‹ La jeunesse de BalzacChapitre 22 sur 155 · Œuvres complètes, édition Lévy, t. XX, pp · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, édition Lévy, t. XX, pp

de son et de blé et de fourrages, parce qu'elle s'est apperçue après quarante ans de réflexions, que l'argent est tout » ; Balzac ajoute : « M. de Berny n'y voit pas plus cette année-ci que l'autre *. »

Ce serait donc là l'origine.

Nous ne savons, de plus, que ce qu'il a dit lui-même : « ... Au début de ma vie, elle a été une mère véritable... Mon Dieu, je n'ai pas une âme qui me connaisse; il n'y en a eu qu'une. La pauvre et chère Mme de B...y me venait voir tous les jours, et, dans ce temps-là, elle croyait que je périrais sous le fardeau. Que dirait-elle en le voyant décuplé ! Oui, je travaille dix fois plus en 1838 qu'en 28, en 30 et 31, 32 et 33. Dans ce temps-là, je croyais à la fortune, et aujourd'hui je crois à la misère5... Elle a fait plus; quoique en puissance de mari, elle a trouvé moyen de me prêter jusqu'à 45.000 francs et j'ai rendu les derniers 6.000 francs en 1836, avec les intérêts à 5 p. °/0 bien entendu. Mais elle ne m'a jamais parlé de ma dette que peu à peu; sans elle, certes, je serais mort. Elle a souvent deviné que je n'avais pas mangé depuis quelques jours; elle a pourvu à tout avec une angélique bonté; elle a encouragé cette fierté

1. Œuvres complètes, édition Lévy, t. XXIV, Correspondance, p. 41.

2. Collection Lovenjoul, ms. A 301, fol. 491 v°. — Lettres à l'Étrangère, p. 496 (lettre GXXXIX, 17 septembre-16 octobre 1838).

qui préserve un homme de toute bassesse, et qu'aujourd'hui mes ennemis me reprochent comme un sot contentement de moi-même, cette fierté que Boulanger a peut-être un peu trop poussée à l'excès dans mon portrait. Aussi, ce souvenir est-il pour beaucoup dans ma vie; il est ineffaçable; car il se mêle à tout1... Elle était, d'une bonté infinie et d'un dévouement absolu. »

En 1834, quand commence la maladie qui doit emporter son amie, Balzac écrit : « Hélas ! je suis atteint d'une douleur qui s'étendra sur toute ma vie. Je suis allé voir, pour deux jours (compre-

i. Lettres à l'Étrangère, p. 418 (lettre GXXVI, 19 juillet 1837). — Il est très difficile de savoir si Balzac a rendu effectivement, avec intérêts à 5 p. 100, la somme que lui avait prêtée Mme de Berny. On verra, dans le chapitre suivant et dans les appendices qui s'y rapportent, que, lors de la liquidation de l'entreprise Balzac et Cie, Alexandre de Berny, fils de Mme de Berny, reprit la part de Balzac dans la maison de fonderie. Il y eut là, probablement, une première compensation. Cependant, Balzac dut rester débiteur pour une somme importante à l'égard de Mmo de Berny et de ses héritiers. Voici, en effet, l'anecdote qui nous est contée par un vieil ami de la famille, M. Arthur Rhoné :

« Étant tout enfant, j'allais souvent chez Alexandre de Berny, le camarade de collège de mon père, qui, depuis la mort de celui-ci, était resté l'ami intime de ma famille. Sur la cheminée de son bureau, rue des Marais-Saint-Germain, je voyais un joli buste de Flore, et mes yeux ne se détachaient pas de ce bronze signé Marin. Marin, né en 1773, mort en 1834, avait obtenu le premier grand prix de sculpture en 1812.

« Un jour, M. de Berny me dit tout à coup : « Sais-tu ce que « me coûte ce buste ?» — Je ne savais que répondre ; il ajouta : « Il me coûte quinze mille francs. » Comme je semblais un

HUE DES MARAIS. Cl

nez-vous quelle est la furie de mes travaux?), madame de B..., qui est à dix-huit lieues de moi1. J'ai été témoin d'une crise affreuse. Je n'en puis plus douter, elle est atteinte d'un anévrisme au cœur. Cette vie si précieuse est perdue. A tout moment la mort peut m'enlever un ange qui a veillé sur moi pendant 14 ans, une fleur de solitude aussi, que jamais le monde n'a touchée et qui était mon étoile... Elle pousse l'amitié jusqu'à me cacher ses souffrances; elle veut être bien portante pour moi. Vous comprenez que je n'ai pas tracé Claës pour faire comme lui. Grand Dieu ! quels changements se sont faits en deux mois chez elle î J'en ai été atterré. Se trouver presque fou de chagrin et se voir condamné au travail! Perdre cette noble et

peu abasourdi de ce gros prix pour un si petit objet (j'avais alors une quinzaine d'années environ), M. de Berny reprit : « En ce temps-là, Balzac me devait beaucoup d'argent. Un jour que j'étais chez lui : « — Puisque je ne peux pas te payer, me dit-il, prends ici ce que tu voudras pour te rembourser ».

« La scène se passait probablement dans la maison de Passy. Or, on sait que Balzac avait le goût des belles œuvres et que sa maison était remplie d'objets d'art. M. de Berny, très fier et très délicat, prit, sans doute, une des moindres choses.

« Après sa mort, M. Charles Tuleu, sachant l'intérêt que je portais à ce buste de Flore, me l'apporta lui-même comme souvenir de notre ami commun.

« Peut-être est-ce pour une raison analogue que M. de Berny était resté possesseur d'une superbe pendule de style Louis XVI en bronze doré, accompagnée de ses deux candélabres, provenant de Balzac et aujourd'hui la propriété de M. Tuleu. »

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