‹ La jeunesse de BalzacChapitre 21 sur 155 · Œuvres complètes, édition Lévy, t. I, p · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, édition Lévy, t. I, p

qu'à la grande banque, maîtresse de la place, remuant les capitaux internationaux, formulant l'étonnante maxime du vieux baron : « 11 n'y a qu'un argent », embrassant d'un coup d'œil les affaires du monde, et, jouant pourtant aussi serré dans les petites affaires que le dernier des Gobseck, parce qu'elle est convaincue que, si elle se laissait prendre par la pitié, elle se laisserait saisir, en même temps, par la ruine.

Voilà ce que cette vieille rue des Marais raconte à l'ardent et attentif jeune homme, tandis qu'il rentre, le soir, et que la lanterne du coin grandit son ombre allongée sur le pavé. Au dehors, ce fut, toute la journée, la course enfiévrée avec la quête ardente; au dedans, ce sont les soucis grandissants et la faillite menaçante.

Avant Balzac, rien de tout cela n'avait été aperçu par les faiseurs de romans, narrateurs des passions humaines. Les héros des livres qui charmaient ou divertissaient l'humanité vivaient dans une atmosphère irréelle et se nourrissaient, comme on dit, « de l'air du temps » . L'école des mœurs et de la vie était en dehors de la vie et des mœurs.

Ames éthérées, princesse de Clèves ou princesse de Montpensier, Paméla ou Julie, vous vous teniez bien loin au-dessus du tracas médiocre des nécessités humaines! Qui eût songé

à faire l'inventaire de vos moyens d'existence? Et, si cette coquine de Manon posait, en riant, le problème, c'est encore par l'amour qu'elle se chargeait de le résoudre.

Balzac arrache le roman au rêve. 11 le décroche du ciel et le ramène sur la terre. On sait, maintenant, de quoi vit la Nouvelle Hé loïse; on tient les comptes de Saint-Preux ; autour d'eux, les misères de la vi'e s'agitent et ajoutent leurs angoisses et leurs tares aux tares et aux angoisses de l'amour.

La Comédie humaine, c'est l'économie politique des passions humaines. Voilà ce qu'elles coûtent en livres, sols et deniers. Dans la fiction, comme dans la réalité, le compte par doit et avoir est ouvert, et viendra l'heure des échéances.

Cette révolution dans l'art, qui eut pour conséquence une révolution non moindre dans l'éducation littéraire de l'humanité, fut conçue par Balzac durant son séjour dans la rue des Marais. C'est là qu'il respira l'acre senteur de la vie et son œuvre en resta, pour toujours, imprégnée.

Et c'est là qu'un autre enseignement lui dévoila l'autre énigme : la Femme. « Elle est venue, tous les jours, comme un bienfaisant sommeil

endormir les douleurs. » Tel est le mystère de la chambre tendue de percale bleue î

Laissons-le parler encore; il va tout dire : « Depuis que j'ai eu des idées et des sentiments, j'ai été tout entier à l'amour, et la première personne que j'ai rencontrée était une héroïne accomplie, un cœur angélique, l'esprit le plus fin , l'instruction la plus étendue, les grâces et les manières parfaites. La nature diabolique y avait mis son fatal mais! Mais elle avait vingt-deux ans déplus que moi, en sorte que si l'idéal était dépassé moralement, le matériel, qui est beaucoup, posait des bornes infranchissables. Cette passion sans limites que j'ai dans l'âme n'a donc pas rencontré toute sa pâture. Il m'a manqué la moitié du tout'. »

Voilà donc le secret de ces angoisses; voilà donc cette énigme que personne ne devait deviner; voilà la clef de cette vie si peu connue et si méconnue! « Elle avait vingt-deux ans de plus que moi!... des bornes infranchissables!... il m'a manqué la moitié du tout! »

Balzac ne s'entendait pas, alors, avec sa mère2. Il rencontra en Madame de Berny une seconde

1. Collection Lovenjoul, ras. A 501, fol. 494. — Lettres à l'Étrangère, p. 500 (lettre CXL, 15 novembre 1858).

2. M. Fessart a noté, sur son exemplaire de la Vie de Balznc par Mme Surville (p. 20), la fermeté de la mère à l'égard du fils : « Mma de Balzac était très sévère avec ses enfants, et surtout

mère, une mère plus douce, plus tendre; une femme attentive, caressante, grave, une maîtresse, une éducatrice, une femme supérieure, prévenante et prévoyante qui conçut, nourrit et développa son génie, la mère de l'intelligence et la mère du cœur, dont l'affection inquiète et ardente enveloppa et domina toute sa jeunesse, et, en le précipitant sur la vie, lui dévoila d'avance la leçon de la vie.

« Vingt-deux ans de plus que moi!... » La connaissance remontait, dit-on, à l'époque où Balzac habitait avec ses parents à Villeparisis, où ils avaient pour voisins le ménage de Berny. Balzac paraît indiquer une époque plus ancienne, si on applique à sa propre vie le court fragment inséré dans les « Œuvres diverses » : Une Passion au collège1 : « Nuit capricieuse et pleine de suavité! nuit dont ne peut jouir qu'une fois l'hommeenfant assez heureux pour la rencontrer dans la vie !... » etc.

Quoi qu'il en soit, c'est bien à Madame de Berny qu'il faut rapporter certains propos amusants des lettres de 1822, datées de Villeparisis. « Madame de B... s'est fait marchande d'avoine,

avec Honoré. » A la page 38 du même livre, M. Fessart note que Balzac, demandant de l'argent à sa mère, « elle ne lui répondait pas; elle le laissait mourir de faim ». Voir Une Page perdue de H. de Balzac, pp. 121 et 126. '

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