‹ La jeunesse d'un romantiqueChapitre 7 sur 17 · V. — Songe d'une Nuit de Sabbat · texte numérisé non relu

V. — Songe d'une Nuit de Sabbat

D'après le programme, le héros de la Fantastique « se voit au sabbat» »

Le héros (BerUoz même) est un musicien imaginatif, qui a lu la ronde des sorcières dans Macbeth, le Songe \ d'une nuit d'été, et aussi, dans Faust, le Walpur-

gisnachtstraum. Ce musicien n'ignore pas les incantations de Weber (Freischiitz); et, stimulé par Hoffmann, voici comment son génie descriptif suggère à l'auditeur le Songe d'une nuit de Sabbat.

Grésillement multiple, précipité, aigu. Les violons (à six parties) et les altos (à quatre parties), serrent leurs trémolos sur leurs chanterelles subtilisées par les sourdines. Sous ce grésillement aérien, montent,

farouchement, de courtes gammes haletantes des basses.

Coups de tinibale, flasques (baguettes d'épongé).

Et voici que toutes les chanterelles, par petits groupes de notes, font de minuscules sifflements i<^ serait-ce déjà les ailes micacées des follets infernaux?... Les basses mugissent et grincent^. Horreur! Sous l'ongle démoniaque des stryges, voici que les tombes s'entr' ouvrent et que des spectres... « C'est l'heure^ est-il dit dans Hamlet, où les cimetières vomissent leurs morts!... »

- Aigre, une flûte lance un appel...

' Une voix strangulée lui répond.

Est-ce un cor, bâillonné par sa sourdine? Est-ce une incantation maléfique, le cri des chouettes sabbatiques?...

En effet, voici Venir la foule grouillante des larves et lémures,» des sorciers et des diables ». Le sabbat commence.

iEt bientôt. Elle apparaît. C'est la mélodie aimée, c'est Elle; et les gnomes, les farfadets veulent l'entraîner dans leur ronde. Pauvre Ophélia, « marcheuse » à rOpéra-Comique, « courtisane,... fille Smithson!... »

Combien Berlioz (qui t'épousera bientôt) te méprisait, lorsqu'il écrivait cette musique vengeresse. Non, la mélodie aimée n'a plus ce caractère « noble et timide » qu'il te « prêtait » (sic) bien à tort. Maintenant, déformée, ricanante, sautillante dans un sixhuit vulgaire, toute tachetée de petites notes qui sont comme l'agacerie du vice, elle n'est plus « qu'un air de danse, trivial et grotesque, un air de guinguette... 0 courtisane, ô fille Smithson (1)! »

Aussi, pour mieux la « dégrader et l'encanailler » (2),

(1) Berlioz, passim, lettres et programmes.

(2) Berlioz, Traité cT Instrumentation,

c'est à une petite clarinette en mi bémol que le compositeur, coloriste ingénieux et soigneux, confie la^ mélodie détestée. Sonorité canaille. Enfer et dérision! La voilà donc cette ci-devant mélodie élue : elle gambade, boite, elle grimace dans les notes hautes de cette clarinette « criarde » dont « les sons perçants deviennent si aisément ignobles ». Et la ronde sabbatique, les sorcières et la « fille » tournoient autour du héros de la symphonie, — autour du cadavre de Berlioz décapité.

Cloches!...

La ronde orgiaque s'^rête. « Tout l'élément infernal se prosterne... »

Cloches, cloches encore. Voici le glas et la prose des trépassés. Des monstres hideux (ophicléides) beuglent le Dies Irœ..*

Et toujours ces cloches funèbres...

Mais, les gnomes et les sorcières reprennent le Dies Irœ, et le parodient : dans un six-huit sautillant, titillant, goguenarâ, ils font pirouetter l'hymne des morts.

Et toujours les cloches, toujours ce glas...

Elles se taisent enfin.

La « ronde du sabbat tourbillonne ».

Une fugue, avec ses contre-sujets sursautants, entraîne, secoue, le quatuor des cordes. Elle est ponctuée, fantasquement, par les syncopes des bassons, des trombones, et mêmes des cornets à pistons, des cornets facétieux et macabres. Ronde de cadavres en goguette... 0 fugue, ô style des glabres croque-notes, comme Berlioz te fustige, galamment, à coups de tibias blancs et secs! Enfer et ironie!

A peine exposée, la fugue se perd; ce n'était qu'un fugato. — La fugue, la fugue sacrée, échappe à la profane étreinte du Jeune-France.

En compensation, voici des unissons, voici des montées chromatiques, des chocs d'accords.

Le fugato revient; de nouveau, il tourne court.

Mais quel coloris, quel imprévu, quel ragoût, quelle fougue dramatique dans le patient et truculent échantillonnage des sonorités! Appels des cuivres, glissades des altos et violoncelles, quartes voletantes des flûtes et hautbois, sous lesquelles zigzaguent, des premiers aux seconds violons, de capricieux chatouillis de doubles croches...

-^ La ronde semble s'arrêter. Peu à peu, les sonorités se voilent. Maintenant, l'on n'étend plus qu'un grondement sinistre : c'est un timbalier qui fait un faible roulement, non pas sur sa timbale, mais sur la large peau sourde d'une grosse caisse.

Alors, un à un, rentrent les groupes d'instruments, du grave à l'aigu. Enorme, lent, émouvant crescendo, sous lequel gronde toujours le roulement sinistre et flasque... Il atteint enfin, ce crescendo d'orchestre, à toute la splendeur de l'épouvante : tempête de gammes tournoyantes et de trémolos! Et alors, tous les bois, tous les cuivres, déclament la Prose des Morts. Voici le Dies Irae qui passe à travers la Ronde du Sabbat.

Telle est cette Symphonie Fantastique, cet épisode de la vie d'un artiste.

Ce « roman musical en cinq tableaux d'orchestre » est vivant de la propre vie de son auteur. Ici, vit la sensibilité même de Berlioz, et aussi celle de sa génération. La Fantastique est bien une œuvre 1830.

Elle est trop sincère pour n'avoir rien d'une humanité plus générale. Si la mode n'est plus de rêver qu'on tue celle qu'on aime, puis qu'on assiste soi-même à son propre supplice et que l'on voit son âme sortir de la tombe pour danser un sabbat au son du Dies

Irœ, du moins peut-on encore admirer avec quelle imagination, quel brillant, quel brio, un apprenti musicien de vingt-six ans, tirant presque toute son habileté de son propre fonds et n'utilisant presque aucune recette de ses professeurs ou de ses devanciers, brossait ces amusants et fantasques décors.

Et dans les autres parties, quelle poésie délicieuse! Rêveries, accès de la passion dans un cœur adolescent; frémissements, angoisse, extase voluptueuse à voir passer la forme élue dans le tourbillon scintillant d'une fête; solitude, dialogue de l'âme avec le crépuscule, fusion de l'être parmi les choses sur qui le soir répand ses ombres harmonieuses; — tout cela est peint avec la jolie touche fraîche, un peu timide encore, mais si sincère, d'un génie qui se découvre à luimême dans son propre essai, dans sa première grande œuvre.

Et aussi, quelle ingéniosité, quelle sûreté dans les effets; quelle adresse à échantillonner les couleurs, à les varier, à les opposer, à les faire jouer par des contrastes inattendus, piquants, par des rappels, par des rehauts, par des chocs qui font comme des effets de surprise et qui charment, qui séduisent l'imagination de l'auditeur!

Et quel entraînement, quelle fougue!

Cette musique, essai de jeunesse, a été mise vingt, trente fois sur le métier. Telle mélodie, en 1830, était écrite depuis dix ans; et dans dix ans, dans quinze ans, le Jeune-France, puriste, latin (d'aspiration classique) reviendra encore à sa Fantastique pour changer quelque détail... Malgré tout ce limage, plus minutieux, plus hésitant que celui d'un Nicolas Boileau, quelle verve, quelle franchise d'exécution, quel mouvement oratoire et comme spontané, quel lyrisme, quelle vie! • Est-ce de la musique, s'est-on demandé? Et Berlioz,

comme l'a déclaré Schumann à propos de cette symphonie même, n'est-il pas un « aventurier de la musique ))? Schumann, se rappelant que Berlioz avait été carabin, allait jusqu'à écrire : « Jamais Berlioz n'a disséqué la tête d'un assassin avec plus de répugnance que je n'en ai éprouvé en anatomisant la première partie de sa symphonie. »

Mais Schumann écrivait aussi : « Avec quelle hardiesse tout cela est enlevé! On ne pourrait absolument rien ajouter ou supprimer sans ôter à l'idée sa tranchante énergie, sans nuire à sa force. »

Entrant dans le détail, et notant mesure par mesure les harmonies contestables « selon les anciennes règles », ou les harmonies « vagues et indéterminées, qui sonnent mal, qui sont tourmentées, cherchées, » — Schumann s'écriait : « Puisse l'époque où l'on considérera de tels passages comme des beautés^ être loin de nous!... Et pourtant, chez Berlioz tout cela prend un certain air. Qu'on essaie donc de le corriger ou seulement d'y faire une modification quelconque (pour un harmoniste exercé, ce sera un jeu), et l'on verra combien cela deviendra terne. »

Ainsi, sous l'autorité de Schumann, on peut oser dire ce qui est évident : cette symphonie fantastique (comme presque tout l'œuvre de Berlioz) est et rCest pas de la rrmsique. Ces confidences pour orchestre,, ces poèmes lyriques et pittoresques sont tellement différents des autres musiques et sont écrits avec une technique si personnelle, que les délicats se bouchent les oreilles et jettent l'anathème. — Peuvent-ils empêcher l'auditeur de prendre là un plaisir certain? Peuvent-ils l'empêcher, à propos de cette « non-musique », d'être ému, et de se complaire dans les rêveries que Berlioz suscite? - — Par son génie, par ce pouvoir magique de combiner les sons d'une manière exprès-

sive, il a pu faire revivre son âme dans son œuvre. Ses rêves, son amour, ses colères, ses « douces impressions au milieu de la campagne », sa poétique tendresse, et même ses bizarres et sabbatiques imaginations, il a pu les rendre sensibles à ses auditeurs : ceux-ci, amusés, séduits, charmés, irrités parfois, mais toujours entraînés, laissent errer leur rêve parmi les évocations de l'enchanteur.

Suivons le jugement de Schumann : Schumann sera assez musicien et artiste, assez poète, pour sentir que Berlioz, dès la Fantastique et malgré ses allures d' « aventurier de la musique », était un poète, un artiste et même un musicien.

Et Schumann, quant au programme de la symphonie, ne manquera pas non plus de clairvoyance : « On laissera volontiers ce programme à Berlioz; ces sortes de prospectus ont toujours quelque chose de peu digne. Cela sent trop le charlatan... Les titres eussent amplement suffi... Mais Berlioz s'adressait au public français, auprès duquel la réserve n'est pas un moyen de réussir... »

Et l'on était alors au printemps de 1830!

(16 avril 1830 à fin décembre 1830)

La dernière note à peine écrite (16 avril 1830), Berlioz s'occupe de faire jouer son « immense symphonie ».

A peine terminée la lente et pénible élaboration, ou mieux le travail de marqueterie de la Fantastique, il organise « l'hostilité », c'est-à-dire le concert. Il mande au fidèle Ferrand : « J'ai essuyé de terribles rafales, mon vaisseau a craqué horriblement, mais s'est enfin relevé; il vogue à présent passablement... Si je puis être prêt pour le 30 mai, je donnerai un concert aux Nouveautés, avec un orchestre de deux cent vingt musiciens. »

Pour cette date, pourra-t-il avoir la copie des parties d'orchestre? Déjà il recule de dix jours : ce ne sera plus pour l'Ascension, mais pour la Pentecôte.

Que d'affaires! Démarches à la préfecture de police, car le concert aura lieu le soir et dans un théâtre. Démarches aux Beaux- Arts : « Dans ce pays de U-

(1) Sources pahticuliêbes pour lb chapitre vin. — H. Berlioz, Suicide par enthousiasme; Euphonia,... (premiers textes). — Mémoires inédits du baron de Trémont (Bibl. nat.; M. Prodhomme va les publier). — Brandâs, Histoire du romantisme. — Sur Camille Moke, voir Comettant, Fétis, Marmontel... — H. Berlioz» La Marseillaise; la Tempête (voir Lélio et édition Breitkopf). — Journaux (voir chapitres précédents).

berté, les musiciens sont au nombre des esclaves », et le moindre sous-chef de bureau, le moindre rondde-cuir pourrait étrangler l'immense symphonie :

— « J'attends depuis huit jours dans une mortelle impatience. »

Le succès même est-il assuré? Quel « intérêt «peut a inspirer » au public « l'originahté de mon drame instrumental?... »

Autre inquiétude : l'exécution. « Mon orchestre va être obligé de se frayer une route à travers une forêt vierge;... la plus grande difficulté est celle de l'expression. La première partie (rêveries, passions) est d'une telle fougue dans le mouvement et d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre très considérable de répétitions. »

Ce n'est pas tout : finir de copier les parties d'orchestre, corriger celles qui sont faites, surveiller les copistes, copier soi-même; — « il y a deux mille trois cents pages de musique? »

Enfin, le 16 mai, on va commencer « à répéter la symphonie gigantesque ».

Juste à ce moment, Harriett Smithson, dont on venait d'annoncer le retour et l'engagement, débutait, à r Opéra-Comique, comme « marcheuse ». Non, ce n'était plus la reine de tl^éâtre fêtée, adulée, l'étoile unique du ciel shakespearien vers qui se tendaient les regards et les cœurs des Jeune-France. En Angleterre, le théâtre où elle jouait venait de faire faillite. Pauvre Ophéha! Condamnée, pour vivre, aux planches.

Là-bas, plus d'emploi.

A Paris, que jouer?

Jouer en anglais, cela put réussir par surprise, — toquade, badauderie d'un hiver. Jouer en . français, c'était impossible à l'Irlandaise, parlant mal, avec un accent dur et qui ferait rire... L'ex-grande tragédienne revint jouer sa dernière chance : les rôles muets.

C'était à l'Opéra-Comique, dans F Auberge (TAuray, — un acte, fait par deux poètes, Moreau et d'Epagny, et par deux musiciens, Hérold et Garafa. D'après Berlioz, « le dernier degré de la dégradation musicale ».

L'Opéra-Comique, dont les affaires allaient mal, venait de se transporter dans la salle de la place Ventadour. Il faisait grand fond sur l'ancienne Ophélia : ce serait une attraction; rien ne résisterait, espérait-on, à l'entraînante pantomime de la tragédienne, alors dans tout l'éclat, dans toute la splendeur abondante de sa beauté. Elle avait trente ans.

Sa pantomime fut si expressive, et cette femme par elle-même était si prenante, que le placide public de r Auberge (TAi^ray fut tout de suite déconcerté. Ce rôle muet, ainsi joué, débordait sur les autres. Comme disent les gens de théâtre, il « décalait la pièce ». Quelle idée bizarre de jouer la tragédie et la pantomime dans un opéra-comique!... (Figaro),

En vain, pour remonter les recettes, le théâtre aux abois fît-il passer, les jours suivants, des notes dans les journaux : « Tous les soirs, assurait-on, c'étaient pâmoisons, syncopes, attaques de nerfs chez les dames, c'étaient larmes et jeu de mouchoirs dans la partie la plus grave de l'assistance... » On publia même les aventures de miss Smithson et d'un cocher de fiacre : la célèbre artiste, assurait-on, avait pris une voiture après le théâtre pour rentrer chez elle; mais le cocher, sortant de Paris, entraînait l'Irlandaise vers la cam-

pagne déserte : « alors, ouvrant la portière, la célèbre actrice, etc.. »

Ces réclames ne rendaient guère.

Pendant ce temps, Salle Favart, au théâtre allemand, triomphait l'admirable Schrœder-Devrient (alors Mlle Schrœder). On jouait le Freischiitz, FidéliOy Obéron. — Berlioz avait ses entrées. Bien plus, il espérait que la grande cantatrice, ou le ténor Haitzinger, viendrait chanter à son concert gigantesque ; et, peut-être, le théâtre allemand lui prendrait-il les Francs-Juges! Du moins, l'impatient Jeune-France l'annonçait à son candide collaborateur.

Pauvre Ophélia, réduite à sa pantomime déconcertante...

Alors Berlioz (naguère Hamlet délirant) :

— « C'est une femme ordinaire, douée d'un génie instinctif pour exprimer les déchirements de l'âme humaine qu'elle n'a jamais ressentis, et incapable de concevoir un sentiment immense et noble comme celui dont je l'honorais... Je la plains et je la méprise... »

Le 16 mai, les musiciens arrivent pour répéter la Symphonie Fantastique. C'était aux Nouveautés : là, privé de sa pension par le docteur, notre romantique, voilà trois ans, avait chanté parmi les comparses et choristes du Coureur de Veuves, du Futur de Grand" maman, et autres œuvres qui lui « donnaient le choléra ».

A ces Nouveautés, pour un concert symphonique, rien n'est prêt. Ni chaises, ni pupitres; pas de gradins sur la scène; dans le trou, où se blottissait le petit orchestre habituel, pas de place pour caser ces cent trente hommes qui sont là et qui attendent, eux et leurs instruments! Et le^ contrebasses de location manquent de cordes!...

Le Jeune-France, dans cette déroute, reste calme. Coûte que coûte il veut qu'on répète. Et on répète. On prend le Bal, puis la Marche au Supplice,,. Pourtant, tout autour des musiciens, c'est un bruit de marteaux, de planches qu'on scie, de décors qu'on déplace. On apporte des chaises, on fabrique des pupitres, on pose la toile de fond pour le concert... Feux et tonnerres!... Ce désordre, cette déroute, c'est un « passage de la Bérésina! »

N'importe, les musiciens sont enthousiasmés, et l'auteur, très calme, pense déjà à la seconde répétition.

Il ne peut abandonner son projet de concert. Quatre cents francs de copie, qu'il faut rattraper! Et la pression à faire sur l'Institut avant le concours de Rome! D'ailleurs, il redonnera l'ouverture des Francs- Juges : l'année dernière, on put « l'exécuter sublimement »; elle entraînera un fracassant succès :

— « Je la redonnerai pour saccager un peu le parterre et faire crier les dames ».

Si seulement Harriett Smithson pouvait venir à ce concert! Quel foudroyant scandale! Le programme imprimé explique tout; il change Vidée fixe, l'Ophélia, en fille orgiaque.

— « Tant de gens savent mon histoire;... Dieu sait ce qu'on va dire... J'espère que la malheureuse viendra;... bien des gens, à son théâtre, conspirent pour la faire venir. »

Les Nouveautés avaient pour directeur le librettiste du Ballet de Faust, Bohain. Il dirigeait aussi le Figaro, Le Figaro annonça le concert des Nouveautés.

Bohain fit ainsi parler de son entreprise et de son éventuel collaborateur :

Il arrive souvent qu'un compositeur se mette devant son piano, tourmente les touches du clavier, frappe des

accords, jette des croches sur des portées, sans avoir entrevu, pendant toute la durée de son travail, la moindre lueur de ce qu'on appelle, en terme d'art, une idée.

Plus souvent encore n'arrive-t-il pas qu'il rassemble, à grand renfort d'invitations ou d'affiches, des amis, des amateurs de musique, un orchestre; qu'il fasse exécuter son griffonnage à triple carillon, et que son auditoire trouva dans tout cela une idée...

M. Hector Berlioz, jeune compositeur à l'imagination originale, veut jouer un jeu plus franc... C'est lui-même qui analyse ses inspirations...! Le programme de sa symphonie est déjà un acte de franchise et de bizarrerie qui doit vivement frapper.

M. Berlioz a d'ailleurs rassemblé un grand appareil de forces pour donner à sa tentative de belles chances de succès. L'orchestre des Nouveautés...

Et le Figaro (21 mai), après avoir très adroitement mêlé et confondu rorchestre des Nouveautés et celui des Concerts du Conservatoire, publiait in extenso le programme de la Symphonie Fantastique,

Hélas! le concert n'eut pas lieu.

Et pourtant, le directeur des Nouveautés « avait été séduit par l'étrangeté du programme »; un moment il crut que cela « exciterait la curiosité de la foule »..♦ Ophélia, fille orgiaque, — la grande tragédienne, première marcheuse!... Sans doute, aussi, s'exagérait-il la portée de son Figaro, alors bien petit, bien jeune journal... Pour Bohain, pour Berlioz, le programme imprimé, les fantastiques amours du musicien et de la célèbre Ophélia courtisane « font un bruit incroyable : tout le monde achète le Figaro; on vole le Figaro dans les cafés!... »

Aux derniers jours, on s'aperçut que tout, peu à peu, manquait : matériel, temps pour répéter, orchestre, chanteurs...

Feux et tonnerres! va-t-on dire...

Du tout. Alors, Berlioz ne cria pas « feux et tonnerres! »

— « Mon cher papa, écrit-il le 28 mai (1), j'arrive de la campagne, où j'étais depuis les premiers jours de cette semaine, chez un riche Espagnol de ma connaissance à la fille duquel j'avais donné, l'année dernière, quelques leçons de composition. Le père et la mère ont toutes sortes de bons procédés, et ils m'ont invité tant de fois à aller les voir à la campagne que, mon concert n^ ayant pas eu lieu, j'en ai profité... »

Le volcanique Jeune- France oubliait son « passage de la Bérésina » auprès de la fille du « riche Espagnol ».

La « fureur matrimoniale » de notre romantique, son « organisation de feu » ne restèrent pas longtemps sans une nouvelle occasion de c volcanismes ».

Au Marais, rue de Harlay, il continuait d'enseigner la guitare dans V Institut Orthopédique tenu par Mme Daubrée. Là (et à l'aller, au retour), le maître de guitare rencontrait la maîtresse de piano, la coquette et sémillante Camille Moke, l'amie d'un ami, a l'ange » du pianiste Ferdinand Hiller.

L' « ange » d' Hiller, écrit Berlioz. — Et cela veut dire, si l'on en croit Hiller lui-même (Kunsterleben) « qu'à force d'avoir fait de la musique sous les yeux de madame la mère, on eut le désir de se rencontrer sans la maman et sans le piano ».

Rien de plus aisé, ajoute Hiller. La duègne gardait mal la coquette; et celle-ci, pour ses leçons, allait et venait, et souvent seule. « Ainsi, on pouvait se rencontrer loin de la maison et on ne se pressait pas de rentrer. »

(1) Manuscrit à la Côte-Saint- André.

Or, Berlioz, maître de guitare, en contact avec la maîtresse de piano dans le pensionnat des jeunes filles soumises à l'orthopédie, servait, entre le pianiste allemand et son ange, de « postillon d'amour ».

Camille avait dix-neuf ans et de grands yeux bleus. Capricieuse, rieuse, d'une démarche souple avec « quelque- chose qui fascine » dans l'ondulation des hanches et de la taille, mise avec une élégance un peu recherchée et provocante, elle aimait, délicieuse petite coquette, d'une grâce originale, mordante, toute parisienne, — elle aimait à laisser voltiger ses agaceries sur le cœur des hommes ainsi que ses jolis doigts sur le clavier sonore... En jeune fîUe, un Chérubin très averti... Par la suite, une friande des sensations agréables et variées, virtuose par son talent et par ses aventures.

Mais, vers 1830, quelle adorable, quelle agréable amie!

Sa mère, la « duègne indulgente », était femme d'un ancien professeur au collège de Gand. A Paris, faubourg Montmartre, elle avait ouvert une boutique de lingerie hollandaise. L'ancien professeur, homme bizarre, moitié savant, moitié spéculateur, avait contracté des engagements pour se procurer quelque argent afin de faire fortune : il venait d'échouer. Pour répondre aux échéances, Mme Moke dut vendre la lingerie hollandaise. Et maintenant^ Camille, alerte, coquette, pimpante, courait le cachet, cherchait des protections, et nourrissait sa famille. Fort habile à demander des conseils aux virtuoses en vue, fort habile à les intéresser à son sort, elle pouvait compter parmi ses maîtres Jacques Herz et Kalkbrenner. Elle écoutait aussi les avis affeciiueux de M. Pleyel : celui-là, célibataire de quarante ans, dirigeait une importante fabrique de pianos.

Pour le moment (printemps 1830), Camille Moke était « l'ange » du pianiste Ferdinand Hiller; Camille était le « séraphin qui lui ouvrait la porte des cieux )>.

Tous deux avaient le même âge.

, Hiller, bien qu'Allemand, n'était guère plus sentimental qu'un Parisien. Spirituel, distingué, toujours maître de lui-même, très peu affolé par le lyrisme, le byronisme et le satanisme qui, cette année-là, agrémentait les passions de l'amour, — il aimait Camille Moke paisiblement, tranquillement, bourgeoisement : il comptait l'épouser, peut-être, quand l'heure serait venue.

Vraiment il n'était pas un sujet aussi intéressant que le mystérieux et ténébreux Hector. Imprudent Hiller (ou trop avisé), de prendre un tel postillon d'amour.,. L'amoureux d'Ophélia, le Père la Joie! On pouvait le railler! Mais quel air fatal! Il s'en allait par les rues à pas nerveux, trépidants, et la main sur la poitrine comme pour arrêter les soubresauts volcaniques de son cœur.

Quelle belle proie pour la curiosité de la jeune coquette!

Aussi, un mois après, l'ardent Hector écrit au fidèle Humbert Ferrand :

— « Tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus délicat, je l'ai. Ma ravissante sylphide, mon Ariel, ma vie... »

De la curieuse d'amour, de la curieuse de frissons, il faisait une étoile. — Pourtant elle n'était guère inaccessible.

Et Hiller, évincé, que faisait-il?

Le malin Hiller ne songeait guère à se vengerlui-même. Romantiquement oh pouvait àvèé : griffé au sang par une chatte amoureuse, il s'amusait à voir qu'elle jouait avec un pistolet chargé.

i830. --LE GRACIEUX ARIEL 437

Hector, tout feu, tout flammes («en quel délire des sens le plongeait l'irritante beauté de la coquette! ») Hector voulait épouser.

Quelle poésie ne trouvait-il pas à son Ariel? O doigts aériens, « sylphidiques », sous votre caresse voletante, palpitent les âmes de Weber et de Beethoven!... De fait, la jolie pianiste, alors, brillait surtout par les ornements ingénieux, par les gracieuses broderies dont elle agrémentait la musique; aussi, parfois, lui arrivait-il de trouver que les adagios de Beethoven étaient un peu longs... Feux et tonnerres! Indignations et rugissements!... Mais la coquette écoutait l'enthousiaste, elle le regardait en souriant, demi-railleuse, demi-charmée; et l'amoureux rugissant devenait encore plus tendre,, timide, implorant. D'ailleurs, elle partageait aussi l'enthousiasme de son Hector ou, du moins, elle le reflétait : comme pianiste, elle avait, dit-on, le « génie de l'interprétation ». Intelligente, réceptive, . elle renvoyait à son Hector ce qui venait de lui, et elle le lui renvoyait avec la voix de Beethoven et de Weber!

Dupé par ce jeu de miroirs si fréquent en amour, l'amoureux écrivait : « Oh! si vous lui entendiez penser tout fiaut (c'est lui qui souligne) penser tout haut les sublimes conceptions de Weber et de Beethoven, vous en perdriez la tête!... *

Et, perdant la tête, il voulait épouser cette étoile très accessible.

D'autres fois, il voulait mourir avec elle. Un jour, souffrante, toute pâle, étendue sur un canapé, elle se croyait « attaquée de la poitrine j». — Quant à Hector, il notait : « Je pensais que je mourrais avec elle, et cette idée me ravissait!... »

Camille Moke avait sa mère à sa charge. La pauvre femme, ruinée, songeait surtout à l'argent. Duègne

indulgente pour les fantaisies de passade et qui peuvent être utiles, elle ne badinait plus sur le mariage. Certes, ce fils de famille, très protégé par les ultras, n'était pas un parti à dédaigner; et M. de Noailles, lui-même (une relation des Moke), — M. de Noailles avait dit à la mère de Camille qu'il ne fallait pas tant « regarder à l'argent ». — La mère attendait, espérant mieux encore pour sa fille :

— « Un ange, le plus beau talent de l'Europe! » A ce moment même, Harriett Smithson perdait sa dernière ressource. Malgré les réclames sur les expressives pantomimes de la célèbre tragédienne, malgré le récit de ses mésaventures avec un cocher de fiacre, l'Opéra-Comique allait à la faillite. U Auberge (tAuray ne tenait plus l'affiche. L'ancienne Ophélia n'avait plus même, pour vivre, son emploi de grande marcheuse. Le théâtre ne payait plus. Un soir, la compagnie du gaz, lasse d'attendre ses acomptes, coupe l'éclairage. Pauvre Ophélia!...

Près de son Ariel, Berlioz était tout au bonheur de sa situation de fiancé très avancé. La mère du « gracieux Ariel » , l'ancienne lingère hollandaise du faubourg Montmartre, ne consentait pas encore au mariage, mais elle était si peu gênante!... Quant à Berlioz, l'irritante beauté de son séraphin lui « mettait au corps toutes Iles flammes et tous les diables de l'enfer! »

Hélas, il dut le quitter, et se laisser enfermer dans r Institut : le 15 juillet, il monta en loge pour le concours de Rome.

La scène lyrique du concours avait pour sujet Sardanapale (1). »

(1) Il est bien étonnant qu'on ne puisse retrouver le manuscrit de Berlioz ni à l'Institut ni à la bibliothèque du Conservatoire.

Or, tandis que les logistes mettaient en musique les officiels alexandrins de Sardanapale, le roi Charles X perdait son trône.

Contre lui, le roi avait les libéraux, les bonapartistes et les demi-solde, le banquier Laffitte et le duc d'Orléans : celui-ci aspirait au trône. Le roi, mal conseillé par les ultras, fît une faute irréparable : par ses ordonnances il permit à ses divers ennemis d'intéresser les faubourgs populeux à la politique. Il coalisa l'émeute et l'arma. Estimant (à tort) que la prise d'Alger toucherait assez les Parisiens pour qu'il pût escamoter là liberté de la presse, Charles X rendit les fameuses Ordonnances du 25 juillet. Le 26, on les connaît. Le 27, les politiciens entraînent les faubourgs. Et le 29, le Louvre pris, le roi est en fuite.

Trois journées (27, 28, 29), les Trois Glorieuses,

C'est pourquoi, le 27 juillet, l'élève Berlioz, prisonnier dans cet Institut que les concours de Rome changeaient en pension de famille, travaillait, sur les vers de Sardanapale, au grondement lointain des clameurs populaires et des tambours civiques. - Le 28,. encore en loge, il put entendre la fusillade qui crépitait sur les quais tout autour de l'Hôtel de Ville. Partie du faubourg Saint -Antoine, l'émeute triomphante s'approchait déjà du Louvre.

Le 29, par les ruelles étroites, tortueuses, qui s'insinuaient jusqu'à quelques mètres de la colonnade du Louvre, le peuple se jette à l'assaut du palais. Les Suisses du roi, par les fenêtres et à l'abri des colonnes, fusillent les assaillants à coup sûr. La mitraille qui balaye le pont suspendu (aujourd'hui passerelle des Arts), s'aplatit, avec un bruit mat, sur les maisons du quai et sur l'Institut.

Et Timpatient logiste ne peut s'évader de cette prison murée et barricadée! 1

Dehors, par goût du changement, par dilettantisme, par espoir de mieux se faufiler vers le succès à travers ce remuement social (nouveau roi, nouveau personnel), ou par goût de la liberté, par jeunesse, d'autres Jeune-France se mêlaient au mouvement populaire. Mérimée s'amusait à descendre un Suisse royal. Hugo, écho de chaque rumeur qui passe, préparait une ode d'actualité.

Soudain, par suite d'un ordre mal donné ou mollement compris, les Suisses cessent la fusillade. Le peuple envahit le palais. On défile devant le trône vide, chacun s'y assied à tour de rôle (le peuple-roi)... Enfin, on y place un cadavre.

Dans cette accalmie (le 29, fin de la journée), Berlioz s'évade de l'Institut.

Il vole auprès de son Ariel. Mortelle inquiétude! Mais Camille Moke et sa mère n'ont éprouvé aucun dommage.

Alors, chez le byronien auteur de la Révolution Crecque, fièvre d'héroïsme! Il veut qu'on l'emploie, qu'on l'arme, qu'on le fasse combattre. Il va et vient, il bat Paris, où les Trois Glorieuses sont finies ; il badaude, à la recherche d'une sensation héroïque.

Après trois heures de course, il n'a encore qu'une paire de longs pistolets d'arçon; mais rien pour les charger. « Les gardes nationaux l'envoyent à l'Hôtel de Ville; îl y court... Point de cartouches. Enfin, à force de demander aux passants, il reçoit poudre de l'un, balles, amorces de l'autre... »

Toute la nuit suivante, grisé par l'ivresse générale, par l'héroïque folie de ces « journées » où les gens du peuple, croyant mourir pour la liberté, s'étaient fait tuer au profit de la classe bourgeoise, du duc d'Or-

i830. — LE GRACIEUX ARIEL 441

léans, du financier Laffitte et de quelques parleurs ambitieux, — toute la nuit durant, le volcanique bousingot promène ses longs pistolets d'arçon à travers la ville- Tout était fini. — Le héros, déçu, ne brûle pas une amorce.

Le 30, au soir, tumulte : on dit qu'il va y avoir une affaire du côté de Saint-Cloud, où Charles X s'est réfugié... Berlioz part, avec la foule. Mais il s'arrête à la barrière de l'Etoile, avec la foule; et, avec elle, il « rétrograde sur Paris ».

Et le^ 2 août, à son père, à l'ancien maire de la Côte nommé par la Terreur Blanche, il écrit : « Ici, tout est calme, l'ordre admirable qui a régné dans cette révolution magique de trois jours se soutient et s'affermit; pas un vol, pas un attentat d'aucun genre. C'est un peuple sublime! »

En province, le contre-coup des Trois Glorieuses fut immédiat. On pouvait trembler, chez le docteur Louis, de ce qui se passait assez près de la Côte, à Lyon. Là, aux Ordonnances, résistance impétueuse, irrésistible. Aussi, à la Côte-Saint- André, dans la paisible maison du docteur, la littéraire Nanci notait sur son Journal :

« Dieu!... la Révolution, précipice sans fond, etc.. Ma mère, dont la santé est déjà fort compromise, prend les choses avec une exaltation!... »

Sans doute, la dramatique Mme Berlioz s'emportait encore . contre ce Charbonnel, cet original, cet amateur du. sexe, ce fauteur des fureurs démagogiques; et, si Hector prenait le parti des gueux, ce •devait être quelque jeune Charbonnel. qui l'entraînait...

En effet, d'autres amis de notre ultra restaient fidèles à la pure légitimité. Albert Duboys, le poète

du Ballet des Ombres, donnait sa démission de magistrat, afin de ne pas prêter serment au duc d'Orléans devenu Louis-Philippe. Quant à Ferrand, cette grande âme catholique, il était si peu favorable aux Trois Glorieuses, qu'Hector lui répondait : « Ecrivez-moi, et ne parlez plus de politique! »

Mais son gracieux Ariel?... Mais le prix de Rome?.... Peut-être Mme Moke, pratique, séduite par la pension, consentirait-elle à se dessaisir de son ange?...

Hector Berlioz (21 août) eut le grand prix de Rome.

Plus exactement, l'un des deux grands prix. L'année dernière, les sections de l'Institut, celle ^de musique et les autres, pour ne pas se froisser comme en 1828, n'en avaient pas donné. Cette année, il y avait donc deux grands prix, deux pensions dispo-^ nibles. Berlioz fut désigné, ainsi qu'un certain Montf ort.

Ce Montfort, qui était-il? C'était un élève qui avait un prix. En 1830, entre ce Montfort et Berlioz, lesapparences étaient à peu près équivalentes, — équivalentes aux yeux d'Auber, Boïeldieu, Catel, sinon de Cherubini et de Lesueur. Pour le bizarre et grand Lesueur, l'élève Berlioz avait un « talent de génie ». Pour le pur et vide Cherubini, l'élève Berlioz était une curiosité monstrueuse. Et pour les autres musiciens de l'Institut, le « bon élève » c'était Montfort, plutôt que ce fantasque Père la Joie, admirateur de Beethoven!

N'importe. Maintenant, Hector Berlioz tenait son prix. Et même il était premier nommé.

— a Ainsi, voilà l'Institut vaincu! » Et, comme il écrit- à ce bon Ferrand, qui ne sera jamais homme à rapprocher deux dates pour découvrir une gasconnade, il ajoute que le bruit de la fusillade et de la canonnade a été favorable au fracassant finale de Sardanapale. Car, pour composer, c'est

chose évidente, il faut, au Jeune-France, des stimulants volcaniques! Gela, on l'a bien vu, quand, en une nuit, il a composé toute la Marche au Supplice, ou du moins, la collette de six mesures.

A vrai dire, notre logiste, dans la crainte de manquer le prix (ou faute de temps), n'avait pas encore écrit son fracassant finale. Au piano, devant des juges peu favorables, quel effet aurait produit un incendie pour orchestre, une vaste symphonie « imitative »? Auraient-ils imaginé, ces juges, combien les sonorités de l'élève Berlioz étaient ingénieuses, neuves, évocatrices?... Et le pianiste, comment aurait-il déchiffré, sur le manuscrit, cet orchestre imprévu?... Déjà, pareille mésaventure avait fait manquer le prix au jeune romantique... Donc, échaudé, il se tenait pour averti : il n'avait plus écrit une cantate inexécutable.

Mais, pour le 2 octobre, jour de l'exécution publique et à grand orchestre, il projetait — maintenant qu'il tenait sa palme et sa pension, — de reprendre et de compléter sa scène de concours. Oui, il épouvanterait l'Institut par une immense fresque symphonique : l'incendie et l'écroulement du palais de Sardanapale!

De cette façon, la distribution des prix, qui ne lui eût paru « qu'un enfantillage », deviendra une fête enivrante... Camille, avec sa mère, y sera!... « Quel bonheur d'avoir un succès qui enchante un être adoré! Mon idolâtrée Camille, ô mon délicat Ariel, mon bel ange, tes ailes étaient toutes froissées, la joie va les relustrer... »

La famille d'Hector est aussi dans la joie. Voilà deux ans, le docteur Louis, dominé par Mme Berlioz, ne voulut même pas avancer l'argent pour monter en loge : le chevalier Lesueur fit l'avance; et mainte-

44i LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

nant Hector a le grand prix de Rome! Quelle reconnaissance la famille doit au chevalier!... Le docteur lui écrit :

— « Mon fils, déjà, se trouve sur le seuil du Temple de la Gloire et de la Fortune : c'est à vos conseils affectueux, c'est à vos savantes leçons, c'est à vous, son maître et son ami, qu'il le doit... » (1).

Et la famille d'Hector, sans déplaisir, commençait de songer au mariage avec Camille. Mme Moke ne se décidait toujours pas : « Ma fille, un ange, le premier talent de l'Europe »..., et qui a de si belles relations : ce M. Pleyel si affectueux, homme de tout repos et .qui dirige une si importante fabrique... Quels rêves caressait alors l'ancienne lingère hollandaise?... Sa fille était si jolie, si coquette, si avertie... Un ange!...

Hector Berlioz « ivre, fou d'amour, ne cherchait ni à cacher, ni même à modérer les élans de sa passion toute méridionale (2) ». Quels ravissements d'extase : Camille faisait chanter, sous ses belles mains, le génie des maîtres! « Alors la musique, écrira-t-il, était pour lui un écho de son bonheur profond, le miroir où allaient se réfléchir les rayons de sa délirante passion »;

Hélas, le « gracieux Ariel » ne jouait pas que du Weber ou du Beethoven. La capricieuse, la légère, à quelles joliesses musicales se plaisait-elle! « La froide lame d'un poignard, entrant dauB le cœur d'Hector, ne l'eût pas déchiré plus cruellement! » Horreur de ces désenchantements!...

Mais les yeux de cet Ariel étaient si beaux, si limpides,, leur regard était si brûlant dans le cœur

(1) Catalogue d'autographes (Charavay).

(2) Berlioz, Suicide par enthousiasme.

: 1830. — LE Gl[lAGIËUX ARIEL 445

d'Hector!... Ces yeux bleus de la pianiste, ils lui semblaient « pleins de génie... » Et cette « taille élancée », cette souplesse idéale d'un être si léger qu'il semble déjà « prendre son vol vers les cieux! » Fée « sylphidique », elle jonglait avec des gouttes de lumière. Les airs de Paesiello et de Cimarosa, elle les couvrait de broderies étincelantes, voletantes. Les cadences, les traits, les agaceries piquantes d'une arabesque qui frôle la mélodie et s'échappe; les dentelles de notes, les filigranes irisés, les diamants aux feux liquides, — tout ce rêve chatoyant était évoqué « par les blanches mains de la gracieuse fée ».

Et cela donnait à Berlioz amoureux, « une sorte d'asphyxie d'admiration ». Les larmes roulaient de ses yeux; ses nerfs crispés, par spasmes, secouaient ses membres. — Un jour, après un grand concerto de Steibelt, en mi, la jolie pianiste « lui sembla disposer de toutes les puissances de l'art musical ». Ce grand concerto de Steibelt était VOrage.

Berlioz projeta d'écrire une Tempête,

Dans cette Tempête, il y aurait un piano, — non, deux pianos et à quatre mains, — il y aurait un grand orchestre, un chœur et un harmonica. Ce serait « gigantesque et d'un genre entièrement neuf ».

Mais, cette œuvre même, lui donnerait-elle Camille Moke?

— « Il me faut un succès au théâtre, mon bonheur en dépend... Les circonstances me favoriseront, je l'espère. Je ne veux pas aller en Italie. J'irai demander au roi de me dispenser de cet absurde voyage et de m'accorder la pension à Paris... Adieu. Cette, malheureuse FILLE Smithson (sic) est toujours ici. Je ne l'ai pas vue depuis son retour. »

: Avec son Ariel, il se grise de poésie et de musique... Weber, Beethoven!... c Ces adagios les tuent ».

Tous deux, ils se remettent en dissertant sur René, Werther, Lara,,. Et ils parlent du bon Ferrand qui s'ennuie dans les silences de la province : Ariel comprend et devine l'âme, la tristesse et la poésie de cet excellent Ferrand... Du moins son Hector le croit; ou du moins il l'écrit à Ferrand même... Ariel partage si bien le • chateauhrianisme » du bon Ferrand qui doit « succomber sous le poids de douleurs étrangères ou très éloignées », — sous le poids de douleurs inconnues!...

Un soir d'automne, Hector Berlioz remonte les Champs-Elysées, et s'arrête dans une guinguette exposée au soleil couchant. Les romantiques y venaient volontiers : Hugo, de la guinguette de Mme Saquet, regardait les « soleils couchants », qu'il mettait en vers sonores et rimes avec soin... Ce soir-là, Berlioz admire les rayons dorés qui jouent dans les feuilles mourantes des jeunes arbres; et il songe à son Ariel, il songe à l'ouverture gigantesque, à sa Tempête, Et il écrit au bon Ferrand. Il lui parle d'amour et de musique :

— « J'ai dit à mon Ariel, confidentiellement, dans Yoreille après deux baisers dévorants, un embrassement furieux, l'amour grand et poétique comme nous le concevons... »

Et il pense à la mort. S'il meurt, il supplie Ferrand de ne pas se faire chartreux!... Jadis, descendant de la Chartreuse à la Côte-Saint-André, Ferrand parlait si bien de la paix des cloîtres devant ces dames, sous le cognassier du docteur!... Pendant qu'Hector écrit, il <( entend chanter l'ignoble Parisienne, Des gardes nationaux à demi-ivres la beuglent dans toute sa platitude... Adieu ».

Adieu!... Mais le marbre, sur lequel il écrit, lui glace le bras. Et alors, il pense « à la malheureuse Ophélia : glace; froid; terre humide; Polonius mort; Hamlet

1830. — LE GRACIEUX ARIEt 447

VIVANT... Oh! elle est bien malheureuse! Par la faillite de rOpéra-Comique, elle a perdu plus de six mille francs. »

Berlioz, « Hamlet vivant », continuait donc à s'informer de son idéale Ophélia, c'est-à-dire de la « fille » Smithson. Dernièrement, il l'avait rencontrée. Elle « l'avait reconnu avec le plus grand sang-froid », assure-t-il. Mais lui, toute la soirée, il avait tant souffert qu'il avait couru

en faire confidence à son gracieux Ariel, qui m'a dit en souriant :

a — Eh bien, vous ne vous êtes pas trouvé mal? TU n'es pas tombé à la renverse?...

« Non, non, non, mon ange, mon génie, mon art, ma pensée, mon cœur, ma vie poétique! J'ai souffert sans gémir, j'ai pensé à toi, j'ai adoré ta puissance, j'ai béni ma guérison; j'ai bravé, de mon île délicieuse, les flots amers qui venaient s'y briser; j'ai vu mon navire fracassé, et, jetant un regard sur ma cabane de feuillage, j'ai béni le lit de roses sur lequel je devais me reposer. Ariel, Ariel, Camille, je t'adore, je te bénis, je faime en un mot, plus que la pauvre langue française ne peut le dire; donnez-moi un orchestre de cent musiciens et un chœur de cent cinquante voix, et je vous le dirai,

« Ferrand, mon ami, adieu; le soleil est couché, je n'y vois plus, adieu; plus d'idées, adieu; beaucoup trop de sentiment, adieu. Il est six heures, il me faut une heure pour aller chez Camille, adieu. »

Et les affaires, les courses le reprenaient. Et parmi quel milieu indifférent, ou hostile! On ne s'occupait que de politique. Cette révolution de trois jours, faite au nom de la liberté, comment l'escamoter au profit du nouveau roi, des bourgeois et des gens d'affaires? Heures menaçantes : le peuple s'était levé, l'argent se cachait. Mais l'on voyait des cortèges d'affamés.

Une nuit, les garçons bouchers parcoururent la ville à la lueur sanglante des flambeaux. Aussi LafRtte, les financiers et la haute bourgeoisie qui avaient fait le nouveau roi se hâtaient d'organiser la garde nationale et de s'attacher l'armée par une loi reconiiaîssant aux officiers la propriété de leur grade. — Parmi ce trouble général, qu'y avait-il à faire pour un auteur de symphonies?... Dans les théâtres mêmes, plus de recette.

Mais on publiait beaucoup de musique civique et patriotique. La Parisienne, de Casimir Delavigne, « l'ignoble Parisienne » menaçait de devenir l'hymne national : l'Empire et les deux Restaurations avaient fait oublier la Marseillaise, — La Parisienne fournissait à des arrangements pour les instruments les plus divers; mais toujours l'édition était recommandée par une image, alors nouvelle, puisque depuis la Terreur Blanche les royalistes l'avaient presque effacée de la mémoire : cette image nouvelle était un drapeau tricolore.

D'autres musiques patriotiques paraissaient : la Victoire est à nous, ou encore, « le Tocsin, la Résistance et la Victoire, tableau des 27, 28 et 29 juillet »... Dans un de ses concerts, Choron, entre deux oratorios d'Hàendel, entre Samson et Judas Machabée, faisait entendre la Marseillaise, Enfin le révélateur de^ Beethoven, Habeneck, publiait le Drapeau Tricolore,,.

Hector Berlioz orchestra la Marseillaise de Rouget de Lisle :

Hymne des Marseillais, arrangé à Grand Orchestre et à Double Chœur par Hector Berlioz,

Le « double chœur », pour les quatre premières strophes, c'est un unisson; l'orchestre est une fanfare. •

A la cinquième strophe, un effet de douceur : Tac-

compagnement, en mouvements contraires, ondule sous les paroles :

Français, en guerriers magnanimes- La sixième strophe est à trois voix, sans accompagnement. Soudain, une gamme monte en rafale, tout l'orchestre éclate :

Aux armes, citoyens, formez vos bataillons! Marchons! marchons!...

A la Marseillaise, le ci-devant ultra, se faisant bousingot, n'avait ajouté que d'ingénieux et faciles effets dont elle peut se passer. L'hymne national n'est presque plus du domaine de l'art; l'émotion qu'il donne est moins musicale que patriotique et religieuse : il fait communier avec l'âme de la France.

Avant l'automne de 1830, arrangeant cet hymne tout d'actualité, Berlioz saluait le nouveau régime. Il se détachait du régime déchu, des ultras et du vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui l'avaient protégé.

Hugo, de même, après avoir chanté fêtes royales, naissances, baptêmes et couronnements, chantait, dans la quinzaine, les Glorieuses Journées du peuple :

Frères, et vous aussi vous avez vos journées! Vos victoires, de chêne et de fleurs couronnées, Vos civiques lauriers...

Ces vers A la Jeune France parurent dans le Globe, dès le miheu d'août. Une note les précédait :

« La poésie s'est montrée empressée de célébrer la grandeur des derniers événements : ils étaient faits pour inspirer tous ceux qui ont un cœur et une voix... »

Berlioz, sur sa partition, indique que les unissons de sa Marseillaise doivent être chantés par « Tout ce qui a une voix^ un cœur et du sang dans les veines ».

Il s'agite. Il espère pouvoir donner sa Tempête dans un concert du Théâtre Italien; il espère donner sa Symphonie Fantastique dans un « immense concert » de ses œuvres; il espère se faire payer à Paris sa pension d'élève de Rome; il espère...

Pour tant d'espoirs, que de courses!

Mais on annonce, enfin, la distribution des prix de Rome. L'incendie de Sardanapale, réorchestré, développé, va donc terroriser enfin l'Institut et toucher la mère du « gracieux Ariel ».

Huit jours avant la cérémonie, au Correspondant, le lauréat révolutionnaire donne un article :

De la musique classique et de la musique romantique.

Il y déclare : « La musique est le plus libre de tous les arts et celui sur lequel a le plus longtemps pesé la chaîne des préjugés et de l'arbitraire. » Phrase bien naturelle, écrite au lendemain d'une révolution politique... Mais voici ce que Berlioz reprendra et développera toute sa vie : « La musique est l'art d^émouçoir par des sons les êtres sensibles, intelligents, instruits, et doués d'imagination Elle ne s'adresse qu'à eux, et voilà pourquoi elle n'est pas faite pour tout le monde. »

Rapidement, le Jeune-France énumère et caractérise quelques éléments de la musique, le rythme, la mélodie et l'harmonie. — Se rappelant sans doute les airs populaires qu'il avait pu entendre ou lire chez une de ses élèves, chez « la fille du riche espagnol » où naguère il se plaisait tant, il avoue :

« Certains airs espagnols que chantent les pauvres en demandant l'aumône ont un tel caractère de mendicité que je connais quelqu'un {lui-même, sans doute) qui ne peut les entendre sans éprouver un sentiment

profond de dégoût accompagné d'une violente démangeaison par tout le corps. »

• Aveu qui prouve trop bien que « la musique est faite pour les êtres doués d'imagination ».

Dans tout ce début, rien encore ne se rapporte au titre de l'article : De la musique classique et de la musique romantique. D'aiHeurs, peut-on demander à un jeune artiste de 1830 d'avoir sur lui-même et son époque une idée qui nous satisfasse un siècle plus tard« c'est-à-dire une idée qui r^onde aux nôtres?...

S'il faut dégager, préciser, ce qui ne semble pas encore bien net dans cet article, voici sans doute ce qu'on trouvera :

La musique sera romantique à condition d'user d'effets nouveaux et qui agiront vivement sur l'ima- .gination. Les habitants des villes ont très peu le sens musical. Au contraire (Rousseau, retour à la nature), les gens de la campagne, qui chantent en travaillant, qui conservent leurs danses agrestes, tarentelles et autres, ont au moins le sens du rythme et de la mélodie. Quant au a sens harmonique, peu d'hommes l'ont développé naturellement. »

On trouvera donc des effets nouveaux en se servant des mélodies populaires, des rythmes particuUers à telles ou telles danses. Et il ne faut pas dire que ces effets sont mauvais : « Tout dépend de l'emploi. Il liy a qu^ des effets, et il faut savoir les employer » (1).

Des effets nouveaux viennent aussi des perfectionnements des instruments; ils viennent surtout de la manière 4'écrire l'orchestre. Weber et Beethoven ont créé un genre vraiment romantique : a Nous l'appellex^Oi^» écrit Berlioz, le genre instrumental

(1) Nous soulignons. Nous prions le lecteur de ne pas oublier dette phrase de Berlioi. i.

*î)2 LA JJi:UNE8SE B'UN ROMANTIQUE

sxpressif, » Il aura pour principes de « plaire à Toreille et d'intéresser l'esprit »; de traduire en musique des « pensées poétiques j), de donner « des émotions voluptueuses auxquelles le cœur et l'imagination auront part ». Ce genre instrumental expressif,

c'est la musique livrée à elle-même, sans le secours de la parole pour en préciser Texpression; le langage de la musique devient alors extrêmement vague et par là même .acquiert plus de puissance sur les êtres doués d'imagination.... De là, les effets extraordinaires, les émotions inexprimables que produisent les symphonies, quatuors, ouvertures, sonates de Weber et de Beethoven. Gela ne ressemble plus à ce qu'on éprouve au théâtre : là on est en présence de l'humanité avec ses passions; ici, un monde nouveau s'ouvre à nos regards; on est transporté dans une sphère 'd'idées plus élevées, on sent se réaliser en soi la vie sublimé ^rêvée par les poètes, et Ton s'écrie avec Thomas Moore : « O divine musique! Le langage impuissant et faible se « retire devant ta magie. Pourquoi le sentiment parlerait-il c« jamais, quand tu peux seule exhaler toute son âme » (1).

Tel était cet article. Peu net, mais que d'autres écrits, et la musique même de Berlioz, aident à préciser. — Il contenait aussi quelques phrases inévitables : « Les romantiques ont mis sur leur bannière

'inspiration /tère;... irritation des vieux maîtres et ardeur des jeunes artistes;... Gluck a brisé le joug (?);... mais il fut monotone;... s'il avait eu plus de variété, on

' pourrait regarder Gluck comme le Shakespeare de la

' musique... »

' Cet article sur La musique romantique parut le

■ 22 octobre.

Le 30, on devait officiellement couronner le lauréat de l'Institut et jouer sa scène lyrique.

. '. (1) Lesueur, nous l'avons vu, avait noté cette citation dans ses Conseils aux jeunes Compositeurs»

On se met donc à répéter Sardariapale.

Mais ce n'est plus la froide scène lyrique de concours, l'officielle page d'écriture, faite pour complaire aux « podagres ». Non. Depuis qu'il a son prix, le; Jeune-Fraiice né les craint plus : il a laissé agir sort imagination. • . ,

-^ « J'ai* ajouté un grand morceau de: musique des-i criptive... J'ai fait revenir au milieu du tumulte de l'incendie tous les motifs de la scène, aifrioncelés les Uns sur leô autres : d'un côté, le ohAnt'des' Bayadère^ changé (en le modifiant mélodiqûément)' éii driè d'ef* froi féminins; de l'autre, le morceàti dé fiéft^ dans lequel Sardanapale refuse d'abdiquer la couronne; — puis tout cet effroyable amalgarrîe' d^âccerits -de douleur, de cris de désespoir; ce langa'ge orgueiHe\ix7..r cf? bruissement de flamme aboutissent à un' écroulement du palais... — J'ai eu un succèfs épouvantable... i

C'était à la répétition, le vendredi 29. ' ■ '•

Le lendemain 30, on distribue les prix; Le jeune lauréat est seul; seul, parmi tous ces indifférents, be» étrangers. De sa famille, personne. Et Mme Moke « a tenu bon )) : en l'absence des parents du demifiancé, elle n'a pas voulu venir. — Et Lesueur ésÉ malade, au lit. — Berlioz est seul : « ni père, ni mère; lii maître, ni rnàîtressè... » Seul, dans une foule de curieux e\ d'inutiles empressés. La fête enivrante n'est plus, sans Ariel, qu'un insipide enfantillage...

Du moins, le succès de son incendié...

Mais, tout rate.

— « La fm, l'écroulement du palais, lé bouquet dé mon feu d'artifice, une chose immense, neuve, qui est à moi, que j'ai trouvée, manque! »

Cet effet (écrit Berlioz), c'était une brusque, fow droyante irruption des gros instruments : après avoi^ compté des silences, cors, timbales, cymbales, grosses

caisses claquaient comme un zigzag d'éclair; et aussitôt l'explosion finale. —^ Feux et tonnerres! « Lé coï' ne fait pas sa note », les autres hésitent et se taisent; « rien ne part, rien!!!... Fureur à en mourir!... J'aurais tout exterminé si j'avais pu!... Et Spontini, l'auteur de la Vestale, était là, venu exprès pom* l'incendie... Et la veille, les gens disaient : Cest incroyable dHllusion; on croit voir le saut du Kremlin! »

Serait-ce une cabale? « Mme Lesueur et ses demoi* selles ont dans la tête que c'est un coup monté par Berton pour m'empêcher d'écraser autant ses élèves... t

Oh malédiction!

Mais déjà Berlioz s'était entendu avec l'Opéra pour que l'on donnât sa Tempête.

On avait parlé du dimanche avant les prix : ainsi la Tempête aurait suivi d'un jour l'article sur La musique romantique. Pour ce dimanche, aurait-on le temps de répéter?... Le dimanche suivant, lendemain des prix, grande revue de la garde nationale ; « Elle occupera, remarque le J)rudent Jeune-France, elle occupera les Parisiens toute la journée. » Et si le spectacle, à sept heures, commence par YOuverture pour la Tem^ pête,.*

Il fut donc décidé qu'on remettrait la Tempête ei quinzaine : ce serait pour le 7 novembre, dans un concert au bénéfice de la caisse des pensions du théâtre, et au milieu même de ce « concert extraordinaire ».

— « Quelle fête pour ma chère Camille, qui n'a jamais entendu de ma musique!... »

Aussitôt, courses, visites, démarches.

Pour cette Tempête shakespearienne, il a rédigé un programme, c'est-à-dire un communiqué pour la presse. Déjà il a su le faire reproduire par Fétis dans la Revue Musicale, le jour même du prix.

Il entraîne des .amis, et de vieux maîtres, à ses répétitions. Spontini lui-même, si rèche, y vient. Et Berlioz ne néglige pas Adolphe Adam, . le futiu» auteur du Chalet : « Si vous êtes assez bon, lui écrit-il, pour vous intéresser à mes compositions, je vous engage à venir à rOpéra... Ma cantate ne représente pas du tout ma peosée intime;... lieux communs, instrumentations triviales que j'ai été forcé d'écrire pour avoir le prix... Majs^ dans mon ouverture pour le drame de la Tempête, de Shakespeare, je parlerai ma langue, je n'aura pas de bâillon » (1).

Cependant il répandait dans les journaux son «communiqué », son programme.

Sji.bien que la veille, le malicieux Courrier des Théâtres : « ... A l'Opéra, entre les deux pièces, on exécutera de la musique de M. Hector Berlioz, dont on publie, à ce sujet, le singulier programme suivant. NouS; n'y ajouterons pas de réflexions; le public en Serià bien assez sans nous. » — Le Courrier citait le programme de Berlioz et ajoutait : « Lecteurs, qu'en dites'vous? »

Le sévère Fétis, dans sa Revue Musicale, s'était contenté de mettre sous le programme : « Communiqué par. l'auteur » (2).

Çnfin, pour le 7, tout est prêt. Berlioz s'est procuré les. instruments de cuivre qui manquaient à l'Opéra, et l'harmonica, et les quatre pianistes... L'un d'eux était-il Ferdinand Hiller?

Ohî cette Tempètel,., « Neuf, jeune, étrange, grand, doux, tendre, éclatant : voilà ce que c'est! »

(1) Autographes publiés par M. Giuseppe Roberti. {Rwista muâicale italiana, 1904.)

(2) Ce programme va passer tout entier dans notre analyse. D'ailleurs, Berlioz ne s'occupera plus de ce programme dès qu'il l'aura communiqué à la presse. Musique à programme, musique à réclame?... Schumann (on l'a vu p. 427) n'était pas loin de le penser.

Ainsi pensait l'auteur.

Le dimanche 7, un peu avant la Tempête, éclate dans Paris un orage formidable. Qui viendra? Les gens à équipage, les élégants ne retournent pas encore, depuis les Glorieuses, dans les théâtres qui sont presque vides. Les anciens ultras, les nobles, riches et de vieille souche font ce qu'ils peuvent contre ce « Roi des Français », ce banquier Laffîtte et cette cocarde tricolore : ils paient des manifestants, et ils restent chez eux; ils boudent. Les autres auditeurs, de moindre mondanité, viendront-ils? Sous l'orage, les rues sont des cloaques, des bourt)iers. Comment aller à pied par ces rues fangeuses : presque pas de trottoirs; ruisseaux en pleine chaussée, descentes de gouttières qui dardent leur jet à la hauteur des mollets... Et quelles voitures trouver? Peu de fiacres. Les omnibus, tout récents, petits, étroits, passent rarement; et comment une tranquille bourgeoise, qui se hausse vers l'élégance, femme de quelque nouveau promu de la garde nationale, — comment s'y risquerait-elle par cette pluie, avec sa vaste jupe, ses manches à gigot, ses anglaises rn torsade qui retombent sur les tempes, et son édifice de cheveux à la girafe couronné par un très haut peigne d'écaillo, — si haut, ce peigne, sur ses longues dents qui ne mordent que du bout dans les cheveux, — si haut qu'il a l'air d'un petit dôme transparent sur de fragiles colonnettes.

Enfer et dérision! Quel orage!

Rue Lepelletier, à l'Opéra, malgré l'annonce d'un u concert extraordinaire », la salle fut presque déserte pour la Tempête.

— « 0 Camille!... A sa taille élancée, à son vol rapricioiix, à sa grâce enivrante, à son génie musical, j'ai reconnu l'Ariel do Shakespeare. Mes idées poétiques tournées vers le drame de la Tempête m'ont inspiré

1830. — LE GRACIEUX ARIÉL 457

une ouverture gigantesque d'un genre entièrement neuf! »

GRANDE OUVERTURE POUR LA TEMPÊTE Drame de William Shakespeare

Après les Trois Glorieuses et la fuite de Charles X en Angleterre, la Tempête de Shakespeare était vraiment d'actualité : on y voyait, réfugié dans une île, un prince dépossédé par un parent. Mais, pour écrire une grande ouverture descriptive, d'autres choses encore avaient plu au Jeune-France; les unes pittoresques, les autres intimes : « Un magicien qui trouble et apaise à son gré les éléments; de gracieux esprits qui lui obéissent; Caliban et ses grognements caverneux; une vierge timide, un jeune homme passionné » : le gracieux Ariel et... Berlioz.

a Cette ouverture, dit le programme communiqué aux journaux par l'auteur, est divisée en quatre parties, liées néanmoins entre elles et ne formant qu'un seul morceau ; le Prologue, la Tempête, V Action, et le Dénouement. «

Le Prologue (1).

D'abord l'orchestre seul.

C'est un enchantement visible, une féerie de sonorités.

Blancheurs; brume incertaine dans le ciel blanc; flottement du blanc dans le blanc... Il grésille, sur les chanterelles de quatre violons soli, des triples croches, voletantes, minuscules, et que les sourdines font plus aériennes encore... Aube argentée : la lueur mourante des étoiles, dans la brume, semble uno

(1) Le manuscrit de la partition d'orchestre porte le mot Introduction.

phosphorescence pâle... Flûtes, clarinettes, glissent des arpèges rapides, légers, fluides; les notes les plus cristallines du piano montent en fusées de triolets, et tremblent, à l'extrême aigu, en trilles irisés... Poudroiement de blancheurs et de lumières, où s'allongent, maintenant, ténues, impalpables, miroitantes, les longues et hautes notes des quatre chanterelles, tels des fils de la vierge qui ondulent sous la caresse de l'aurore.

Certes, cette féerie que Berlioz, par l'échantillonnage des sonorités, suscitait dès le début chez les auditeurs « sensibles et doués d'imagination », c'était bien chose nouvelle, toute de génie.

Si même, au lieu d'entendre la musique, au heu de laisser jouer en nous le poème de ses enchantements, — si l'on se contente de lire la note écrite, peut-être faut-il encore convenir que le musicien romantique innovait en ce qui est du métier : il employait le piano comme instrument d'orchestre.

Il innovait, car il ne connaissait pas, sans aucun doute, la Fantaisie pour chœur, piano et orchestre, écrite par Beethoven avant de commencer la Symphonie avec chœurs (1).

Il ne devait pas savoir, non plus, tout le parti que Rameau avait tiré du clavecin dans tel accompagnement de ses opéras, — Rameau, et plus encore Mozart (utilisant même le piano), soit au théâtre pour accompagner des récitatifs, soit surtout dans la musique de

(1) En août 1830, Berlioz écrit que sa Tempête orchestre, piano et chœurs) est un « morceau d'un genre nouveau ». Mais c'est dans une lettre à ce bon provincial d'Humbert Ferrand.

En 1844, dans le Traité d'Instrumentation, il donnera comme un < cas unique » cet emploi du piano comme instrument d'orchestre.

Pourtant, dès 1830, Hiller. — - dès 1831, Mendelssohn, — et plus tard Liszt, auront bien dû lui signaler cette Fantaisie de Beethoven. Nous verrons que, vers 1850, Berlioz la fera répéter à la Philharmonique (papiers inédits).

chambre et les concertos. Cela n'était pas de l'orchestre, si par orchestre on désigne seulement une manière de grouper les sons par grandes masses, pour de violents effets d'opposition et afin de frapper à la fois beau*coup d'auditeurs dispersés dans un vaste local. Mais peut-on dire que ce n'était pas de la musique; peut-on dire qu'au point do vue purement musical, Berlioz trouvait là une chose nouvelle?... Par bonheur, il ignorait ces diverses musiques, et pouvait croire que la sienne était « d'un genre entièrement neuf ». Elle était nouvelle surtout comme suggestion pittoresque.

D'aiLeurs, ne connaissait-il pas les concertos de Beethoven et notamment celui en mi bémol? Ferdinand Hiller l'avait joué, voilà deux ans, au premier concert du Jeune-France « foudroyé »... Or, dans les concertos de Beethoven, le piano dialogue avec l'orchestre : maints développements épisodiques font ressortir de quelles ressources peut être le piano comme instrument d'orchestre. Plus tard, dans son Traite (1844), Berlioz le reconnaîtra. Mais, au ravissement avec lequel, en 1830, il parle de son innovation, on se laisse persuader qu'il a ici, dès le Prologue de la Tempête, le mérite de la découverte.

Et pourquoi pas? Son génie de coloriste, d'évocateur par les sonorités, est curieux, impatient de tenter des voies nouvelles. — Tout corps sonore, si le compositeur daigne le mettre en œuvre, peut devenir un instrument de musique, un instrument d'orchestre ; telle est la conviction de Berlioz. Pourquoi le piano, avec son merveilleux mécanisme, ne serait-il pas un • de ces corps sonores?... Et comme il convenait bien à Miranda et surtout au « gracieux Ariel »! Cet Ariel même était pianiste... Arguments plus sérieux : Camille Moke plaisait fort à Berlioz quand elle jouait VOrage, de Steibelt; et puis, pour accompagner le chœur des

Esprits de l'Air (qui voltigent, dans la Tempête de Shakespeai'e, autour de Miranda), seules convenaient les sonorités argentines et la rapidité* du piano : fatalement, le génial coloriste devait les mettre en œuvre. Il voulait un « grésillement harmonieux », une sonorité légère, cristalline, fugace, « sylphidique... » Aux arpèges voletants des flûtes, aux chanterelles suraiguës et à leurs notes de lumière que les sourdines crépusculisent, il ne pouvait qu'ajouter les notes argentines du piano, ces gammes, flèches de diamant, ces trilles,paillettes pâles, gouttelettes irisées...

Miranda, vien' chi t'è destinato sposo.

Les Esprits de l'Air chantent en- italien... Pourquoi pas? L'italien était alors, dans le^ théâtres où l'on chante, une langue internationale : si l'on donne, en Angleterre, cette Tempête shakespearienne, 'l'italien sera admis des Anglais. Et puis, bien que ce soit la langue des ouvrages dilettanii et rossinistes, cette langue est fort propre à être chantée... Du reste, dès qu'on entend de la musique, l'émotion vient plus de la musique que des paroles.^.

Les Esprits de l'Air, ce sont ici des voix de femmes, et des ténors. Leur lente, leur ondulante mélodie glisse ses notes claires sur la blancheur lumineuse, aérienne de l'orchestre. « Soumis aux ordres d'Ariel, commente le programme, ils prédisent à Miranda l'arrivée de son futur amant. Voici la traduction du chœur .Miranda, Miranda, r époux qui fest destiné s^ avance, »

Tout à coup, les contrebasses mugissent, les violoncelles, les altos montent, retombent, sorte de soubresaut de l'ombre; la caisse retentit à coups inquiets; d'aigres flûtes sifflent, stridentes, rapides comme des oiseaux fuyant devant l'orage; cors, trombones étouffent des accords rauques; des rythmes différents

1830. — LE GRACIEUX ARIEL 46t

se heurtent... Est-ce Caliban? Est-ce la Tempête? Est-ce l'un et l'autre?...

Le programme précise : « la Tempête (deuxième partie) jette, sur le rivage de l'île enchantée, le vaisseau sur lequel se trouvent le. roi de Naples et son fils. »

En effet, des gammes secouent cette sombre masse sonore, rafales de vent qui brassent les ténèbres. Une lente progression chromatique, se gon'flant dans la dernière convulsion d'un crescendo formidable,...

Plus rien!

Une brusque déchirure laisse voir un infini de lumière, c'est-à-dire le papillotement du début : chante; relies grésillantes, arpèges cristallins des flûtes, trilles a sylphides » du piano... Les Esprits de l'Air :

Mïranda, e desso e tuo sposo sii felice!

(O Miranda, toi et ton époux, soyez heureux!)

Ils le chantent mais avec trouble, agitato. Car voici Caliban.

' Troisième partie, V Action,

Il vient, Caliban, précédé de grognements farouches. Bassons, altos et basses. Rythme lourd, titubant; marche horrible d'un monstre qui traîne derrière lui l'écho des cavernes. Pauvre Miranda! Gémis, maintenant!... Des lambeaux de la mélodie qui, naguère, accompagnait ton nom, passent déchiquetés, d'un instrument à l'autre; et les basses sanglotent avec terreur.

Saute de tonalité; heurt d'accords;... est-ce une dernière violence?...

— « Oh, Caliban! » gémissent les Esprits de l'Air.

Alors, secoué, brisé, revient le thème qui jadis était si cher à ton cœur quand les esprits te disaient :

Miranda, e desso e tuo sposo sii felice!

Etre heureuse, et Caliban est ton maitre!

Adieu, Miranda, nous ne verrons pas de fleur plus douce, addio, addio, dolce fiore,,.

Et voici de nouveau les chantereUes suraiguês, aériennes sous leurs sourdines; voici, aux pianos et aux flûtes, le poudroiement argenté, Taube chatoyante des arpèges et des trilles. Adieu, sylphidique Miranda...

Pour clore* un tutti (un peu à l'italienne), mais heurté, plein de feu, entraînant, pimpant. Un journaliste ami l'appellera une a marche ».

D'aiUeurs, pour cette quatrième partie, voici le programme :

0 Au Dénouement, Prospero est reconnu duc de Milan; le roi de Naples, Miranda et Prospero montent sur le vaisseau royal, au bruit des fanfares et des cris de joie de tout l'équipage. »

Telle était cette Tempête.

Ingénieuse, mouvementée, dramatique, pleine de trouvailles, d'expédients pittoresques et de « changements à vue » qui sont là pour tenir lieu de développements, — curieuse musique fort capable d'amuser ou d'agacer les musiciens, fort capable aussi de séduire les « auditeurs sensibles, inteUigents, instruits et doués d'imagination », artistes, littérateurs, poètes et même les dandys, les lions, en un mot toute l'élite chevelue qui aspirait, en 1830, à se séparer de l'anonyme foule des « bourgeois ».

Le programme, le « communiqué » du Jeune-France n'était-il qu'une ingénieuse réclame, — ce que le mélancolique et tendre, le sévère Schumann appellera « un indigne prospectus qui sent le charlatan? »

N'était-il pas plutôt une analyse assez sincère et témoignant des intentions de l'auteur?

Un^tel programme précisait ce que Berlioz souhai-

tait de faire, ce qu'il venait de réussir dans la Fantastique et ce cpi'il réussira encore dans d'autres œuyres, mieux que dans cette Tempête, — à savoir, cette musique nouvelle, romantique, qu'il appelait alors genre instrumental expressif, et qu'on appellera par la suite poème symphonique.

En effet, Berlioz tend à substituer, — et depuis la Symphonie Fantastique il substitue déjà, — à la conception purement symphonique, une conception à la fois symphonique et poétique et même littéraire. Bien plus, cette poésie ou cette littérature qu'il unit à la musique, suscite encore la vision d'un drame tout en mouvements, en gestes expressifs, parmi des décors pittoresques, caractéristiques, et qui changent coup sur coup.

Que de choses, dira-t-on, Berlioz prétend confier à de petits signes noirs espacés sur du papier réglé!...

Les notes, répondrait-il, ne sont que des signes, elles représentent des sons; ceux-ci, transfigurés par le génie, et perçus par des « êtres sensibles, intelligents et doués d'imagination », agissent sur toutes les facultés de l'âme; ils entraînent l'âme entière, avec une fougue passionnée, dans les indéfinies perspectives du rêve.

Cela, le programme même de la Tempête l'indique. Car voici ce que Berlioz se proposait de faire dans une seule partie de son ouverture, dans VAction. De fait c'étaient des suggestions multiples et diverses : a Le compositeur a cherché à tracer quelques-uns des principaux caractères du drame shakespearien, la passion timide du jeune Ferdinand, la candeur virginale de Miranda, la brutalité du monstre sauvage Caliban, la majesté menaçante de Prospero, et les tendres adieux des Esprits de l'Air à leur protégée Miranda...»

Certes, les ressources . expressives de la musique

sont presque illimitées, et même dans la nuance « La passion timide » ne sera pas « la candeur virginale » pour un musicien de génie, tel Berlioz. Mais que sera, pour lui et pour l'auditeur, « la majesté menaçante d'un magicien »? Des combinaisons sonores pourront encore l'exprimer : mais* par quelle confusion de la littérature et de la musique, par quel adultère, où chacun- des deux arts risque de contaminer l'autre?. .

En 1830, avec le romantisme, on commence de se plaire à ce mélange des arts. La poésie, et même la prose, deviennent comme une musique; bien plus, elles deviennent comme une musique qui suscite, par ses sonorités, une vision de couleur. Et néanmoins, prose et poésie gardent leur couleur propre, leur plastique verbale. — Quant à la musique, elle devient pittoresque, dramatique, « hypocri tique... »

Suggestion, dira-t-on, association d'états d'âme... Et tel esprit à la française, tel fils de Voltaire, s'écriera : erreur, confusion des langues....

. Que dire pour être juste?... En ceci, chacun juge avec ses sens, avec ses préférences esthétiques : un tel jugement, quand on l'exprime avec des mots abstraits, on croit le motiver par des principes. En effet, il revêt alors ce caractère auguste et incompré- .hensible qui convient aux origines de toute chose. Hélas, malgré les artifices de la dialectique, les principes esthétiques restent ce qu'ils sont; et ils ne sont guère que des habitudes sentimentales. Or, depuis un siècle environ, nous nous plaisons, diront certains, à ce mélange des arts, à cette confusion des langues. La pureté classique, bien entendu, nous plaît aussi Mais nous la trouvons froide; ou bien quand nous l'aimons,

Portrait de Camille Moke. — Le portrait ci-contre reproduit la lithographie originale d'Alophe. — (Bibliothèque de l'Opéra.)

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nous lui prêtons de notre âme, et si ingénument que la pureté classique s'altère mais nous plaît mieux. Ames complexes, souples, frémissantes, un art nous séduit s'il nous donne encore les sensations et les rêves des autres arts... Qu'y faire?... Nous sommes ainsi.

Ainsi, du moins, doivent être et doivent parler les véritables berlioziens.

Quoi qu'il en soit de ces questions insolubles, voici un fait. Dans le Paris de 1830 (au lendemain des Trois Glorieuses et de F Ta Diavolo), qu'un lauréat de l'Institut, fît entendre cette Tempête, si nouvelle, si curieuse, — vraiment, c'était prouver que la nature avait fait naître, et les circonstances développé, un homme bien extraordinaire.

Cette preuve évidente, palpable, à qui fut-elle donnée? La salle de l'Opéra, le 7 novembre, était presque vide...

N'importe, Berlioz mande au bon Ferrand tout le succès de la Tempête, et il ajoute : « Fétis, dans la Revue Musicale, m'a fait deux articles superbes. »

A dire vrai, Fétis avait publié, conmie annonce, le « communiqué de l'auteur ». Comme compte rendu, il écrivit un article aimable et tel qu'un homme instruit en peut écrire quand il est pressé : louanges vagues, critiques vagues, et, çà et là, quelques mots techniques pour saupoudrer le tout.

Le fidèle Corsaire refléta mieux les intentions de l'auteur ihême :

« Vaste composition d'un genre tout à fait original» pleine d'effets gracieux et pittoresques... deux pianos et harmonica,... contrastes heureux qui prouvent que l'auteur possède plus d'un style... »

Et de nouveau, toute la journée, des courses à

éM LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

travers Paris. Sa Camille, son ArieL Faura-t-il? La coquette se dérobe encore au mariage; la mère, tout indulgente, hésite devant cette démarche publique et qui a l'air définitive : la mère de la virtuose nourrit de plus grands espoirs pour son ange (le premier talent de l'Europe!)

Le temps presse : dans cinq semaines, fin décembre 1830, le jeune prix de Rome doit être hors du royaume de Louis-Philippe. Sinon, il perd sa pension. Et cette pension, c'est mille écus pendant cinq ans, avec le logement à Rome, des indemnités pour frais de voyage ou autres, qu'on peut grapiller sous bien des prétextes... Bien plus, on est estampillé « musicien officiel », ce qui est inappréciable dans un pays où le gouvernement nomme à de nombreux emplois musicaux et subventionne les théâtres de musique.

Perdu, tout cela, s'il ne part dans un mois.

S'il part, ne perdra-t-il pas son Ariel, gracieux mais volage?

La coquette l'aimait-elle? — Quant à lui, il l'aimait de tout son être, de toute l'ardeur de sa sensibilité et de son imagination. Alors, il croyait qu'Elle était, pour lui, toute sa vie. Pour Camille, Hector n'était sans doute qu'une agréable distraction, entre deux autres. Usé le charme de la surprise, la coquette pouvait-elle rester attachée à ce volcanique amant? Elle, en musique, elle préférait le joli au beau, c'est-à-dire (1830!) au dramatique et au passionné. Elle n'aimait pas Spontini! Hector le voyait-il, aussitôt « son ange » devenait une femme vulgaire; « l'artiste supérieure retombait au niveau des amateurs ignorants et superficiels qui veulent que l'art les amuse;... elle n'était plus qu'une forme gracieuse sans intelligence et sans âme; la musicienne avait des doigts agiles,... et rien de plus. »

Et cela même, dans le cœur d'Hector, faisait de nouvelles tempêtes : « Feux et tonnerres !» - -

Et la coquette wait.

Elle riait!.,. « Avez-vous jamais remarqué, écrira-t-il, tout ce que le rire éclatant a d'odieux dans certaines femmes?... Pour moi (continuera-t-il), c'est l'indice le plus sûr de la sécheresse de cœur, de l'égoïsme et de la coquetterie... Ironie indécente! Leur voix prend alors un timbre incisif, effronté, impudique, d'autant plus haïssable que la femme est plus jeune et plus jolie; en pareille occasion, je comprends les délices du meurtre, et je cherche^machinalement sous ma main l'oreiller d'Othello! »

-Alors (25 novembre )Jmourut un « podagre », c'està-dire un membre de l'Institut. Un de moins! C'était Catel. Il avait tenu, au Conservatoire, une classe d'harmonie. L'année précédente, à l'Institut, avec Berton, Boïeldieu et les autres « podagres », il avait fait ajourner le prix de l'élève Berlioz!

Ah! cet enterrement, ces discours, quelle comédie, quelle platitude! Ce Cherubini, « l'illustre vieillard » , qui pour faire prendre patience aux vivants, annonce qu'il va bientôt rejoindre le mort! « Enfer et dérision! » Pleutrerie de ces fonctionnaires qui se tiennent les coudes derrière un corbillard! Dans leurs discours, même ponts-neufs que dans leur musique, et c'est: là ce qu'ils voudraient forcer les Jeune- France d'imiter! « Terre et ciel! » Dans le discours de Berton, quel finale sirupeux : « Toute la vie de Catel s'écoula dou- « cément : les goûts les plus simples, les plus mo- « destes en faisaient le charme. Il la passait alter- « nativement entre la culture des arts et celle des « fleurs. L'ambition n'eut jamais d'empire sur son « âme; et ce qu'il eut d'honneurs, en ce bas monde.

4ti8 LA JKUNESSED'UN ROMANTIQUE

« vint toujours le chercher sans que jamais il y eût « songé; c'est de lui que l'on pourrait dire :

Sans vanité, sans fiel, sans petites humeurs,^

La douceur de ses chants peint celle de ses mœurs.

« Adieu, Catel; adieu, notre ami, notre <îamarade! « Repose en paix; repose du sommeil de l'hon- « ne te homme. Que cette terre te soit légère : du i séjour éthéré vois nos pleurs, entends nos regrets; « que ton âme s'élève avec confiance au sein de « l'Eternel! »

Tout cela était assez loin de « l'oreiller d'Othello », et du Sahhat de la Fantastique. Quel contraste entre les flamboyants et les grisâtres, entre les Jeune- France sataniques, byroniens, hoffmanesques, — et les académiques, « ces cagous et ces marmiteux! »

Pour donner la Symphonie Fantastique, il se présente une occasion excellente. Ce roman musical, en cinq épisodes, va tout à coup profiter d'une merveilleuse publicité : le 5 décembre, l'Opéra doit donner une représentation extraordinaire au bénéfice d'Harriett Smithson. Donc, le 5 décembre, au Conservatoire, Berlioz donnera sa Symphonie Fantastique, commentée par le programme, et où l'on entend, où l'on voit passer Vidée fixe d'abord en Ophélia, puis en « fille Smithson » :

— « Tout le monde sait mon histoire. »

Mme Moke hésita fort à venir à ce concert : « Elle mourait de peur de ce qu'elle appelait mon extravagant programme... »

Mais la coquette, la curieuse Camille, l'entraîna.

Dans la salle du Conservatoire, le 5 décembre, un oi*chestre d'une centaine de musiciens se réunit pour le concert du jeune « prix de Rome ». Ils étaient

1880. — LK GRACIEUX ARIKL 469

venus gratoitement : d'après l'affiche, on donnait le concert du lauréat « au profit des victimes de Juillet. » Ce nombreux orchestre fît entendre VOuverture des Francs- Juges, V Hymne et Chœur Guerrier (des il/étodies Irlandaises), la Grande Scène de Sardanapale et la Symphonie Fantastique* En intermède, Chrétien Uhran, le violoniste mystique, jouait un solo. Chef d'orchestre, Habeneck.

Le programme de la Symphonie, tout au long, était imprimé sur des feuilles roses ou jaunes, d'un petit format élégant, maniable, et facile à emporter, à garder.

A cette époque, toute chose imprimée avait une valeur, une portée morale dont nous pouvons à peine (un siècle après) nous rendre compte. Alors, peu de Hvres; alors, peu de journaux, et chers, non pas vendus au numéro, mais servis à des abonnés qui ont vraiment le temps de les lire; alors, à Paris (comme aujourd'hui dans une sous-préfecture), on allait volontiers lire les journaux au café, à l'estaminet; et là, tout en fumant (fumer dans la rue était de mauvais ton), on commentait les feuilles avec des amis. Peu de réclames; quant aux nouvelles qui font sensation, peu de chose, presque rien de l'étranger, et le monde dont on parle alors, borné, en quelque sorte, à l'Europe. Vraiment, le papier imprimé avait un ascendant, une prise sur le lecteur, que nous ne connaissons plus. Aujourd'hui, dans les concerts, on nous encombre les mains d'innombrables prospectus, brochures farcies de feuilles volantes où l'on exalte les mérites des virtuoses, des pâtes pour le visage et des phonographes; moins nous lisons ces papiers, plus les agents de publicité les multiplient : au concert, notre premier soin en nous asseyant est de nous débarrasser de toutes ces réclames. — Mais, en 1830, la petite feuille rose.

pliée en deux, et contenant le programme de la Fantastique, équivalait à un véritable événemeni : elle fournissait, dans le petit monde à part, dans la petite province des musiciens, un admirable sujet de conversation.

Et quelle salle, pour cette première de la Fantastique/ Les Jeune-France, les merveilleux, chevelus, avec la barbe en collier, ou avec les côtelettes (comme Berlioz), ou avec la moustache et l'impériale, tandis que les académiques étaient, comme il convient, chauves et glabras!

Les Jeune-France portaient la redingote de drap vert, ou ponceau, avec collet de velours, sanglée à la taille et laissant flotter d'amples basques. De la cravate noire (bouillonnant comme une turgescence de ténèbres), sortaient les deux pointes du col, aiguës, blanches; et par l'échancrure de la redingote, dont les larges revers faisaient schaH, brillaient des boutons d'or, sur le gilet de poil de chèvre. Le pantalon, tiré par les sous-pieds, était brun, gris ou bleu. D'autres Jeune-France portaient l'habit, non pas noir, mais couleur cendre, couleur puce ou « poussière de ruines »; cet habit, boutonné à la ceinture; et, par dessous, d'une couleur tranchante ou tout blanc, dépassait le gilet dont on voyait la largeur de deux ou trois boutons. 11 était fashionable, alors, d'avoir à la main une canne avec gland. Mais la fantaisie de chacun se donnait surtout carrière dans les arabesques des rubans, soutaches et brandebourgs; on les tordait, on les entrelaçait, on les tarabiscotait par des gaufrages au petit fer. Certains merveilleux rejetaient sur leurs épaules, d'un geste à la Velasquez, la vaste cape couleur de muraille, qu'ils avaient applaudie dans Hernani ou r Honneur Castillan; d'autres, à la Rubens, retroussaient galamment les larges bords de leur chapeau

1830. — LE GRACIEUX ARÏEL 471

de feutre. Mais quelle joie, lorsqu'ils pouvaient avoir Fair féroce, foudroyé, dantesque et byronien! Ah! si leur visage, tout rose du sang des philistins et des bourgeois qui sont leurs pères, — si leur visage avait pu devenir,, enfin, fauve comme un cuir de Cordoue où les ors auraient été figurés par les coulées bilieuses des passions fatales!

Les femmes avaient d'immenses chapeaux. — Plus de capotes, comme sous la Restauration dévote. Ou, tout au moins, les capotes dégageaient le visage, toutes grandes, relevées, verticales, d'où retombait, flottant, un long voile de blonde. On aimait aussi les grands bérets de gaze, jetés de travers comme une vaste auréole biaise, et qui dardaient une longue aigrette courbe, tandis qu'une vasje plume,- à la castillane, caressait, de son duvetis écumeux, la nacre de la nuque toute nue. D'autres fois, de fastueux panaches, imposants, s'amoncelaient siir le sommet du chapeau; et de larges rubans, à longues effiloches d'or, descendaient sur l'épaule en nappe soyeuse comme l'eau d'une cascade.

Toutes les formes du corsage développaient, amplifiaient, magnifiaient la ligne retombante des épaules.

La mode était d'être mince, élancée, « sylphidique », fluide, — mais dans une grande somptuosité de fanfreluches. Pour être « sylphidiques », les lionnes d'alors ne mangeaient plus, disaient-elles, et ne buvaient plus : elles le prouvaient, aux dîners d'apparat, en mettant leurs gants dans leur verre. Voilà vingt ans, leurs mères s'étaient efforcées d'être des Junon : l'empereur aimait les fortes femmes... En 1830, il fallait être un sylphe, un Ariel. Les Junon de cinquante ans appelaient leur fille « mon ange ». Dans les romanees, voltigeaient, sur les fleurs baignées de lune, elfes, gnomes et feux follets : un journal de modes allait

ili LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

changer son nom pour s'appeler le Sylphe.,^ Harriett Smithson, l'ancienne Ophélia, avec ses amples formés et sa mimique débordante, n'avait vraiment plus le physique à la mode- Autour de ces apparitions, les manches houlTaient, immenses ballons d'où jaillissaient les poignets, gantés par l'étoffe au plus juste. Sur les manches bouffantes, de molles retombées de dentelles, ou bien de vastes collets, ou encore le multiple tuyotis d'un canezou de mousseline... Et de ces fanfreluches, svelte, nue, émou* vante de grâce et de fragilité, la minceur du cou sail» lissait, pistil frêle entre des pétales épanouis. — Parfois, à l'espagnole, une fraise arrondissait son bouillonné .tout blanc.

Et les jupes, sur ces femmes-sylphes, sur ces Ariel, combien elles étaient trompeuses, inquiétantes! A la taille, toutes collantes, elles dessinaient très bien le galbe et les voluptueuses ondulations des hanches. Puis, mollement, elles retombaient, trop rondes, noyant toute ligne dans leur vaste cloche : c'était comme une tulipe trop ouverte, et infléchie. Mais, assez courte, la jupe laissait voir le mignon va-et-vient des petits pieds qui marchent ; souliers découverts, bas à jours.

- Modes délicieuses, exquise et provocante mise en beauté de la beauté des femmes, — cela peut paraître bien étranger à une symphonie, même fantastique. Et pourtant, quand un artiste met dans son œuvre ses amours mêmes, et quand sa génération y revit, avec une part d'humanité générale,^ mais aussi avec ce qu'elle-même a de plus particulier, — comment ne pas céder au désir de revoir quelle fut alors la femme, quel aspect passager, unique, revêtit, pour un moment, l'éternel féminin?... C'était d'une fantaisie charmcresse; c'était divers, multiple, cela flottait,

iî830. -^ LE GRACIEUX ARIEL 473

ondoyait : décor vivant, férié aérienne de couleurs et de lignes, — • enchantement où il y avait une fleur. • Devant ce public, la Fantastique et les autres compositions de Berlioz eurent un succès furieux, effroyable.

Alors, les termes d'admiration, les termes « Jeune- France » étaient : « phosphorescent, flamboyant, stupéfiant, annihilant, pyramidal, transcendent al,... » et il y en avait bien d'autres encore, parmi lesquels BerHoz même chérissait « babylonien et foudroyant, entraînant, irrésistible, monstrueux et shakespearien, ninivite, pharaonique, satanique et volcanique ».

Donc le succès fut « satanique, furieux, effroyable, épouvantable ».

Le pubhc, peu musicien, comprenait-il la véritable valeur de ces œuvres « d'un genre nouveau »?

Du moins, il avait l'intelligence, telle quelle, de l'enthousiasme. Entraîné par les jeunes amis de l'auteur, il trépignait d'admiration. — Le programme avait plu : dans la musique, on reconnaissait la sentimentalité à la mode.

Le Figaro, tout dévoué à Berlioz :

« Cette Symphonie fantastique est la bizarrerie la plus monstrueuse qu'on puisse imaginer... Cinq ou six salves d'applaudissemens et de trépignemens d'admiration ont dédommagé M. Berlioz des obstacles sans nombre dont la routine a hérissé les premiers pas de sa carrière. »

Et le sévère Fétis, dans sa Recrue Musicale :

« Le concert de M. Berlioz avait attiré grand nombre ■d'amateurs, d'artistes et de curieux. Ce jeune musicien, poussé par son instinct vers une route nouvelle, a de nombreux partisans parmi la jeunesse, toujours avide de nouveautés... C'est une composition fort extraordinaire que Xïette Symphonie fantastique. Le génie des effets neufs s'y manifeste de la manière la plus évidente, et deux parties

(le Balf la Marche au Supplice), annoncent une imagina»tion vaste; enfin, on y trouve une physionomie individuelle prononcée, en dehors des formes ordinaires de l'art ; mais, en général, cette musique excite plutôt l'étonnement que le plaisir. . »

Et Fétis, après avoir signalé lés incontestables progrès du lauréat, lui conseillait de « charmer l'oreille ». Conseils qui ne seront pas perdus : Berlioz, pendant longtemps, fera des corrections à sa Fantastique, et s'efforcera d'y apporter le soin et l'art d'un puriste.

Le concert d'Hector Berlioz, au Conservatoire, avait-il commencé exactement à deux heures? A peine fini, commençait à l'Opéra (sept heures) le bénéfice d'Harriett Smithson. De l'un à l'autre, les musiciens d'orchestre avaient si peu de temps pour dîner, qu'Habeneck dut refuser de bisser la Marche au Supplice, Autour de l'ancienne Ophélia, dans les coulisses du théâtre, on commenta beaucoup, sans aucun doute, la Fantastique, « roman musical ».

La Comédie-Française, jouant la Jeune Femme Colère; — les Variétés, jouant F Ours et le Pacha avec un supplément musical, — la Malibran, enfin, avaient promis leur concours. Cette réunion d'artistes « qui avaient voulu employer leurs talens à dédommager une étrangère des pertes qu'elle avait faites, était de nature à» piquer la curiosité, malgré le dimanche » (Courrier). Chose rare : à ce bénéfice, tout ce qu'on avait annoncé fut offert au public.

La tragédienne irlandaise, à l'Opéra, était d'un emploi difficile; elle parut dans la Muette, Mais le rôle de Fenella, rôle muet, avait été très bien établi par Mlle Noblet. — Harriett Smithson réussit peu. « Elle réussit plus avec les gestes de sa devancière, qui

1830. — LE GRACIEUX ARÏELL 4*75

étaient suffisants, qu'avec les siens propres qui étaient de trop. »

La recette fut environ de 15,000 francs (1).

Berlioz vint-il au bénéfice de la malheureuse Harriett Smithson? Après son triomphe de l'après-midi, quelle agitation parmi les musiciens s'il s'était montré à l'Opéra, quelle effervescence, quel succès de curiosité, et de scandale! La « fdle » Smithson!...

Liszt, qui le connaissait depuis peu, était enflammé d'enthousiasme : de force, le tout jeune et célèbre pianiste l'emmena dîner chez lui. — Peut-être le Jeune- France aurait-il préféré demeurer près de son « gracieux Ariel » : Camille, et même Mme Moke lui semblaient « consternées d'admiration. »

Quelques jours après, Mme Moke consentit à fiancer son « ange » avec Berlioz.

Elle appelait déjà Berhoz « mon gendre ». Et Camille, depuis qu'elle avait entendu le Sahhat, n'appelait plus son Hector que « mon cher Lucifer, mon beau Satan!... »

Consentement arraché par la musique : Harriett Smithson inspira la Fantastique; — huit mois après, la Fantastique conquérait « le gracieux Ariel ».

Était-il conquis? Qu'allait faire la coquette Camille, en attendant le mariage?

Le mariage était pour Pâques, non pas l'année prochaine, mais en 1832.

Et Mme Moke, pratique, prévoyante, ne voulait pas que le jeune prix de Rome renonçât à la pension : pour cela, qu'il reste au moins un an en Italie, et qu'il parte avant le 1^' janvier 1831, dans trois semaines.

(1) Journaux. Mais, aux Archives de l'Opéra, je n'ai encore vii que l'affiche de ce bénéfice.

Berlioz, malgré sa douleur tumultueuse, avait confiance. — Confiance entière, tranquille?... Non, sans doute. En lui, comme dans sa musique, dés à-coups, des sursauts, des sautes d'âmes. « Volcanismesl » Tantôt « volcanismes » d'amour, tantôt « volcanismes » de jalousie. — A sa famille, il annonce ses fiançailles avec un tel emportement de bonheur, que sa sœur Nanci consigne dans le journal de ses pensées :

« Il y a des joies accablantes... O mon frère!.. Mme Moke a enfin rendu les armes à ton génie. »

Mais pourquoi, sous la plume élégante de Nanci, venait-il ces mots :

« Les calculs d'une espérance si fugitive?... »

Les démarches les plus pressantes, pour obtenir de ne pas aller en Italie, furent vaines.

S'éloigner de son Ariel shakespearien!

Le 29, il reçut une lettre de Rouget de Lisle ':

(c ...Votre tête, monsieur Berlioz, paraît être un volcan toujours en éruption; dans la mienne, il n'y eut jamais qu'un feu de paille qui s'éteint en fumant encore un peu. Mais enfin, de la richesse de votre volcan et des débris de mon feu de paille combinés... »

Rouget de Lisle invitait le jeune prix de Rome à déjeuner, et comptait lui proposer « un ou peut-être deux » livrets d'opéra. Il le remerciait aussi d'avoir réorchestré la Marseillaise,

Hector Berlioz devait partir « dans quelques heures ». Il s'excusa :

« Je ne puis que maudire plus amèrement le despotisme de routine qui m'exile de France au moment où ma présence à Paris pourrait être avantageuse. » (2Ô décembre),

11 partit.

4830. — LE GaAGlKUX ARIEL 477

Il emportait un- anneau de fiançailles, donné par » le gracieux Ariel »; et, à son Ariel, il laissait la médaille d'or donnée par l'Institut.

« Banni, ô ciel! banni! Les damnés se servent de ce mot en enfer, et les hurlements l'accompagnent! » (1).

Il s'éloignait de Paris et de Camille, deux coquettes à demi- conquises, à demi-perdues.

(1) Shakbsfeare, Roméo.

{1^^ janvier au 18 avril 1831)

« Fatal voyage! »

S'éloigner du « gracieux Ariel » ! Aller languir dans la « caserne académique.... Enfer et dérision! » A Paris, dans douze ou quinze mois, qui donc se souviendra encore du musicien de la Fantastique? On oublie si vite! Et il aura perdu tout contact. Pour obtenir un livret, pour être joué, pour soigner sa presse, quelle gêne! A qui s'adresser? Parmi les camarades, quels seront alors les bons, les alliés, ceux qui le serviront plutôt que d'aider les autres contre lui? A son retour, après s'être dépaysé en Italie, puis en Allemagne, nouvelle tactique, nouvel entregent : tout à refaire! Et plus de facilité à se glisser, comme après ce remuement d'une révolution : tout se sera tassé, et les gens déplacés seront déjà remplacés. Nouveaux installés, ils se tiendront les coudes contre les assaillants. Mort

Sources PABTicuuèRBS du chapitre ix. — Journal inédit de Nanci Berlioz. — Lettres inédites de Berlioz à sa famille. — H. Berlioz» Voyage musical. — Souvenirs de Ferdinand Hilleb (Introduction par F. Grenier). — Correspondance de MbndelssoHN. — Amédée Durand, Joseph,- Carie et Horace Vernbt, Lettres d'H. Vernet à Guizot. — Brouillon manuscrit (inédit) d'une réclame rédigée par Berlioz et destinée à être signée par d'Ortigue. — Lettre inédite de Berlioz à Horace Vernet, (Collection de M. Charles Malherbe).

et furies! La petite place qu'il venait de prendre au soleil de la gloire ou de la notoriété, il la lui faudra reconquérir; d'autres l'auront prise, et il faudra les déposséder. Feux et tonnerres!...

Et Camille... Que va faire, à Paris, la coquette, pendant une si longue absence et si lointaine?

Hector, le 3 janvier, arriva dans sa famille.

A la Côte-Saint- André, dans le village où les soins de la vie rurale sont arrêtés par la neige silencieuse, l'on fêta comme il convient, très gentiment, le jeune lauréat de l'Institut : un Côtois, le fils du docteur, « gravissait déjà les premiers degrés du Temple de la Gloire!... »

A l'amant foudroyé, que le destin sépare de son Ariel, qu'importent les compliments de ces braves gens? Hector, d'un air de dégoût, de lassitude, les laisse féliciter sa (c palme académique » : il rentre dans son gouffre intérieur, pour se bercer, délicieusement, aux laves tempétueuses de son amour.

Ni « la tendresse de ses parents », ni « les caresses de ses soeurs », rien ne peut le distraire... Voyage fatal ;..*. séparation déchirante!...

— « O ma pauvre Camille, mon ange protecteur!... Oh! que ne puis- je, bercé avec elle par le vent du nord sur quelque bruyère sauvage, m'endormir enfin dans ses bras, du dernier sommeil! »

Dans la placide, dans la dévote maison du docteur, on ne comprenait qu'à demi les désespérances d'Hector. On les lui pardonnait. A coup sûr, on lui savait gré de ne plus vouloir épouser Ophélia, la « fille » Smithson. Certes, Camille Moke n'était pas un parti avantageux. Mais d'ici quinze mois, d'ici Pâques 1832, bien des choses pouvaient changer, et tout le premier, le volcanique Hector.

A ses sœurs, à la littéraire Nanci, comme à la tendre

Adèle, il se livrait tout entier : sa passion, tout en grincements de dents, épouvantait ces sensibles demoiselles. Il tonnait contre la médiocrité de leur vie étriquée, maussade : le docteur, taciturne, souffrant de l'estomac, la dramatique Madame Berlioz, de plus en plus exaltée, atrabilaire, car son foie continuait à se prendre. Par bonheur, le petit Prosper, gamin de dix ans, mettait un peu de joie et de mouvement dans la maison. — Mais, à la Côte, qui voir; avec qui causer; que faire?.,. Ces demoiselles lisaient, copiaient encore les bonnes pages de Casimir Delavigne ou de Baour- Lormian, mettaient en beau style le récit d'une excursion à la Grande-Chartreuse... Elles continuaient aussi , avec constance, à tenir le journal de leurs pensées.

Pour tromper l'ennui, elles n'avaient pas même la ressource de la musique : pas de piano, — et Nanci, la mieux douée comme musicienne, déchiffrait à peiiie, sur la guitare, les plus simples romancés... Assoupissement de la province... « Ici, constate Nanci dans son Journalfle génie d'Hector manque d'air... Hector trouve que pour vivre dans un pareil pays, il faut être machine, »

De fait, à ce moment même, il écrivait à un ami de Paris :

Puisse toute TEurope, s'épuiser en cris de rage, tous ses enfants s*entr'égorger, le fer et le feu triompher, la peste régner, la famine ronger; puisse Paris brûler, pourvu que j'y sois et que, la tenant dans mes bras, nous nous tordions ensemble dans les flammes!

Voilà mes vœux sincères et le bien que je souhaite à l'espèce humaine. Quand je serai heureux, ce sera tout différent; je laisserai l'espèce humaine tranquille, et elle né s'en tourmentera pas moins.

Assez grincé des dents. Voulez -vous, je vous prie, aller chez Desmarets, rue Monsigny, n** 1, près de rOpéra-Comique?...

Et l'amoureux à la Manfred, arrêtant à point nommé son. grincement de dents, charge son ami de menues commissions^ qu'il détaille avec grand soin. Même^ puisque Robert le Diable, alors en répétitions, s'annonce comme un succès, Berlioz n'oublie pas de faire saluer Meyerbeer, l'astucieux Giacomo Meyerbeer qui s'était intéressé aux Huit scènes de Faust. Il s'inquiète aussi d'Harriett Smithson; et il prie son ami de remettre une lettre à Camille Moke.

Quel était donc cet ami?

C'était Ferdinand Hiller lui-même, le spirituel et indulgent Hiller, l'ancien favori de Camille Moke.

Evincé, il continuait d'être bon camarade : comme musicien, il venait d'indiquer au Jeune-France certaines corrections pour la Fantastique, et Berlioz en fera son profit; — comme amoureux de Camille, Hiller, bien qu'il eût souffert tout d'abord, demeurait dans l'intimité de son successeur et de la coquette. Le dépit, la douleur, la jalousie aiguisent la clairvoyance. Aussi, spectateur très intéressé, il se donnait le plaisir de voir venir une vengeance, une vengeance dont lui-même ne serait pas cause : fatalement, de tels êtres, Camille et Hector, qui se croyaient rapprochés par l'amour, devaient se faire souffrir l'un l'autre, et le plus tendre (Hector) serait brisé, ou du moins meurtri. Donc, témoin qui cache sa prévoyante ironie, Hiller attendait le mélodrame imminent.

A la réponse d' Hiller, Berlioz rugit.

Hiller, bonnement (c'est-à-dire avec une bonhomie perfide), avait dû relater ce qu'il voyait chez les Moke : « le gracieux Ariel » gardait toute sa gaieté piquante , et ne savait aucun gré au beau Lucifer de ses désespoirs ni de ses grincements de dents. « Dans un concert, toute souriante... »

Qu'est-ce là, rugit Berlioz? Je la connais, « je la

connais mieux que personne », écrit-il, et en soulignant, è l'amoureux évincé; « vous avez vos raisons pour juger sévèrement la personne pour laquelle je me désespère.,. » Et, à son prédécesseur, il déclare qu'il est sûr de la fidélité inébranlable de son Ariel! Sans quoi, il ne serait pas parti. Quant à l'ironique badinage d'HiJler, qui lui vante lés charmes d'une « femme superbe », notre Manfred s'écrie : « Ne me donnez pas de vos conseils épicuriens : ils ne me vont pas le moins du monde. C'est le moyen d'arriver au petit bonheur et je n'en veux point. Le grand bonheur ou la mort, la vie poétique ou l'anéantissement! »

Et il était malade. On l'avait emmené à Grenoble, — et à Murianette peut-être, dans cette vallée du Graisivaudan où son cœur adolescent, la première fois, avait battu (son cœur de Némorin) pour Estelle Dubœuf. Que de choses, depuis! Que d'amours, que d'affaires! Et pourtant, Hector Berhoz n'a que vingtsept ans.

On revint à la Côte-Saint-André. Il faisait un « froid terrible ». Encore malade, gardant le lit durant des journées entières... Agitation dévorante, lettres attendues, et qui ne viennent pas! Damnation : « les cœurs de lave ne sont durs que quand ils sont froids, le mien est rouge fondant!... »

Et voici de nouveau une ironique, une torturante lettre d'Hiller. Que veut-il dire? Pourquoi parle-t-il « à mots couverts et surtout quand il s'agit d'elle? »

Aussitôt, Hector écrit à Hiller : il le somme d'envoyer une « explication franche. »

Le même jour (31 janvier), Nanci, sans doute pressée par son frère affolé, écrit de sa meilleure plume une lettre à Mlle Moke, sa future belle-sœur, Hector l'appelait « ange protecteur »; Nanci enjolive :

— « Vous serez son ange tutélaire. »

Très contente de sa lettre, Nanci la recopie dans son Journal.

Et pourtant, songeant à Camille, songeant à son frère qu'elle aimait, qu'elle admirait, mais dont elle connaissait bien le caractère, — elle notait : « Pauvre Camille, que je la plains!... Vicissitudes d'une vie tourmentée... » Elle s'effrayait aux « transports fougueux de l'imagination d'Hector... Un an!... Et s'il lui reste fidèle!... Pauvre, pauvre jeune fille!... »

Quelques jours plus tard, la littéraire Nanci :

— « Je viens de recevoir la réponse de Camille. Point de style; rien qui vient du cœur. Quel est donc le pouvoir des mots?... »

Mais déjà Hector avait quitté sa famille (premiers jours de février). Déjà, il commençait la grande étape du « fatal voyage ».

D'habitude, les prix de Rome, lauréats d'une même année, musiciens, peintres, sculpteurs, graveurs, architectes, faisaient le voyage ensemble. C'était moins cher et plus gai. Les cinq ou six jeunes gens partaient à l'automne. Un çoiturin, souvent le même, sans doute, les entassait dans sa lourde carriole. Il ne changeait jamais de cheval. Aussi, à toutes petites journées, plus lentement peut-être que Grétry, qui fit le voyage à pied, — et il venait de Gand, — le çoiturin, après force incidents, amenait dans les Etats Pontificaux et la Ville Eternelle, « sa cargaison de futurs grands hommes », rapins et croque-sols très peu mélancoHques.

Berlioz, ayant fait l'impossible pour obtenir de ne pas quitter Paris ni son Ariel, avait différé son départ jusqu'à l'extrême limite réglementaire, jusqu'aux tout derniers jours de décembre. Puis, il avait passé le mois de janvier dans sa famille. Ainsi, il se mettait

en route pour Rome lorsque les autres pensionnaires étaient arrivés depuis un bon trimestre.

Son fatal voyage, il le fit donc seul, « dévoré par ses agitations ». Il ne pensait qu'à son retour. Au placide Ferrand, il mandait :

— « Je reviendrai en frémissant comme un boulet rouge! » .

Il n'était encore qu'à Lyon.

Lentement, il gagnait Rome, par Marseille, Livourne et Florence. D'ailleurs,- en février, et par un hiver très rude, escalader les Alpes dans un voiturin est de bien peu d'agrément.

A Lyon, une déception. Le fidèle Ferrand, malgré rendez-vous pris, ne vient pas. Et il n'est pas venu à la Côte, pendant tout le mois dernier; et Berlioz, craignant d'être mal vu des parents de son ami, n'osait plus aller le voir chez eux, à Belley... Ainsi, le meilleur ami, le confident des mauvais jours, la grande âme qui seule comprenait comme le volcanique Jeune-France l'amour « grand et poétique », était presque perdu. Souvent malade, rentré dans sa province, repris par sa province, le bon Ferrand avait renoncé à son désir « d'être poète ». Il rimait encore un peu, et surtout songeait à se marier. — Un ami perdu...

Entre Lyon et Marseille, Berlioz longe les montagnes où Florian fit errer les héros de sa pastorale, Estelle et Nemorin. — De la Côte-Saint- André, de la bibliothèque du docteur, pendant les troubles de l'adolescence, les avait-il assez contemplées, ces poétiques Cévennes :

Je vais donc quitter pour jamais Mon bon pays, ma douce amie!...

... Il descend la vallée du Rhône, non par le coche d'eau, mais en diligence. — De Lyon à Marseilte, quatre jours (9 au 12 février).

Marseille! La mer! Première « entrevue » du romantique et de la mer.

— « La mer, (écrit-il à sa sœur, la tendre Adèle), est un monstre sublime... Je suis ravi de la voir venir lécher mes pieds sur le rivage et les couvrir de son écume en rugissant comme une bête furieuse. Ce sera beau, au large!... »

Peut-être, alors, la mer sera-t-elle aussi tumultueuse que le cœur de l'amoureux banni.

Plusieurs jours, il se morfond à chercher un bateau un peu propre qui fasse route pour Livourne ou Civita Vecchia : il ne trouve que « d'ignobles petits navires chargés de laine, de barriques d'huile, ou de monceaux d'ossements à faire du noir. » Et rien qui ressemble à une cabine! On ne lui offre ni le vivre ni le couvert. On lui accorde un coin : qu'il s'arrange un chenil, et qu'il se nourrisse avec ses provisions à lui.

Il attend donc.

Quelle angoisse!

Peut-être à Florence, à Rome, a-t-il une lettre de son Ariel ou de ce « gros scélérat » d'Hiller?... « Mille malédictions sur eux tous, sur moi-même et sur toute la nature!... »

— La douleur l'affole. Pour tuer le temps, pour se briser de fatigue, il va sans cesse, il va, montant, descendant, remontant, depuis le port jusqu'aux rochers de Notre-Dame-de-la-Garde.

Enfin (mi-février), il s'embarque.

Un voilier sarde cingle vers Livourne. Pour les vivres, on s'arrange entre jeunes gens : à bord, il y a de jeunes Italiens qui gagnent Modène pour soutenir la révolution de la ville contre son duc. Ils espèrent, Modène prise, entraîner la Toscane entière : voilà les nobles desseins que les Trois Glorieuses font naître par toute l'Europe. . Notre romantique^ pendant deux jours, est tout au

bonheur de voir la mer bleue, le ciel bleu : entre les lapis-lazuli de la mer et du ciel, la côte lumineuse est si légère, si fluide sous la brume azurée, qu'elle semble un mirage d'azur et de lumière.,

A bord, on raconte des histoires. Un loup de mer se vante d'avoir commandé la corvette de Byron. Le poète, rapporte-t-il, avait un uniforme tout galonné d'or. Un jour de tempête, il invita le capitaine à ne plus s'occuper de la manœuvre mais à descendre, dans l'entrepont, jouer à l'écarté... Et Berlioz « convient que l'uniforme galonné et la partie d'écarté, pendant la tempête, sont bien dans le caractère de l'auteur de Lara et de Manfred ».

Mais le vent tombe. Pendant trois jours, le voilier sarde reste au large de Nice. Chaque soir, la brise du coucher du soleil lui faisait faire quelques lieues. Puis la brise cessait, et le courant ramenait le voilier au même point que la veille.

Soudain, un coup de mistral. Le voilier, aussitôt, se couvre de toile, court sur les vagues, penché, penché... Va-t-on sombrer?... Déjà Berlioz, bras et jambes, se roule dans son carrick, afin de ne pouvoir nager, si l'on sombre. Ainsi, il espérait couler bas « comme une pièce de canon ».

Au petit jour, on voit Livourne.

A terre, il se remet : il l'a vue en face, la vieille sorcière, la camarde; « elle s'avançait en ricanant, croyant me faire peur; mais, comme je m'apprêtais à lui cracher à la face, elle a disparu. »

Il gagne Florence (1®' mars).

En route, ses compagnons de traversée, patriotes et révolutionnaires, sont traqués « par la police du Grand- Duc ». Deux arrêtés, les autres échappent et se joignent au « brave et malheureux Menotti ». Quant à Berlioz, il est retenu à Florence : le nonce du Pape lui

refuse le visa du passeport pour les Etats Pontificaux.

Il écrit donc à Horace Vernet, son directeur à la Villa Médicis, et tue les heures comme il peut.

Dérision! A Rome, il doit avoir des lettres de Camille.. %

Cependant, pour s'enquérir de la musique en Italie, il va au théâtre.

Il voit un Romeo e Giuletta « d'un petit polisson nommé Bellinii.. Feux et tonnerres!... L'ombre de Shakespeare ne vient pas exterminer ce myrmidon!,.. C'est ignoble, ridicule, impuissant, nul! »

Un autre soir, la Vestale.,. 0 Spontini! — Mais non; c'est la musique d'un « misérable eunuque nommé Paccini », Heureusement, après le premier acte, Berlioz a encore « assez de force pour se sauver ».

Hélas! il faudra continuer vers Rome, « parce que les quarante radoteurs de l'Institut, grands prêtres de la routine, ont décidé que je ne serais habile qu'en sortant de ce cloaque musical! »

Mais, pas de passeport. — Et, à Rome, des lettres d'Ariel!...

Enfin, il obtient le visa du Nonce, et quitte Florence (7 ou 8 mars).

Unvoiturin se charge de le conduire jusqu'à Rome. Berlioz est le seul voyageur, et il ne sait que quelques mots d'italien...

Heures interminables...

Le pays lui semble peu « pittoresque ». L'âme du banni est ailleurs : que fait Ariel?... Ah! le ciel d'Italie peut être d'un implacable azur, « mon ciel est sombre et nébuleux;... je souffre ce que rien ne peut exprimer; il n'y a pas un instant, non pas un seul, nuit et jour, où je puisse mettre la main sur mon cœur et dire : Je suis bien aise que tu battes encore/,,. Je regrette l'eau

salée... » Oh! pendant la tempête, combien toute souffrance devenait lointaine et douce, transfigurée par l'approche de la mort! « Quand j'ai cru que tout était fini pour moi, quand j'ai vu cette mer furieuse venir me blanchir de son écume, comme les boas d'Amérique qui couvrent de leur bave leur victime avant de la dévorer,... j'ai pensé au lendemain... : ces vallées blanches, que je voyais écumer devant moi, m'auraient bercé et endormi sans douleur. »

Pour oublier un peu ces tirades imitées de Manfred, qui prennent en lui une vie trop douloureuse, Berlioz lit les Mémoires de l'impératrice Joséphine, trouvés chez un bouquiniste de Sienne.

Un matin (sans doute le 12 mars), le voiturin lui dit :

— Ecco Rormiy signore.

Révolution complète. Trouble, saisissement!... « La Ville Eternelle, au milieu de cette immense plaine nue et déserte!...» Tout, aux yeux du Jeune-France qui a lu Chateaubriand, devient grand, poétique, sublime!

Imposante majesté de la Piazza del Popolo/..,

Il était tout rêveur, tout plein d'une religieuse émotion, quand « les chevaux, dont il avait cessé de maudire la lenteur, s'arrêtèrent devant un palais de noble et sévère apparence. »

C'était l'Académie, la Villa Médicis.

L'Académie était sous les armes. Mais non pas, bien que l'on connût toutes les « histoires » du nouveau pensionnaire, pour lui rendre des honneurs spéciaux. On le reçut aimablement, gaîment, « avec la cordialité la plus franche. »

Quel bruissement, quelle joie capricieuse, quel tohubohu, quelle pittoresque mascarade* dans cette « caserne académique! » Notre beau ténébreux, tombant là,

LE SUICIDE DE BERLïOZ 489

c'était le Mercredi des Cendres, reçu par les masques du Mardi gras.

Rencontre providentielle. Le directeur de Phamlétique lauréat était tout rire, tout fantaisie : Horace Vernet.

Moitié pour se défendre, s'il le fallait, moitié pour s'amuser à ces préparatifs guerriers, les pensionnaires et leur directeur, « M. Horace », peintre de batailles et joyeux escrimeur, étaient en armes. Ces armes, ce devait être les accessoires du peintre de batailles...

L'ambassadeur de France, après les Trois Glorieuses et le sac de l'archevêché de Paris, avait jugé expédient de quitter la ville pontificale et d'abandonner les Français de Rome : ceux-ci, tenus pour suspects, mal protégés par le Vatican et sa police, regardèrent vers la Villa Médicis comme vers une arche de salut.

Ainsi, au contre-coup de 1830, pendant ces quelques mois où les patriotes italiens essayaient encore de secouer, selon les villes, la domination de l'Autriche ou celle du Pape, Horace Vernet se trouva, de fait, le protecteur, le représentant des Français à Rome, Lié avec le duc d'Orléans devenu Roi, il prit langue avec les nouveaux ministres. Il ne lui déplaisait pas, Rubens de Louis-PhiHppe, d'être une façon d'ambassadeur. Très cocardier, très crâne et très fm, très gamin de Paris, le peintre militaire sut défendre, avec tact et audace, le prestige des trois couleurs. : — « J'ai dans le cœur, écrivait-il au ministre du roi qui la restaurait, une cocarde tricolore. »

Au Vatican, on regrettait la cocarde de la Terreur Blanche. Aussi, pour cet ambassadeur ex abrupto, trop favorable aux res novœ; pour la femme, pour la fille d'Horace Vernet, la poste papale, après les avoir soigneusement décachetées, remettait à la Villa Médicis d'anonymes menaces de mort. La nuit, des gens à mine de brigands rôdaient dans les jardins. « Les

Transtévérins, écrira Beriioz, supposaient les Français partisans de la Révolution et hostiles au Pape. »

Vernet, à travers la ville peu sûre pour un Français, alla faire- ses plaintes et remontrances^ aux cardinaux directeurs de la poste et de la police. — Et il arma ses pensionnaires.

Quand Berlioz arriva, Bologne venait de se soulever contre le pape; donc, à Rome, les Français, ces naturels ferments d'insurrection, étaient de plus en plus suspects. — Un soir, Mme Horace Vernet et sa fille voient surgir, des cyprès de la Villa Médicis, un Transtévérin armé d'un long couteau... Mais M. Horace, peintre militaire, prend un fusil dans son atelier : l'Italien s'enfuit...

A Berlibz, nouveau venu, on raconte que les Transtévérins voulaient égorger tout le monde.

Hélas! « ils n'essayaient même pas de mettre le feu à la vieille baraque académique! Imbéciles! Je les aurais peut-être aidés! » Ainsi pense le nouveau pensionnaire. — Et quoi de plus naturel : pas de lettre de son gracieux séraphin!

Sous un directeur comme M. Horace, la Villa Médicis était-elle une « caserne académique? » Caserne, si Ton veut, mais seulement par le goût du bric-à-brac guerrier. Ce gamin de directeur, il avait pris pour atelier de peinture un pavillon isolé, au milieu des grands et nobles, des mélancoliques jardins de la Villa. Dans cet atelier, M. Horace, pour peindre ses armées de soldats d'un sou, avait besoin d'un remue-ménage continuel : bruyantes conversations, sonneries de trompettes et roulements de caisse, agaceries d'un singe qui taquine un perroquet, rapins faisant l'exercice au commandement afin d'apprendre la peinture militaire, assauts d'escrime ou de boxe, danses improvisées, saltarelles en costume napolitain et ponctuées

par des tambourins aux pailletànis cinelli, — mille joyeux passe-temps, où, toute gracieuse et jeune, se mêlait discrètement Mme Vernet... Souvent M. Horace, avec sa fille Mlle Louise, imitait quelque danse locale. A la rescousse, venait encore Carie Vernet, le père de M. Horace : Carie approchait de quatre-vingts ans, mais il fatiguait encore deux chevaux chaque jour. Le soir, fringant, avide encore de plaisir et d'élégance, cet ancien caricaturiste du Directoire courait bals et soirées : il dansait. Toujours jeune, et toujours incroyable, le vieillard inventait de tout personnels entrechats. De loin en loin, il faisait même un peu de peinture : quelque cheval piaffant sur un obus qui éclate; ou encore quelque housard, harnaché de brandebourgs, de fourrures et de soutaches, et brandissant un sabre tartare,... ou encore un paysage mélancolique et déjà suranné...

Vraiment, tout le monde, — la famille et les amis de M. Horace, et même les pensionnaires, — tout le monde étant directeur, de la Villa Médicis, quelle délicieuse abbaye de Thélème! Et qu'il fallait être ténébreux, et ravagé par le fugace Ariel, pour voir là une « caserne académique »! C'était le corps de garde de Thélème. A la célèbre devise : Faics ce que tu çouldras, M. Horace ajoutait :« Sois, pour toi-même, un joyeux compagnon. »

Hélas! trois fois hélas! parmi ces bons vivants, parmi cette gaieté étourdie et tintinnabulante, gouailleuse; parmi cette verve de rire tout allumée; hélas! que de lazzi, que de « blagues d'atelier, » contre le lugubre Père la Joie!

Il arrive, précédé par une réputation d'extravagance, de byronisme et de satanisme. On le dit d'un macabre du plus beau noir, double noir : ne s'est-il pas fait chercher, dit-on, jusque sur les

dalles de la Morgue?... Mais pourquoi n'ést-il pas a Rome comme les autres?... Il veut épouser une pianiste, la fille d'une mercière : est-ce si difficile?... Et Vernet de raconter que, lui, il s'était marié à vingt ans, lâchant d'avancé le prix de Rome, et entrant en ménage avec quarante sous.

Et Montfort, l'autre musicien couronné en 1830, de dauber, comme il est naturel, sur son camarade de prix. Et les rieurs d'applaudir aux aventures, disparitions, courses infernales de l'amant foudroyé, et autres gentillesses : Ophélia, Ariel, la « fille » Smithson, Cherubini traité d' « agent subalterne, » les rodomontades contre ce « pantin de Rossini »... Que d'admirables, que de fertiles sujets pour susciter les grosses « blagues d'atelier » et les interminables « scies » !

Chez les Vernet, on ne pouvait pas ignorer ce roman héroï-comique : le frère de Montfort, un peintre, élève préféré d'Horace Vernet, était à Rome. Si M. Horace n'eut jamais que des amis intimes, du moins ce jeune peintre Montfort était-il tout à fait dans l'intimité des Vernet : le camarade du Père la Joie avait son franc parler.

A l'Académie^ armée, animée, amusée par son directeur, on connaissait donc Berlioz, avant son arrivée même. Sa légende l'avait précédé. Or, le carnaval venait de finir. En plein carême, on accueillit avec plaisir, dans cette caserne de Thélème, le Père la Joie,

Montfort, comme tous les musiciens de Paris, connaissait aussi les aventures de la coquette pianiste, du capricieux Ariel. Et il y avait à Rome, familier de la Villa Médicis, Mendelssohn, ami de Ferdinand Hiller, de l'amoureux évincé, mais spirituel et loquace...

C'est pourquoi, Berlioz arrivant, toute la joyeuse académie se réjouissait d'avance d'un amusant spectacle : on verrait ce que donneraient les lointaines

amours de la virtuose inconstante (ou inconstante virtuose) et du Jeune-France ténébreux, vokanique;

Dès le lendemain de son arrivée, Berlioz fait la connaissance de Mendelssohn.

Mendelssohn, à Rome depuis plusieurs mois, venait volontiers chez les Vernet. Il avait vingt-deux ans. Prodigieux improvisateur, il venait de séduire, en quelques minutes, le peintre militaire. Voici comment. Le vieux Carie Vernet, l'éternel incroyable, lui confia que, dans toute la musique, rien ne plaisait tant à Horace, escrimeur plein de fougue, que la passe d'armes du Commandeur dans Don Juan. Aussi, une après-midi, préludant au piano, assouplissant le clavier avant d'y jouer un concerto, Mendelssohn, tout d'un coup, introduisit le Commandeur. — Horace Vernet > d'enthousiasme, attaqua le portrait de Mendelssohn. Quant à Berlioz, c'étaient les sonates de Beethoven qu'il demandait au jeune pianiste-compositevu*. Berlioz ne jouait que de la guitare. Il voulait entendre encore ces adagios qui « tuaient » son gracieux Ariel, ces adagios qu'elle « pensait tout haut », — du moins quand il était prés d'elle. Feux et tonnerres!... Pas de lettres, pas de nouvelles de Camille! Est-elle malade ou morte, ou infidèle?... « Je l'aime si cruellement! Nous souffrons tant, nous autres, enfants de l'art aux ailes de flammes, nous, dont les passions poétisées labourent impitoyablement le cœur et le cerveau pour y semer l'inspiration, cette âpre semence qui doit les déchirer encore quand ses germes se développeront!... Nous mourons tant de fois avant la dernière!... »

Et ce lyrisme, ces transports, cette mine foudroyée qu'il prenait à entendre l'adagio d'une sonate, ne laissaient pas de surprendre, d'agacer, le tranquille, le pondéré Mendelssohn.

Cependant, avec Monifort, on partait visiter les fameuses ruines.

Le Golisée, immense et vide, désolé, quelle image du cœur d'Hector!... Mendelssohn, alors, devait raconter qu'un jeune poète polonais venait de l'ennuyer par sa mélancolie prétentieuse : à voir le Colisée, ce poète polonais, Mickiewicz, aurait voulu vivre sous Titus. — « Et sous Titus, lui demanda finement Mendelssohn, quand auriez-vous désiré de vivre?... » Bien jeune pour être si sage, il pensait que rien n'est ennuyeux comme ces gens qui affectent d'avoir une âme trop délicate, brisée : « Ils prennent des poses malheureuses, parce qu'ils souhaitent un ciel sombre quand le ciel est bleu, et s'il est sombre, ils gémissent parce qu'il n'est pas bleu... Et de ces gens-là, les dames pensent qu'ils ont l'imagination poétique! »

Sage Mendelssohn, qu'allait-il dire du Jeune-France?

On cause musique.

Le jeune Allemand, nourri de Bach, très franc, très assuré d'être en possession de la vérité musicale, pique par tant de pointes le romantique novateur, le disciple du bizarre Lesueur, — que Berlioz le tient pour un porc-épic :

— « On ne sait par quel bout le prendre. »

Malgré tout, bien que plus jeune de quelque cinq ans, Mendelssohn en impose à Berlioz. Car il sait ce que Berlioz ne sait pas.

Et Berlioz le sent.

A treize ans, à la Gôte-Saint-André, Hector sifflait la Nina, de Dalayrac, sur une flûte ou un flageolet. — A treize ans, chez son père Abraham, • le petit Félix- Jakob dirigeait de véritables orchestres : chez le banquier dilettante, l'on jouait telle ou telle œuvre d'Haydn, de Mozart, de Beethoven. L'ami de Gœthe,

ce Zelter qui venait de conseiller à Gœthe de ne pas répondre à la « monstrueuse » partition des Huit scènes envoyée par Berlioz, — Zelter, très bon musicien, avait été le premier maître de Mendelssohn : il l'avait initié, tout jeune, à Bach et aux contrapontistes. — A dix-sept ans, Hector Berlioz, élève du chef de fanfare de la garde nationale côtoise, s'ingéniait à varier des accompagnements de guitare sous telle romance, comme Fleuve du Tage ou Lise chantait dans la prairie; mais il trouvait, par un mystérieux coup de génie, la mélodie de la future Fantastique, Mendelssohn, à dix-sept ans, élève de toute la musique allemande, écrivait l'ouverture du Songe d'une Nuit d^été. Quelle précocité de tour de main! Quelle poétique élégance de professeur sentimental et puritain!

Ce sage Mendelssohn, il était le bon sens même. Déjà, il méritait -son surnom : « le parfait notaire ».

Alors (29 mars) il écrit :

« Berlioz est une vraie caricature, sans l'ombre de « talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se « croyant le créateur d'un monde nouveau; avec cela, « il écrit les choses les plus détestables, et ne parle, € ne rêve, que de Beethoven, Schiller ou Gœthe. Il est, € de plus, d'une vanité incommensurable et traite « avec un superbe dédain Mozart et Haydn, de sorte t que tout son enthousiasme m'est très suspect. »

Berlioz, alors, est insupportable. Lui-même, assagi plus tard, il en conviendra. Avant longtemps, ce Dauphinois clairvoyant écrira sur lui-même, à propos des aventures que l'on va lire : « Tout cela ressemble à une contre-partie exagérée d'un roman byronien » (1).

Pour l'instant, avec «es désespoirs «anoureux, avec ses « peines^ d'amour perdues », il obsède

(1) Manuscrit inédit d'une longue réclame autobiographique

ses camarades, il obsède même son directeur, et même la femme et la famille de M. Horace. Estil sincère? Est-il fou? Veut-il mystifier tout le monde? Se dupe-t-il lui-même?... Tout cela agace le sage Mendelssohn. Vraiment, ce Père la Joie est plus qu'un héros romantique : en lui, le type est si achevé que la parodie commence. Il dépasse Hamlet. Il parle de « cueillir des crânes dans les cimetières, et de manger des tranches de jambon dont la gelée sera la cervelle des jeunes filles mortes! » -

Et, observe Mendelssohn, il ne pourrait pas écrire une bonne fugue; il ne joue d'aucun instrument, sinon de la guitare; ces papiers, où il griffonne de l'orchestre, ne ressemblent à rien de connu : comment cela doit-il sonner? Mendelssohn, vraiment, ne comprend rien à tout cela; il le dit à Berlioz en toute franchise.

Même il pense ; l'art, la musique, n'existent pas pour Berlioz; ce qu'il cherche, « ce qu'il veut, c'est « se marier; et il est, à bien prendre, pire que les « autres, parce qu'il est plus affecté. Cet enthousiasme « purement extérieur, ces airs désespérés qu'on prend « auprès des dames, ces génies qui s'affichent en « grosses lettres, tout cela m'est parfaitement insup- « portable... »

Il le supporte tout de même. A Rome, depuis ce mouvement révolutionnaire, depuis qu'on voit dans les rues ces patrouilles de paysans à cheval, armés par le nouveau pape Grégoire XVI pour contenir un peu la canaille des patriotes, — à Rome, il n'y a plus de bonne société. Seuls les Français de la Villa Médicis amusent Mendelssohn.

Parmi eux, Vernet, toujours en train, rieur, s'amusant à peindre vite comme tel conteur s'amuse à raconter avec verve; — et les 4eux musiciens, Montfort et Berhoz.

Montfort est un bon garçon, fort bien intentionné, qui aime bien le Beethoven, bien le Rossini, bien le Bellini; qui aime bien la musique de tout le monde. Voilà trois mois que ce Montfort travaille à un petit rondeau sur un thème portugais. Maintenant, il voudrait faire des valses viennoises. Quant à Berlioz, le Père la Joie qui pleure son Ariel...

— « Me voyez-vous, écrit Mendelssohn, entre ces deux individus?... Contraste grotesque... BerHoz, j'ai souvent envie de le mordre au sang, jusqu'à ce qu'il revienne à. son enthousiasme pour Gluck; car alors, je puis être de son avis... »

N'importe, ils sont Français. Or, Mendelssohn n'est pas « un de ces jeunes Allemands qui promènent partout leurs longs cheveux et leurs vagues rêveries ». Il trouve qu'avec les Français les relations sont toujours agréables : « Ils ne sont jamais à court, dit-il, et l'on s'intéresse à les entendre. »

Cependant, du gracieux Ariel, pas de lettre, pas de lettre...

Berlioz brûle d'inquiétude. Depuis plus de deux mois, à Lyon, à Marseille, à Florence et pendant une tempête sur mer, ce qu'il mâche et remâche comme un poison, ce sont les insinuations d'Hiller, ce « gros scélérat! » Mort et furies!.. Et voilà deux semaines qu'il est à Rome! Pas de nouvelles!

Il n'y tient plus : qu'il rentre en France et retrouve son séraphin!

Horace Vernet (Monsieur Horace) amicalement, retient son volcanique pensionnaire : s'il s'évade, que deviendra la pension? Le directeur, si fantaisiste soitil, sera obhgé de rayer le fugitif...

Mais les camarades le raillent. On s'amuse de tels désespoirs farouches. Comme au temps de ses fureurs, à rOdéon, pour Ophélia, — on ne l'appelle plus que

le Père la Joie, Et il y a là certain sculpteur, Dantan, alors dans toute la diablerie de sa jeunesse, et qui tourne tout, même les formes augustes de la sculpture, à la charge!... Mendelssohn, « le parfait notaire », va même jusqu'à parier un dîner contre trois que le Père la Joie n'ira pas en France, car il perdrait sa pension!

Berlioz se fait régler la fin de l'année, et court retenir une place chez un voiturin. — Mendelssohn, qui a perdu son pari, offre donc à Montfort et à Berlioz le dîner d'adieu (Mercredi Saint)...

Mais Berlioz ne part pas. Il attend. Il attend deux jours...

Pas de lettre de son ange!... Il part (Vendredi Saint).

C'était le premier avril.

Il roulait dans sa tête des projets sinistres.

Qu'il arrive seulement à Paris : il aura son Ariel, ou le sang coulera!

A Florence, mal de gorge : il s'arrête... Malaise « infernal!... »

Il écrit à un ami (Pixis), pour savoir « ce qu'il y a au faubourg Montmartre, » dans l'ancienne boutique de lingerie hollandaise, c'est-à-dire chez son séraphin...

Quelques jours, — infinis, — s'écoulent.

Il se rétablit tout à fait; mais il ne part pas. Il lit Shakespeare. A une lieue de Florence, « sur les bords de l'Arno », dans un bois délicieux, il passe des journées avec son poète... Il découvre le Roi L,earL,. Il en pousse des cris d'admiration. Il croit « en crever d'enthousiasme; il se roule (dans l'herbe à la vérité), mais il se roule convulsivement pour satisfaire ses transports». Et il cueille une épigraphe, qui commente fort bien son aventure héroï-comique de bourreau

par amour. Cette épigraphe il la piquera en tête des Passions de la Fantastique : « Nous sommes aux dieux ce que sont les mouches aux folâtres enfants : ils nous tuent pour s'amuser. »

Après les shakespeariens transports, l'ennui.

Seul!! — La lettre ne vient pas....

Et avec qui parler? que faire? que lire? Il ne sait presque pas l'italien. Il ne parle qu'à un certain Schlick, un architecte, brave homme, mais banal, le « vertueux Schlick >, et ne l'utilise guère que pour des commissions.

Mais ce Schlick, parce qu'il est Danois, ramène l'imagination du Jeune-France à Elseneur : Schlick, Hamlet! Tous deux Danois! Shakespearienne coïncidence! A l'architecte danois, il « parle du château d' Hamlet!... »

Et de nouveau, la passion (non plus pour Ophélia, mais tout de même passion), — la passion bouillonne, gronde, lave incandescente : fureur, rage, haine que donne l'amour « grand et poétique ».

Toutefois, Berlioz n'a oublié ni ses manuscrits, ni son papier à musique : il corrige la Scène du Bal, et même il l'augmente d'une coda. En cela, impulsif mais avisé, il suivait les conseils de ce « gros scélérat » d'Hiller... Et Mendelssohn, peut-être, venait d'opiner comme Hiller...

Un soir, la cathédrale de Florence est ouverte ; Berlioz entre. Il s'assied dans un coin de la nef; il rêve. — De la sacristie, sortent, en longues files, pénitents blancs, prêtres, enfants de chœur. Il s'informe.

— Una sposina morta el mezzo giorno.

C'est le convoi nocturne d'une jeune femme.

Aussitôt, le sang de Berlioz, — tel celui d'un vrai Manfredj — « commence à circuler ». Et il le remarque.

Il « pressent des sensations », de l'exaltation. Donc, il renaît : « Allons donc, voilà la vie! »

Et il va voir, devant la maison mortuaire, la levée du corps.

Foule immense; lueur vacillante, reflets jaunes et pourpres de ces cierges égrenés le long d'une rue pleine de nuit. On part... A l'église, les prêtres font leur office. Puis l'on abandonne le cadavre. Les porteurs, dont les lazzi shakespeariens cinglent le silence, le découvrent, ce cadavre. Alors, d'une petite bière, ils tirent l'enfant mort né, et l'étendent près de sa mère, dans le même cercueil. — Cela fait, le convoi repart. Et il va très loin, sous la nuit. Peu à peu, le cortège se disperse. Les porteurs ne vont pas au cimetière; ils s'arrêtent à une espèce de morgue, où les cadavres attendent jusqu'au petit jour.

Berlioz, pour un paolo, entre.

On lui découvre le cadavre.

« Elle était charmante! Vingt-deux ans!... une belle robe de percale nouée en dessous de ses pieds; ses cheveux n'étaient pas trop dérangés ».

Alors, il l'examine avec plus d'intérêt, plus de sangfroid, qu'il ne disséquait, voilà quelque dix ans, les sujets anatomiques. — Mais, depuis, il a vu Hamlet, il a été « foudroyé » par Ophélia, il a pris l'habitude de se regarder vivre comme un véritable « Hamlet vivant »; — et quel beau récit, par la suite, il pourra faire à ses camarades : lui-même aura vécu Valas poor Yorik!

Il s'approche du cadavre et le détaille :

« Sans doute, elle était morte d'un dépôt dans le cerveau; une eau jaunâtre lui coulait des narines et de la bouche; je lui ai fait essuyer la figure; puis ce brutal lui a laissé retomber la tête tout d'un coup, avec

LE SUICIDE èE ËERLI02 501

un bruit sourd qui a ému toute les tables. Je lui ai pris la main; elle avait une main ravissante, blanche; je ne pouvais la quitter. Son enfant était laid, il me faisait mal au cœur. Pour un paolo, j'ai touché la main de cette belle, pendant que son mari se désespérait; si j'avais été seul, je l'aurais- embrassée; je pensais à Ophélia!... »

Le lendemain matin, 12 avril, la lettre n'est pas encore arrivée. Non la lettre d' Ophélia (la « fille » Smithson, qui glissait de plus en plus à la misère), mais la lettre du « gracieux Ariel ».

Que faire à Florence?...

Il attend. Il s'ennuie. Il s'exalte. « Que faire? soupirer?... c'est enfant; grincer des dents, c'est devenu trivial... »

Il fait le badaud. Il suit un autre enterrement, et niédite sur les destinées humaines. Il assiste aux obsèques du « jeune Napoléon Bonaparte, fils de Louis, et qui est mort à vingt-cinq ans ». Et il pense à la mère, il pense à la reine Hortense. — « Pauvre reine, songe-t-il, joyeuse créole qui vint autrefois des Antilles dansant sur le pont du vaisseau des danses de nègres pour anxuser les matelots. Elle y retourne aujourd'hui orpheline, mère sans fils, femme sans époux, reine sans Etats, etc.. »

Quand il a fini sa méditation sur le sort des reines et des empires, l'amant d' Ariel écoute la musique de la cérémonie funèbre : « Il y avait des chants et un orgue; deux manœuvres tourmentaient le colossal instrument, l'un qui remplissait d'air les soufflets et l'autre qui le faisait passer dans les tuyaux en mettant les doigts sur les touches. Ce dernier, inspiré sans doute par la circonstance, avait tiré le registre des petites flûtes, et jouait de petits airs gais qui ressemblaient au gazouillement des roitelets... »

Et Berlioz transcrit dans sa lettre (12 avril) un Dies Irœ en blanches pointées pour le serpent, alternant avec des petites flûtes sur un rythme de sicilienne. Et, pour finir par un bel Amen (un amen hoffmanesque et byronien!), il note en presto, sous le mot amen^ les croches de :

J'ai du bon tabac, Tu n'en auras pas.

Soudain, il se rappelle qu'il se doit à sa douleur :

— « Adieu, tenez, je vois tout rouge... j'attends encore quelques jours une lettre qui devrait m'arriver, et puis je pars. »

Et la lettre n'arrivait pas. Et Berlioz ne partait pas. Il restait à Florence. Ariel l'attirait à Paris; mais, en Italie, le retenait sa pension. — Il était guéri de « l'infernal mal de gorge ». Il attendait, inactif, indécis, ennuyé, stagnant. Que diront les camarades railleurs, à Rome, s'il rentre, lui, le Pire la Joie, sans le moindre coup d'éclat?

Du moins, à ce bon bourgeois d'Humbert Ferrand, il raconte ses rêves de vie tumultueuse : être un brigand, dans une bande, en Sicile ou en Galabre, voir « des crimes magnifiques, des viols, des assassinats, des rapts et des incendies... Oui, oui, voilà le monde qui me convient : un volcan, des rochers, de riches dépouilles amoncelées dans les cavernes, un concert de cris d'horreur accompagné d'un orchestre de pistolets et de carabines, du sang et du lacryma-christU un lit de lave bercé par des tremblements de terre; allons donc! voilà la vie! »

Faute de cette vie bienheureuse, il imagine un colossal oratorio : le Dernier Jour du Monde, D'ail-

LE SUICIDE DE BERLIOZ o03

leurs, pendant deux nuits de suite, il vient de s'exalter à des spectacles de mort, et de jouer à l'Hamlet. Ses pensées sont lugubres. Déjà, il se sent abandonné par son Ariel : quelle « bassesse, quelle insensibilité, quelle vilenie! » Aussi l'oratorio sur le Dernier Jour du Monde serait beaucoup plus formidable encore que le fameux Iterum çenturus de la première Messe. Plus dramatique, plus étonnant, plus nouveau. Tout serait en oppositions : « des chœurs religieux mêlés à des chœurs de danse; des scènes pastorales, nuptiales, bachiques, mais détournées de la voie commune ». A la fm seulement éclateraient les cuivres! 11 y aurait, comme chez Méhul et Lesueur, plusieurs orchestres, peut-être même un de plus; il y aurait au moins trois cents instruments, sans compter quatre masses de trombones, ophicléides, bugles et bombardons, qui éclateraient comme les trompettes des archanges aux quatre points de l'horizon flamboyant : on entend craquer la terre, les morts sortent du tombeau, les vivants meurent d'épouvante sous les suprêmes convulsions de la foudre et l'infinie rumeur des mondes fracassés!

La lettre, enfin, le 14 avril, la lettre arrive : Camille Moke, r Ariel, le séraphin, épouse M. Pleyel, facteur de pianos!

Et Berlioz, au doigt, porte encore l'anneau de fiançailles donné par Camille!... Mme Moke « m'appelait mon gendre/,., »

« Vieille canaille! »

Qu'ils meurent donc! Qu'ils meurent tous! « Les deux femmes coupables et l'innocent! » Qu'ils meurent!

Il les tuera.

Son plan est fait. A Paris, on se méfiera de ce furieux qui revient : il lui faut un déguisement. Berlioz

va donc chez une marchande de modes, et se commande, pom* le soir même, un costume complet de femme de chambre, « robe, chapeau, voile vert,... »

Et il charge ses pistolets, « une paire de pistolets à deux coups ».

Il assure dans ses poches une bouteille de laudanum, et une bouteille de strychnine.

Il s'allège de ses bagages. Sa valise d'effets, il la fait expédier à son père; ses manuscrits, à Habeneck. Et il n'oublie pas, puisqu'il va mourir après justice faite, de lui donner des indications pour son œuvre posthume : la coda, qu'il vient d'ajouter à la Scène du Bal n'est pas tout à fait instrumentée :

En l'ABSENGE de Fauteur, je prie Habeneck de doubler à roctave basse, avec les clarinettes et les cors, le trait des flûtes placé sur la dernière rentrée du thème, et d'écrire à plein orchestre les accords qui suivent. Gela suffira pour la conclusion.

C'était comme un testament (1).

(l)Tel sera du moins le récit de Berlioz, et telle la notule qu'il transcrira en la mettant à VeffeU qu'il transposera dans un ton plus dramatique lorsqu'il travaillera lui-même à sa légende dans le Voyage musical (1844), puis dans les Mémoires (1864). . J'ai vu, chez M. Charles Malherbe, la notule de 1831, c'est-à-dire celle que Berlioz eut sous les yeux au moment où il la dénatura et Venjoliva dans son récit. Sauf les quelques mots que je mets entre crochets, elle est parfaitement lisible malgré une grosse surcharge de hachures ;

Je n'ai pas le temps de finir moi-même ; qu'on finisse [alors comme dans mon autre copie]; il faut recopier toutes les parties à cause des changements.

Un berliozien trop dévot a vu cette inscription sur le manuscrit même. Il a préféré ne pas la lire : il a cité les Mémoires. — Or, cet aveuglement à éclipses se produit chaque fois qu'un document contredit la légende. La sincérité de l'histoire demande une clairvoyance plus constante.

Il y aura bien des surprises quand M. Malherbe publiera ses merveilleux documents.

Alors, la conscience aussi tranquille qu'un bourreau dont les préparatifs sont finis, notre justicier ne sait plus que faire avant le départ de la voiture.

Attendre tout un après-midi!

Le passeport est visé. Mais le travesti sera-t-il prêt?...

Berlioz erre dans les rues de Florence avec « Fair malade, inquiet, et inquiétant des chiens enragés ».

Il part enfin!

Dans la voiture il serre « soigneusement » son costume de femme de chambre, le chapeau, le voile vert, et les deux paires de pistolets.

Les lieues se succèdent. Il est muet. Il ne mange pas. De Florence à Gênes, en plusieurs jours, il n'avale pas autre chose (s'il faut l'en croire), que le jus d'une orange. Et le courrier, à voir un tel visage crispé sous un tourbillon de cheveux roux, deux grands yeux caves et un nez en bec d'aigle, — le courrier se demande si ce mystérieux et taciturne compagnon « est de ce monde ou de l'autre ».

Feux et tonnerres! Le travesti, à un relais, est égaré! — Par bonheur, les deux pistolets restaient.

A Gênes, le Père la Joie se fait donc conduire de modiste en modiste pour avoir, en quelques heures, un nouveau travesti cotoiplet, robe, chapeau, et voile vert. On le lui promet enfin. Mais la police sarde s'inquiète de tant d'allées et venues. Ce Français errant et farouche n'est-il pas un affilié des ventes, un cocarbonaro, un émissaire de la révolution de Juillet?... On lui refuse le visa qu'il demande pour Turin : qu'il passe par Nice...

Il passerait par l'enfer, pourvu qu'il passe!

En réalité, il passe par l'admirable route de la

50e LA JEUNESSE D'UN ROMANTIQUE

Corniche. C'est le printemps. La route, de si haut, domine la mer, qu'on entend à peine le roulement des vagues dans les rochers. Voici le crépuscule. La mer bleue devient presque violette, et, parfois, par les échancrures des pins parasols, entre leurs velours verts où le soleil fait vibrer le corail des branches, notre romantique aperçoit l'infinie tranquillité de la mer sous le ciel pâlissant d'où sortent, une à une, les étoiles... Etoile de la mer!... oh! « ma Stella Mordis »•.. Estelle,... le Saint-Aynard... joies pures, troubles idyl- Uques de l'adolescence....

Mais, dans une caisse de la voiture, il y ^ un travesti de femme de chambre et deux paires de pistolets.

Hélas, d'heure en heure, ce rôle de justicier, comme il devient pesant! L'amoureux affolé a tant médité sur les plaisirs de la vengeance, il s'en est tant repu, de loin, — que maintenant, le terme approchant, tout ce carnage l'ennuie, et même lui parait un peu ridicule. L'accès est fini.

Sans compter que « la nécessité de se tuer ensuite, est assez fâcheuse ».

Et se tuer pour qui?... Pour l'innocent Pleyel?.,. Pour l'Ariel perfide, capable de cette « abominable, lâche et dégoûtante ignoblerie »?... Pour « l'hippopotame »; — « l'hippopotame » : Berlioz appelait ainsi sa presque belle-mère.

Et puis, pensionné par le roi pour séjourner en Italie, il n'a pas encore enfreint le règlement : même à Nice, il sera encore en terre italienne, ou mieux dans le royaume Sarde : le lauréat n'a donc pas encore perdu son droit à sa pension. Pourvu, toutefois, que M. Horace n'ait pas déjà écrit au ministre!... Tout pourrait s'arranger. — Mais par quels lazzi, dans l'académie tintinnabulante, les camarades accueil-

leront-ils le Père là Joie, parti pour tout tuer, et revenant bredouille?

Comment se tirer de cette passe ridicule?

Et les chevaux du voiturin trottaient. Le jeune lauréat, justicier découragé, désenchanté, à chaque tour de roue, approchait de la frontière où il allait perdre sa pension.

Quelle sotte aventure!

La nuit était venue. De la Corniche « taillée dans le roc à deux ou trois cents toises au-dessus de la mer », il ne distinguait plus, sur sa gauche, les flots écumeux. Il sentait seulement une grande chose vide, agitée, tumultueuse; mais, dans le bruit de la voiture, il ne l'entendait pas. A droite, il voyait l'entassement confus des montagnes.

Soudain, la route descend, rapide. Le voiturin arrête les chevaux, saute à terre pour glisser le sabot sous la roue.

Alors, pendant ce silence, Berlioz « entend les sourds râlements de la mer », qui brise, « furieuse, au fond du précipice ».

A ce râle, il répond (s'il faut l'en croire) par un écho terrible : dans sa poitrine éclate « une nouvelle tempête plus effrayante que toutes celles qui l'avaient précédée ». Il râle comme la mer, il râle; et, s'appuyant des deux mains sur sa banquette, il pousse un Ha/ « si rauque, si sauvage, que le voiturin en fît un bond d'effroi ».

Et ce fut tout.

Rien ne suivit ce « Ha! »

Le Père la Joie, vraiment, sentait qu'il valait mieux vivre que mourir. Cette nuit de printemps, sur la Corniche, était si parfumée, si douce, si voluptueuse...

Et puisqu'il avait pris le parti de vivre, il songea au

plus pressé : ne pas perdre sa pension de prix de Rome.

Au prochain relais, il écrira à son directeur.

Ce relais est Diano Marina, village sarde situé à plus de cent kilomètres de Gênes.

Interminable route, qui monte, qui descend, qui tourne comme si elle revenait sur elle-même. Durant la nuit, la lenteur du voiturin s'y endort... Et Berlioz, pensionnaire qui s'était évadé pour assouvir sa vengeance, cherchait, maintenant, un moyen de rentrer avec honneur, et même avec fracas, au bercail académique. Faux pas grotesque... Gomment le Père la Joie pourrait-il revenir, sans courber sa crinière de lion foudroyé?...

Ecrire à Rome, il le fallait. — Mais écrire quoi?

Interminable route...

Il eut tout le temps, entre Gênes et Diano Marina, de combiner son « retour à la vie » et son retour à la Villa Médicis; — tout le temps de combiner une lettre qui impressionnerait tout ensemble le directeur et les camarades, et qui intéresserait tendrement l'épouse et la demoiselle de M. Horace.

A Diano Marina, sans une rature, d'une écriture tranquille, ferme, régulière, sans une hésitation ni une reprise, ni un déplacement de main, car il devait copier un brouillon ou, du moins, transcrire sur le papier des phrases arrêtées d'avance et sues par cœur, — il écrivit à Horace Verne t :

« ... Je vous écris précipitamment (1)... un crime c( hideux, un abus de confiance dont j'ai été pris pour « victime, m'a fait délirer de rage depuis Florence

(1) Lettre inédite dont on ne connaît encore que quelques lignes, et inexactes. Le manuscrit appartient à un érudit, à un ami que j'aurais dû remercier à chaque page de ce livre, à M. Charles Malherbe.

« jusqu'ici. Je volais en France pour tirer la plus « juste et la plus terrible des vengeances; à Gênes, un « instant de vertige, la plus inconcevable faiblesse a « brisé ma volonté, je me suis abandonné au déses- « poir d'un enfant; mais enfin j'en ai été quitte pour « boire l'eau salée, être harponné comme un saumon, « demeurer un quart d'heure étendu mort au soleil, « et avoir des vomissements violents pendant une « heure; je ne sais qui m'a retiré; on m'a cru tombé a par accident des remparts de la ville. Mais enfin « je vis, je dois vivre pour deux sœurs dont j'aurais a causé la mort par la mienne, et vivre pour mon « art.

« Quoique je tremble encore, comme l'entrepont « d'un vaisseau faisant feu de bâbord et de tribord, « je viens m'engager sur l'honneur, devant vous, « à ne pas quitter l'Italie; c'est le seul moyen de « m'empêcher d'accomplir mon projet.

« J'espère que vous n'aurez pas encore écrit en a France et que je n'aurai pas perdu ma pension...

« Adieu, Monsieur.

« La lutte entre la vie et la mort est encore terrible; « mais je resterai debout : je vous l'ai juré sur l'hon- « neur. »

Et, sous la signature, ce post-scriptum :

a Veuillez me répondre à Nice un mot seulement pour m'instruire sur le sort de ma pension. »

Cette missive tempétueuse, calligraphiée sur grand et beau papier, avait toutes les apparences d'une correspondance oflicielle (1).

Une fois mis le cachet de cire, le Père la Joie s'aperçut qu'il avait faim. Ainsi que Faust, la « terre » l'avait reconquis.

« (1) Datée par Berlioz» 18 avril. — Timbre de la poste : 19 avril.

Berlioz, avec son voiturin, gagna Niée. Nice était encore en terre sarde, Nizza la bella.

Mais le jeune lauréat n'avait-il pas déjà compromis sa pension et son avenir?

A ce faux suicide, à cette lettre (18 avril 1831), nous arrêterons notre récit.

Certes, ce n'est pas à tel jour précis qu'un homme cesse d'être jeune. Jour à jour, la vie semble presque pareille. En cette suite de nuances incertaines, où marquer une limite? Mais aussi, comment se refuser à prendre pour point de repère un fait aussi voyant que ce faux suicide?... C'est pourquoi nous arrêterons ici La Jeunesse (Tun Romantique.

Par ailleurs, Berlioz, abandonné de son « gracieux Ariel » et bientôt en passe de se marier avec la « fille » Smithson; — Berlioz se mettant, un mois après cette noyade de fantaisie, à écrire Le Retour à la Vie qui sera, en musique, comme une liquidation de sa jeunesse, — vraiment, vers le printemps de 1831, une autre période commence : autre période pour lui, autre période aussi pour tous les romantiques.

Louis-Philippe règne. La Restauration déchue, c'est à un autre régime, à un régime plus moderne (spéculations, disputes parlementaires, le citoyen gardenational) que la France s'essayera pendant quelque vingt ans : la vie, le génie de Berlioz, la vie et le génie des romantiques vont s'user à lutter (tout en rusant) contre cet esprit « philistin », ou mieux « louis-philippard ». En même temps, chacun fera son œuvre;, et Berlioz, arrivé alors à sa maturité, écrira Harold, le Requiem, Benvenuto^ Roméo et Juliette^ la Symphonie Funèbre, la Damnation de Faust.

Et sa vie continuera d'être ingénieuse et roma-

nesque, avisée et & volcanique ». Pour en faire le récit, il faudra suivre Berlioz en Italie, en Allemagne, en Autriche, en Russie, en Angleterre, et il faudra s'efforcer de faire revivre la société parisienne de 1830 à 1848.

Tel sera l'objet du volume suivant : Un Romantique sous Louis- Philippe.

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