistes, et littérateurs. Donc, chose vaine : jQQmï?î,eut Ro^^ini jurait-il établi sa suprématie, à ne Sj'ad^esser ^ qu'aux musiciens, ses rivaux? — Il fallait qonquérjr le . public, et pour cela être maître du théâtre, mçiître des expositions, maître des salles de cqncert. Que toutes ces jeunes énergies, encore trop indisciplinées, inquiètes, hésitantes, se groupent et reçoivent un mot d'ordre; qu'elles fassent bloc; que Tua de ces jeunes gens, demain, lance, non une doctrine, mais la claire sonnerie d'une trompette bien çmtH)U(?hée et que cette sonnerie retentisse à l'heure où tout le monde est réuni par tel ou tel accident, — aussitôt Hugo et les romantiques auront, comme dit Gœthe, « partie gagnée »*

C'est ce qui arriva. Une troupe d'acteurs anglais vint, à Paris, jouer Shakespeare en anglais. On comprit peu, mais on admira, on s'exalta, on se reconnut, on se groupa. — Hugo va lancer, en hâte, fanfare éblouissante, la Préface de CromwelL

Le 6 septembre 1827, à l'Odéon, les acteurs anglais donnent leur premier spectacle. On ne les accueille pas comme en 1822, alors qu'on les avait chassés en véritables ennemis et parce que, disait-on, « Shakespeare était un lieutenant du vainqueur de Waterloo ». On les accueille fort bien. D'ailleurs, le premier soir, ils ne jouent rien de Shakespeare; et le directeur Abbott prend le soin de faire chanter tout d'abord l'air Vive Henri IV, puis le God save the King, et de prononcer une allocution où il parle de l'hospitalité française.

Cette soirée du 6 fut bonne, pouB les aoteursv Les journeaux publièrent la louauge de ^(emble, de Po^Vfeiis, du directeur Abbott,, du cQmiq,ue Li^toa et de \La « grande amoureuse » Harriett Smitbson. • »

C'était une Irlandaise. Grande, svelte, l'épaule un peu grasse et la poitrine épanouie, la tailte souple, le visage d'une blancheur éblouissante, avec de grands yeux un peu à fleur de tête (comme ceux de. l'ardeûie Mme de Staël), mais si doux, «i rêveurs, et ^parfois étincelants de passion. Et cette Harriett Smithâon avait les plus beaux bras : chair bulbeuse, ligne sinueuse, ils passaient sous le regard» ils faisaient^-sur tout l'être des hommes, la caresse d'une fleur... Et la voix d' Harriett Smithson était une musique.

Le 11 septembre, à l'Odéon, il vint beaucoup de jeunes artistes. Il vint Delacroix, Hugo, Gérard de Nerval, Janin, Vigny, Dumas, d'autres encore..,

Hector Berlioz vint aussi. Et cela marqua dans^ sa destinée.

On jouait HamleU

Hamlet, c'était Kemble, le plus grand tragédien de l'Angleterre depuis Kean. — L'Ophélia était Harriett Smithson.

Hector ne savait pas l'anglais. Avant le spectacle, que pouvait-il connaître de Shakespeare? Dans quelles traductions, dans quels commentaires avait-il pu prendre quelque idée du génie shakespearien? Etait-ce dans les « belles infidèles » du bon Ducis, même U»ansfigurées au théâtre par le génie de Talma? Etait-ce dans la traduction revue par M. Guizot ou dans le cours de M. Villemain (dont quelques journaux de théâtre rendaient compte)? Etait-ce, tout bonnement dans les conversations avec tels camarades, avec Gounet, par exemple, l'employé de ministère, qui, pour la musique d'Hector, mettait Thomas Moore en vers

CONSEHViïtOlïlfi:JîT » COUPS DE FOUDRE » 265

-«dé romance?..! Quant au merveilleux commentaire dŒanilet, intercalé' l>ar Gœthe dans le Wiîhelm Meister, évidemment le jeune ultra l'ignorait. De même il ne devait guère avoir lu le Racine et Shakespeare de Stendhal. Ce livre, en effet, parut en 1823 : alqrs Fadoleôcent florianesque en était encore à M. Andmax... Depuis, Stendhal, ayant glorifié Rossinî, ne pourra plus jamais convenir à Berlioz...

Le 11 septembre 1827 cohiment notre aspirant au romiantisme connaissait-il donc Shakespeare et Hamlet? ' A vrai dire, il les ignorait.

Même s'il avait sous les yeux les traductions de poche qui, à Toccasion des acteurs anglais, parurent au début de septembre, qu'est-ce qui était le plus vivant, cet automne-là, dans le cœur d'Hector : une image à'Hamlet conçue pour s'harmoniser au drame de Shakespeare, — ou une image convenant et ressemblant aux rêves mêmes du jeune Hector Berlioz? Et quoi de plus séduisant, pour un rêveur passionné, que ces images flottantes, ce décor enchanté où Taube du génie répand sa vague lumière et où l'âme encore vierge de la vie et qui aspire à l'amour peut dialoguer avec la vision voluptueuse d'une femme épanouie comme une fleur, — femme inconnue qui répond avec la musique chantante d'un langage mystérieux?

Ophélia!... Harriett Smithson, c'est Ophélia même. La voilà, tremblante comme un rayon de lune sur la lagune d'Elseneur. — Et Hamlet, joué par Kemble!

Enthousiaste, affolé par l'enthousiasme de ses camarades et de ses voisins du parterre, qu'est-ce que le jeune Berlioz n'imagine pas, pris du délire romantique, à voir la pantomime passionnée de ces acteurs qu'il comprend à peine? Oui, voilà enfin l'art dont il -veut s'assouvir : un art tout de passion, un art eni-

vcant, le seul qui lui.^oune la.^ei^|i|ifKjîi;jdç la,, vie ppiafif plèite, le seul qui. qxa^te qt tr()^^k.,^|^.Jpl9ipt ,^e J^}x:f\ croire qu'il est à, la lois la,yér}té et.leirêyi?. . : i ,, .,

Oh! à côté de Keiaable, à côté ii;H5anïtet,.[ç^ortuairej Batanique' sou9 son pourpoint, noir, eu^oviré d'urj. ûqî.-. tement ténébreux qui est peut-être» son âxne{,déjà morte (car, cela n'est plus simplemeut ^pu mapte^u), -*- ohl à oôtéd'Hamlet, fantoniede soi-même et. qui parle alix {antômes, quelle syeltet quelle: pale et laiji^ guissantei- quelle voluptueuse apparition! Op,h^lia, tremblante et fluide, reflet d'étoile sur une mer bru»meusev rayon de blancheur qui glisse dans les<îrén^wx m©ytoâgeux5 Ophélia, poétique et touchaj^te comme mne apparition de Walter Sxjott ou de Thomas Moore; Ophélia, Irêle, défaillante, épuisée par son amoji^rie/t ;$a doiuleur, herbe des eaux qui porte une fleur trop lourdie.^. Et ices^ ballades, ces nuots. de caresse et d^ tohe, comme elle les chante, ou plutôt comme elle les dit à mi-voix, comme elle les vit dans son âme» comme elle les pleure! Elle s'agenouille sur son voile, et l'on dirait qu'elle va disparaître dans un linceul, ou qu'elle se laisse doucement retomber, la fleur des eaux, dans l'attirante tranquillité d'une eau silencieuse sous une nuit sans étoile!...

Toute la salle, où bouillait la jeunesse romantique, délirait. Dumas, Vigny, Delacroix, Gérard de Nerval, triomphaient eux-mêmes dans le succès de Shakespeane.i Hugo sentait rouler dans sa tête sonore, les fumées et les éclairs de la Préface de Cromwell,

Quant à Berlioz» Shakespeare « tombant ainsi sur lui, le foudroyait ».

Et OphéUa, folle, couronnée de romarin, de verveine et de paille, revient. On dirait déjà qu'elle est morte. Sa voix sort de Tau delà. Comme une apparition .surn.aturelle, la voici, avec ces mots que le Jeune-

CONSER^À'f ti'lftÈ'^El'' «'GO'UPB' Î>E POUDRE » 2«7

Fi^àhbë^'në' ôbitlpi^ird' 'pà:^, 'là 'Vôidi' Qui donnai des flè\i^,'cles'brèinches' de saille, de longues herbes -dès eaux... Elle llefedonhe iati' Roi, elle' les donne; à son frétieiet"eîle'dïSpak-aît..:'On l'entend qui 's'éloigne. Estce qii'ëllé ichailte, ést-cé qu'elle pleure? Pour qtiel inbhde ii*réel est-elle paî^tié? . .

' Tôiit' le têve de son âme juvénile et qui s'ignore ëiicdrfe, ir venait enfiti de le voir. Elle est là, derrière la barrière lumineuse de la rampe, elle est là, l'In.conntie,' la mystérieuse et souveraine Force d'attractîoti qui' attire à elle, comme à un pôle magnétique, iôtit Têtre 'de Berlioz, son être aimant, rêveur, pasâiônhé, tendre^ dbùlom^eux. C'est une vie nouvelle qui s'ouvre à lui. Une vie nouvelle et un art nouveau. Il vit doAô enfih! « Il faut se lever, il faut marcher! i^

Incapable de sommeil (« la secousse est si forte! ») il erre toute la nuit à travers les nies. Toiir à tour il sent sa puissance de rêve et d^action, toute son âiné, « centuplée w par Tenthousiasme et par l'amour; et tour à tour, il tombe dans un chagrin, dans un ennui, dans une prostration insondables... •

Le lendemain, 12, les mêmes acteurs, — la même actrice, Harriett Smithson, - — annoncent Roméo et Juliette.

Il avait ses entrées à l'Odéon. N'importe, il prend une place pour le 15. Quelle Juliette sera-t*elle donc, cette Ophélia?

En attendant, il erre dans les mes de Paris et dans les plaines de la banlieue. Une force étrange le tire en avant. Pas de repos. Pas de sommeil. Uneéhose qui fuit devant lui, et qu'il veut saisir : il court à la poursuite de son âme. . '

Le 15, enfin, arrive. ; . /

Berlioz voit Juliette!

O « nuits embaumées de l'Italie! » O délires du parfait

268 LA JEUN.ESSE D'U-JN RaMÀNiTIi'Q-UIEir.-.hiU'»'}'

romantique! Amour prompt comme, la pensée, brûlant comme la lâive, impérieux, irrésistible, immense, pur et beau comme le sourire des anges! 0. scènes fiévreuses, duels et coups de poignards! « Etreintes éperdues, luttes désespérées de l^amour et de là mort!))

Au troisième acte, il ne respire plus. Une main de fer Mi étreint le cœur. Ah! sur le cadavre de Roméo, dans ce caveau des Capulets, cette longue formé blanche, cette surnaturelle beaiité qui sort elle-même de la tombe, — comment la voir s'étendre pour une étreinte immortelle, suaire de chair amoureuse et mourante qui recouvre son amant ! endormi dans la mort (1)!

« Ahl vivre cette vie poétique et mourir ainsi, pense Berlioz; sinon, rentrer dans le néant! »

Et il reprend ses courses folles. Il ne peut pas arriver à fatiguer son corps. Plus de sommeil... Des torpeurs subites : une nuit, dans un champ de Villejuif, sur des gerbes;... une autre fois, dans une prairie aux environs de Sceaux;... une autre fois, sur une table du café du Cardinal, au coin du boulevard des Italiens et de la rue Richelieu; là, il dort cinq heures, au grand effroi des garçons qui n'osent l'approcher : « ils craignaient de me trouver mort », pense-t-il en se réveillant.

Cette Ophélia, cette Juliette, cette idéale Harriett Smithsôn, comment parvenir jusqu'à elle? Pour elle, tout Paris délire d'enthousiasme. Elle règne par son géiiie dramatique et sa beauté.

Lui, croque-sol, qui le connaît? Qui se soucie de cet élève de Lesueur et Reicha, de ce petit provincial, sans grand argent, sans nom, et qui gite dans une chambre

(1) Lithographie de Devéria et Boulanger; Kemble et miss Smithsôn, Mort de Roméot 1827.

d'étudiant où liii''tiiêin6 fait sa cuisine, Remplaçant le beurre par la graisse de porc, c'est-à-dire par l'axonge?,.,

èà chambj'ç d'étudiant (mort et furies!) (1) elle est juste en face de l'hôtel meublé où habite l'inaccessible étoile! Epfer et damnatio|i! — Simple hasard ou fatalité ?.j. Vers cet automne (2), une fois la pension rendue par le docteur, llector, quittant la chambre où il faisait ménage avec Charbonnel^ passe sur l'autre rive, se rapproche du boulçv^d. C'est là, pour la culture de son génie et de ses relations, qu'il doit habiter. Près de Feydeau, près de l'Opéra, près des Italiens, habitent musiciens, chanteurs, éditeurs de musique. Le café Cardinal, où Hector et ses camarades ont leurs habi-. tudes, est tout proche, ainsi que l'élégant coiffeur, place de la Bourse, où le Jeune-France fait ébouriffer sa chevelure rousse; Lesueur et sa famille sont rue Sainte-Anne; Schlesinger, l'éditeur de Weber, près de

qui « Hector B » a .polémiqué dans le Corsaire, est

au 97 rue Richelieu. — Le jeune Hector Berlioz vient donc au 96. C'est au coin de la rue Saint-Marc.

Et de sa fenêtre, enfilant de biais le croisement des deux rues, il découvre l'hôtel meublé où habite son Ophélia!

Il délirait d'amour! Il battait la ville et la campagne!

Shakespeare et les acteurs anglais, sur d'autres romantiques, produisaient d'autres effets. Delacroix, sous de sanglants couchers de soleil, imaginait des cimetières d'une couleur fastueuse, héroïque. Dumas, géant nègre et génial amuseur, projetait de prendre

(1) Berlioz employait volontiers cette exclamation et quelques autres.

(2) C'est le plus probable. (Voir Mémoires, ch. xxiv, et lettre du 27 avril 1828.) ,,

270 LA JKUNBSSE J).'(JN ^<^>M^M^i^•(iyi^i \^ / i

d'assaut le [théâtre. Le l^QriQUOC iH^gp, pi(Hnilp^ait le» voyantes métaph/ar^s diQjla./^r^/ac^i^^ CfowwA^l' •le Cénacle iaUendaii cette jgr^^Owpajf oie,, yéyé^Uitr^, et déjà on annonçait lai leature. pQUjr.,1^ ,i|[iili,eji|i,;4e novembre (1).' ... : , , /

Et^e ûoonuy avoir un nomj Pa^vq^iif! juaqufià lliïj^ccessible Ophélia!... L'élève <de Lesuqur; iqalgc^n^^ agitation, ses démarches et sa Messe^.esi epcoreiibien iignorél..v Tous les- jeunes, nomanti^ues,. ,p^t^es, sculpteurs, poètes ou homme» de th^&trey .lilsinpe remuent, se OoaliâeoLt pour coi^qujârir leurplai^P^ au soleil : — la gloire est appelée le soleil des. mQCtSi ,ç^r elle ne se lève que sur des tombeaux^pouT; eux^, :elle sepa le soleil des viv^ants. 11 lieur fajut la. gloire loujb 4e suite, et rayonnante. Le- culte de Napoléon ^ex^^l^e leur énergie : ils, sauront bienlaire lever leur sqjeil ' d'Audterlitz. ...

. D'ailleurs, , dans l'ennui, dans le silence de la. Restauration finissante, on se passionne poqr les querelles d'artistes. Paris, qui n'a rien d'autre . à faire, prend une fièvre de nouveautés, d'inconnu, une fièvre de liberté. Les chasses de Charles X à Compdègne, les repas où le populaire est admis à voir le Roi manger, cela ne suffit guère à de jeunes générations qui ont appris à lire dans les bulletins de la Grande Armée.

Et voici qu'aux jeunes génies frémissants d'impatience, Shakespeare vient d'apparaître OQmmp un Dieu Inconnu, conmie la force mystérieuse, libéra,trice, qui va renverser toutes les barrières et donner à la vie sa plénitude et sa beauté!... Quant à Berlioz, fou d'amour pour son Ophélia, quelle musique ne rêvett-il. pas d'écrire!

.-+-«, Mon ami, il n'y a point de aeuf en musiqi^e,., »

(1) Lettres de David d'Angers.

CONSER'v'A^tÔfïtÉ^'EI' «^ ÛO'UI^S^BIE FOUDRE » 271

^•»'Q#«îl ô^èf^'G'é^t'ttrt^Thembredfe rinstitUt, éeài BfèH/oW;^le^ vîeiï^èt'èlàssiquie BiÉfrtôii', un- deâjwges qui Ittî'te^'Musè'lê^'prîk'idèi-iRoïhe, la « pekt»uqùe » qUi a Aéclàf é lia Iiad<îhâhalè' •■ d'ÔrpAéé imxéxmabîe/ ^ ^ '

— « Non, mon ami, il n'y a point de heui en- musique, 'dJéelàtte-lJ-il' à' Vélève' Berlioz, un • jour de no- '^nibre* 1827. "Les g^*an<ls ittàîtres, mon cher, se sont SOtirtiis à dertaities^ ' formes musioalcb que t vous jie vôùkïipas ad(>pter'. Pourquoi' cherchep à faire mieiaix quô'^les'^attds rtiaîtreô?.;. » i- ' ; ■ - :. ' Ah! ' «i vlèuk pôd'âgr'e », ptme ïiotire Hector, '■ on; -verra bien 'si 'ma musique ^si inetéctUableJ : •; -

' Eri effet," il plr^éparait alors unei nouvelle exécution de éa Messe: €*étail! toujoursi la même- mésique. La- mêm'é, mais 'sans cesse comgée,' refaite.. Cette ^fô^é; on n'àv^ait pas pu la répéter, en 1823^1 mal dégagée encore de l'oratorio le Passage de In Mer Fiôugè. Mais, voilà' deui ans, elle- 'ôivaiV lait retentir les voûtes de Saint-Roeh : grâce 'aux douze «eints francs qu'Augustin de Pons, à défaut^ de Chateaubriand, avait avancés... Eiierneile' l/e^^g, et'qu« le tenace Berlioz n'abandonnera pas de sitôt.'

-A Fautomiie 1827, il l'avait « sensiblement améliorée. » Donc, on l'exécutera en l'église -SaintHEustaché, potirla fête de sainte Cécile (22 novembre 1827).

Tout est prêt. Hector invite tous les membres de l'Institut, les critiques musicaux, Castîi-Blaze, Fétis; il invite le ban et rarrièrêi-ba'n de ses anris,' sans oublier, bien entendu, les jeunes gens, les séides, qu'il a souvent fanatisés, étonnés, au parterre djC l'Opéra et de rOdéon. < ■ • :• i

Car déjà, grâce à la mystérieuse attraoti6niiu gériie, grâce aussi à son adresse de Dauphinois / pratique, il « a vraiment un parti ».

A cette date même, il l'écrii. Très îiottemient, il

s'en rend compte : il l'écrit à ce brave Ferrand, à cette belle âme apathique, incapable de faire sa trouée, de s'imposer; âme vraiment mélancolique, malade, et que notre Hector, impulsif mais adroit, avisé, remuant, juge déjà comme l'âme d'un vaincu.

Ce brave Ferrand, voilà bien le René trop sincère, YObermann à qui le désir du talent ne donne même pas un semblant d'énergie. Voilà bien le René pour qui la désespérance n'est plus seulement un thème à développer en phrases sonores. Pour lui, elle s'égoutte, poison stupéfiant, de la fiole irisée des rhéteurs; elle s'insinue dans les veines et jusqu'au plus profond de l'âme : René triste, terne, à plat, stagnant, un peu niais, — René trop sincère... Mais la trentaine viendra. Ferrand, pauvre être sans réaction, se laissera reprendre par l'étouffante, par la silencieuse et morne province, et par les propriétés de son papa : il se mariera, fera valoir sa terre... Et il retournera se perdre dans la terre, ne laissant de sa vie qu'une trace indistincte. On la devine à peine, cette sente dans la prairie, cette sente murmurante, où le confident de Berhoz rêva sa jeunesse : lui-même, dès l'âge d'homme, il n'y repassera plus, heureux peut-être d'y voir pousser l'herbe de l'oubli.

Avec Berlioz, quel contraste! — Berlioz, René décoratif, René de parade, René caracolant... Plus tard, artiste déçu, combien il s'attachera aux enivrantes mélancolies, aux délicieuses tempêtes dont il sut orner sa jeunesse! Malgré l'affaissement de l'âge, il ne voudra pas la laisser mourir tout entière : en la racontant, il la transfigurera. Et ainsi, avec cette belle image de luimême, il fera comme un royal sarcophage de pourpre et d'or, où il ensevelira pieusement, dans les bandelettes de sa romanesque littérature, l'âme bien-aimée de toute sa jeunesse...

CONSERVÀTO'IBE ET « COUPS DE FOUDRE » 273

Pour rinslant, son martyre d'amour lui prouve qû*il doit faire exécuter sa musique, et l'imposer à radmiratioil de ses contemporains. Etrange mélancolique : homme d'action, homme d'assaut, qui agite sa mélancolie d'emprunt, l'entraine dans sa course et la fait claquer au vent, comme la crinière em- ]f)anachée et le manteau flottant d'un housard. Chez Berlioz, méridional, la souffrance d'aimer, la passion, se change en besoin d'agir et en folie ambulatoire. Certes, il délire pour Harriett-Ophélià-Smithson. Il s'entraîne même à délirer, et raconte à tous ses camarades comment il délire. Il voit très bien les ficelles qui font jouer les pantins humains. Il sait que pour violenter la gloire, il faut se faire < un parti ». Ce parti, il l'a rassemblé. Et il sait le tenir en main, le stimuler, le distraire : autrement, ce « parti » s'émietterait.

Tout cela, il le sait, il le fait. Et la vin^t- quatrième année d'Hector n'est pas encore révolue.

A Saint-Eustache, en l'honneur de sainte Cécile ou du moins, le jour de la Sainte-Cécile, le jeune romantique réunit donc « un orchestre magnifique ». Il avait invité quarante-cinq violons.

Il en vient trente-deux. Viennent aussi huit altos, dix violoncelles, onze contrebasses. Malheureusement, a il n'y a pas assez de voix pour cette église immense. »

Qui donc avait favorisé cette nouvelle audition dans une église de Paris? Certes, Lesueur aimait son disciple, et les maîtres de chapelle pouvaient avoir besoin de Lesueur : il dirigeait la chapelle du Roi, et, très pieux, devait être bien vu du clergé, D'autre part, le vicomte Sosthène, surintendant des Beaux-Arts, ancien élève du fondateur de la Congrégation, put être sollicité à nouveau par quelque député bien pensant, comme l'autre année et comme voilà deux ans... Evidemment, il y avait quelque

' -^ ^^ff '

274 LA JEUNESSE i)i'UN ROMAWnilQjlTE / ;i \^./^'' J

pieuse entente dont pmfitait, po*Jun ' Idjébuiteir/' le 1 1 iib ( i < » d'un lïlaiiie de la Teroreur Blàa»che- ' -hh!» l^'»! *." '!• Lui-même, Hebioïfi 'à :!Saiht*Eia!sfcache,> coadioiFtn • l'orchetetre. Il conserve a»steB :bien sani saiig^lrbid^M<ïapn il sent qu'il nq doit 'pas 'se ti'oafeleE. Miais quaffidlil'i enteikd son Et àetum ^enturus « eacécîité, édrit-il, d'utie! manière foudroyante, pari^ix tromp^ttesi qiiàtre cors,- i trois trombone» et deux ophioléïdes »; (Juand il senjt' que toutes les voix à Tootave; psalmodiant une grande-* phrase coupée par un éclat des cuivres^; produiséiit sur tout le monde ; une imfMpession terrible^ -h^» ili àe- . trouble. Il est contraint de s'asseoir. Il laliss*. aller l'orchestre. Car, soudain, il voit le Jugement: Dernier' i « ce terrible clangor tubarum, ces cris d'effroi, de là multitude du chœur », lui ramènent, lui imposent ses propres vision» arec tant de force qu'il « est- saisi d'un tremblement oonvulsif (1) »; . -

De cette Messe fracassante; Gphélia avait-elleentendu parler? El entendu parler d'Hector, affolé d'amour? Hélas, elle allait quitter Paris. Du moins ori l'annonçait. « Miss Smithsoti et Mi Abbott, le 5 décembre, joueront pour la dernière fois à Paris », publiait le Corsaire,* ce serait au bénéfice de Huet, à Feydqau,«dans les deux derniers actes de Roméo et Juliette, » .• '• ■

I A ce bénéfice, il y aura de la musique.

Le nom d'Hector Berlioz pourrait donc être unij sur la même affiche, à celui d'Harriett; Smithson!

0 joie! oui. Ton donnerait l'ouverture des Freaics-* Juges ou de Waverley! Après l'une ou l'autre dé ces

(1) Berlioz , reprendra ce motif foudroyant dans son Benvenuto Cellihï. Alors, ce même motif passera du Jugement Dernier àans le Camùxial R&rtt/aih et portera pour paroles :

1 G*est le canon du fort Saint- Ange.

CONSERVAn3Q>PHR:^lT^«..C0UPS DE FOUDRE * 275-

ou¥fettuiies.'ttiliofift^haïiife«e|, quandi ;l'aotmce, ; deaeend^ie de sa loge dans la Mè©iifllibée,i..seiPait tbutte prête à entierf) en ^ scèfné,» aleorà! il if audradt qu'jelkl àtteilidît.. Oui] ellejaittèadrla;:Le8 bravos» «elrpêiepoBl/ sa»' enli'éei-.i filles l'iridifférei^tej^ ilfîriaobèBsiHe, -lày îtouti prèsi de^ l'orchestrév Jà, ' : dan& ' :!' orage, ' dans ^ l'étectriquè tumulte des-sons, ièllei sera pirise, toxùée, toute alFolé©, pante^ lanifcej.-. Gar-ow fera, liedirei on bissera cette ©krerture efîrôyablei!Bei»lioz-k!Ve«|tl C'est; le sefal^' le! dermier, le désespéré; moyen poub donquéiir Ophétifu!' -*- Le lendeihain, pai^tieî.l. Qu'elle; soit à lui^ ce joiïr-lè, ^ — ou ilila perd ià'jamaisî- i ;

D'après' Berlioz, voici ce » qui se pÈissa. » i ;

Une^-aprés-riiidi, peur faire répéter son ouverture foudroyainte (ilne dit pas laquelle), il vieilt à'Fey-» deaui Depuis quelque temps, par crainte de nouvelles crises qui l'eussent ravagé, il n'avait pas osé revoir son Ophélia. Il évitait même les devantures où le portrait de l'aetrice lui brûlait- les. yeux... Donc il entre au théâtre; il monte vers la scène, tnuet,; morue*., : ; ■

Tout à coup,'à troife' paô deluij il voiîl miss Smithson, il voit Juliette, Juliette morte, que -flomêà arrac^he au «ercueil et emporte dans ses bras... Feux et tonnerres!... Il pousse un cri, et fuit en se tordant les mains. Miss Smithson entend les cris de ce fou>' elle s'échappe : des bras de l'acteur, et regarde.

Qui est-ce?... . • /

El.'o n'avait pas encore vu Berlioz..*- Maisii quels yoax!... Elle prend peur: «Qu'on veille sur ce, gentleman dont les yeux n'annoncent uien de bon ».

On hû apprend alors que c'est Berlioz.J

Le 5 décembre, au bénéfice de Huet, le petit orchestre de Feydèau (Opéra-Comique) joue l'ouverture que l'auteur jugeait « foudroyante »* On l'applaudit sans la redemander. Harriett Smithson n'entend rien, ni

87# LA JEUNESSE I>*UN ROMANTfftUB

musique, ni bravos. Alor», elle dcfvait être dans sa loge, et fort occTïpée à surveiller soA habiBfeifôe! Ou, plutôt, elle n'était pas encore arrivée au thiéâti^ : avant Roméo et Juliette, on donnait une pièce ite Dahiyrac, Diegos et Pkaro,

Héls^! de tout ce que nous venons de rapporter d'après Berlioz même (pour le 5 décembre et les jours précédents), que se passa-t-il dans la réalité, et que se passa-t-il dans l'imagination de notre romantique?

Cette ouverture, dont il ne donne pas le titre, ne fut pas exécutée : même dans les feuilles dévouées à Hector, où l'on voit force annonces pour le bénéfice de Huet, on ne trouve aucune meniiesi d'Hector Berlioz ni de son ouverture. Rien dans les comptes rendus. Fit-il répéter l'ouverture? AUa-t-il au théâtre pour proposer sa musique : vit-il alors sa Juliette dans les bras d'un autre Roméo? Ou tout cela, n'estoe que le rêve d'un projet?

Les rêves de Berlioz avaient une telle force, une telle vie, une telle réalité intérieure, qu'ils laissaient en lui des souvenirs aussi précis que les choses tenues, bourgeoisement, pour réelles. Bien plus, à mesure qu'il pensait à ses rêves, et qu'il les racontait^; et qu'il les écrivait, ceux-ci, spontanément, se substituaient à la réalité oubliée. Les rêves, ses rêves, ils étaient conformes aux aspirations, aux forces profondes de son être. Il les aimait, les caressait, les ornait de détails précis et bien à sa convenance... Auprès d'eux, la vérité était chose mwte (1).

Gérard de Nerval, juste à ce moment (début de décembre), publiait la traduction de Faust

(1 ) On voit ici quelle cristallisation a posteriori donnera aux Afémoires leur féerique, lenrcaptieux miPoitement.Nous aurons maintes occasions d'étudier cet intéressant phénomène. (V. p. 313-320.)

.j(c> L^. oo^pg; de.^tonaerre, écrira Berlioz, ge sucoè* deat qoelquefoû. .<ia^s la vi^ 4e l'arii^ie aufisi rapiidemient que dans «es grajides tempêter où le^ nuée& gorgées de fluide éleetrique geiabteût se renvoyer la lo^dre et soufller rounagaa, »

Deux moi» aprè$ Shakespeare, Goethe; — daus trois mois,. BeeihoYenl

Faust, « le merveiUeuï li^^ne, me fascina de prime abord; je ne le quittai phw; je le lisais san6 ceam, à table, au tkéâtre, dans les rues, partout, » Quelle proie pour un xauiBician qui youlait. faire une «nusique dramatique et deacriptiTel Les paysans dansant aoi^ les tilleuls, les reîtres aminés, Jes étudiait ts da^sja taverne d'Auerbacb» Marguerite cbantant une ballade gQthique tandis que les trompettes sonnent la retraite sur les remparts^^ Qîie de tableaux à mettre en musiqueL. Bien plus» dans la traduction de G^ard de Nerval, il y avait des couplets rimes, des romances avec reirain.^. Pour comnaenoer à composer, ie jeune Berlioz avait donc les paroles qu'il souhaitait, toujours d'avoir-.*

Qaelle fon^ donner à la musique qu'il entrevoyait, à ce bouillonskeixke^t sonore qui répondait en lui au brusque contact d'un génie étranger? — Elève de Lesueur, él songeait à une « symphonie descriptive. » Mais les couplets rimes par Gérard de Nerval susci* taieat des chjoeurs et des airs^.

Les acteurs anglais (22 décembre) reprirent leurs soirées. Maintenant, tantôt ils jouaient au Théâtre Italien, tantôt à l'Odéon. — Harriett Smithson, dans Jane Shore^ «déployait ime énergie et un pathétique adxBÎrfiJDikB a. £t eUé était encore Ophélia» elle était encore Jufiette.

Heureux Hector, et malheureux: les passions le tenail»

278 LA JKDîiîErSSfc: H'Dji ROAJA'N^^IÇjOlî" ^

laienf dans leur griffe de vôtiKni^i*;' coiiittlfef dyaienl alors les Jeune-Frâncê. Mâisi « oïl'jOTiit dè'cd't^triVfest pas commun, même cpiand céttfe chdse^feSt An "«malheur »: acre jouissance, apprise de /?erti^\ NotVepôrfait romantique était' heureux de soilffi^n* enfin par 'aitt'ijur, et par un amour « JPurièux, dévora'nt,'utt àmcmr frénétiique; le seul' qui pût être le véi^Habte ptiUr* Iw et^lui ouvrir enfin un cratère dans le cèeurin '

Etrange état pour travailler, pour Tfïédïter sii^J^un art ou du moins en apprendre la grammaire. Que Ton songe à ces longues années où un Raîéine' s'était oowfié a ffes maîtres; que Ton songe aux tranquilles et ferventes, aux silencieuses études dans la reftraîté d^un Port- Royal. .J Hector venait-il encore au Conservatoire? Où s'échappait sa pensée quand il faisait acte de présence au cours du vénérable Lesueur, au cours de Reicha le mathématicien? Il ne rompait pas, ouvertement, avec le « temple officiel de la routine ■», à cause du prix de Rome : aux lauréats, cinq années de pension et la protection royale toute leur vie durant... Lés quelques mois où il frôla la misère, avant d'être choriste aux Nouveautés, lui prouvèrent qu'il n'est pas bon de n'avoir aucune fonction reconnue, classée, et de rompre en visière à la famille^ et à la société. Pour la lutte, pour la ruse, cette épreuve le fit plus fort, plus fin, plus souple. Elle le trempa comme une eau glaciale trempe une bonne lame. Pratique croque-sol, mais tumultueux! Il fallait le vôî^'au parterre, lorsque Harriett Smithson -était en scène. « Elle sera ma femme! ■» pi^oclamait-dl. En effet, tout autant que Roméo pour Juliette, il deveiifait« jaune et sec comme un hareng saur ». Quelle mine, mort et . furies! Quel regard satanique, quelfront foudroyé!... Ses camarades ne l'appelaient plusque lé Père la Joie,

)>fêyftiViL .p^^ î4iWfW^? Qç.ç^me.Çja; ^ejpj^it autye .chose

lKqiue,!i^i?iirgi,.;;i(jm(^r/^iC<>/^?/^,,,fut|:;ç. pbose ,qv^^.7^ iîé(^o-

i \ iè^tiqn fij^efcque .^vnli^ çipo^tiniQnjïe,. autre .chose même

:iq«jç,;lQftr^< .imita,1fWfi!?t ,^ ^yppi^p^ics. de§ Francs-Juges,

.f€«)nçiiô»..8^lofl,,Le^em: et Walter Scott!,,. Ce gérait la

.'transcription spHQye. 4^81 tempêtes de Sron coçur/Tous

es instruments jOQ^nus seraient ei)ap)loyés; il y aurait

' xni}h a^QCpiîd? que. l'on ^e soupçonne même pa^; les

sonorités,. 1^8 rythoie^, la déclamation, les, paroles

.ejKkppunté^s au. Jangage swedenborgien, tout serait

'.neufjiippriéyu, saisii^ant, irrésistible».. Les « podagres

. idje ^InMit^t.^n, blêmiraient d'épouvante!...

I U déliri^it ain^i, quand, tout à çojup, Beethoyen. le «foudroya». ;

Aut Conservatoire,, sou^ la direction d'Habeneck, venait de se fonder Isl Société des Concerts, Plusieurs fois de suite, c^u printemps, de 1828, elle joua du Beethoven. Elle en joua tant, lors de ses. débuts, qu'on put la croire spécialement fondée pour cela. On prétendit rt^ème qu'elle inaugurait, en France, le& grandes audition^ des oeuvres classiques. De fait, un concours d'heureuses circonstances, la valeur des exécutants et de leur eheif,, firent la fortune de la Société des Concerts, hemcou^ plus que le dessein arrêté de révéler Beethoven au public français.

Au dixrhuitièmue siècle, les Concerts Spirituels, les Concerts des Amateurs ou de la Loge Olympique, avaient fait entendre nombre de symphonies. Le jeune Mozart, en 1778, donnait aux Parisiens la. primeur de sa symphonie en ré. Plus tard, une fois le Conservatoire ojpganisé par Sarrette, les, exercices^ des élèves furent de véritables concerts. Au théâtre.

280 LA JKUNKSSK DUN ROMANTIQUK

dès 1815, les Concerts Spirituels reprirent régulièrement tantôt à l'Opéra, tantôt aux Italiens, Enfin, grâce à l'activité inlassable de Choron, on venait d'entendre, dans les diverses écoles qu'il avait su fonder, des œuvres des vieux maîtres ita* liens, allemands et même français. De Haendel, l'année dernière, le Concert Spirituel montait le Messie.

Que restait-il à faire, vers 1828, à une nouvelle société de concerts classiques? Il lui restait, ainsi que venait de l'écrire Fétis, à imiter Choron, les Concerts Spirituels, les exercices d'élèves, et à les dépasser : avec le personnel de l'Opéra et du Conservatoire, qu'elle assure une exécution meilleure encore; et aussi, insinuait Fétis, qu'elle s'adresse au bibliothécaire du Conservatoire : il lui composera des programmes plus variés, des programmes historiques, avec Marcello, Jomelli, Palestrina, Haendel, Bach et les fils de Bach,.. Ce précieux bibliothécaire était Fétis même.

Ainsi, peu avant 1828, on désirait une société de concerts. Tout était prêt pour qu'elle réussit. Bien plus, pour stimuler et satisfaire cette aspiration au grand art particulière aux années proches de 1830, se présentait une grande œuvre à exploiter, presque inconnue encore, et dont l'auteur venait de mourir, — La Société des Concerts fut fondée (arrêté ministériel du 15 février 1828). Dès son début (6 mars) elle profita de la curiosité publique qui allait à Beethoven.

Beethoven (mars 1828) tomba sur le jeune Berlioz alors délirant, et le « foudroya ».

Etait-ce vraiment Beethoven?

Portrait db miss Smithson. — Le portrait ci-contre reproduit une lithographie originale de Deveria (1827-1830); — (collection de Mme Adolphe Boschot).

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CONSERYATOIRK KT « COUPS DE FOUÛRE » 28i

C'était bien telle des Neuf Symphonies qu'on jouait en. présence du jeune Berlioz. Mais celui-ci, auteur des Francs-Juges, de la RéiH)lution Grecque, fou d'Ophélia et d'Harriett, roulant dans sa tête, à propos de Fausty des projets surhumains et « monstrueux »^ rêvant d'écrire des musiques qui donneraient des extases convulsives, — comment pouvait-il prendre conscience de l'œuvre et du génie beethoveniens?

Certes, on ne peut guère demander à un artiste d'avoir les connaissances précises et multiples d'un critique, les idées à demi-mortes, les fiches d'un musicographe. Un siècle après Beethoven, on connaîtra abondamment ce qui l'a précédé et ce qui l'a suivi, ce qui a formé son génie et quels autres génies se sont formés à vivre avec le sien; on connaîtra par le menu la vie du maître; on aura pu méditer sur les Carnets d'Esquisses où l'on voit, à l'état de larves et d'embryons, les pensées musicales que Ton verra naître ensuite et vivre dans l'esprit des hommes, — alors certes, il sera facile de savoir, autant qu'il est possible, ce que fut vraiment Beethoven. Alors, chaque auditeur-musicien, s*il en a le goût, pourra susciter en soi-même, pour ainsi dire, une série d'images, de portraits assez ressemblants : ils auront un peu de l'auditeur, et beaucoup de Beethoven même.

En 1828, tout d'un coup, sur notre Hector « foudroyé » par Shakespeare et Harriett Smithson, délirant, les jambes électrisées par l'amour d'Ophéha comme par une folie ambulatoire, — sur Hector, nouveau coup do foudre : Beethoven !*..« Feux et tonnerresl Enfer et damnationl » Après la Vestale de Spontini, et pour ne pas « retomber dans notre monde prosaïque », un ami d'Hector s'était brûlé la cervelle. Ah! s'il avait entendu l'orchestre de Beethoven!

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