II. trouve aussi des prétextes à manifestations
Et ainsi la fm de cette biographie de Beethoven, improvisée en trois articles par le Jeune-» France', va nous montrer quelques dilettanti de 1829 écoutant, pour la première fois, le quatuor en ut dièze mineur, — et nous montrer Berlioz même :
... C'était -^iy cet m vèr/daris une des soirées musicales j^.^j ^^}ipt.,f.n y avait dap3 laiSaJl«e.à peu.près deux cents jj)f3r$.^n^es (jui $cout£fient avec uae religieuse attention. Au bout de quelques minutes, une sorte de malaise se mayiifesta dans l'auditoire, pn commença à parler à voix basse, chacun communiquant à son Voisin l'ennui qu'il éprouvait; enflti," ihcapàMe de résister plus longtemps â'une pareiUié tatigue, les dîx-neuf vingtièmes des assis- . tiants ste levèrent en déclarîant hautement que c*était insupportable; incompréheWsible, ridicule z « c'est Tceuvi^e d'un foai; ça R% pas le 6en& co^fimun »> etc..
Le silence fut réclamé par un petit nombre d'au<;llteurs «t le quatuor se terminât
.Alors la rumeur de blâme, si difficilement contenue, éclata sans ménagements; on alla jusqu'à accuser M. Baillot de se moquer du public en présentant de pareilles extravagances. Quelques ardents admirateurs de Beethoven déploraient timidement la perte de sa raison. « On voit bien, « disaient-ils, que sa tête était dérangée; quel dommage! un « si grand homrtie! produire de t6ls monstres après tant de « chefs-d'œuvre!... » . .
Cependant, dans un coin de l'appartement se trouvait un petit groupe (et il faut bien que j'avoue que j'pn faisais partie, quoi qu'on en puisse dire) dont les sensations et les pensées étaient bien différentes.
Les membres de cette fraction imperceptible du public, se doutant bien de l'effet qu'allait produire sur la masse l'exécution du nouveau quatuor, s'étaient réunis pour n'être pas troublés dans leur contemplation. Après quelques mesures du premier morceau, je commençais à craindre de m'ennuyer, sans que l'attention avec laquelle j'écoutais perdît néanmoins de son intensité. Plus loin, ce chaos paraissait se débrouiller; au moment où la patience du public se lassait, la mienne se ranimait et j'entrais sous
(1) Ces trois articles, enfouis dans le Correspondant de 1829, n'ont jamais été reproduits. Pourtant, ils semblent, comme Ton dit, significatifs.
Nous donnons ici quelques fragments de la lin.
3iiî LA JEUNKSSE D*UN ROMAI^^IQUE
rînfluence du génie de l'auteur. Insensiblemeint^ $ou action devint plus forte; j'éprouvais un troublç inapcoutivmé dans la circulation, les pulsations de mes artères deyenaieijit plus rapides; dès le second morceau qui supcède au premier sans interruption, pétrifié d'étonnement, je me retournais vers l'un de mes voisins, et je \is sa figuré pâle, couverte de sueur et tous les autres immobiles comme des statues. Peu à peu je sentis un poids affreux oppresser ma poitrine comme un horrible cauchemar, 'je isentis mes cheveux se hérisaer, mes dents se serrer avec force, tous mes muscles se contracter et enfin, à l'apparition d'Oïie phrase du finale, rendue avec la dernière violence par l'archet énergique de Baillot, des larmes froides, des larmes de l'angoisse et de la terreur, se firent péniblement jour à travers mes paupières et vinrent mettre le comble à cette cruelle émotion.
La séance était terminée par des quatuors de Haydn... Aucun de nous ne put les entendre...
... Ainsi voilà donc une musique qui révolte la presque totalité de ceux qui l'entendent, et qui chez un petit nombre d'individus produit des effets prodigieux et tout à fait en dehors du cercle des sensations ordinairesK.. D'où vient cette immense différence?...
Selon Berlioz elle n'est pas seulement l'effet de l'éducation musicale, technique. La preuve, c'est
l'impatience avec laquelle des compositeurs célèbres ont écouté le quatuor dont il vient d'être question... Il faut, en outre, être doué d'une organisation qui sympathise jusqu'à un certain point avec celle de l'auteur, il faut avoir éprouvé le genre de sentiments dont cette musique est la peinture, il faut connaître ces fléaux dont parle Shakespeare : The oppresors wrong... les iniquités de VoppresseuFy Vinsolence de Vhomme superbe, les tourmens de f amour dédaigné^ les lenteurs des lois, la dureté du pouvoir et les mépris que les infâmes font subir au mérite patient...
Un être heureux, ou qui, n'ayant éprouvé que des cha-
ÎJiUfilQU!: ^ET AFFAÏRîîS ' 343
gHtis ié^éTs, n'est jamais sorti de la sphère de la vie cornmiiné,'est iout'à* fait hors de Tatteinte de pareilies compositions, ces accens n'ont point d*échos dans son cœur et on ne peut (jue l'en féliciter. Mais reprenons...
Alors, pour clore cette biographie de Beethoven, le jeune Berlioz faisait une. longue citation de « M. Ftv tis ». A dire vrai, Fétis n'était là que le traducteur d'un critique allemand. Mais la citation plaisait à notre romantique : c'était une analyse philosophique (platonicienne, kantienne) de la Symphonie avec Chœurs.
Enthousiasmé, Berlioz concluait : « Pour nous, qui avons lu attentivement cette symphonie (il vient de dire qu'on ne l'a pas encore donnée à Paris), nous n'hésitons pas à la considérer comme le point culminant du génie de son auteur. Néanmoins, on ne peut en conclure que ce soit celui de ses ouvrages qui doive produire le plus d'effet à Paris. — Dans deux siècles, c'est possible!... » *
L'article finissait par quelques détails sur la mort et les funérailles de Beethoven.
Or, avant 1830, un élève de l'École Royale de Musique, publier un tel article, c'était rompre avec ses maîtres.
Excepté Reicha, tous les musiciens en place, à l'Institut, au Conservatoire, et même aux Concerts Spiri-, tuels de l'Opéra, tous se déclaraient, plus ou moins ouvertement, contre Beethoven : la Société des Concerts, révélant Beethoven, risquait de les déposséder. Alors, les plus indulgents disaient que Haydn et Mozart avaient noblement parcouru toutes les avenues de l'art musical : à Beethoven, il ne restait plus que les sentiers escarpés, raboteux, environnés d'affreux précipices. Les Catel, Paer, Berton, boudaient, épluchaient. Chacun, à sa manière, faisait
344 LA JEUNESSE! lyUK IROMAîNTIOUE
le sourd. Le chevaliefr Le8Uîeurjiiftqui€t,'Cigfrieu:îij tâ<ihâlli^ de tîomprendfe. Pour hti, la symphonie! en* uVtHinmp ' était merveilleuse, ten*i!fîâii1ie : en sortant d'à èonoert;" Lesueur ne pouvait plus remettre son èhaj)©aUy ©ar - « il ne retrouvait plus sa tête )>V paraii-il; • •
Et voilà que l'élève Berlioz avait Pair de présenter la Symphonie avec Choeurs, la derni^e symphonie, comme un point de départ/...
Fantasque Jeune-France! Mesuraitnil la pm^tée^ d'une telle manière de voir? Quelles perspectives, plus tard (Wagner survenant), elle allait ouvrir!. ..
Mais, avant 1830, la phrase de Berlioz n'était sàns^ doute qu'une phrase, une phrase voyante, une boutade : un pétard, pour bien montrer qu'il prenait position de novateur.
Quoi qu'il en soit, par cet article sur Beethoven, Hector Berlioz allait se lever, seul, agressif, contre ses maîtres, contre ses juges de l'Institut.
Aussi l'article, préparé en juin, ne paraîtra qu'après le concours de Rome.
D'ailleurs, voici juillet, et le concours.
Les aspirants à la palme officielle, enfermés dans leurs « loges » de l'Institut, ont à mettre en musique une scène lyrique du poète P. -A. Vieillard, fournisseur attitré. Un récitatif, un air de bravoure, un récitatif, un air de douceur,... voilà ce qu'il faut faire chanter à Cléopâtre, « fille des Ptolémées ».
0 routine, pense notre romantique!...
N'importe, le sujet ne lui déplaît pas trop : les Pyramides,... les séculaires hypogées!... Son imagination s'exalte. Il est sûr d'avoir le prix. L'année dernière, en prêtant à Herminie séparée 4^ Tancrède la passion qu'il entend chanter à^m son propre cœur quand un « volcanisme » grojnde pour Harriett-
Opfeéliai,! ila.aw les siefiosad -prix. Cette anaée, ce qu'il vavmè*tr©-eii; musi'qw ig0ws prétexte de Cléopâtre se prôparajit là; imouriry c'est XiitUette même, m Juliette, seipoigBardaïkt sur leicorpede Roméorsur le cadavre bien aimé d'un mUre .Roméol Enfar et damnation!... 0\ii; le pfieiilier plrix.
D» reste^ comme Leaueur le lui dit depuis plusieurs années, n'a-t-il pas un « talent de génie.^ » 11 a du« gé|iie)i vient d'imjîrimer la revue du docte Fétis... En lui-même quel bouillonnement, quelle impatience! Que dira Gœthe, lorsqu'il aura compris comment les Hait scènes font revivre Faust?... 0 Gfcethe, ô Shakespeare, « explicateurs de ma vie!... » 0 sourire évanoui d'Ophélia!...
La Cléopâtre de Vieillard, le poète-fournisseur, chante :
C'en est donc fait! ma honte est assurée. Veuve d'Antoine et veuve de César,
Au pouvoir d'Octave livrée, Je n'ai pu captiver son farouche regard... En vain pour raviver l'éclat de mes attraits...
Notre Jeime-France, ivre de Shakespeare, rêvant de vérité dramatique et de couleur locale, « foudroyé » par Beethoven, par Weber, et néanmoins « élève de M. Lesueur », — que ne pouvait-il, en toute liberté, dépeindre par les sons la vision bigarrée qu'il se donnait à propos de cette « gitana d'Egypte i) (dit Shakespeare), de cette orientale voluptueuse qui se réfugie dans la mort lorsque sa caresse ne trouve plus à endormir les favoris du destin? Terre et ciel! S'il n'était en loge à l'Institut, s'il n'écrivait pour les Berton et les Paer, l'élève de Lesueur pourrait avoir recours à quelque mode du plain-chant! Et cela aurait vraiment une couleur orientale!
346 LA JEUNESSi: D'UN ROMANTIQUE
Du moins, pour mieux se représenter îa mort de' Gléopâtre, pour se monter l'imagination, il stiiige à'ia mort de Juliette. Ce tableau lui est plus familier, il a plus de véhémence!... Feux et -tonnerres? Dahs quels bras a-t-il vu (car il Ta vu!!!) sa Juliette expirante, sa Juliette qui est perdue pour lui, et plus que morte!...
L'Institut ne donna pas de premier prix.
Pour nous, un siècle après, lorsque nous lisons cette Cléopâtre, nous Ventendons avec une sensibilité qui se souvient de l'œuvre entier de Berlioz; pour nous, évidemment, cette scène lyrique, malgré ses formes de convention, est pleine de génie et d'ingéniosité : à parcourir cette partition presque inconnue, un curieux de berliozisme pourra se donner une des émotions les plus rares.
En 1829, comment les musiciens de l'Institut pouvaient-ils percevoir la scène lyrique du Jeune- France?... Il aimait trop Beethoven. Il mettait même, sur son manuscrit de concours, une citation de Shakespeare?...
Et puis, le second prix de l'année dernière était une gêne pour cette année. L'année dernière, les diverses sections, cassant le jugement des musiciens, avaient couronné le disciple favori du chevalier Lesueur. Cette année, si les musiciens lui donnaient une couronne plus belle encore, ils abdiquaient. D'autre part, si les autres artistes persistaient à casser le jugement des musiciens, c'était introduire, à propos de l'élève aux allures si bizarres, la zizanie dans l'Institut.
Le plus simple, on s'abstint : pas de premier prix.
Lesueur n'était pas venu aux délibérations, excusé comme malade.
Le docteur Louis allait-il supprimer laf pension?...
;; MUSIiQU;^ KT. AFFAIRES 347
CéUit. à craincjr^, — Et, de la cassette royale, qu'espérer, j^prè^ l(^,refu& de l'année dernière?,..
Le lendemaiû. (2 iaoût), 3ur le boulevard, le malheureux « logi^Sfte » rencontre l'un de ses juges. — Enfer et dérision!,... Boïeldieu, le gentil auteur de la Dame Blanche.,, C'est un ennemi personnel : Boïeldieu lui a fait manquer le prix, il ruine les projets d'avenir, toute espérance, et voici, sans doute, la. misère...
Cela n'empêche pas de causer. Le volcanique Berlioz est prudent, très maître de lui. Il sourit au « vieux podagre ». Et le « vieux podagre » fait le bon apôtre :
— « Mon ami, qu'avez-vous fait? » lui aurait dit Boïeldieu, si l'on en croit sa victime frémissante et fertile en récits ingénieux. « Nous comptions tous vous donner le prix. Nous pensions que vous seriez plus sage que l'année dernière... Je ne puis juger q^e ce que je comprends. Je ne dis pas que votre ouvrage n'est pas bon : j'ai déjà tant entendu de choses que je n'ai comprises et admirées qu'à force de les entendre ! Mais, que voulez-vous? Je n'ai pas encore pu comprendre la moitié des œuvres de Beethoven. Vous avez une organisation volcanique au niveau de laquelle nous ne pouvons pas nous mettre... »
Et Boïeldieu aurait ajouté :
— « Je ne pouvais m'empôcher de dire à ces mes- « sieurs, hier : r Ce jeune homme, avec de telles idées, « une semblable manière d'écrire, doit nous mépriser « du plus profond de son cœur. Il ne veut absolument « pas écrire une note comme personne. Il faut qu'il ait « jusqu'à des rythmes nouveaux; il voudrait inventer « des modulations si c'était- possible. Tout ce que nous « faisons doit lui paraître commun et usé!,., »
— « Mon cher ami, venez chez moi, vençz: oe soir..
fàites-moi ce ' plafeir;' ïious côufeëWns/'^je veux vous étudier... )f , , ,
Ainsi (peut-çlre) Boïeldieu, le Normand, endormait la civière de sa victiipe. vç|lctajaiqu,e- A^P^i, 1^ volca^xjfjue victime devisait av^q son l^purreau, , , , j ....
Et Berlioz, répétait, Cfolportaii^t cette cpnyersa.tion, habillait drôlement, travestissait les onctueuse^ paroles sous des expressions tputes berlioziennes. (1),, .
Autre jug^, entretien, anfi^ogv^e. Seul, change^ le lieu de la scène. Ce n'est plus le boulevard; c'est l'Opéra : . le « second prix » avait ses entrée^, il en profitait. . , , j
Donc Auber, d'après notre imaginât if méridional, lui dis^jt : .
— (( Ces cantates, il faut les faire comme on fait unie symphonie, sans égard pour l'expression des paroles... Et songez bien que §i vous faisiez de la musique comme vous la concevez, le public ne vous comprendrait pas et les marchands de musique ne vous achèteraient pas. »
Feux et tonnerres! rugissait Hector quand il était seul, ou avec les Jeune-France de son parti, ou encore quand il adressait des billets enflammés au candide Ferrandj.. Mais, si l'on veut, comme ces vieux podagres, « écrire pour les boulangers et les couturières », va-t-on « prendre pour texte les passions de la reine d'Egypte et ses méditations sur la mort?... »
Ah! quelle scène il avait écrite! C'était terrible, affreux et 6ha.kespearien!.Cléopâtre, décidée à mourir, voit, avec les yeux du rêve, son Ombre descendre, parmi les Ombres des Ptolémées, sous les Pyramides!... Etait-ce Cléopâtre qu'il imaginait?... Image brûlante, .voluptueuse et perverse : « cette gitana d'Egypte »,
(1) Voir lettres des 2 et 21 août, et Mémoires.
....V /:,;; . MUSJ,QU* E3: AFFAIRES 349
disait-on dans Roméo,.. Pour le jeune Berlioz en qui les Images de passion restent si vivantes, Cléopâtre mdtirant c'était encore- Dîddn, mais non plus la Didon qui le troublait lorsqu'il caressait son âme adolescente sur la pâleur d'une Estelle dé rêve;... non, une Didon orientale, romantique, line reîne-almée!... Et cette Cléopâtre, Ombre errante dans les hypogées, c'était encore (pour l'amoureux d'Harriett Smithson) Juliette dans le tombeau des Capulets... Cléopâtre, hésitant devant l'aspic, comme Juliette hésitant devant le magique poison. 0 souvenirs!... Hector l'a vue, ensevelie, vivante, dans la crypte où ne pénétre plus jamais « l'aube aux yeux gris ». 0 Shakespeare!... Contrebasses et violoncelles, sur un rythme sanglotant, saccadé, pincent des accords funèbres, sourdement, dans le grave, pianissimo... 0 « pulsations » des ténèbres sous les Pyramides! — Tout à coup, saute de tonalité, fanfare des cuivres, fanfare aiguë, fulgurante... O Shakespeare (1)!
Le gentil Boïeldieu, vraiment, même en « étudiant » ce novateur volcanique, ne pouvait guère admirer de tels jets de cendres sulfureuses et de lave incandescente!... Mort et furies!... Pour Boïeldieu, ce jeune homme voudrait « inventer des rythmes et des modulations! Comme si c'était possible!... »
Que ce « podagre », pense notre turgescent romantique, fasse donc de la musiquette pour les boutiquiers, les glabres bourgeois et les pâles philistins !
Et Guillaume Tell triomphe!... Pantin de Rossini!... Le jour même où l'Institut, toutes sections réunies, jugeait la foudroyante Mort, de Cléopâtre^ Mme Dabadie, la célèbre chanteuse, qui avait promis son
(1) Berlioz, dans deux ans, utilisera cette musique (voir le Retour à la Viet premier chapitre de notre second volume).
concotirs, laissa le malheureux logiste pouf là fépiétilion générale de Guillaume Tell!,.. ' •
Guillaume Tellf...ii Je crois que tous les journâlîsies sont décidéments devenus fous;... l'ouvragé a quelques beaux morceaux, il n*est pas absurdèment éàvih : il y a un peu moins de grosse caisse, et voilà tout. Du reste, point de véritable sentiment, toujours de l'art, de l'habitude, du savoir-faire, du maniement do public. Ça ne finit pas; tout le monde bâille, l'administration donne force billets... »
Ainsi écrit le Jeûner France au provincial Ferrand. Et il ajoute : « Nous touchons à une révolution théâtrale qui nous serait favorable, songez-y! La Porte Saint- Martin est ruinée, les Nouveautés de même; et les directeurs de ces deux théâtres tendent les bras à la musique; il est vraisemblable que le ministère va donner l'autorisation d'un nouveau théâtre d'opéra : je vous le dis parce que je le sais » (21 août).
Et il est triste à mourir.
Du moins il le croit. II l'écrit, il le raconte; et la tristesse, par brusques « volcanismes )\ l'ensevelit... Triste à la mort!... Ophélia, à Londres, qu'elle remplit de sa renommée. .. Comment l'atteindre, l'inaccessible?. . . Et lui, toujours obscur... Gœthe ne répond pas aux Huit scènes. Répondra-t-il jamais?... Et le docteur se lasse de toujours envoyer la pension... Hector va-t-il retomber à la misère d'il v a deux ans?... Une si grande symphonie gronde en lui, et qui épouvantera le monde : une description musicale de Faust/... Mais faudra-t-il chercher un emploi quelque part, dépenser le temps à la poursuite de l'argent pour vivre?... Déjà il donne des leçons particulières. Déjà il enseigne la guitare dans la maison de Mme Daubrée, dans cet Institut Orthopédique où les jeunes personnes du sexe peuvent recevoir, outre des soins spéciaux, les éléments
:î t.. musique KT, affaires 351
d'jipjejjQnne, éducation eX même les arts d'agrément, piano, chant, guitare et autres... Feux et. tonnerres!,.. Quitter encore Paris, à ce moment décisif; aller encore plaider dans sa famille, perdre ^.u moins trois semaines ep goûters, visites, dîners, commérages de province... Et. on est à la veille d'une révolution dans les arts! 11 faut se presser et prendre place!
Les Jeune-France s'agitent plus que jamais. Les voilà qui ont bientôt le théâtre à eux. Dumas, en février, a fait triompher Henri III et sa cour; on psffle d'une pièce prochaine de Victor Hugo; déjà Hugo vient de se brouiller avec Vigny : il a su obtenir ({w'Hernani passât avant Othello, Oui, les Jeune- France conquièrent Paris : dans la musique, pourquoi ne ferait-on pas la même révolution qu'on voit déjà dans la politique et dans la littérature? Cinq- Mars, la Chronique de Charles IX, les Chouans n'auraient nul équivalent parmi les œuvres musicales!
Mais • comment atteindre le public?
Que c'est lettre morte, cette biographie de Beethoven, en trois articles! A mesure qu'elle paraît dans le Correspondant, l'auteur même sent mieux qu'elle demeure lettre morte.
Oui, le théâtre, il faudrait le conquérir!
Encore élève au Conservatoire, il faii présenter un livret au théâtre Feydeau : il ne veut plus, comme pour les Francs-Juges, travailler sur un texte qu'on pourrait refuser ensuite. En attendant mieux, il fmit d'écrire, il corrige des mélodies sur des paroles de son ami Gounet : ce sont des imitations de Moore. Beethoven a fait des Mélodies Ecossaises; le jeune Berlioz publiera des Mélodies Irlandaises,
Et il prépare un grand concert.
Voilà donc les courses qui recommencent : les mu-
siciens, le matériel, la salle, le copiste, les invitations et les billets, et encore les fidèles à recruter et à remettre en main, les journalistes à circonvenir... Que d'affaires!
Dans ce tourbillon, sans doute n'oubliait-il pas de se monter les nerfs avec le souvenir d'Ophélia. Du reste, les camarades, gouailleurs, auraient rappelé le Père la Joie à son rôle d'Hamlet.
Tenace, actif, ingénieux, souple, soutenu par la conscience de son génie et par la puissance occulte des gens bien pensants, il triomphe de tout. Cherubini, « l'agent subalterne », plie, cette fois, sans résistance. Il donnera la salle du Conservatoire. — Habeneck lui-même, le chef d'orchestre, l'artiste initiateur qui vient de révéler et d'imposer Beethoven, conduira le concert du « second prix de Rome ».
Ce sera pour la Toussaint.
On répète!
Quarante-deux violons, cent dix musiciens!
Le soir, au restaurant Lemardelay, où il dîne, Hector n'y tient plus; il écrit au tranquille Ferrand tandis qu'on apporte le dessert :
— « Ferrand! Ferrand! ô mon ami, où êtes-vous?... Je vous jure, rien n'est si terriblement affreux que mon ouverture des Francs- Juges. C'est un hymne au désespoir, mais le désespoir le plus désespérant qu'on puisse imaginer, horrible et tendre. Habeneck, qui conduit mon immense orchestre, en est tout effrayé. »
La lettre faite, Hector court à l'Opéra chercher un harmonica plus haut; celui de ce matin était trop bas.
Hier, malade à ne pouvoir marcher... Aujourd'hui, « le feu de l'enfer qui dicta les Francs- Juges lui rend une force incroyable. » Ce soir, il faut encore qu'il coure tout Paris... Oh, cet Iterum çenturusf Cette résurrection du genre humain à l'appel des trompettes
fatales!.., « Je viens de lui ajouter quatre paires de tiiïiiales en harmonie!... » Et les Francs-Juges/.,. ,Dans les Francs- Juges, « je me suis fait un solo de grosse caisse pianissimo ».
Alors, rêvant à son solo de grosse caisse, il cite un vers de Virgile :
Intonaere oaçw gemitumque dedere cavernes.
Le jour de la Toussaint, les théâtres ferment : musiciens et public sont disponibles.
Sur le jeune compositeur, brisé par les préparatifs, l'effet de son propre concert fut « foudroyant, volcanique ».
Presque toute la musique était de lui. Du moins tout l'important, et bien mis en valeur par le reste.
D'abord l'ouverture de Waverley. Puis le Concert des Sylphes, sextuor extrait des Huit scènes de Faust, Hélas, ce sextuor, l'auteur n'avait pas eu « le temps de l'apprendre aux exécutants ni au public ». Demisuccès.
Venaient ensuite des Variations pour violon, jouées par Urhan, puis une« pasquinade italienne, concession à la chanteuse ». Ces deux morceaux, d'auteurs divers, étaient deux morceaux d'attente. — Et cette première partie du concert, au succès incertain, se terminait par un concerto, pour piano et orchestre, de Beethoven!
« Epreuve effrayante!... » Ce sublime concerto {mi bémol), et joué par Ferdinand Hiller!... Le parti des Jeune-France, un instant, croit que le camarade le Père la Joie, va être écrasé par Beethoven : le voilà perdu, anéanti. Pour Hector, angoisse à mourir. Et d'autant plus longue qu'après le sublime concerto, il y a comme un entr'acte.
Mais la seconde partie du coAcert commence par
354 LA JEUNESSE. D'^UN PQMAIîp:iQUE
l'ouverture des Francs-Juges, — .iDès Ips .preii^ières mesures, Hector est rassuré : «effet terribjç, affrei^ix, volcanique »; cinq minutes d'applaudissements, de. pris, de trépignements. Sou^ la bourrçisque, il « .manque (jç se trouver mal ». ... ; ..
Tel était, en 1829 et au deuxième concert de l'élève Berlioz, le succès de cette ouverture après, le; concerto de Beethoven. L'ouverture plaisait à l'imagination des lecteurs de Walter Scott. Le concerto était incomiu à Paris, et le public peu préparé à coniprendre une telle musique.. D'ailleurs les Jeune-France étaient venus poiu* leur camarade et non pour Beethoven.
Après la tempête d'enthousiasme, quand le calme commence de se faire, le jeune, compositeur, si furieusement applaudi, se glisse, pour chercher une liasse de musique, sur les gradins même de l'orchestre, On voit sa romantique chevelure rousse : aussitôt, les archets crépitent sur les violons; cris, applaudissements; la saUe est en délire; sur la scène on embrasse ce nouveau Beethoven (1)...
Après les Francs-Juges, un duo italien; puis des variations pour la flûte, écrites par un flûtiste.
Enfin, porte le programme, un» Grand chœur final de M. Berlioz : le Resurrexit, annonce du Jugement dernier, chœur d'effroi des peuples de la terre ».
C'était encore Jlterum çenturus de l'ancienne Messe, Mais notre romantique, à cette masse tonnante venait d'jgijouter quatre autres paires de timbales.
Succès écrasant.
A la sortie, les artistes attendent leur camarade dans la cour du Conservatoire; on lui fait un triomphe...
Le lendemain, le triomphateur est triste jusqu'à la mort.
(1) Dans la Correspondance Inédite, la lettre de la page 364 est fauasexaeat datée 1828.
Après !le tourbillon des préparatifs, après le délire du triomphe, quel épuisement! Ses nerfs sont brisés... Le spleen... Cœur vide; dégoût de la vie... Oh, Harriett- Ophélia!... Juliette!... Perdue... Perdue, l'image d'amour et d'ivresse, perdu le ferment d'exaltation qui pourrait donner à cette âme byronienne la tension crispée (le ruhato et le rinjorzando dolorosamente), dont elle est inassouvie!... « Levez-vous, orages désirés! » s'était écrié René;... « 0 spectre, disait Hamlet, à ta voix toutes mes fibres deviennent comme les muscles du lion de Némée... » Ophélia, Ophélia, inaccessible source de « volcanisme!... » L'âme d'Hector est brisée : « Tristesse mortelle! J'ai envie de pleurer, je voudrais mourir;... je ne puis lier mes idées... Il faut, je crois, que je dorme beaucoup. »
Cela, Hector l'écrivait à son père. Et son père, le bon docteur, lui envoyait souvent des conseils d'hygiène. Le docteur, un des premiers, avait pensé à l'hydrothérapie; il savait aussi que son fils avait une mauvaise nutrition, fumait trop, buvait trop de thé, trop de café; il mangeait trop vite, ce qui débilite l'estomac, fatigue l'intestin (qu'il avait faible). Déjà une maladie des organes de la digestion emporta l'auditem*, ce grand-père dont le jeune homme est la vivante image. Le docteur avait suivi, sur son père, les lents progrès du mal. Et il suivait encore, sur luimême, les progrès d'une maladie de l'estomac. Mme Berlioz souffrait du foie. A coup sûr, Hector, irritable, bilieux, maltraitant son estomac, présentant (très amplifiés) les mêmes prodromes que son grandpère, s'en irait comme lui, miné par l'estomac et l'intestin. Maigre, tout en nerfs, sans réserves graisseuses, Hector était le jouet d'un organisme affolé. Et il se donnait aux excitants. Par bonheur, il avait la ténacité, la volonté,. « la force vitale » de son grand-père.
3&6 LA JEUr^Ë^SË D'IIIK l^OMA^l^l^iQUE
Mais ses nerfs, par déclanohexnentSi le. laaçaiejat- ^djanô des crises étranges, dangereuse», épuisantes^. iAprès^ (comme au lendemain de ce triomphe), il atvaiit beàtrito de longs sommeils. ; •/
De ce concert fulminant, fqudroyant) les journalistes et critiques ne parleront-ils pas?*.. « Iies:anii maux, s'écrie Hector, ils ne parlent que lorsqu'il n'y a rien à dire!...» Ce Gastil-Blaze, aux -Défta^, n'entre dans aucun détail; longuement, il s'étend sur le triste sort des musiciens français, loue l'activité infat^able de M. Berlioz..» De la musique, il ne dit rien^
Le Figaro, dirigé par Bohain, le librettiste du Ballet de Faust, s'écrie :
Parlez-moi de M. Berlioz! Il veut parvenir et il parviendra! Délais, refus, injustices, obstacles de tous genres jetés à pleines mains sur le chemin des jeunes gens de génie, — rien ne peut arrêter M. Berliozl 11 a pris sa course; il faut qu'il arrive ou qu'il se casse le cou. Des quatre morceaux qu'il a fait exécuter, trois méritent les plus grands éloges... science..., originalité...
L'ouverture des Francs-Ju^es est l'ceuvre d'un homme de génie...
Le Resurrexit est travaillé dans un style grandiose qui rappelle parfois celui de l'illustre défunt...
U illustre défunt, c'était Beethoven.
Mais le savant et sévère Fétis, dans sa Revue musicale :
Vraiment, le diable au corps est on ne peut mieux dit à propos d'un compositeur comme M. Berlioz! Quelle musique fantastique! Quels accents de l'autre inonde!... Des effets, variés de mille manières, tantôt heureux, tantôt repoussants, mais presque toujours neufs et trouvés... Ils ont ébranlé le cerveau de tous les auditeurs de ce conpert étrange... De plan, je ne puis dire qu'il y en ait dans
'MtfSrQ'UE ET AP*FAIRES 3'57
tout 'celawi Un homme de vingt aiis, quand il a la fièvre, n'a point do plan. deiBS ce qu'il fait. Il va, vient» se meut par jjjiiBtinat, tombe et. âa .relève... C'est la fièvre qui domine M. Berlioz, mais cette fièvre n'est point celle d'un hommp ordinaire.
Ei Zp Corsaire^ toujours fidèle à son ancien collabopateur, conckiait i;
n serait temps enfin que l'autorité fît quelque chose pour un artiste dont l'impulsion est dirigée si en dehors des routes battues. Ce n^est pas peu de chose qu'un génie inveatif dans le siècle où nous sommes. Quelques personnes pensent que l'amertume de cette sève s'adoucira aviec le t^nps; oui, si le jeune arbre peut se développer librement, et non s'il est gêné dans sa croissance, .
Le concert avait couvert les frais et rapporté cent cinquante francs. Sur cette somme, Hector prélève cent francs, les rembourse à Gounet, et garde le reste : ce fidèle Ferrand, avec lequel il est en compte depuis les Huà scènes de Faust, peut attendre; il sera remboursé quand Hector aura « réalisé une somme un peu présentable » et réglé une autre affaire : avec Gounet, il s'occupe de faire graver, et bien entendu à frais communs, les Mélodies Irlandaises,
Remboursant Gounet, il n'avait plus, de son concert, que cinquante francs. Et voici que l'Opéra demande à toucher les droits qu'il prélève sur les concerts de la Salle des Menus (Conservatoire). Aussitôt le jeune compositeur demande à l'Opéra l'abandon de ces droits. L'Opéra en réfère ai^ vicomte Sosthène, surintendant. Celui-ci « n'autorise pas la remise, mais il se réserve de donner à M. Berlioz un autre témoignage d'intérêt ». — Le 20 novembre^ il envoie une gratification de cent francs (1).
(1) Livre de correspondance de l'Opéra (Archives de l'Opéra). Et catalogue de la collection d'autographes Dubrunfaut.
Toujours la gêne. — Bien que le docteur LouLç^conti^ nuât à servir la pension (réduite peut-être), Hector 4qai nait encore des leçons particulières et des leçons da»£| V Institut Orthopédique de Mme Daubrée. Mais il lui fallait payer les éditeurs, et rembourser les amis... Ces Mélo^ dies Irlandaises, on n'en finissait pas de les graver!,.;
Une autre œuvre parut d'abord, un chœur avec accompagnement de piano : le Ballet des Ombres (1)*
Sitôt écrit, sitôt imprimé, et sitôt détruit.
Les vers sont d'Albert Duboys, ami d'Hector et ancien « attaché » du vicomte Sosthène de La Rochefoucauld.
Les voix, à l'unisson, et comme dans un plainchant burlesque, chantent :
Ombres, votre règne commence Dans la sombre horreur de la nuit.
L'accompagnement, avec persistance, bat, à chaque mesure, une tierce mineure : sorte d'effet de cloche...
Pour finir chacun de ces versets sabbatiques, le chœur, traînant les notes et faisant gémir des accords dissonants (septièmes), chante :'
Hou... ou... ou.
Puis ce sont des chromatiques, ondulant, au piano : tel le vol incertain des Ombres qui efflem*ent les tombes (on voit cela sur la couverture).
Soudain, tonalité inattendue; puis retour, chute, dans le ton primitif.
• Et voici, pianissimo, un amusant épisode que Berlioz reprendra, dans son Roméo, pour le Scherzo
(1) Le Ballet des Ombres est absolument inconnu en France On en perdit toute trace jusqu'à ces dernières années : le manuscrit appartient à M. Raoul Pugno.
MnSfQtTE Et AFFAIRES 859
dè'ltt Rèifve'Mtvb ; ce sont des feuites de quintes, voletontes, gogûensrfdes, tîocasses, et tout de même charmiaiites et poétiques. loi, elles n'ont pas encore reçu cette couleur hoffmanesq^e,' cette féerique fluidité que Forchestre lèuT donnera dans le second trix> de la Reine Mabl Mais déjà, sur ces quintes fantasques, le musicien jeunê-francie a l'idée d^'étager les Toix, de les faire « partir » l'une après l'autre (en canon), ce qui donne à cette cocasserie une persistance grave et drolatique : on dirait que des coquecigrues, des gnomes de cauchemar font des grimaces, clopinent, et se retieniient de rire... Une culbute : cela recommence dans un autre ton... Et piano y pianissimo, cela se meurt. « Quasi niente »... silence^..
Forte, Vqn recommence pour le deuxième couplet.
Et l'on recommence de même pour le troisième.
Enfin, une coda : par plus petites tranches (sorte de strette d'oppositions), des forte et des subito piano,..
Les voix des Ombres, avant de rentrer dans le lourd silence des tombeaux, disent aux auditeurs :
Oui, vous serez ce que nous sommes!
Au revoir! nous nous re verrons!
Et sous ces dernières paroles, scandées solennellement sur une seule note répétée, grincent des dissonances, pianissimo e morendo...
Enfantin et ingénieux, trop ingénieux et trop enfantin, ce Ballet des Ombres (ancienne page d'esquisse, peut-être, pour le Ballet de Faust), fut tout de suite détruit par son auteur. — La postérité ne perdra rien : Berlioz dans Roméo (1839) reprendra, et perfectionnera, la seule idée qui en valût la peine.
Du moins cette édition d'un jour était brochée sous une amusante couverture, une couverture toute noire. Cette grande page, toute enduite d'encre litho-
360 LA JEUN'EB^EiB'OîNP BJOMÀ^fHÎQUE
graip-hique, devaH pi?éparfe!r Fespri^ dU kJc4eniiiri sani^! aucun doute, à rirfeux rniàginér -« HajîsduïAre- 'kbrHÏ reur de la nuit ». Sur dette; page noire,' le • dessînvî les lettres'' du- titre ; étaient "en«* bljaiio; Oh! lisait; M « Roilde nocturne imitée de' HeJ^der.-» Etb en 'effet 'il y- aVaii; une citation dse Shàloespeare. Elte était: en: anglaiig : pour les J^mme^FraniGe, elle sigmfisiit,! sans doutéj mille ohoàes magiques, puisque le Poète-par^ lait de la Nuit... Dans le ha^ut de cette belle: page noire, dés s^Dectres, à peine indiqués' par' un iiK* grane blanc, dansaient sur des- tombes, -^ spectres si aériens' qu'à travers leurs liriœuls otidoyànts- on voyait l'es cyprès immobiles et plus noirs qaie les ténèbresu. Plus haut que ce romantique dessin, les étoiless dans- un ciel d'encre, écrivaient^ Je titre :en: lettres lumineuëes -: Le Ballet des Onibres.
Et les Mélodies Irlandaises n'éiaieni çgls ehoore gravées, elles qui devaient toucher Harriett Smithson!
De ces Mélodies, la première a pour titre le Coucher du Soleil.
Que j'aime cette heure rêveuse Où rhorizon devient vermeil, Où, dans la mer silencieuse, Se plongent les feux du soleil!
= « Souvenirs^.», soupirs,... je voudrais prendre mon
essor c ■ ' . • < .
! /. Il' . > . , ...
N'est-il pas des îles heureuses Que dérobent ces voiles d'or?
Tel était l'honnête poème de romance, rimé par l'ami Thoïïkas Gounet, Dauphinois, scribe au ministère'de l'instruction publique. Cela se délayait en
MUSie^UE ET AFFAIRES 361
deux- coiaplets. Mais le sous-titre sauvait tout :« Paroles imitées £te: l'anglais de Thomas Moore. » Excellente poésie, pour un musicien, et surtout pour le jeune Berlioz; Elle indiquait, avec des paroles convenues et qfui :n*attirent pas à elles l'attention, un sentimetit que peut 'très bien exprimer la musique, et qui était alors vivant dans ce cœur malheureux : rêverie; mélancoliques, noôtalgiques aspirations au bonheur : l'âme atteindra-t-elle jamais les îles bienheureuses, que le couchant enveloppe, dérobe, dans ses voiles d'or?... . Aussi, longues notes qui descendent, lentement, comme le soleil tombe... Incertitude... Le ton, posé dès le premier accord, glisse... Est-ce encore lui, ou un autre?... Silence... Mais il revient; et l'accompagnement, estompé par les longues tenues de la basse, ondule, lent, indolent... La voix chante une mélodie, une mélopée plaintive, toute de langueur et de tendresse, et qui trouble, qui caresse l'âme comme le regard d'une femme aimée...
Mystérieux pouvoir du génie... On ne sent plus lesr gauchissements, brisures, heurts ou « repentirs » de la ligne mélodique, ni les intentions plus spontiniennes que musicales de l'accompagnement... Tout cela même prend un charme et devient expressif, car Berlioz le transfigure. — Et il y a ici une telle douceur, une telle suavité crépusculaire; l'accompagnement, un peu laborieux dans ses délicatesses, se fond si finement sous la voix onduleuse, il su^ère un tel modelé dans la lumière poudroyante, que l'on voit en songe ces galères d'or, suspendues, par Claude Lorrain, entre les mirages féeriques de la mer et du ciel.
Hélas! voici le second couplet.
Est-ce parce qu'un enchantement ne peut pas être bissé? Est-ce parce que la musique, trop intimement fondue avec les paroles du premier couplet, n« peut
362 LA JEUNESSE D'UN ROMANÎ'lQUE
plus s'unir aussi bien aux paroles ' du secdhd^... Le charine est près de se rompre. "
La deuxième des Mélodies Irlandaises est un duo troubadour.
Il y a six couplets.
« Cartel,... fiers créneaux,... bergers,... varie ts,... chaumières et superbes demeures... » Histoire d'un châtelain qui épouse une bergère. Entre les couplets, sonnerie de cor; — c'est-à-dire, au piano, petit air de chasse (tierces, sixtes et quintes) joué avec deux doigts.
Titre, Hélène, ballade à deux voix.
Nul doute que pour prendre quelque intérêt à cette baHanie (que de faciles contre-temps s'efforcent de rendre caractéristique), il ne faille se transporter en rêve dans les forêts de Walter Scott : c'est le soir, un cortège bigarré rentre de la chasse, les pieds des palefrois fatigués buttent, dans le chemin creux, sur les antiques racines des arbres vénérables; cliquetis d'armes; au loin, châtelaine toute blanche (dame blanche) qui attend sur la tour; ■^- deux paladins chantent cette ballade « gothique »; à chaque couplet, deux autres sonnent de l'olifant.
I Hélas, si l'on n'imagine pas ce moyen âge, qui ferait si bien à l'Opéra-Gomique ou dans le fond d'une assiette à dessert; — hélas, que devient la musique?
Mais Berlioz veut qu'on l'imagine : il met une épigraphe, empruntée, assure-t-il, à un « drame inconnu ».■ — La voici :
John. , — Eh! Dick! quel est ce château derrière lequel la lune se lève en ce moment?
DiGK. — C'est Rossna-Hall.
Max. — C'est le château de la belle Hélène,
John. — Quoiî c'est là que le comte d'Exeter amena sa jeune épouse qui le prenait pour un paysan?
ï^^jx^ — C'e^t 14 même. .
John. — Il y a une balljade là-dessus... Chantez-nous ça, vous deux!
DicK. — Volontiers. Allons, les cors! et en mesure!
{Drame inconnu) (1).
Le Chant Guerrier, la Chanson à boire et le Chant Sacré (n*" 3, 5 et 6) sont de véritables fragments de tragédies lyriques, et presque d'opéras : c'est encore du Lesueur-Spontini, avec une pointe de Weber, et ce n'est pourtant pas du Meyerbeer. Malgré tout, il y a dans ces essais hybrides, incertains, quelque chose . de Berlioz. Et. combien ils surprennent, ces beaux passages, ces élans sincères, spontanés, où vit déjà son génie, — combien ils surprennent, déplacés dans ce pomposo solennel, guindé, vide!
La Belle Voyageuse (n^ 4) est une exquise barcarolle. Romance très romance, mais tout de même poétique. Cela oscille, délicieusement, entre la fadeur et le charme. — Escarpolette, balançoire, où le Jeune- France, devenant sentimental comme une grisette, laisse rêver, presque endormi, son génie adolescent.
Autre romance, VOrigine de la Harpe. — L'accompagnement est arpégé (n» 7).
Dernière romance : Adieu, Bessy (n» 8).
Cet adieu terminait alors les Mélodies Irlandaises (2).
Le recueil, si faible dans l'ensemble, avec de si curieux passages, et un si beau début, le Coucher du Soleil, — le recueil, que pourrait-il être, une fois publié, pour les contemporains? Pour les musiciens de l'Institut, pour Auber ou Boïeldieu, que serait cette Hélène, dame blanche moins parisienne et si
(1) Cette épigraphe ne figure que dans Tédition de 1830.
(2) Pour VElégie en prose (n« 9), écrite un peu plus tard, voir p. 372; — pour l'édition (portrait idéalisé) voir p. 375.
3(54 LA JEUKÊ8SE D'UN RÔMANflQUE
bizarrement sincère? Ce Chant sacré ou cette Chaûion à boire^ que seraient-ils pour Chefubini le puri^tëj ou pour Gatel, honnête professeur d'une timide hfelr-* monie? Seul, sans doute, Lesuéur devait' les lire,- sur le manuscrit ou les épreuves, avec quelque plaisir : il devinait, avec sa prophétique sympathie potofe génie de Berlioz, ce que nous y pmivonB voir, un siècle plus tard : nous Ty voyons parce que tout Toeuvre de Berlioz nous le: rend sensible.
Hélas, à la fin de 1829, qui donc, sauf Lesuewfr et son disciple même, pouvait avoir conscience (pï'escience), que sommeillaient ici des germes de génie?... Ils étaient beaucoup moins sensibles que dans les Huit scènes ou les ouvertures de Waiferley et des Francs- Juges. Sauf la première, ces huit Mélodies Irlandaises marquaient une halte, sinon un recul, -^ à moins que ce ne fût une concession au goût d'alors, au goût troubadour.
Pour cette œuvre nouvelle, il fallait encore donner de l'argent au graveur. Mais Berlioz avait deux élèves en ville et continuait d'enseigner la guitare dans V Institut Orthopédique; le docteur envoyait encore la mensualité; Gounet et Ferrand n'étaient pas des amis insensibles.
Enfin, tout en déclarant que la musique de « ce pantin de Rossini » lui répugnait, il s'était fait donner à corriger la gravure de Guillaume Tell.
Rouerie de Rossini; gracieux chantage de Berlioz : Berlioz au Corsaire, au Correspondant, combattait, secouait le «pantin»; le « pantin » laissait tomber deux cents francs. Berlioz les prenait. Mais il se vengeait en ne corrigeant rien : l'ouverture, à elle seule, fourmille de fautes.
Ainsi s'achevait 1829.
.MUStQ.Ul!: £T AF,FA1RES 3&5
,^.Haotar Berlioz, vençût d'avoir vingt-six ans- ; Depuis plus d'une wnée, gQngénia avait prouvé, par des oQUi^rres, qu'il ,e:ïiBtait..
;, Quant il lui, Berlioz^ quella. vie men«^it41? Toujours, en .jaffaices : impirinn^urs,' musiçiqni3 d'orcheeitire, chaateur^. et çbprjstes, .matériel ^ pour ses çQUceaptei -plaowient d^. ibiUets, visitas à tout, le mpnde, aux journalistes, à telp. députés et. pairs de France afin d'obtenir . l'appui du surintendant et de la, cassette royale, visites- à ses juges de l'Institutj visites au chevalier Lesueur, et soirées. oii l'on accompagae^ galanunent, Mme Lesueur et « ^qs demoiselles ».
! Parmi tant d'occupations, tant de soucis, tant de combinaisons d'intérêt; parmi, tant d'affaires et en pleine poussée de jeunesse, a-t-il les loisirs de s'ennuyer? A-t-il beaucoup Je temps de jouer encorç à l'Hamlet ou au Manfred? — « L'çnnui, l'ennui,... le spleen,,, » Voilà des mots qu'il met volontiers dans ses lettres. Notre décoratif romantique écrit (à de candides bourgeois de provincel) qu'il est triste à mourir. Il annonce qu'il veut mourir. Et pourtant il . ne se tue pas. Loin de rejeter la vie, il l'aspire par tous l^s pores : quelle ardeur, quel feu! Quel entrain pour donner l'assaut à la gloireL. Mais quand il écrit, il est sinx3ère, il a vraiment le goût, l'appétit de la mort. Cela ne dure pas : c'est la crise d'épuisement nerveux qui suit la crise de « volcanisme »• .H.a besoin de dormir : comme il est romantique et. méridional,
il appelle la mort. — Et il dort
Quand il écrit ime lettre, c'est qu'il n'agit plus. Il vient d'agir, d'agir beaucoup, et vite, et fiévreusement : il est fatigué, il écrit; il écrit pendant. les minutes de dépression. Alors il clame son ennui; il a un spleen fracassant; il crie en tempête le silence de
son âme. Fléau dévastateur;... ci^aquemëntâ ''des arbres s' abîmant dans la flamme : .' ' '
— (( Mon cœur est une forêt vierge que la îoùdre a embrasée!,.. » ^ '
Cela dure-t-il?... Le désespéré, très actif, fest repris par le tourbillon des affaires.
Et même il y a d'autres affaires, et non des moins occupantes pour un jeune homme, mais qui rie laissent guère de trace. Ici, un « podagre », un tenant des classiques citerait Horace : Cura juvenum, — A Vingt-six ans, à Paris, logé entre le Palais- Royal et le boulevard de Gand, libre, mêlé plus qu'à demi au monde des théâtres, séduisant par sa fantaisie, ses boutades et son esprit à la française, par sa fougue, ses belles manières, son élégance toujours fashionable de parfait ténébreux; ardent, sensuel, prenant feu avec impromptu (deciso e eon impeto) près de la moindre jupe, nerveux, assoiffé de sensations, pouvait-il, amoureux d'une étoile, n'avoir pas de petites amies?... Toute sa vie, à fleur de peau, il fera jouer les femmes sur soii âme tumultueuse. Les femmes sont comme une musique : oh, ces regards, si doux qu'il croit entendre les tierces fluides des flûtes et clarinettes (1) : tout l'être vibre, dans un charme douloureux, comme si des violoncelles étiraient de longues caresses;... sursaut : les altos grondent;... et, au lointain, pianissimo. Tincertaine lueur d'un hautbois nostalgique tremble, sourire et larme, lueur mouillée, regard d'adieu...
Or, à V Institut Orthopédique tenu par Mme Daubrée, une bien jolie maîtresse de piano, toute sémillante, coquette, jeune, légère... Elle n'était encore, pour Berlioz, que l'amie d'un ami, — « l'ange » de Ferdinand Hiller.
(1) Bebuoz» Traité d^ Instrumentation, et feuilletons» passinu
, j,..IkfySlQU|i: £T AFFAIRES 367
...Mais les inenues distractions,; prises de passade, n'empêchent pas la fidélité pour Julie tt^-Ophélia. Opl;xélia,in.aç!cessibI.e lu^xière, on Taime encore dans les clartés moins sereines, mais plus proches, ou, coinme. disait Shakespeare,, plus « palpables »; Ophélia continue d'être, dans les. n^oments de, fatigue nerveuse^ le grand excitant passionnel, le bel amour dramatique dont on parle aux amis et surtout à ce candide. et provincial Ferrand, à ce; «bourgeois ».
Et toujours, que d'affaires! Il va au théâtre, en soirée, il fait danser les demoiselles Lesueur, dont l'une, Mlle Eugénie, est si mélancolique; il $e montre aux endroits où l'on doit être vu; à l'Opéra, ilia ses entrées; il dîne en ville; il ne néglige pas non plup le « parti » des admirateurs qu'il a su ^oupef, fanatiser. Et encore, comme tous les JeuncrFrance, il fréquente les cénacles : peintres, sculpteurs, poètes, musiciens, tous se tiennent les coudes et se poussent l'un l'autre; le peintre applaudit le poète; le poète fait des odes à la gloire du sculpteur; le romancier célèbre le musicien. Dans cet assaut, chacun a sa place de combat. S'il y a rivalité parmi les poètes, qui sont en trop grand nombre; si Hugo est obligé de se brouiller avec Vigny pour l'évincer du Théâtre-Français, et d'être en froid avec Dumas qui l'y a devancé, — du moins, parmi les musiciens jeune-france, Berhoz est, seul.. Qui pourrait-on citer, — Monpou, Montfort, Ghélard^ Boissçloi, Ross-Despréaux, — qui pourrait-on citei:, qui ait la situation en vue du Père /a /oie, l'amoureux -d' Ophélia? Qui a fait plier Cherubini? Qui a fait que l'Institut s'est déjugé, d'une section au reste dq la. compagnie? Qui a fait sonner la fin du monde dans d^ux églises de Paris et au Conservatoire? Qui donc a cette chevelure rousse, embroussaillée, et ce regard byronien?...
Hector Berlioz est seul.
Il est le seul à qui Ton sente cette force indomptable, le seul à qui Ton voie ce caractère nouveau, bizarre, repoussant ou séduisant, qui annoncent, de loin, le génie. Par suite, sans que personne ne proteste trop pour n'être qu'au second rang, Berlioz, en toute tranquillité, peut déployer le pennon de « chef d'école ». Lesueur même, son propre maître, le confirme dans ce rôle. Et, en effet, derrière l'élève de Lesueur, s'il y a des musiciens parmi les Jeune- France, il est évident qu'ils sont nés subalternes.
Aussi, poètes^ romanciers, peintres, sculpteurs, tous seront unanimes à proclamer Berlioz « chef d'école ».
Et ce sera justice. Non pas qu'il fonde une école. Mais déjà, il est, comme l'on dira, « représentatif ». Dans quelques mois il va créer la musique où les Jeune- France pourront retrouver, toute vivante, leur propre sensibilité. Il va leur donner, pour eux, le meilleur tremplin vers le rêve. « Voilà toute notre âme », croiront-ils! »
De fait, Berlioz, dans sa première œuvre qui compte, puisque les Huit scènes de Faust se fondront dans la Damnation, — Berlioz, dans sa Symphonie Fantastique, va donner un témoignage, à jamais vivant, de l'âme de 1830.
Or, voici 1830, — et la Fantastique»
„ (1« janvier 1830 à 16 avril 1830)
1830. — L'année commence : en apparence, rien n*est changé. Pom* Berlioz, même tom'billpn : affaires, courses, essads de composition, et, de temps en temps, un sursaut du cœur pour Ophélia!...
L'important, c'est de préparer un concert et d'avoir un succès en public avant le concours de Rome :
« J'ai à faire une immense composition instrumentale pour mon concert... »
Voilà ce qu'il écrit à Ferrand le 2 janvier 1830(1).
Qu'il se presse! Tous les Jeune-France s'agitent; chacun conquiert sa place. A sa sœur Nanci (si littéraire qu'elle ne se marie pas, malgré ses vingt-quatre
SOUBCSS PABTICULlàRBS DU CHAPITRE VU. — H. BbrLIOZ,
Symphonie fantastique, partition manuscrite. (Elle appartient à M. Charles Mallier{)e, qui me Ta communiquée avec la meilleure grâce, et m'a fait j^roûter de ses connaissances graphologiques). Edition originale (revue par Berlioz, 1846); édition critique (Malherbe et Weingartner, chez Breitkopf). — Collection Payne (notice Smolian). — Réduction par Liszt (piano à deux mains). — ScHUMAKK, Analyse de la Fantastique (trad. Curzon; trad. Kufferath; cette analyse de Schumann fut faite sur la réduction de Liszt). — J. d'Obugub, Maurice Bourges, Articles écrits sous Vinspiration de BerlU^a, c'est-à-dire soufflés par Berlioz même. — Nombreuses auditions aux Concerts-Colonne.
(1) Peut-être avait-il déjà commencé. — Mémoires : a J'entrepris, en 1829, d'écrire ma Symphonie fantastiques), (ch. iv.)
ans, et bien que Fertànd parle fdrtélôqueihmetib* de la religion et fasse parvenir k Mlle Berlioz des'* Mrs suisses »), — Hector écrit le même mois : a Je mène une vie excessivement active tout cet hiver; je guis occupé constamment: depuis qudques jours surtout, j'ai à peine le temps de respirer. »
Dans le mois il arrête sa tactique : le 23 mai, jour de l'Ascension,, tous les théâtres étant fermés, il « aura une grande latitude pour son entreprise. » Il a su s'assurer le concours d'un orchestre : l'orchestre des Nouveautés, « dirigé par un artiste qui m'est tout dévoué, sera à mes ordres. »
Que faire jouer? Par quelle nouveauté émouvante, séduire ce public qui, à peine touché par Beethoven, retourne à Rossini et prend goût à Meyerbeer?...
« Je prépare, éorit-il encore à Nanci, une immense composition instrumentale d'un genre nouveau, au moyen de la<iuelle je tâcherai d'impressionner fortement mon auditoire. »
Hélas, comme le temps est court! Et il faudra copier les parties, s'occuper du matériel, faire les mille courses d'un imprésario...
Pourtant, « depuis longtemps » Berlioz » a le squelette de son ouvrage dans la tête;... mais il faut beaucoup de patience pour en >lier les parties et bien ordonner le tout; ce travail me fatigue excessivement... »
Depuis un an et plus, il avait l'idée d'utiliser, dans un grand ouvrage, divers essais .qui lui tenaient au cœur : serait-ce dans une « grande symphonie descriptive de Faust, » ou même, si l'Opéra y consentait, 'dans un Ballet* de Faust? Serait-ce dans un ouvrage où lui-même, avec son t infernale passion >, figurerait au premier plan?... Projets presque semblables ; Faust était t l'explicateur » du Jeune-France, disait-il. En effet, il s'efforçait de ressembler à la belle imaga
•lqi^'U-4ôrfi8u«fiit}da Fwsty.ûu.d'HwBilet; jet^a ks confon- ''4«dt dains «le lYagi^idea pasfi^iona ^. , Il «Ino^taiii! sur la iorme qm prendrait, dans cette iHistoirede soi^rrUme^' lainmsiquei il avait commencé •tout ide même la grande: opuvre^ Donc il avait repris une mélodie de jeunesse^iaitesur des ver» de V Estelle .«^iVéwo/îif^, de Florian. :
Je vais donc quitter pour jamais Mon bon pays, ma douce amie!
Geiie mélodie lui paraissiait convenir à exprimer, avant les a volcanismes », la rêverie d'un cœur adolescentk.
Mais commeiït «lier les parties?*.. » Combien il faut de « patience,... ce travail me fatigue excessivement. »
Ë^t il soufErait. a Je souffrais, le mois dernier (1), comme un damné;.*, toutes mes dents se carient peu à peu. J'ai essayé de plusieurs eaux spiritueuses : le paraguay-roux, dont j'avais beaucoup entendu parler, a calmé en deux jours une douleiu* terrible causée par une dejit creuse; je remplissais le creux avec du coton imbibé, et je me gargarisais la bouche avec de l'eau dans laquelle j'avais versé quelques gouttes du spécifique. Mais j'ai un autre mal dont rieii, .à ce qu'il paraît, ne pourra me guérir, qu'tm spécifique contre la vie. »
Ophélia, l'inaccessible Harriett, elle est encore à Londres! Â Londres, et Berlioz la sent vhrre autour de lui. Présence invisible et déchirante* « Les pulsations de mon cœur m'ébranlent comme les coups de piston d'une machine à vapeur. Chaque muscle de mon eorps frémit de douleur... Inutileî... Affreux!... »
Tout à coup (mi- janvier), les courses le reprennent, • ' ' ■ ■ ^.
(1) Ltttr« du 6 févritr 1830.
â72 LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE
ht folie ambulatoire... Il oomposoiit dunsk «( le ^^mfs »; patiemment, laborieusemeat; il s'eSôrçaiti dei (ciijepiip des essais divers, des pageiSi de choiKr^t.d'eo^ foire. )^^ parties d'une grande œuvre,. Inteirn»iinal)j^} : marqu% terie... Tout àcoup, saute d^âm^!« .Tempête!. ».i.i.<(Ij^Xr tinguible passion, sans sujet, sans motif î^j^^i^^L'iiçkvi" sible présence le possède, une forée r6titr^tne,d?bors, il court!... Il court encore à la poursuite de, ^n.âjiae.!
Un jour (s'il faut en croire le récit de Berlioz.),, apr^^ l'une de ces courses démoniaques, il rentre ebez lui. Que trouve-t-il? Son Thomas Mooj^e ouvert 4 un® piage fatale : « Quand celui qui t'adore n'aura laissé derrière lui que le souvenir de ses douleurs;.., tu fus Tidoled^ mes rêves d'amour;... chaque pensée de ma raison t'appartenait;... les jours de ta gloire;... je meurs pour toi...*
Feux et tonnerres! Thomas Moore chante là le désespoir du Jeune-Francel... « Je pris la plume^ impportera Berlioz, et j'écrivis d'un trait la musique de ce déchirant adieu. — Cest la seule fois qu*il me soit arrivé de pouvoir peindre un sentiment pareil en étant encore sous son influence active et immédiate » (1)»
La musique qu'il écrivit ainsi, c'était VElégie en prose. Il la joignit aux Mélodies Irlandaises^ qn^ cette dédicace : F. H. S., c'est-à-dire « for Harriett Smithson. » Incontinent, il l'envoya chez l'imprimeur : n'était-ce pas déjà trop tard? (2)
(1) Limpor tance de cette phrase n'échappera^ pas à Berlioz. Nous y rei'iendrons, forcément, dans nos volumes suivants. Pour l'instant, nous la mettons en italique. (Afëmoire^, ch. xvin.)
(2) Far la suite, Berlioz remplacera ce « F. H. S. t par le discours du « malheureux £mmet ».à ses juges.
Pourquoi cette Elégie en prose ne viendrait-elle pas des Francs- Juges^ — Quiconque connaît les habitudes de Berlioz et a étudié quelques-unes de ses feuilles d'esquisse, savoti^ra cette phrase d'une lettre à Hiller : « Ne gémissons pas..., mon feu s*éteint, attendez un instant..., 6 mon ami, savez-vous ?... j'ai brûlé, pour l'allumer, le manuscrit de mon Elégie en prose!,.* »
i «'M8à<i/-i^''EA FANTASTIQUE 373
Totïte sa vfej 'ÔeiSlioz' aura pour ce morceau une tendr^âèe pirtitmllè^fe : (O J*ai rarement pu atteindre à iiA0'''ai)isdi' îpéignante vérité d'accents mélodiques, ptôngëâ? d^Ws tm tel orage de sinistres harmonies... Ce lûo^iieau eàt» immensément difficile à chanter et à acd(^mpignep.* A »
' Xà'riïaîs-Bôriioi ne le fera' chanter i — Et pourtant il Wganijsérai'potW'fépandT^e tout son œuvre, un grand Tioïttbrô dô «éoiicérls en France et dans le reste de PBura{)e.' '• .
H éommenc^fra de l'orchestrer, mais y renoncera : personne n^est 'eapable de bien entendre cette dévomnie E'iêgte, w Les coeurs déchirés » pourraient s'y reconnaître;' <c mais un tel morceau est incompréhensible 'pour la plupart des Français, et absurde et insensé pour des Italiens ».
Que dire à ce jugement d'un artiste sur lui-même?... Si le lecteur (celui de ce livre), se reporte à la musique de VElégie, ne va-t-il pas la trouver « incompréhensible? » — Et cette impression, ne va-t-il pas la traduire en déclarant : cette musique est manquée?... Evidemment, par ses intimes souvenirs, l'auteur transfigurera la musique de VElégie en prose,.. Pourquoi, par de^ souvenirs semblables, tel autre amant volcanique ne la transfigureraii-il pas? On peut pleurer, à retrouver une vieille poupée déchiquetée : avec elle, enfant, on a joué... Que de souvenirs, attachés à cette petite perruque dénudée, à ce bras cassé, 4 ce visage de porcelaine craquelée où les yeux ne sont plus que deux trous noirs!
Cette poupée lamentable, est-ce une œuvre d'art si difficile à comprendre? VElégie en prose, est-ce une musique « inmiensément difficile à chanter et à accompagner? » Qu'on la lise : il n'y a guère que du récitatif mesuré et des trémolos.
374 LA JEUNESSE li'UN KÔHÀI^TltlUE
D'aflleurs; dès roéùtre faite dt' p^M lëé'ffOH^'ikm' niques bouilloririem'enls de 18^, BèAiôi'êà^it":^^^' demoiselles Lesiieiir; qtii cw^tes'ne Éàtil péÉ'^éëi'lyifi^ tuoses, accompagnent fort tieh' YElê^ié^ eh ^pfdsfélïi^ Cette pauvre mademoiselle Eugénie, qui a linéjfyaDÉïiîèÉt' malheureuse pour un aiftiatlé garçon, froîd'ët*tfèfiî^' sensible, s'est reconnue dians ce doulotfretix ■ tabreaf^' des angoisses d'un mourant d'amour... Elle jotië bbil-l' tinuellement cette J?/^gfe;... c'est chez elle une fiir<^ur*.^W
1830 passé, et les a Volcanîànies » étcfintâ; VElëèïy déviendra a incomprétiensible ». Et incompréhéhsibîé aussi la « fureur » qu'elle causait, même à «'ïnàde-' moiselle Eugénie >. ' i : ».
Mais comment Berlioz en conviendrait-il?.:.' Il 'es^ sayera de réchauffer un peu sa morne vieillesse^,' en' s*exagérant, à lui-même, ses délires de 1830! * -
De cette œuvre même, que dire?...
Comme le titre l'indique, dans Y Elégie en prose, tes paroles sont en prose.
: Complétées par cette œuvre d'un genre nouvefau, les Mélodies Irlandaises parurent enfin. Pour l'auteur, quelle conclusion plus belle, plus romantique, que la huitième mélodie; Adieu Bessy : Y Elégie portait les initiales d'Harriett Smlthson!.., Ainsi, elle commentait le Coucher du Soleil, où le jeune héros rêve d'une He bienheureuse : l'actrice irlandaise était encore à Ixmdres.
Quant au Jeune-France, on pouvait le reconnaître, lithographie, sut la couverture des Mélodies Irlandaises. Mêmes cheveux, mêmes favoris; mais le nez ^tait moins busqué. Le lithographe Barathier ^vait représenté un sentimental jeune homme, assis sûr les rochers tumultueux d'une falaise abrupte : pantalon clair, habit à la française, col 4égagé avec large$ rêver»
qVH l'.etqfl^Qût >!îr.l|38 épayi|^ çliiçm^e ir^^praçh^le et dont les, ja^ois ioiiit WanicSj^autouJC. 4u. çol. et a^itour d^s, poignet^, jailjissent cpwme uaeécviipae.ixQuilloA' ' nante. et passionnée! Çigms reûtrerfiew;?; ^^ i:Qyers, sur le.pl^trottde l^cheyçaisep.l^ gijet cjiair dessine iine ligne très, eorreçtement parallèlç à l'échanjcrure de l'hatit. Et Iç iBèntimen,t8iI jeiùne hojïnne jçpnt^mple rîmnohensité de, l'Océan, i si, petite à côté. dç.^Sja prqprç douI^urL* De ses. épaules, son yaste manteau, soii, cayrick, retombe sur le rocher ^t fait tapis sous le pantalon clair; môme, il se plisçe, sans plus d'effp.r.t que np. fer^.t - la cUamyde d'une Diane, selon le tuyaut^ge Ip plus académique... A ses pieds, au-dessus de l'abiflie,. et aussi sur l'escarpement quiiaenace son front, <Jes sapins lugubres agitent leurs bras convulsés dans le mugissement de la tempête. Et le sentimental jeune homme plonge un index mélancolique dans ses cheveux bouclés.
Sitôt parues, Berlioz s'occupe de faire parvenir ses Mélodies Irlandaises à Thomas Moore. Et, pour être plus sûr qu'elles parviennent à son cher poète, il confie à un artiste .du Théâtre Italien do Londres le soin de les remettre lui-même. Xîœthe, à l'envoi des Huit seènes, n'avait pas répondu. Pourquoi?... Berlioz ignorait l'intervention du musicien Zelter, et longtemps il avait attendu un oracle tombé de Weimar,.. Mais Thomas Moore répondra, sans dout^ : ces Mélodies Irlandaises, imitées de ses poésies, lui sont dédiées. •,.
Hélas, le Jeune^France ignorait-il donc que Thomas Moore, sur ses propres poèmes, mettait vplontiçrs. de la musique lui-même?... : . ►,
Vinrent-elles jusque sous les yeux do Hormtt Smithson? Et de quelle utilité, comme intecmédiaire, fut cet acteur d^ Londres?... tf:Qh,.U;maltaewi:eusftl
376 LA JEUNESSE D^lfN ROMANTIQUE
écrivait Méctor au J)aîsîb}ô' 'Fctt^rànd, <ia '(iùallienreuse! Si elle jpouviait tùi inBiSitii ^eioûcevob Imtbtla poésie, tout l'infini d'un parefl 'awiïyitf;! elle- 'voieirait dans mes bras, dût^eile mourir de 'Hioél tembrasa^ment! » . " " '• • '• > i •'■'' •'•= -'«• i !• ^-'î-i-mm
Et j^atiemnacn.'t, labo^iemeikient, il continuait id»';^- •borer «l'iiiimense symphonie d'ua> genre, nouveau J»
Alors; uii soir, au Théâtre-Français, te 25 féwior^les romantiques, embrigadés jiar l'auteur > et. sucveillés par ses amis, firent triompher, con<»« la ooalitioa- des classiques (ou plutôt des aoadémieiens « podagres et marmiteux »), Hernani ou VHonneur Castillan. Peintres, sculpteurs, musiciens, poètes» tous eeux qui pouvaient se ranger parmi les artistes et mépriser les vagues troupeaux des philistins ou des bourgeois vinrent soutenir leur camarade contre la ligue des étouffoirs. Beriioz, peut-être, était à son poste de Jeune- France (1).
S'il ne fut pas dans la salle ce soir-là, qu'importe? La
(l) J'ai lu, — mai^j c'est dans Vic^r Hugo raconté, — que Berlioz était présent à la « bataille » A' Hernani,
Toutefois, Berlioz n'en a paé parlé. S'il avait été là, il l'aurait fait savoir. H faut tenir compte de la broniUe H«go-.Vigny (dès octobre 1829) et du refroidissement de Sainte-Beuve pour Hugo. En effet, Berlioz éfait plus attiré vers Sainte-Beuve, Vigny et autres que vers- Hugo. -^ Sainte-Beuve placera des bUlets de concert pour •B<'^li02« Balzac, qui sera assez Ué avec Çerlioz, fait un article cDiJitre Hernani, Dumas, qui aidera Berlioz, est alors en demi-rivalité avec Hugo, à cause à^Henri III.,,
Dap6 une lettre à Nanci (avril 1830) : a ... HernanL.., sublime..., et ridicule; peu de nouveauté... Ces hémistiches rompus, qui font donner du diable tous tes classiques, me sont entièrement indifférents:.. Mais Hugo a détruit l'unité de temps, et l'unité de lieu : à ce titre» seul je m^intéresserais ^ lui comme au bmve qui, à travers les balles, va mettre le feu à la raiiM qui doit faire sauter un vieux rempart. La pièce moderne par excellence, pour moi, c'est Trente ans ou la Vie d'un joueur* % •
: iSaO, — LA FANTASTlQjQJE 377
môme. fièvre, ôû lareèpiwt dçips lés cénô^clqs, dan9 Iqs iàteliersi, dans tous les groi^es de jeimfâs, gen^. Se^ &imi, ceux de Gérard de Nçrval, le traducteur de Faust, -powTaient lui commuQÎquer cette, fièvre.. M^s,^d^ luimême, il l'avait... Ah! quels récits ne faisait-on pias dl cette bataille pour l'art! L'excentricité des costumes avait commencé^ avant le rideaiu, pajç horripiler les loges : « on se montrait ayec horreur M- Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'mie bande de velours noir, et dont les chevaux s'échappai,ent.,à flots d'un chapeau plat à larges bords (1).,, » Et ^yec quel sang'froid, imperturbable, impassible, Théophile Gautier, « Théo » qui avait dix-neuf ans, regardait -dans les loges académiques « ces larves du. passé et de la routine, ces ennemis de l'art, de la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir!... -nous sentions dans notre cœur un sauvage désir de lever leur scalp, avec notre tomahawk pour orner notre ceinture (2)... » L'école classique, par malheur, n'étalait qu'une collection de têtes chauves : à voir ces a moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires avec des tons couleur de chair et beurre rance, un jeune sculpteur s'était écrié : « A la guillotine, les genoux! »
Après ce coup de main, la presse fut très favorable à Fauteur. Il n'y eut guère qu'un article hostile : celui de Balzac. — Mais les Jeune-France durent continuer à
(1)' Victor Hugo raconté par un témow de sa vie. -r Le fameux gilet rouge était rose. A cette époque où le drapeau du Roy de France était de lys, un gilet rouge eût été pris pour une manifestation de jacobin. Les Jeune- France étaient fort royalistes. Charles X même ne voulut pas, malgré des instances intéressées, interdire la pièce.
(2) Gatttdsb, Histoire du romantisme*
379 LA J£UN£&Ô£ B'Vfi ROMAMT'J^UË
Tenir àéi^nôir^ Btrnani pédant ibiea.ii(k^[6wrd eooor^ (1)* . ♦ • :i. .j ni. M. f.-i l'if.
Pour^ ' Berlio«i oe auccèa viofent,; j quef inotlveau I6rment de .flàrre! Son 4 imisieiaâe cot&pDsiiaK^âi inl^trur mentale, )> la Mir, ea bâie^ ei la {ai^e<iiriit>mpfaier ile jour de FAscee^ion, dans; trois • mois! Soni p^Uo« «le môme public que celui à^Hernani on V Bonmm Cas* iillan, brûlem de la juême ' ardeur pour soutenir l'oeuvre nouvelto : notre romantique tftclhera « d'impressioQiJiber fortement' soii auditoire» » I .
Ab>*Ôtie6.}oué sur un théâtrel ^ . Dumas, Hugo forcent le Théfitre Français.
Un» Jeune, compositeur^ comment forcerait^iL la porte de l'Opéra?, Jamais « je ne pourrai* monter les^ francs- Juges à.Paris», écrit Hector à aon père. Pas de protection qui tienne. Malgré le vicomte Soskthène de La Rochefoucauld, malgré l'appui des ultras les mieux placés»' tout écboua contre Tentêtement d'uii directeur et. la toute^puisssmce d'un Scribe : Scribe^ ie seul poète qui ait de l'ascendant à l'Opéra, ce mauvais
(1)' Tout ۏia est fort coaou^ Voici un bulletin d'Hugo assez ignora s. , ,. . . , . .
• > '-.A M$f^ieur Léon GQiaye»r
"\/'6lYe préntom rappelle un ^ion;
-- Votre nom imite JBataiihr , ^.
, . .. . .yenez donc ce soir> armé de ce biUet, à la première représentation à*Hernanû
Mille compliments,
Victor Huç^o. .,
Lëfon Gattàyes/ anii, ou du ttidins camarade do^Berlioe, était Ûls 4'un viçti|osB sur la guitare» ifu8icioQ.lui<'même, il fêta des chroniques de, musique et de sport. Dans les papiers de Berlioz, dans ses listes de noms pour ses concerts, j'ai vu plusieurs fois le nom'dé Gatayes. • "- . ,
fait répondre le directeur à Timpatient jeune 'hôftUîï^ rien ne fait plus d'argent qu'Auîber et Rossini... »
•'Tout?e8^feB3nbii'oeuViierfj'pï)ui'»sètfeiiw dîottfafêi^ilâfitoômmaridei d^«Âri^i4qftfto;^écihotfôiitJ Lei'îtfry'!ittéi*aiï*e, ^pré^ sifié j piapiiAMflmbi, Jib^soit^ le; livr^t.^ ' BêrHbz s'dttteM* gftfeclfe^teV'Éaa^'COnïmehi^oblenîr qm Wikékbce'lnb cammafld^ M ^ musiçtte?v;y^ Totiteâ te» riiâfficeuvres' écbcMàent. -w^Jl cPcAt>Bavoiii -çue'de •lénébrêWîi advèi^sairëi» trfi«^ll€ttift leidtootetir dël'Opéfàf^oniîui'éttra' dit que« j'étais fottJJ que' Je p^rdèfî^'te'^tèteji'içrf^klEï^yi avait aucun fond à tàité fst^v ffloi)i.'i)B(j'eedbît4tre encore ce GhefttBinii '■ «et ' illttstm rMiU^ ^ «: ^qiàhi ri'a jd±iais ^eyieiiâu leuïe'ntDiteiide moi; sîon >exd€^té^ Ibs balivefiJes- de Fînstittit 'défjgtiffées s«f un^p'ianojU'i >'• Rejeté du-ihiéâtTe,: Berlioîy'efeiàbligéde réveliif à soïi^ « immense syAfipiioïile '»; "• ' "'" ^»>^/ ..hj,iu» (i.|' u-^.-
Quel travail * cotisidiéraible^rèt? comb΀(n rf'ilfaïit d^ : patience 'pour -lier lea* partie- et"îbièii"brdbnher'4Gf'
tout!'»' ' ■ '•' r ' ' '• l'.i.î'ic,., .,,! .|. irj. lifp •.lM(Vj il-'.-
Faire une grande œuvre, une immense composition, une symphonie iqui < ait Vf aiment de 4'unité;MGdriii9, pour l'orchestre seul, sans le secours d'un texte chaht^, une œuvre saisissante; faoilement^'comprise par les Parisiens d'alors, et dajçis laquejla i;^é^moijas vive le génie dramatique et pittoresque de' BerKoé, — quel problème compliqué, au début de 1830, .p^oùr le jeune Berlioz lui-même! ,^
D'instinct, spontanément, par ' une nécessité intérieure, il a déjà trouvé des combinaisons sonores (mélodies, rythme*, tiiobre&) qui aoiat Qomia^ ré<Âct.(l' wb? agrandi) de ses propres éifaotiohBV.Ge qti'îF A'imaigiiW/'" puis écrit, à propos .du Jugement JDér^ieV oUciè FaviM;, les spectacles évoqués. par les sons, les tableia^' •
m LA JPUN^S^EJ D>UJN[/Ri01iAN;î.|QUE
mtérfeurs (les^^dfaïWSi introapçotife, diâomriAôuajîdont il a noté $w 1® papiorleç correspondances idcixy\xBiiqum)>y — voilà ce qui le séduit quand il relit, quand il entend (qua;r:^(}|iLwÂ^)i 9on li^mrf} venturm. o^MH^ides Huit s;:^nesi.PoT^ç,'.o^, iqjuieat. vrflipa^nt lui^ ee qui est nouveau, ce qui doit surpr^nfjpe et ravir l'auditoine^ ce n'est, pa9, tjelle oombinaiigipîi çiomtF«pwtiquej tel scolastiqqjei .ti$s^gedes.iip.tes,r-H.c'e&t»l'ei5pression' directe (la peinture sonore) des propres émotions de l'auteur.
.Gop^ine .figurait, pi* le dire le ahQvalier Lesueur (ou mên^o ,Rameau) : povu* ce jeune romantique, la nxusique yj'^iim^nt viyanj.ei vraioiient tienne, sera une sorte de i, ,ÇiOj^e^j!i inût^tif » où il retrouverales troubles de son
, Qr„ cette lyrjique effusion de l'artiste est le propre 4u ï^uîjaAti^q.
, Je;a»- Jaques Rçus^eau, Byrpn, Gœthe, qu'ont-ils f ait,. 3mQn.4ç. donner de. lyriques et libres épanchefliei;its,de levr propre coeur? Et Shakespeare lui-même, par qupi séduit*il tous- les Jeune-Franoej sinon par lesi lAQryeilleuix: çpupletp de poésie et de fantaisie, d'anïpuÇj.de lyripime, qu'il a jetés, çà et là, comme une pourpre. inconnue, s^r, le canevas de ses devanciers? Et. tout, près de Berlioz, Chateaubriand, Lamartine, Vigpy^ Hmgo même^ que faisaient-ils, sinon de se mettre eux-mêmes dans toutes leurs œuvres, et jusque d^3 le drame? .
La lune, tout à l'heure, à rhorizon montait;
Tandis que tu patrlaiâ, sa lumière qui tremble
Et ta voii, toutes deux, m'allaient au cœur ensemble.
i.Bat'ee une jeuj?^ fille qui parle? Est-ce Dona Sol? Ou n'est-ce pçis plutôt l'auteur même, dians un moment de lyrisme? — Et pourtant, voilà ce qui est neuf, ce qui
' ' 4830. •«è-L^A FÀ'lkT'AS^l'rQtJte 381
vit dans Htmofùi oti fHùnfiéuY CmilUn. Voilà (ié qûî émeut; «t le premier offioô Vie l'art; J^ensé BétMtl c'eât d'éinouVciir.''i'= i;' '•;■}.■.•.■•■• ^ ;= ^ -.i ;.,;, ..;;;.:,'
Mais • BéHio», ' avi^c seà proprés 'effustons'-lyrîqtïeè (diverses,' barioléeb)', ' c^ttiment ' p6T!i*rrâit-îl ' ' fàb-é ^ ^ùne symphonie; ube o&uvre griebdë et iinè? '
De jànViepfauïïiilielid^avrîHSSiO, son rrhpatièht'/son tenace génie se débÉit^ît dans cette' coiit'radJctîon : avec des mok*ceaux, faire liti tbut. ' •' '
La contradiction, d'aifleui*s; était pMs dans là forme (si Ton peut s^exprimer ainsi) que dans leférid nidriiè des choses. Les morfceaùx: à unifier,' lés effusions lyriques, les « volcanii3mes » à faire entrer' dâttS une même forme d'art, se présentaient sous l'apparéiice d'essais de jeimesse, anciens ou récents, — mais le tout, l'œuvre totale, la réalité vivante qtlé lé' jeUne musicien aspirait à faire revivre ' dahs ^k ' syitnphonie, c'était la jeunesse même de Beriioz, c'était Idî-mêhlé.
Oui, son propre cœur avait chahté; jadis, avec là voix de Némorin quittant son Estelle *: Je i>aù donc quitter pour jamais.,. Oui, malgré une « ébùlëufrlôtialé > empruntée à Webcr et Walter Scott, la mélancolie même d'Hector, son « chateaudriantsme » de Jeuhè- France, venait dé se peindre dans l'un deâ ïfaélodrames, dans l'uii des « concerts imitatifs » dès Francs- Juges: Y élève de Lesueur croyait écrire des mélopées de bergers se répondant, au crépuscule, sur lés dolKnes qui dominent la Forêt Noire, — et voilà qu'il exprimait sa propre mélancolie. , ,
Qu'il développe de telles pages, incertaines ©n^çore; qu'il s'y affirme lui-même, à découvert; qu'il s'y mette tout entier, résolument; que son « immense symphonie » soit la peintiu'e sonore des troubles amoureux d'un Jeune-France, de BerKoz rnêïhe. • La Symphonie fantastique va être le propre
pcosi^ftii^- aij[t(dxiogsa|)fa i de^d^^iiteUp:! (He^fcès,^ ' il I iPe^*
dents, les hasards extérieurs de sa vie*.' Hllui'fdp'à'flii^ AOs .4mot»Qaaf,-»isies sentiments;' ses Têvèis'-^ nians ce qu'ite.o^tide muBcal'»» On le^vei^dj adolescent qui 'fève Ifaii^awr, et que r? la passion ^Mt délire^ (f; rêveries^ /?a^«wiw);i i+-r onier veïteijloi^ue sa' 'biéï):-iaimée, ' au bfiJ>vM*^*^<i^'*^^ *' ' 1^ ^alàé enlaçante* (H; '-■ un* bàfj; — et, dans un vallon où le soir laisse tomber ses oiialw^ pltoiljaAguetf, «on- le verra,' écoutant ries ^pâtres « qui diaioguBift* lin Pa'fir des* va^îhés », cœui*d'ôuloureux, bifûié'par ks^ eiarésses du souvenii* et les'ttiorsupesde la fal<rtiâie.v. tontïerre- dans Féloignement {lll; scène aux champs), ' '
Ainsi l'unité de l'œuvre est trouvée : chaque page, bien-qu^éciiie a?u doupdes émotions journalières, est présente ôotnme l'expression, 'la sonore peinture d^uïia même^ âme. '
" A rauditeUr,-^clmnient rendre cette unité tout de irulte sèhsibfe? ' • ' > - '
Le moyen' lé plus simple, c'est de prévenir i' auditeur ' mêtné; — Lesueuri sous Louis XVI, fit distribuer^- pour ses Messes-Oratorios, de petites notes explicatives; chaeune de ses brochures contenait le plan et l'analyse d'une ilftf^^é. Souvent, le bon Lestieur,' qui- aimait à se répéter, le dit au a jeune disciple des beaux-arts »• Et, voilà quelques années, d^sls^ phapellede Charles X, au palais des Tuileries, il ^pliqwait. encpreAson élève les intentions et le plan'draihatiique de ses oi^tovios ; c'était vraiment un programme. Bien plus, ce « podagre » de Boïeldieu, lufr^mêiûe, avaiit fait distribuer de petits programmes pour àideTT auditeur à comprendre l'aimable ouverture du Chaperon Rouge! ' ,
Notre romantique, pour son « immense symphonie »,
,.48|3«..-rJ»A /FANTASTIQUE 393
po,^çq^oi ^Jpifi^ ferai tiil pas impiiBieE tm 'prograisïme? Cç pir^^amme,,expliq.ue-i-il, serait «oommO' le* tatU parlé d'un opi^a». i. . .
Ce. programme soulignerait les întentwms de la musique. Et, adroitement, en exposant un plan littéraux, il pourrait faire eroire qu'il y a un plan musipal.. L'unité symphoniqiwî .serait illustrée par un fait divers : de cette- façon, les « pliUiatias * eomprendridient..*
. Sans qul^lier que ce roman, cet amour pour Oj^héUa^ fort 420IKIU jdans le petit monde des musiciens) nei man'» querail.paa 4e .délier les langues, de fair^ coiirir les commentaires, et de fournir d^agréaibles chrosâqùeg aux journalistes.
Hélas! ff l'infernale passion » le ravage encore» Il écrit sa symphonie, il médite, combine, il trouve d'ingénieux expédients. Mais, à s'exalter à ^a propre musique, à entraîner son imagination pour caréer, les souvenirs d'amour revivent et le brûlent. «. Qu'est-ce donc que cette faculté de souffrir qui n^e tue {!)?...' O mon ami, écrit-il au jeune pianiste Ferdinand Hiller, des larmes .toujours, des larmes sympathiques^ :• je vois Ûphéliaen verser, j'entends sa voix tragique, les rayons de ses yeux sublimes me consument... » .
Il s'arrête d'écrire sa lettre, « sèche l'eau qui tombe de. ses yeux, • et il reprend (2) ;
Je crois voir Beethoven qui me regarde sévèrement, Spontini guéri de mes maux, qui me considôce d'un air plein d'indulgence, et Weber qui semble me parler à roreiUe
(1) Lettre à Hiller, faussement datée 1S29. Elle est des presiiérs jours de mars 1830. — Les berliozlens pourront aussi ren^ar(|[uer que je rectifie trois mots, ainsi que le sens Texige.
(2) Ceci est l'essentiel de la lettre. Il faudrait pouToiir èiter la lettre tout entière.
comme un esprit familier habitant une région bienheureuse où il m'attend pour me consoler... Tout ceci est fou... Complètement fou, pour un joueur de dominos du Café de la Régence, ou un membre de l'Institut... Non, je veux vivre encore... La musique est un art céleste, rien n'est au-dessus que le véritable amour; l'un me rendra peut-être aussi malheureux que l'autre, mais J'aurai vécu... de souffrance, il est vrai, de rage, de cris, de pleurs, msds j'aurai'... vécu... mon cher Ferdinand!... hors de moi, tout à fait incapable de dire quelque chose de... raisonnable... Il y a aujourd'hui un an que je LA vis pour la dernière fois... Ohl malheureuse, qu« je t'aimais! J'écris en frémissant que je t'sdme!... . S'il y a un autre monde, nous retrouverons-nous?... Verrài-je jamais Shakespeare?
Pourra-t-elle me reconnaître?...
Comprendra-t-elle la poésie de mon amour?... Oh! Juliette, Ophélia, Belvidera, Jane Shore, noms que l'enfer répète sans cesse...
Au fait!
Je suis un homme très malheureux, un être presque isolé dan^ le monde, un animal accablé d'une imagination qu'il ne peut porter, dévoré d'un amour sans bornes qui n'est payé que par l'indifférence et le mépris; oui! mais j'ai connu certains génies musicaux, j'ai ri à la lueur de leurs éclairs et je grince des dents seulement de souvenir!
Oh! sublimes! sublimes! exterminez-moi! appelez-moi sur vos jiuages dorés, que je sois délivré...
LA RAISON : i
Sois tranquille, imbécile, dans peu d'années, il ne sera pas plus question de tes'souffrances que de ce que tu appelles le génie de Beethoven, la sensibiUté passionnée de Spontini, l'imagination rêveuse de Weber, la puissance colossale de Shakespeare!...
Va, va, Harriett Smithson et Hector Berlioz
seront Hunis dans l'oubli de la tombe, ce qui n'empêchera pas d'autres malheureux de souffrir et de* mourir!...
Ophélia! Idée fixe! Il -travaillait, ir combinait des notes, tâclplt d'unifier, d'organiser en symphonie > diverses musiques de lui. — Et Ophélia, par brusques apparitions, rôdant, sous ce cerveau romantique comme le fantôme d'Hamlet... Une émotion, pour Berlioz, suscitait une expression musicale, rythme, ou mélodie, ou effet de timbre. Et cette Ophélia, cette image brûlante, cette idée fixe!... Il la ferait revenir dans sa symphonie comme elle revenait dans son âme : çà et là, une mélodie, le « reflet mélodique » d'Ophélia, passerait à travers l'œuvre et servirait à « lier les parties ». Dans les divers tableaux d'orchestre, cette mélodie serait comme un rappel de couleur, ou un même motif ornemental. Mais, plus que tout, elle serait Ophélia même, c'est-à-dire l'émotion du héros (Berlioz) songeant à sa bien-aimée. La Fantastique allait être le roman de l'âme de Berlioz, écrit ou plutôt suggéré, peint, en cinq tableaux d'orchestre, en cinq épisodes: çà et là, apparaîtrait Ophéha, c'est-à-dire son « reflet mélodique ».
Cette image constante, ce « reflet mélodique », Berlioz l'appellera, dans le programme de la symphonie, Vidée fixe.
: Idée fixe. — Etait-ce plus qu'un mût nouveau? Ou plutôt, par un mot déjà connu, et que jadis, étudiant en médecine, il avait pu entenijre pour des cas semblables à son propre cas, — par un mot connu, emprunté hors du langage musical, BerUoz désignait-il une chose nouvelle en musique?
Sans parter de l'art, de la filiation naturelle que l'on admire, à voir les thèmes s'engendrer, s'enlacer, dans les suites ou les, cantates de Bach, dans les symphonies ou les quatuors de Mozart (mais cela échappait à Berlioz); sans parler de ces dramatiques a rappels de thèmes » qu'il venait d'adùiirer, déclare-t-il,
dans la Symphonie açec chœur; — est-ce que Lesueur lui-même, avant 89, dans ses curieuses compositions « imitatives » qui servaient de musique d'église pour les fêtes de Pâques, n'avait pas eu déjà l'idée de rappeler tels ou tels motifs? Et dans cette musicale Histoire de la Résurrection, ne leur donnait-il pas, déjà, une signification précise? Même motif, par exemple, lorsque Madeleine, la veille de Pâques, voyait Jésus apparaître dans le jardin, et quand, le jour de la pâque, elle reconnaissait le Sauveur. Aussi bien, expliquait déjà le chevalier Lesueur, si la musique doit être imitative, elle doit aussi être une; et rien ne rend plus sensible cette unité, que ces « chaînons », ces « fils secrets », — ces rappels de thèmes que son disciple, en 1830, nomme idées fixes.
Et voilà presque deux ans, en loge à l'Institut et mettant de la musique sur YHerminie du poète A. Vieillard, l'élève de Lesueur avait employé, à diverses reprises, une même mélodie : elle revenait, cette mélodie, elle se montrait çà et là, comme un reflet sonore d'Herminie et de son malheureux amour. Elle avait déjà comme une signification intrinsèque, précise. Elle était une idée fi^e.
Bien plus, c'était déjà, dans Herminie, tidée fixe de la Fantastique.
Mélodie identique : sur quarante mesures, trentecinq sont identiques, nt)te pour note; et identiques même certains «développements par imitations ».
Vraiment, dans l'âme du Jeune-France, cette mélodie était bien une idée fixe : c'était, de 1827 à 1830, le reflet mélodique, non pas de V Herminie ofiicielle, mais de l'inaccessible Harriet-Ophélia.
Ici, peut-être, quelques esthéticiens un peu sévères diront que dans la scène lyrique du concours de Rome, notre légiste avait employé un fragment qu'il aimait
et qu'il savait, par cœur. Dans la Fantastique, pour ne pas le laisser perdre, il l'a réemployé.
Force est de convenir que cette façon de voir ne manque pas à la vraisemblance.
Mais d'autres esthéticiens, par un berliozisme dévot, ne voudront pas, malgré ce réemploi de Fidée fixe, ne voir en elle qu'un simple rappel de thème; ils disserteront afin de décider quels rapports il peut y avoir entre cette idée fixe et le leitmotif wagnérien.
Ne dissertons pas. Bientôt, nous écouterons l'œuvre, guidés par les écrits de Berlioz et par ceux que luimême inspira ou dicta, en quelque sorte, à ses amis; nous lirons la partition sur la manuscrit même. Ainsi, au lieu de phrases d'esthétique, bientôt nous trouverons peut-être quelques faits (1).
(1 ) Que le lecteur nous permette, ici, d*insister sur une petite découverte. Il ne s'agit que d'un mot. Berlioz l'écrivit, voilà un fait certain. Or, ce mot peut jeter quelque lumière dans ce problème : Vorigine psychique du leitmotif*
Nous avions l'intuition que Berlioz avait écrit ce mot au printemps de 1830. Mais tous les textes imprimés, même ceux qui parurent en 1830 et 1832 et que notre auteur eut sous les yeux, nous donnaient tort.
Pourtant, ce que nous devinions nous semblait l'évidence même.
Enfin, un manuscrit, un brouillon de Berlioz, — que nous vîmes, par un matin de printemps (1903), au Conservatoire de Paris, dans l'ancien cabinet de Berlioz même, — nous prouva que notre intuition était conforme à la réalité, c'est-à-dire à la pensée même de Berlioz«
Voir naître une forme d'art, constater un réflexe inconscient qui plus tard sera changé en procédé, saisir un fait intérieur (et le saisir au vif, dans l'instant même où il est et cesse d'être« tout de suite modifié), cela peut dispenser de divaguer esthétiquement.
Chose curieuse, un musicographe estimable a publié, en 1904^ ce brouillon; il a recopié le mot mystérieux, magique, et il a parlé d'autre chose.
J'expliquerai, dans un des volumes suivants et lorsqu'il sera question de Wagner, comment une intuition sur Vorigine psychique du leitmotif me fit découvrir un moU écrit par Berlioz au printemps de 1830 et défiguré depuis par tout le monde et par Berliox mémet
— « Cette immense symphonie, je viens d'en écrire la dernière note... A présent, je suis un stupide et je voudrais pouvoir dormir et me reposer continuellement. »
Voilà ce que Berlioz mande au fidèle Ferrand le 16 avril 1830.
Dans la même lettre, il donne le « plan exécuté » de sa symphonie : ce sont presque les termes du programme que l'on distribuera aux auditeurs.
Et, dans cette même lettre encore, il parle d'Ophéha :
« D'affreuses vérités, découvertes à n'en pouvoir douter... Elle n'est qu'une courtisane. »
Elle, l'inaccessible, l'idéale OphéUa!... Elle, Harriett Smithson, qui, dans trois ans, sera la femme de Berlioz!...
Or, dans la Symphonie fantastique, la mélodie élue. Vidée fixe, d'abord parée de toute la beauté et de toute la pureté du rêve, devient ignoble, triviale, orgiaque.
Ciu*ieuse coïncidence.
Ophélia déchoit (avril 1830) : aussitôt la symphonie, si longuement, si péniblement élaborée jusque-là, est achevée prestement; le Sabbat, où la courtisane gambade sur les tombes parmi les gnomes et les démons, est écrit incontinent.
Et, si l'on en croit les Mémoires de Berlioz, la Marche au Supplice est écrite « en une nuit ».
Par malheur, le manuscrit même de la Marche au /Supplice (quatrième morceau de la Fantastique), ne permet pas d'accepter cette enfantine affirmation. La Marche, tout entière, était écrite depuis longtemps; et le Sabbat, semble-t-il bien, devait être^ à tout le moins esquissé (1).
(1) Je n'insiste pâs. M. Charles Malherbe (qui, pour ce ëhapitré encore, fut presque un véritable coUabûrateur), se réserVé
Toutefois, ce brusque revirement : « Ophélia courtisane »; toutefois l'emploi imprévu d'un vieux manuscrit, d'une Marche des Gardes qui devient une hoffmanesque Marche au Supplice, méritent d'être analysés. L'affirmation même de Berlioz, t la Marche, au Supplice écrite en une nuit », cette affirmation, si précise et si fausse, nous y force.
Dans la réalité, que s'était-il passé? Pour convertir, pour pervertir ainsi l'idéale Ophélia, qu'est-ce que Berlioz avait appris? Un mot dit à la légère, le sourire d'un camarade, peut-être, avaieiït suffi, çhçz ce cœur malade, à devenir « d'affreuses vérités découvertes à n'en pouvoir douter ».
Hélas ! que de choses certaines, que de choses très probables et conformes à d'autres choses qui sont certaines, obligent à nuancer les trépidantes affirmations de la lettre au bon Ferrand.
OphéUa, courtisane?... Jugement excessif et soudain, « volcanique ». Vraiment, il porte la marque de l'imagination de Berlioz... Mais, en Tespèce, où trouver des preuves?^..
Le certain, la reine de théâtre est déchue.
Son triomphe, en septembre 1827, n'a été qu'une surprise heureuse. De l'autre côté de la Manche, Harriett Smithson (ffile d'une actrice qui n*avait guère tenu que les rôles secondaires, les « utilités ») était
d'écpîpe une étude spéciale sur le manuscrit qu*il possède. Alors quelques légendes seront réduites à la vérité historique.
Que de choses, jusqu'à présent, échappent aux meilleurs berlioziens parce qu'ils n'étudient pas les manuscrits mêmes.
Un berliozien trop dévot, et qui travaille avec une hâte plus conforme aux exigences du journalisme qu'aux scrupules de la science, n'a pas dit ce qu'il y a sur le manuscrit de Berlioz.
Cette omission serait-elle volontaire?...
Eb effet, ce berliozien agenouillé s'attache surtout à montrer, par un habile examen de certaines pièces, que les Mémoires de notre fantasque romantique sont Texactitudef même.
toujours restée, malgré sa jeunesse, au second plan. Kemble, Abbott, têtes d'affiche, avaient complété leur troupe, comme il est naturel, avec des utilités^.: et l'échec de 1822 portait les managers de 1827 à réduire encore les frais. Comme « grande amoureuse », ils avaient donc amené une actrice secondaire, mais fort belle fille. — Tout a coup, miss Smithson « foudroyé » les Jeune-France. Sa beauté épanouie, sa voix chantante, sa mimique passionnée galvanisent ces aspirants au romantisme. Ils savent peu, ou même ne savent pas l'anglais : qu'importe, ils devinent Shakespeare, et trouvent enfin, dans cette belle actrice tumultueuse, l'image de l'art qu'ils voudraient créer. En quelques soirs, l'utilité dévient étoile.
Puis, à Paris, un spectacle en anglais eut bientôt nioins de vogue. Ophélia fit la province, Rouen, Bordeaux... Elle revint à Paris, allant d'un théâtre à l'autre, paraissant encore dans les « bénéfices ». Même là, peu de succès, peu d'argent. Aux deux bénéfices où Berlioz croyait avoir fait jouer (pour sa Juliette!) une ouverture, la recette était tombée, en un an, de moitié»
Donc, pour l'actrice irlandaise, pour la triomphante Ophélia de 1827, Paris, très vite, avait été « brûlé ». Aussi, elle était partie pour Amsterdam et l'Angleterre.
En vain, dans les journaux anglais, elle publia ses triomphes en France; en vain elle fit paraître une lettrecirculaire : les Anglais, qui avaient déjà vu Harriett Smithson, ne se décidèrent pas à la tenir pour une grande actrice.
Et maintenant (printemps de 1830), tandis que son volcanique Usuniei combine ssl Symphonie Fantastique, voilà qu'Ophélia, l'inaccessible, revient à Paris comme (t marcheuse ! »
. « Feux et tonnerres! »
Fin février, on avait déjà parlé de ce retour. Le Courrier des Théâtres (du 22), se rappelant les tristes pérégrinations et le jeu mélodramatique de l'étoile d'un hiver, avait même commenté : « Miss Smithson ne sait où elle va. C'est ce que nous disions naguère en la voyant jouer. »
Et le 6 mars, la Revue Musicale du sévère Fétis :
Ce n'est pas une plaisanterie. Miss Smithson est engagée à TOpéra-Comique. Ce n'est pas pour chaater, bien qu'il serait amusant que ce fût pour cela... Les journaux ont parlé de la faillite du Cirque Olympique ; il se pourrait donc que les chevaux fussent disponibles. Avec eux, il n'y aurait pas de rhumes à craindre... »
Ni avec miss Smithson. Elle était engagée pour figurer dans les rôles muets.
Enfer et dérision! Ophélia, première figurante, première marcheuse dans quelqu'une de ces « turpitudes » que notre romantique abhorrait; dans un de ces opéras-comiques, sans littérature ni musique, où elle n'aurait que le rôle d'une fille muette ou d'une statue!... Pauvre, pauvre Hamlet! que devient ton Ophélia? Marcheuse dans un « mauvais lieu de la musique! »... Au couvent! Ophélia, au couvent!
— Eh bien. Père la Joie, put interrompre quelque joyeux et malicieux Jeune-France, en tapant sur l'épaule de Berlioz avec un geste à la Frédérik Lemaître, — eh bien, mon cher Feux et Tonnerres, quand te fais-tu moine?... Ton Ophélia...
— Ce n'est qu'une courtisane! Elle n'a qu'une aptitude physique à figurer des passions qu'elle ne ressent pas. Elle est indigne de mon amour (1)! »
(1) Phrases de Berlioz, passim.
', Et voilà pourquoi, peut-être, Berlioz écrit au tranquille Ferrand : « atroces vérités!... Ophélia courtisane... »
Autres raisons.
Il vient de prendre, pour achever son « immense symphonie », tout un morceau (sinon deux) de ses Francs-Juges. Il vient donc de déposséder Ferrand, son collaborateur. Violemment, dans l'association, il retire sa mise, et c'est à Ferrand même qu'il .écrit... Peut-il ne pas dramatiser sa lettre? Ferrand pourrait se fâcher... Et Hector lui doit de l'argent.
Que ce bon Ferrand soit ébloui, étourdi : « affreuses vérités!... Ophélia courtisane!... »
Et ce bon Ferrand ne songe même pas à remarquer qu'Hector, de ses fenêtres, épiait jadis l'hôtel meublé où habitait son étoile. Hector le lui avait écrit : il donnait des missives à la femme de chambre d'Ophélia, et la soudoyait... Vraiment, il aurait pu être fixé plus tôt.
Mais, en ce printemps de 1830, ce qui a le plus d'importance pour notre compositeur, est-ce les mœurs d'Ophélia?
Alors, il est tout à l'élaboration de sa grande œuvre. Le souvenir d'Ophélia ne vient que par bouffées : si incandescentes, soient-elles, Berlioz, avec « calme », continue à « lier les parties ». Et ce travail de patience le « fatigue excessivement ».
Lointaine OphéHa! Même, son ancien Hamlet parle
Portraits d'Hector Berlioz. — Le portrait ci-contre reproduit une photographie communiquée par le massier de l* Ecole Française de Rome. — La peinture originale est de Sigalon (Rome, 1832). Elle existe encore à la Villa Médicis.
Signol en fit une copie, qui est conservée au Musée de Grenoble. Nous l'avons reproduite sur la couverture d'après une photographie communiquée par M. l'abbé Paul Senequier-Crezet. — Nons remercions nos deux aimables collaborateurs.
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cPelle, trop volontiers, à la jolie pianiste de Y Institut Orthopédique, à l'amie de son ami Ferdinand Hiller... L'important, c'est de finir « l'immense symphonie. » S'il veut être prêt pour l'Ascension (23 mai), il n'a plus qu'un mois, au début d'avril, pour travailler à la fin de sa partition. Les copies à tirer, à corriger, l'impression des programmes, les démarches pour la salle et les instruments, les démarches pour avoir des musiciens, sans oublier les visites aux journalistes ou gens influents, ni les lettres à écrire et les billets à placer, — cela prendrait au moins quinze jours.
Comment achever, en hâte, «l'immense symphonie?» ' Gomment trouver, en hâte, une fin à ce roman fantastique, illustré par de l'orchestre?
Le héros de la symphonie, l'artiste fatal, byronieh, hamlétique, pouvait-il épouser Ophélia? S'il l'abandonnait, pouvait-il prétendre qu'elle était une idée fixe? Si Ophélia le dédaignait jusqu'à la fin, pouvait-il continuer d'être intéressant?...
Toutes les Ophélies n'ont jamais eu qu'une chose à faire : mourir au cinquième acte. — Comment amener cette mort?
Dans Shakespeare, Hamlet tue Polonius, père d'Ophélie. Berlioz, dans sa Fantastique, va-t-il donner un père à Vidée fixe, et le tuer pour faire mourir l'idée fixe?... Le plus simple : que l'amant tue celle qu'il aime!... S'il la tue, comme c'est un amant moderne, sans doute passera-t-il par les tribunaux. Or, Berlioz a déjà écrit une marche d'un caractère lugubre, funèbre; et cette marche, inutilisée par les Francs- Juges (refusés à l'Opéra); cette marche, dont l'auteur a vraiment le droit d'être satisfait, deviendra une Marche au Supplice : excellente fin, brillante et entraînante, fracassante, pour conclure une symphonie.
Cette marche^ comment k relier aux autres parties?... Rien n'est plus facile : le programme est là pour tout expliquer; et, quant à l'unité musicale, Berlioz plaquera, au bon endroit, un rappel de Yidée fixe (l)...
Restait une difficulté.
Dans les trois premières parties, le musicien même raconte ses rêveries ou ses passions : il rapporte, en des élégies symphoniques, ce qu'il éprouve lorsqu'il voit sa bien-aimée au bal, ou lorsqu'il songe à elle parmi les solitudes agrestes où gronde le tonnerre... Ici, comment lui faire raconter sa propre décollation? Une fois exécuté, comment le jeune musicien pourra-t-il écrire ses confidences pour orchestre?
— Et pourtant, pour qu'il y ait un supplice, il faut un supplicié; et ce supplicié doit être le musicien même...
(1) Ce fut le seul changement qu'il fit à la musique, de son ancienne Marche des Gardes : il arrêta le dernier fortissimo sur' la dominante, intercala, avant les accords du ton, quatre mesures de Vidée fixe (clarinette), et les pizzicati du quatuor.
Cette interpolation montre à clair comment Vidée fixe peut être un placage tout extérieur, un rappel de thème pour' essayer d'unifier des morceaux divers. Symbole parlant :• l'interpolation est écrite sur une callette. En soulevant la collette, on voit l'ancien texte des Francs-fuges*
Ce que Berlioz a écrit en une nuit, c'est la collette.
Mais une Symphonie Fantastique doit avoir une élaboration fantastique. Berlioz aurait écrit ces grandes pages d'orchestre en courant la campagne, en traversant sous les étoiles la Seine gelée, en disparaissant de tout domicile connu, en" se faisant chercher à la Morgue par Liszt et Chopin!
Dans notre second volume : Un romantique sous Louis- Philippe, on verra que c'est Berlioz même qui a répandu cette légende (réclame manuscrite et inédite).
Hélas! Liszt (d'après Berlioz) ne le connaissait pas encore, Chopin était à Varsovie,... et Berlioz profitait des moments de « calme » et s'appliquait, de son mieux, à élaborer < son immense symphonie » en « liant des parties » fort diverses»
• 1830. — r LA FANTASTIQUE 395
Uh rêve, un cauchemar arrangera tout cela. Mais un rêve qui ait de l'allure, une hallucination par l'opium, un suicide manqué. Feux et tonnerres! Cette musique n'est presque plus du monde des vivants!
Et alors, un Sabbat, une Ronde du Sabbat, vraiment, est obligatoire* Walpurgisnachtstraum, sorcières de Macbeth, hoffmanesque manche à balai où chevauche le spectre flasque d'une vieille femme, stryges, larves, lémures, feux follets, elfes diaphanes glissant sur les sources où le reflet rond de la lune est échancré par les cornes du diable, kobolds boiteux et romantiques qui grimacent dans les rochers du Hartz ou sur les bruyères du Brocken, — tout ce fantomatique bric-à-brac est fort à la mode. Et notre Jeune-France doit bien avoir noté, sur un petit carnet d'esquisses, quelque idée, quelque effet d'orchestre, destiné au Ballet de Faust et qui fera fort bien dans ce Sabbat.
Certes, Vidée fixe, le « reflet mélodique », afin de rattacher ces derniers morceaux à ceux qui précèdent, y paraîtra encore : il s'agit seulement de l'intercaler aux endroits où elle fera le meilleur effet. Lors du supplice, douce et caressante, toute tendre, pour chanter dans cette tête qui touche déjà au billot... Mais, au Sabbat, elle ne peut être que sabbatique : jadis gracieuse et noble, ce ne sera plus qu'une « courtisane digne de figurer dans une telle orgie ».
Ainsi Berlioz écrit. — Pauvre Ophélia!...
Evidemment, dans la Symphonie Fantastique, il y a im hiatus entre les trois premières parties (Rêveries, Bal, Scène aux champs) et les deux dernières (Supplice, Sabbat),
Dans ses divers programmes, l'auteur hésite sur le moyen de fermer cet hiatus. Cela bâille... Il y a un vide... Comment boucher ce trou?..
Notre romantîque met d'abord (18301) vue fiole d'opium.
C'est ingénieux. C'est même beaucoup plus ingénieux qu'on ne le croit. Sans cette fiole d'opium, que Berlioz nous présente pendant l'entr'acte, on sentirait fort bien que les deux dernières parties ne sont plus de la même musique que les trois premières. Mais cette disparité dans l'œuvre, cette saute du discours musical, l'auteur l'excuse, ou l'explique (ou il empêche d'y songer) en amusant, en distrayant l'auditeur avec la fiole d'opium. Le début de la symphonie, déclare-t-il dans le programme de 1830, c'est de la musique entendue sans être malade; et la fin de cette même symphonie, c'est de la musique entendue dans les affres d'un empoisonnement (1).
Plus tard, 1830 s'éloignant, Berlioz, romantique assagi, ne sera plus satisfait : dans un nouveau programme, il déplacera la fiole d'opium et la mettra au commencement.
Hélas, ce déplacement d'accessoire changera-t-il la musique? Il y a une musicalité * (si l'on veut, une âme) dans les trois premières parties; -^ il y en a une autre dans les deux dernières. Cela, c'est certain. En 1830, Berlioz le sentait. Bien plus, travaillant sur des manuscrits de provenances diverses, il en avait sur sa table un symbole palpable, évident, criant. — Une marche d'opéra, une Marche des GardeSy devenait la Marche au Supplice de la Symphonie fantastique.
Quant au Sabbat, depuis plus d'un an il devait être esquissé, au moins par bribes. En effet, si quelque partie de l'œuvre a été conçue, comme le rapporte
(1) Sur le manuscrit, Berlioz précise encore cette différence r la Marche et le Sabbat ont comme sous-titre : première (seconde) partie de la Vision,
Tauleur même, « sous l'influence du poème de Gœthe », c'est bien cette sorte de Nuit.de Walpurgis, Et l'on songe au Ballet de Faust projeté avec Bohain. A voir pour quelles situations, pour quels tableaux des Francs-Juges, le Jeune-France avait écrit tout d'abord de la musique, parce que cela séduisait son imagination, on peut bien croire que, pour une Nuit de Sabbat, il avait tout de suite jeté quelques esquisses. Et ainsi, il devait avoir en cartons quelques bonnes pages, quelques effets d'orchestre : restait à les relier par le programme, par des rappels et variations de Vidée fixe.
Tel est le plus probable : l'hiatus entre le début et la fin de la symphonie, la saute du discours musical (fiole d'opium), correspond à la saute psychique : affreuses véritéSy Ophélia courtisane.
Cette saute psychique, de qui ou de quoi résultet-elle? Quelle cause précise assigner à ce « volcanisme »?
Est-ce un fait réel, ou du moins étranger à la créatrice imagination de Berlioz, un accident, si petit soit-il, qui réagit sur l'auteur et sur son œuvre? Est-ce l'engagement d'Harriett Smithson- comme première « marcheuse »?
N'est-ce pas plutôt l'œuvre à finir en hâte? La musique déjà faite et utilisée telle quelle? N'est-ce. pas la vision du Sabbat qu'il se donne à lui-même, par sa musique pittoresque; comme il se donna jadis la vision du Jugement Dernier? En un mot, n'est-ce pas V autosuggestion de Berlioz par lui-même, qui déclanche le volcanisme Ophélia courtisane?.,.
Par ailleurs, notre Hamlet avait à écrire au bon Ferrand, à étourdir ce bonasse collaborateur dont il se défaisait d'une façon si cavalière. Il avait aussi à fanatiser ses amis. Et il avait encore à s'entraîner lui-même pour peindre son Sabbat. ^
Si bien que la vision : d'une réalité toute subjective l'envahit, le posséda : il changea, ardemment, cette réalité visionnaire en réalité réelle.
Réelle pour lui : « Affreuses vérités!... »
Dans cette genèse de la Fantastique qui semble si facile à pénétrer, il reste encore beaucoup d'ombres.
La plus grande ombre, c'est le mystère même de toute création : l'influence magique du génie, son influx vivifiant. Nous ne tenons que des éléments, nous avons des vues fragmentaires, successives; - — mais comment tout cela, unifié dans une œuvre, est-il amené à la vie de l'art?
Certes, les artifices de Berlioz, cette longue et patiente élaboration formelle, les innombrables corrections de détail, telle reprise d'un développement ou telle adjonction d'une coda; cet effort, qui durera encore des années, pour tâcher d'atteindre au balancement proportionné des parties et à l'unité du style; ce plan littérabe, exposé dans un programme romanesque, ce& rappels d'une même mélodie, — - tout cela peut contribuer à faire l'amalgame des éléments divers.
Mais il y a plus : l'ensemble est vivant.
Et voilà bien, dans cette genèse, la grande ombre mystérieuse : comment cet ensemble, ce tout a-t-il reçu de l'artiste-créateur le don de vivre par soimême? Cela est l'essentiel, et cela est purement inconnaissable» Toutes les genèses ressemblent à la Genèse fabuleuse» On peut imaginer la statue d'argile, et imaginer le corps vivant. De la statue d'argile au corps vivant, la seule différence (peut-on dire), c'est un souffle»
Hélas t ce souffle, ce don de vie, on Verra ce qu'il contribue à faire; puisqu'il vit, il agira; mais lui-même, on ne pourra le saisir. Bien plus, selon la pure lo-
1830. — LA PANTASTIQUB 399
giquq, on ne peut dire de lui s'il est ou s'il n'est pas... ' Et que dire aussi de la volte sentimentale de Berlioz : Ophélia courtisane?»,. Entre les causes accidentelles que l'on voit à clair, comment décider quelles furent les premières ou les plus importantes? Quel enchaînement leur donner, et quelle valeur relative? Estce une calomnie contre Harriett Smithson; un mot ambigu, un sourire, qui déterminèrent Berlioz à utiliser une Marche déjà écrite et qu'il aimait? Est-ce cette Marche^ et le désir de finir par un dramatique *ÇaJ&af, qui aida la conversion d'Ophélia en courtisane?...
Et même, ne faut-il pas tenir compte d'un accident minuscule, qui peut très bien n'être futile qu'en apparence? Berlioz, alors, « souffrait des dents comme un damné ». Ce cauchemar d'opium qui termine la Fantastique pourrait être la transposition artistique d'un cauchemar véritable ; Berlioz était homme à exagérer même un médicament. Et, dans une lettre, nous venons de le voir passer, avec le byronisme le plus fashionable, d'un spécifique contre une dent creuse à un spécifique contre la vie...
Il n'importe, — Pour ^otre Jeune-France, rêve, cauchemar (autosuggestion), une illusion quelconque, si elle l'aidait à exalter ses forces, si elle produisait un « reflet mélodique », devenait à bon droit la plus réelle des réalités : elle lui prouvait qu'il était un créateur.
Mais, à ce candide Ferrand dépossédé des Francs- JugeSy Hector dramatisait ce revirement fatal :
« Affreuses vérités,.., j'ai essuyé de terribles rafales, mon vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue... »
Alors, peut-être, était-il sincère.
Ou il le devenait. Il s'était entraîné à l'illusion; puis l'illusion l'entraînait. Après s'être dupé pour le plaisir
9t pour l'art, par volupté du paroxysme, il devenait la dupe de lui-même, dupé par son imagination et par ses nerfs. Et vraiment, il souffrait. Sur son âme, les rêves mêmes faisaient des blessures vraies. Il souffrait, criait, rugissait; « son vaisseau craquait... »
Et Berlioz oubliait qu'il avait, lui-même, soufflé la tempête.
Le 16 avril 1830 : « Je n'ai plus uiie^note à écrire ».
Après trois mois passés à « lier les parties » et une nuit passée à coller une collette, la Symphonie Fantastique était achevée. Du moins le jeune auteur, alors, la croyait achevée ; a elle me satisfait complètement, »
Dès 1830, et pendant de longues années, il y apportera maintes corrections.
Toutefois, cette œuvre ^ porte avec tant de netteté le caractère de 1830; elle est si exactement le refkt musical de la sensibihté de Berlioz à cette époque (et aussi elle contient tant de pages de Jeunesse), qu'on ne peut pas attendre qu'elle soit parfaite poiu* Fétudier. A dire vrai, dès le printemps de 1830, elle est née, elle vit.
La voici, — voici, reflété en cinq tableaux d'orchestre, BerUoz même (1).
Episode de la Vie (Tuh Artiste, Symphonie fantastique
en cinq parties. .
Le caractère, le sujet de ces cinq morceaux est
(1) Pour ne pas compliquer par trop, nous étudierons ici la FantasUque» sous sa lorme définitive.
A qui s'adresse une analyse musicale?
Evidemment ni aux hommes qui n'ont jamais entendu de musique^ ni aux musiciens da profession : chaque musicien peut
précisé par un programme (1). — « Le compositeur a eu pour but de développer, dans ce qu'elles ont de musical (2) , différentes situations de la vie d'un artiste. »
recette explication, déjà, contredit le titre de l'œuvre : on va voir non pas un épisode, mais plusieurs épisodes. Dans la « vie d'un artiste », c'est vraiment une période plus qu'épisodique, celle qui prend à l'adolescence, va jusqu'à la mort et même au delà, jusqu'au « Sabbat ».
Il n'importe. Le titre, comme tant d'autres, peut
lire, lui-même, la partition d'orchestre; ainsi, intérieurement, il se la joue de la manière qui lui convient le mieux.
J'ai voulu que cette analyse fût exacte, mais non technique. Je l'ai écrite pour un lecteur comme le souhaitait Berlioz : « intelligent, instruit, sensible et doué d'imagination », — donc, pour mon lecteur même... J'ai eu en vue Vhonnête homme de notre siècle» celui qui va volontiers, le dimanche, chez Colonne ou Ghevillard. (Voir la note, p. 163.)
Si la musique de Berlioz n'était que de la musique, j'aurais renoncé à l'analyser. La musique pure, on la joue entre artistes et pour soi, à la rigueur on la commente partition en mains ou au piano; autrement, on se tait. Elle est la musique, elle parle sa langue, et elle la parle avec le génie des maîtres : cette musique, il n'y a qu'à l'écouter.
Mais la musique de Berlioz, le plus souvent, est tout autre. Elle contient beaucoup de littérature, de psychologie, de drame; et elle est une évocation pittoresque. Or, tout cela est aussi du domaine du verbe. Ce que cette musique suggère avec des sons» on peut essayer, tout au moins, d'en rendre compte avec des mots.
Dans cette tâche, on est guidé par Berlioz même. — Ses programmes, son Traité d'Instrumentation, ses chroniques musicales, ses lettres, les annotations et les variantes de ses partitions manuscrites, les commentaires de ses amis, voilà d'inépuisables sources d'indications.
La musique de Berlioz est le reflet musical de l'âme même de Berlioz. C'est le reflet de cette âme que je vais essayer de montrer dans cette musique. Et, en cela, j'ai pour guide, sous bien des formes diverses, Berlioz même.
(1) Il y en a plusieurs textes, avec variantes (1830-1832; voir Lettres et aussi un manuscrit du Conservatoire). Nous retenons ce qui est le plus caractéristique, afin d'avoir Berlioz tout entier.
(2) Berlioz met en italique.
faire naître dés malentendus s nous saTons déjà de " quoi il s'agit. Nous savons déjà que l'œuvre, sera une suite de tableaux musicaux où l'âme de Berlioz ^é sera exprimée : ces décors, peints avec les sons de l'orchestre, correspondent à des états d'âme de BerHo^. Pour les relier, et aussi pour préciser leur signification, l'auteur, après coup, a inventé un roman, un scénario.
Mais, comme c'est là un élément plutôt étranger à la musique m;ême, le compositeur, afin qu'on ne s'en aperçoive pas, se dépêche d'écrire : « Le plan du drame instrumental, privé du secours de la parole, a besoin d'être exposé d'avance. Le programme suivant doit donc être considéré comme le texte parlé d'un opéra, servant à amener des morceaux de musique, dont il motive le caractère et détermine l'expression. »
Ainsi écrit'il. Et il se trompé. Ou plutôt, il veut nous tromper.
Au lieu d'écrire le plan qu'il annonce, il va rédiger un plaidoyer anticipé en faveur de sa symphonie. Un plan, un programme véritable, ce serait les titres seuls. Que l'on se rappelle la Symphonie Pastorale : chaque morceau porte un titre, ou une indication, près (Tun ruisseaUi orage;,.. Beethoven n'a pas eu besoin de développer ces simples mots dans une page de littérature. Le développement est à l'orchestre, et cela suffît : pas de programme.
Pour la Fantastique, le programme est-il bien nécessaire?
Plus tard, Berlioz le réduira aux titres seuls.
Mais l'inutile et trompeuse page de littérature était fort ingénieuse, vers 1830 : c'était une « deffense et illustration » de l'auteur même. Sous couleur de programme, notre romantique dit à l'auditeur ce qu'il voulut faire et comment il l'a fait : confidence où un jeune musicien, ignorant encore s'il est né pour faire
de la symphonie ou de l'opéra, raconte comment les idées musicales lui viennent et comment il s'ingénie à les faire entrer dans le cadre fantaisiste d'une symphonie. Ainsi, il essaie de mettre l'auditeur ingénu, mal prévenu peut-être, au bon endroit d'où il faut entendre et regarder cette musique pittoresque; il lui dit ce qu'on doit imaginer pour compléter l'œuvre; il lui fournit une anecdote qui intéresse à la personne de l'auteur; bref, très adroitement et avec l'air de songer à autre chose, il s'efforce à^ accorder d'avance l'auditeur à sa propre musique : il veut, avant de commencer, avoir un auditeur berlioziste.
Berlioz, vraiment, n'avait rien de mieux à faire.
Soyons donc berhoziste pour écouter la Symphonie Fantastique, — Ainsi, tâchons d'entendre ce reflet sonore de la sensibilité, de l'âme même de Berhoz,
/t I. — Rêveries. Passions*
Voici l'argument (1) :
Un jeune musicien, d'une sensibilité maladive et d'une imagination ardente, se trouve dans cet état de l'âme que Chateaubriand a si admirablement peint dans René. Rêveries vagues; mélancoUes et joies sans causes précises; troubles délicieux d'un sentimental adolescent. — Soudain, il voit une femme : la femme idéale, telle qu'il la rêvait, « idéal de beauté et de charmes {sic) que son , cœur appelait depuis longtemps ». — Aussitôt, amour volcanique, délirantes angoisses, fureur, jalousie; puis retours de tendresse, larmes, et, enfin, « consolations rehgieuses ».
Tel est, pour le premier morceau de la symphonie^ le plan littéraire.
(1) Voir l'avant-dernière. note.
La musique se modèle sur ce plan littéraire.
Attente, inquiétude : hésitants triolets, où une montée chromatique se glisse, toute troublante; — soudain, un arrêt, dans la mélancolie de l'accord mineur... Et, lentement, l'accord s'évanouit dans l'air.
Tout cela (et quelques instruments à vent, pianissimo, répandaient ici comme une brume élégiaque), n'a duré que deux mesures : déjà le cœur passionné s'apaise, sentant monter en lui sa rêverie coutumière. La voici : elle chante sur le quatuor des cordes, et les sourdines l'atténuent, la subtilisent, rêverie intérieure, si douce qu'elle semble sourire dans la pâle lumière des lointains...
Rêverie d'adolescent, c'est elle que le jeune Hector, amoureux d'Estelle Dubœuf et de Y Estelle et Némorin de.Florian, ou plutôt amoureux de son âme même et de ses délicieuses tristesses, enfant qui sera frère de René, — c'est elle, cette rêveriQ mélodieuse, que lui chantait jadis son incon:scient génie. On peut encore, sur les notes de la mélodie, replacer les paroles; elles coïncident fort bien :
Je vais donc quitter pour jamais ■ Mon bon pays, ma douce amie; Loin d'eux je vais passer ma vie Dans les pleurs et dans les regrets (1).
Jolie romance florianesque, étrange mélodie à laquelle Berlioz « ne change rien », — elle contenait donc en germe, voilà quelque dix ans, tout un début de symphonie?...
Florianesque, elle l'était bien peu, en effet : Florian et les « Estelle » diverses n'étaient que l'occasion fortuite qui l'avait suscitée. Vraiment, cette mé-
(1) Berlioz le dit dans ses Mémoires, ch. iv, . - .
lodie, malgré l'âge et Fignorance, était issue du génie même de Berlioz; et Berlioz, puisqu'il veut, en 1830, exprimer les premières rêveries d'un adolescent passionné, n'a qu'à reprendre cette mélodie, toute d'instinct, où s'était reflétée son âme vierge. — Mais il écrit cette indication pour les exécutants : lugubre.
Cette mélodie, quel développement va-t-elle fournir au musicien Jeune- France?
Aucun.
Elle n'est pas achevée que déjà les contrebasses jettent des pizzicati grondantsrXies violons, syncopés... Etrange tonalité; malaise, où va-t-on?... Une saute : cela est heurté, peut-être maladroit, mais inattendu, émouvant,... et l'auteur passe à autre chose.
Ainsi, la première idée mélodique (l'adolescente Estelle) n'a encore été exposée qu'une fois, et déjà, aucun développement musical n'intervenant, commence la série des épisodes dramatiques et expressifs, pittoresques, qui va constituer le premier morceau Rêveries, Passions, L'essence de cette musique, ce sont les sautes de l'âme de Berlioz. Sous couleur de symphonie, voici un pittoresque récit d'aventures intérieures : elle s'est lancée, cette âme avide, à la poursuite des passions; chemin faisant, les heurts des circonstances l'ont forcée à tels ou tels réflexes : musicien-poète, peintre par les sons, et doué d'un génie créateur, Berhoz a donné des réflexes musicopoétiques et créé des mirages sonores. Et les voici, combinés avec patience, arrangés, échantillonnés, mis en valeur par un art un peu gauche, mais si artiste, si artificieux...
— Peut-être, dira un auditeur plus musicien que berlioziste, peut-être n'y a-t-il là que des effets d'orche&tre, des pages choisies que le jeune compo&iteur
a essayé de relier, après coup, par un livret littéraire, et des rappels de thèmes?...
• Mais quelle séduction, quel amusement pour Toreille! quelle féerie chatoyante, où Ton se plaît à rêver !^es sons deviennent un enchantement visibie : gammes voletantes, fluides sextolets qui montent en iusée, tournoient, disparaissent... Et quelle émotion! Çà et là, des trilles mordent sur la corde, vrillants, douloureux pinçons d'angoisses... Et voilà que le délire des violons, dans un chromatisme suraigu, s'exaspère.
Tout à coup, effet de pianissimo : longue caresse, caresse des voix féminines (flûtes et clarinettes); cela plane, et, peu à peu, cela descend, caresse que la douceur profonde d'un cor prolonge jusque dans l'âme, tandis que les altos et violoncelles ondulent voluptueusement.
Et de nouveau chante la mélodie initiale : rêverie tendre, timide, d'un cœur adolescent; rêverie amoureuse qui a la douceur d'une idylle... Hélas, (inquiétude dans le désir ou crainte parmi l'espoir), un cor nostalgique, sous le léger grésillement des violons, ^module sia plainte et gémit.
Telles sont les Rêveries, =
Voici l'es Passions.
: Brusques, brefs, deux accords, fortissimo.
Piano, deux légers accords, espacés par des soupirs, répondent, échos lointains.
Cette antithèse d'accords se répète.
Puis, une cadence parfaite clôt ce court intermède de violence «volcanique».
Alors, à découvert, seule, Elle apparaît. C'est Elle. C'est l'équivalent musical d'Ophélia, le « reflet mélodique » de l'inaccessible bien-aimée; c'est Vidée fixe, la mélodie élue, que notre « logiste » a déjà prêtée,
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pour la durée d'un . concours» à YHermmie du poète Vieillard. — Mais qu'importe? C'est toute la passion souffrante, lyrique de Berlioz, d'un René symphoniste qui aspire (avec une fougue méridionale qu'ignorait le docteuir Faust), à posséder l'Eternel. Féminin. Mélodie souple, svelte, jeune, ardente, avec des arrêts, avec des reprises qui sont comme un crescendo de caresses; avec, pour finir, quelque chose de douloureux, de prenant et de voilé, — tel un long regard qui est encore comme une étreinte profonde, et qui est déjà comme uu éternel adieu ; ô revirements de l'adolescence inquièie (1)!
Cette mélodie aimée, ce sont les violons qui la chante^nt : leur voix, trop passionnée, se crépus culise dans la chaude suavité d'une flûte..; Aussi, comme il frémit, (deux croches suivies d'un soupir ou d'un silence), — comme il frémit, le quatuor haletant, pâmé!...
Soudain, il hondit.
La mélodie l'apaise.
(1) L'effet de fortissimo, pour amener la mélodie élue, me contfaint de penser à un passage à* Alexandre à Babylone (ArchÎTes de rOpéra, manuscrits). Dans la partition de Lesueur, initiateur de Berlioz, on entend un brusque fortissimo juste au moment où Alexandre aperçoit Statira. Et Lesueur commente ainsi sa musique : (c Alexandre, ayant tourné ses regards vers Statira, paraît tellement frappé de sa beauté qu'il fait, en même temps que le fortissimo d'orchestre, un mouvement involontaire de surprise, lequel mouvement fait fixer sur lui tous les regards de la cour ».
Lesueur appelle cela pantomime hypocritique (vœr Appendice, p. 527).
Quant aux accords de Berlioz, c'est se conformer à ce qu'on sait de lui et de son maître, que d'y voir un effet pour stimuler l'attention, pour préparer l'effet de douceur qui suit, — et d'y voir aussi la traduction sonore d'un geste, d'un sursaut, d'un « frisson convulsif » de Berlioz même : choc au cœur, éblouissement, vertige, «c feux et tonnerres! volcanisme! >
Si bien que cet effet est un effet sincère : c'est, si l'on tient à cette formule, une sorte de document physico-physiologique. Faute d'insister, on pourrait croire que c*est un simple effet théâtral, un effet sans cause*».
Il bondit encore, exaspéré; la mélodie s'altère, comme prise du délire passionnel. Et bientôt, à tout Torchestre, ce n'est plus qu'une grande phrase d'emportement amoureux. — Et de brusques accords la secouent comme des spasmes.
Dans ce début, l'élève de Lesueur n'a rien négligé pour arriver à rendre le rythme expressif. Sous cette mélodie élue, il n'avait écrit, tout d'abord, qtue des battements de croches et des accords plaqués : paisible ronron, bien classique, bien fade, auprès de ces sursauts, de ces chocs au cœur, de ces « volcanismes » 1830! — D'ailleurs Berlioz, nous le savons, avouera qu' « une seule fois il lui est arrivé (et c'était pour l'étrange Elégie en prose) de pouvoir peindre un sentiment en étaiit encore sous son influence active et immédiate ;>. Il attendait, plutôt, que le souvenir, le travail de son imagination créatrice, eût embelli et agrandi, — mis à l'effet, — ce sentiment qui restait muet lorsqu'il était plus sincère... Ses volcanismes, Berlioz les décrivait, une fois éteints, auprès d'une lampe attentive : alors, sur les laves de ses passions, tout à loisir, il combinait d'ingénieuses ciselures.
Mais voici les deux barres.
Aux deux barres, dans la symphonie classique, on reprenait Vallegro da capo. Dans la symphonie du Jeune-France, on fait la même reprise.
En effet, le premier morceau de la Fantastique est disposé, malgré ses sautes berhoziennes, selon le plan habituel. L'adolescente mélodie, jadis rêvée pour les Estelle, et maintenant utilisée par deux fois et avec deux intermèdes épisodiques, vient de fournir un largo d'introduction : d'après le programme, les Rêveries,— Puis sont venues les Passions : agitato e appassionnatp assaif Alors, dès les accords en antithèse qui servirent de liaison, a commencé le premier mouve-
ment, Vallegro. — Maintenant, arrivé aux deux barres, on reprend Vallegro da capo. Et, la seconde fois, on continue, on passe au dêç^eloppemenL — Donc, coupe classique.
Le développement y dans le premier morceau d'une sonate, d'un quatuor ou d'une symphonie, vient immédiatement après les deux barres. Chez Mozart ou chez Beethoven, c'est là, bien souvent que la musique séduit le plus l'auditeur ; le premier mouvement atteint là à toute son intensité émotive, à toute sa beauté. Là, toute la musique qu'il contenait arrive soudain à sa pleine et libre efflorescence. En effet, les idées sont déjà exposées; on les connaît,-et l'auteur, à ce moment, n'a pas encore besoin de conclure : alors, son génie vraiment libre, peut se donner, absolu, intégral; déjà, il vient de s'emparer de l'auditeur et de l'accorder aux résonnances qu'il veut éveiller en lui. Tout est prêt. La nuance la plus délicate, on peut maintenant la sentir; une seule note, altérée, peut troubler toute l'âme; un peu plus, on dirait ce que le maître va dire, tant on s'est alors imprégné de sa pensée; — vraiment, c'est comme dans l'amour : on sent, de l'un à l'autre, qu'il n'y a presque plus qu'une même pensée, on ne parle plus, il suffit d'un regard... Oui, chez Mozart, chez Beethoven, à ce moment de la sonate ou de la symphonie, la musique joue si mystérieusement sur l'âme, si profondément, que tout ce qui précède, tout l'exposé de la symphonie, semble n'avoir été que l'inévitable moyen pour arriver à cette suprême minute d'expression et de beauté purement musicales.
Quant à Berlioz, pour n'être pas injuste envers lui, il nous faut oublier tout cela. Dans la Fantastique, après les deux barres, un trémolo, des marches d'harmonie (des rosalies), queques accords;... et dos
410 LA JEUNESSE D'UN ROMAJ^ÎTIQUE
gammes chromatiques faisant monter et descendre leurs sixtes mineures, tel un pianiste qui se fait les doigts. (Et cela, dans le manuscrit, durait plus longtemps encore.)
A dire vrai, ici, plus de musique.
Et c'est d'autant plus sensible que le Jeune-France, prenant le dispositif des maîtres, ne met plus qu'un remplissage médiocre à l'endroit . même où un Mozart, un Beethoven, communiquaient le plus profond de leur génie. Jusqu'à ces « deux barres », ravis par la force entraînante de BerUoz, séduits par des idées mélodiques ou des dispositifs d'orchestre, par des effets qui ont une rare puissance d'expression, ou une saveur, une originalité curieuses, — jusqu'aux deux barres, nous avons été sous le charme. Tout à coup, au moment où nous croyons que ce génie entraînant va nous mener aux sources les plus profondes de la musique, nous ne trouvons que trémolos, rosalies, ou exercices de pianiste.
Et alors on se rappelle le jugement de ce naVf et claivoyant Zelter, le musicien ami de Gœthe : « L'odeur de soufre, qui se dégage autour de Méphisto, attire M. Berlioz, le fait éternuer et souffler de telle sorte que tous les instruments s'agitent et font rage dans l'orchestre. De Faust, aucun cheçeune bouge. »
Reste à transposer cet expressif jugement : en ce passage de la Fantastique, au moment même où l'on attend la musique la plus musicale, — alors la peinture (combinée à froid) des gestes passionnés évince la peinture de la passion même, les effets évincent la musique.
Mais, si l'on ne tient pas absolument à la musique, quel formidable effet, quel effet théâtral : ces longues houles de chromatiques, montant, descendant, se gonflant sans cesse, et se brisant en claquant contre
Un accord, comme claquent les houles du large plaquées conire les rocs!... Quelle tempête!... Ou plutôt, pour ne pas oublier le programme, quel amour!... -fTrois mesiures de silence.
r Le a développement », ou ce qui en a tenu lieu, est achevé.
Avant de conclure, comment ramener les idées exposées au début? Voici.
Après le long silence^une longue tenue d'un cor, une note seule, hésitante et qui se perd... Les violons palpitent (deux croches liées, un soupir); ils palpitent comme un cœur d'amant à rapproche de la bien-aimée. Et, en effet, la voici : voici la mélodie élue, Vidée fixe, le 0. reflet mélodique » d'Ophélia.
I Admirable drame, où l'on voit les personnages (c'està-dire les sentiments), agir, lutter, s'enlacer, comme on verrait des acteurs sur une scène. Sursauts, colère, délire, implorations désespérées, combien le pittoresque génie de Berlioz rend tout cela vivant, dramatique! Ici, tout est en gestes, en grands gestes. Ici le Destin lui-même est visible : on çoit la fougue exaltée du quatuor se heurter aux tonitruants accords de l'harmonie, ainsi qu'Orphée, dans le chef-d'œuvre de Gluck, se heurte aux « Non! » des larves infernales. Qu'importe à Berlioz le geste des figurante? Son orchestre suscite la vue de ce geste, la vue de ce mouvement d'âme : cela vit, — on le voit vivre.
Soudain, sourdement, les timbales vibrent sous les baguettes à têtes d'épongé : bruit voilé, lâche, flasque, profond, bruit assourdi et funèbre... Alors, une phrase, triste comme un adieu (phrase qui fait songer aux dernières mesures de Vidée fixe), descend, toujours plus sombre, plus lugubre...
Des profondeurs, elle surgit.
Ce n'est plus elle. C'est comme un autre fragment de
la mélodie élue, de Vidée fixe. Et voici que ce fragment mélodique, répété en imitations libres (fugaio), remonte lentement. Le voici aux altos déjà; mais les violoncelles le retiennent, par leurs « imitations », le retiennent encore dans le grave et l'obscur. Il monte cependant, modulant, s'altérant, souffrant. Les violons s'en emparent. Hélas, les violoncelles le retiennent encore. 0 douleur, qui ne peut pas aboutir vers la joie et la lumière! En vain, les hautbois et les flûtes font planer leur voix consolatrice... Angoisses désespérées : les rythmes se heurtent... Enfin, éclate un immense tutti. Les violons « divisés » multiplient leurs « attaques » stridentes, et, de toutes parts, le zèbrent d'éclairs : joie tumultueuse, volcanique (1).
Tout à coup, le calme.
Une idylle, où passe, en souriant, la mélodie élue... Fraîcheur agreste... Au loin, gronde encore une sourde rumeur...
Idylle bien courte : le quatuor fait frémir des trémolos, l'harmonie gémit des notes syncopées, et voici de nouveau un grand tutti dramatique, « volcanique ».
(1) Admirable spontanéité que garde le génie, même quand il combine : ce chant qui vient de planer (flûte, hautbois) n'est, selon toute apparence, qu'un contre-sujet trouvé après coup. Le manuscrit de Berlioz ne permet guère le doute. Mais écoutez comme cela sonne; le contre-sujet se transfigure, si expressif, si vivant, que le développement dont il est issu lui devient subordonné, et pâlit : la fleur fait oublier la tige qui la porte.
Ici, pour qui regarde et analyse, il n'y a peut-être que du travai d'école et un heureux tour de main. Mais cette main est celle de Berlioz, et voici qu'un chant, peut-être trouvé mécaniquement sur le papier, reçoit l'influx magique du génie, s'élève, plane, et devient une voix à qui répondent nos âmes.
Mais Berlioz, Dauphinois, aussi malin sinon aussi subtil que Stendhal, n'aimait pas à être dupe.
Mon lecteur, sans doute, a le même goût.
Or, à mieux considérer le manuscrit, je m'aperçois que le berliozien le plus dévot ne pourrait prétendre que la différence
1880. -r- LA FANTASTIQUE 413
Subitement, nouvelle douceur : seul, un hautbois, s'attarde à une lente descente, toute rêveuse... Et la voici encore, 1' « idée fixe », la mélodie élue: elle est si douce (libérée maintenant de la passion), qu'on la croirait transfigurée par la mort : « religieusement », écrit Berlioz sur la partition, « religieusement » de longs accords pleurent des cadences de plain-chant (cadence plagale).
Après les tutti théâtraux et délirants, cette bouffée de Mois de Marie, dira-t-on, est encore un effet.
C'est possible. — Et le manuscrit même prouve que cette espèce de coda (que l'on sent imprévue et bien peu liée au développement musical) fut ajoutée, après coup, aux tuttis : ceux-ci étaient une conclusion assez naturelle, mais ils auraient pu paraître trop italiens, trop communs, sans cette coda postiche et « religieuse. »
D'ailleurs, pourquoi le musicien Jeune-France, ici, ne serait-il pas sincère? René, comme Berlioz même, avait été croyant, et pratiquant. Dans leurs amours, dans leurs rêves, n'y avait-il pas du mysticisme sans emploi, déçu et désespéré?...
Et puis, pour finir ce premier morceau Rêveries et
d*encre ou d'écriture indique une date. Le contre-sujet a pu être écrit deux heures après le reste, ou le lendemain, ou quelques mois après... Qu'en conclure?
D'ailleurs, il est, sur la ligne du dessous, indiqué déjà au crayon. De quand date ce crayon?.. Et puis, ce prétendu contresujet n'est qu'une suite de notes de V accompagnement : Berlioz es a détachées des accords et mises en dehors en les confiant auxflûtes et hautbois.
Dès lors, faut-il, comme d'autres l'ont fait (et comme je viens de le faire au début de cette note, afin de rendre l'erreur plus sensible), faut-il donner dans le lyrisme à propos d'une ra ture, ou mieux d'une surchai^e qu'on risque d'interpréter dé travers?
Et convient-il, pour cette ingénieuse surcharge, d'évoquer ici (comme d'autres l'ont fait! I) la grande ombre de Sébastien Bach?
Passions, il était expédient de mettre un vague écho de l'église : le morceau suivant est un bal.
IL — Un bal.
D'après le programme, « l'artiste est placé dans les circonstances de la vie les plus diverses, au milieu du tumulte d^une fêle.,. L'image chérie vient se présenter à lui et jeter le trouble dans son âme. »
Donc, pour préparer l'effet, attente, indécision, inquiétude. Tout à l'heure, ce sera l'entraînement voluptueux de la valse.
Au début, trémolo dans le grave, et mineur. Le ton hésite. Il y a des grondements profonds; il y a des fusées papillotantes. Cela scintille, s'évanouit. Modulations; angoisses. Et toujours ces notes scintillantes, qui montent, qui s'évadent, rires de femmes, rires perlés,>nerveux, sveltes; jolis spasmes de joie quij d'un coup, sur les harpes, montent depuis les notes chaudes et voluptueuses, depuis les notes brunes, jusqu'à la nébuleuse pâleur des notes cristallines. 0 désirs, où s'exaspère tout notre être : ô femme insaisissable, image décevante et charmeresse...
Ici, quelle magie de Berhoz! Musicien-poète, véritable enchanteur, il donne (et avec quoi?), il donne l'envol à notre rêve. Ici, il n'y a rien... Bruissement, incertitude, inquiétude sonore;... trémolo modulant, pour faire attendre un effet... Mais comme c'est nerveux, passionné!... Il n'y a rien, et l'on est troublé par une présence invisible : elle est là. Elle va paraître; on ne la voit pas^ et déjà le cœur se brise.
Soudain, la « walse ».
Valse « douce et tendre », enlaçante, légère, avec un joli sourire juvénile.
Quelles émotions l'ont fait chanter dans l'âme mélodieuse de Berlioz? Quelle réalité a eu pour contre-coup
ce rêve de poésie et de charme? Ce né peut être la tragique Ophélia. Pour elle, le volcanisme : « désespère et meurs!... »D'où vient donc ce gracieux, ce voletant « reflet mélodique »...? Y aurait-il eu chez le disciple du chevalier Lesueur une passionnette commençante pour les filles dé son maître, pour ces demoiselles qu'Hector accompagnait au bal, et, de préférence, pour la mélancolique Eugénie, qui aimait tant la musique désespérée?... Ou peut-être, quelque délicieuse figure de Shakespeare; ou encore, échappé du Songe (Tune Nuit (Tété, quelque follet, quelque gnome, qui tourne vire et virevolte, jonglant de l'aile avec le pollen d'une fleur dans un rayon de lune?...C4ette valse, quelle féerie, quel enchantement!... Un peu plus, on dirait quelqu'un de ces tempi di çalse, ou plutôt l'un de ces courts poèmes de grâce et de jeunesse, de mélancolie souriante, de rêverie et de suavité, que Mozart laisse s'épanouir, parfois, dans le trio d'un menuet...
Etrange Berlioz : volcanique, satanîque, — et le seul, peut-être, dans son siècle, — le seul, avec Schubert, qui ait eu, mais en des minutes trop fugitives, la grâce toute divine des Corrège et des Mozart.
Tout à coup, la mélodie élue. Vidée fixe,,.
Mais les violons, à peine interrompus, tournoient de nouveau. La valse reprend. Dans le grave., les harpes voluptueuses crépitent... Lueurs de diamant sur ime gorge qui bondit... Par moments, flûtes, hautbois, font grésiller de toutes petites notes, bruissement de givre où claquent, fantasquement, les pizzicati du quatuor. Et la valse reprend. Uidée fixe a beau repasser encore, la valse seule triomphe, tourbillonne, entraînante, irrésistible, longue spire qui part des profondeurs des violoncelles et des altos pour tournoyer, à la fin, sur les chanterelles étincelantes. — Des accords éclatent. Tout se brise... Le rêve n'est plus.