‹ La jeunesse de BalzacChapitre 19 sur 155 · Voir Appendice X · texte numérisé non relu

Voir Appendice X

t. Cf. Les Historiettes de Tallemant des Réaux, 3e édition, Paris, Techener, 1862, in-12, t. I, p. 236.

Cette demeure, où Balzac a passé deux années de son existence, est moins une maison d'habitation qu'un vaste atelier. Sur la rue, elle présente deux corps de bâtiment construits en moellons et en plâtras. La patine du temps n'a pu ennoblir la banalité plate de la façade. L'un des corps de bâtiment, élevé de quatre étages au-dessus du rez-de-chaussée, est surmonté de la large baie d'un atelier. L'autre partie de la construction n'a que deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Les murs sont percés d'étroites fenêtres à persiennes grises ou à demi-persiennes dormantes. Le rez-de-chaussée des deux maisons est occupé par un long vitrage qui se continue d'un bout à l'autre des deux corps de bâtiment et leur donne ainsi une certaine unité.

Devant la porte, aujourd'hui comme il y a soixante-dix ans, des voitures à bras, des colis de papiers ficelés dans des emballages de planches. La maison n'a pas changé de destination, et sur l'imposte on lit : A. Herment, successeur de Gantier. Cahiers d'école. Fabrique de registres. Sur la porte bâtarde qui ouvre à droite, on lit encore : A. Herment. Magasins et bureaux au 1er étage. La porte est épaisse, à un seul vantail; elle a conservé le heurtoir d'antan, mais, inutile maintenant, il est fixé par un clou.

Un couloir sombre; une loge de concierge

s'ouvrant comme une grotte obscure, à mi-hauteur de l'entresol ; un escalier avec rampe de fer, marches de bois et paliers carrelés ; à gauche, une porte. On entre, et Ton se trouve au milieu d'un vaste atelier rempli, du plancher au plafond, de piles énormes de papiers, de cartons et de registres.

L'obligeance des locataires actuels nous permet de visiter la maison.

L'imprimerie était installée dans les ateliers du rez-de-chaussée : « Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure... » La phrase est prise dans les Illusions perdues; elle s'applique exactement à la maison de la rue des Marais : « On pouvait, d'ailleurs, arriver au bureau du maître par une allée. » L'allée subsiste aussi et la porte du couloir est découpée par une sorte de galerie en style ogival qui indique le goût romantique.

Au premier étage, une pièce, non moins vaste que celle d'en bas, occupe toute la largeur des deux maisons. 11 n'est pas difficile de reconnaître les restes d'un ancien appartement qui est aujourd'hui comme englobé dans le vaste atelier.

Du temps de Balzac, cet appartement faisait logis à part, et la plus grande partie de l'étage était habitée par un autre locataire.

Voici donc les pièces du petit appartement qui l'ut le sien : voici la cuisine obscure; voici l'antichambre assez vaste; voici la salle à manger qui, seule, conserve encore sa cheminée en marbre noir, assez belle et de style Empire.

Voici, enfin, la chambre que la tradition désigne comme « la chambre de Balzac » : c'est le bureau actuel du patron. Haute et carrée, elle prend jour, sur la rue, par une seule fenêtre. En face de la fenêtre, il y avait une alcôve, aujourd'hui démolie, et, de chaque côté de la cheminée, deux grands placards. Il ne reste rien que les quatre murs et une cheminée du style le plus banal. Le lambris paraît avoir été refait lorsqu'on a tendu le papier actuel, où alternent des lignes verticales vertes et jaunes.

L'aspect de la chambre devait être tout autre quand Balzac l'habitait. Car il avait cloué sur les murs, « à la place d'un affreux papier, une tenture de percale bleue1 »; il avait meublé la

1. Cette tenture fut déclouée par Balzac et reportée ensuite dans l'appartement qu'il occupa rue Cassini, où son ami Latouche, l'éditeur d'André Chénier et l'amant de Mme Desbordes- Valmore, l'aida à la reclouer.

« On me reproche, écrit Balzac à sa sœur, l'arrangement de ma chambre ; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe. Je n'en ai pas acheté un seul! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallu changer... » Œuvres complètes, t. XXIV. Correspondance, p. 52 (lettre XXIII, datée de Paris 1827). — Ce texte diffère absolument de celui de la lettre autographe

pièce avec quelque recherche; ses livres, reliés par Thouvenin, y étaient réunis1.

de Balzac (Collection Lovenjoul, ms. A 276, fol. 76). Elle est datée du samedi 14 février [1829] et non de 1827, comme il est imprimé, par erreur, dans la Correspondance. Le passage correspondant, dans l'original, est le suivant : « ma pauvre mère accuse mon luxe. Tous les meubles que j'ai m'appartenaient avant ma catastrophe, à l'exception du corps de bibliothèque et de la reliure des livres... Mais ne parlons pas des meubles, il reste les tentures. Le papier à mettre aurait coûté en tout 80 francs. J'ai cent et quelques aunes à 20 sous qui me resteront, que Latouche m'a posées, et quelques bouts de franges... >»

Plusieurs historiographes de Balzac, M. Gabriel Ferry notamment, dans une étude intitulée Les Habitations de Balzac, insérée dans le Monde moderne de juin 1897, pp. 837-850, ont avancé que Balzac, en quittant l'imprimerie de la rue des Marais-Saint-Germain, avait été habiter au n° 2 de la rue de Tournon. Ce domicile était celui qu'il occupait avant d'être imprimeur ; c'est l'adresse qu'il donne au bas de sa lettre au ministre de l'Intérieur, quand il sollicite l'obtention d'un brevet (Voir Appendice VI, pièce n° 50).

En quittant la rue des Marais, après sa déconfiture, c'est rue Cassini que va demeurer le futur auteur de la Comédie humaine. Il le dit lui-même, dans une de ses Lettres à l 'Étrangère (p. 414). « En 1828, j'ai été jeté dans cette pauvre rue Cassini, sans que ma famille voulût me donner du pain, par suite de la liquidation à laquelle on m'avait contraint, devant 100 000 francs, et n'ayant pas un sou. »

Henry Monnier, dans les Mémoires de Monsieur Joseph Prudhomme, t. II, p. 101, confirme le fait : « Balzac, écrit-il, venait de quitter le métier d'imprimeur dans lequel il n'avait pas fait de brillantes affaires. L'abandon du matériel de l'imprimerie à ses créanciers, quarante mille francs de billets qu'il fallut acquitter avec le produit de ses livres, capital et intérêts : tels furent les résultats de sa tentative industrielle. Ses affaires terminées, Latouche se chargea d'installer Balzac dans son appartement de la rue Cassini, près de l'Observatoire. Un matin, Latouche, monté sur une échelle, un tablier devant lui, se livrait avec délice à sa passion pour le collage du papier... •

Pour les différents logements occupés par Balzac, voir Collection Lovenjoul, mss. A 322, 325, 327 et 528.

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