‹ La jeunesse de BalzacChapitre 20 sur 155 · Voir Appendices V et VIII, pièces n0' 44, 94 et · texte numérisé non relu

Voir Appendices V et VIII, pièces n0' 44, 94 et

En un mot, le jeune homme, à peine émancipé, avait fait, de l'appartement obscur et triste, un nid doux et chaud. Il avait cru s'installer pour toujours, en maître, dans la laide et banale maison qui lui devenait chère; son goût l'avait modifiée selon son rêve.

C'est là que, pendant deux années, il reçut tous les jours1, comme il le dit lui-même, la visite de l'amie dont la présence l'aidait à supporter les difficultés et bientôt lès déboires de sa nouvelle existence.

1. Lettres à l'Étrangère, p. 418 (lettre CXXVI, 19 juillet 1837).

Les courtes années que Balzac passa rue des Marais-Saint-Germain furent décisives pour la formation de son génie. Il vivait là, au plein cœur du vieux Paris, sur ce sol où la vie et la mort accumulent leurs énergies depuis des siècles.

Parmi les industries parisiennes, celle qu'il a choisie a encore quelque partie intellectuelle. Dans la crasse de l'encre, de la fumée et du papier noirci, elle sent rôder autour d'elle le vol de la pensée qui cherche à se poser. Mais, aléatoire plus qu'aucune autre — étant le thermomètre de la culture et, ainsi, de la prospérité publiques — au moindre trouble, au moindre recul, elle est en péril.

L'expérience des affaires, avec tout ce qu'elle a de brutal et de dur, va donc former ce jeune homme qui s'offre à la vie. La nécessité matérielle, maîtresse des âmes et des mœurs, va

devenir l'institutrice de cet investigateur des mœurs et des âmes. Elle vient vers lui dans sa forme ordinaire et banale, dont il sera le premier à saisir l'étrange poésie.

C'est l'atelier noir et bas, où la lumière du dehors laisse à peine pénétrer, aux heures ensoleillées, un terne rayon ; ce sont les têtes pâles et sincères des ouvriers qui surgissent de l'ombre* apparaissant et disparaissant, selon le travail mécanique qui les astreint; c'est la figure de Yours « avec ce mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui d'un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l'encrier à la presse et de la presse à l'encrier » [Illusions perdues)', et c'est la rangée « des singes », qui sont ainsi nommés « à cause du continuel exercice que font ces messieurs pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues » (Illusions perdues)1 .

Ce sont les ballots de papier qui arrivent; ce sont les gens affairés et indifférents qui entrent et sortent; c'est le bureau du patron, noir et sombre, au fond de l'atelier, avec ses papiers, ses cartons, ses abat-jour verts, ses chiffres obscurs, ses rubriques incompréhensibles au public, et le branle-bas de combat, deux fois

1. Voir Appendice VIII, pièces n0,8ô et 84, et Œuvres complètes, édition Lévy, t. VI, p. 134.

par an, le jour de l'inventaire (La Maison du Chat-qui-pelote)'\

Puis, c'est la difficulté des affaires ellesmêmes; c'est le client attendu qui ne se presse pas, et dont la tactique sournoise se devine dans les détours d'une conversation indifférente ; c'est le fournisseur impatient, dont la voix, douce le jour de l'achat, devient rude, au moindre retard, le jour du paiement.

Ce sont les fins de semaines et les fins de mois, avec l'exigence de la main-d'œuvre qui attend sa paie pour vivre et qui ne connaît pas d'autre raison que l'argent; ce sont les tours de force et les tours de passe-passe pour trouver cet argent, pour gagner huit jours, pour obtenir un délai; c'est l'émotion de l'attente et le soupir momentané de la délivrance.

Voici, maintenant, grouillant dans la détresse qui grandit, les figures redoutables des hommes d'affaires, de tous les vautours que l'odeur de la misère appelle : l'huissier avec son grimoire, l'avoué rose et gras, le juge sceptique et indifférent qui laisse tomber, sur tous ces cous tendus, le couperet de la loi.

Puis, l'armée des prêteurs, depuis l'horrible usurier du coin — Gerizet ou Gigonnet — jus-

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