‹ La jeunesse de BalzacChapitre 28 sur 155 · Voir Appendice II, pièces n1" 8 et · texte numérisé non relu

Voir Appendice II, pièces n1" 8 et

De ce mariage, Mmc de Berny n'eut pas moins de neuf enfants1. Cependant, le ménage ne fut pas toujours heureux. Mme de Berny était une femme instruite, intelligente, sentimentale; le mari était, dit-on, capricieux et atrabilaire. Mme de Berny paraît avoir réalisé assez bien ce type, célèbre alors, de la « femme incomprise ».

Une communication obligeante nous permet de publier son portrait; elle était fine, souple, l'air langoureux et volontaire pourtant. Quelque chose rappelle, en elle, l'origine allemande : elle aussi, est une étrangère. Comment ne pas remarquer la douceur pressante du regard, et le sourire voluptueux des lèvres? f

De son enfance passée à la cour, elle tenait un esprit cultivé, ouvert, un sens psychologique très tin, un art accompli dans la conduite de la vie, de la gaieté, de la vivacité, du scepticisme.

4. Un « Recueil de pièces relatives à la famille de Berny (xme-xixe siècles) », conservé à la Bibliothèque nationale, Mss. Nouv. acq. franc, 22362, nous fournit les dates de naissance de ces enfants :

1° Emilie-Gabriel (sic), née le 20 janvier 1794, décédée après le mois de mai 1851. — 2° Augus Une- Jeanne- Anto nette, née le 10 avril 1797, décédée le 9 novembre 1850. — 3° Louis- Adrien- Jules, né le 9 septembre 1799, décédé le 3 novembre 1814. — 4* Jeanne-Augustine- Aimée, née le 6 mai 1801, décédée le 8 mars 1816. — 5° Louise- Emmanuelle, née le 28 juin 1806, décédée le 11 juillet 1834. — 6° Lucien-Charles Alexandre, né le 13 février 1809, décédé le 15 juin 1882. — 7° Armand-Marie, né le 2 octobre 1811, décédé le 23 novembre 1835. — 8° Laure- Alexandrine, née en 1813, décédée après le 15 mai 1851. — 9° Antoine-Ange, né le 13 février 1815, décédé le 4 janvier 1841.

Les temps où elle avait vécu lui avaient appris, comme à tant d'autres, la morale du « Point de lendemain ». Balzac, tout enfiévré d'un amour d'enfant, nous révèle, cependant, par ses fureurs jalouses, qu'elle avait eu avant lui, un amant.

La première jeunesse était passée. L'âge venait. C'est alors qu'elle vit Balzac, camarade d'un de ses enfants. Elle découvrit, elle admira cette jeune et puissante nature. Elle était mariée depuis trente ans; elle avait quarante-cinq ans, lui vingt-trois. Malgré de tels obstacles, les deux existences se rapprochèrent, et « la femme de quarante ans » devint pour Balzac, l'amie et la compagne qui devait lui apprendre la vie.

11 est facile de deviner maintenant quelle influence dut exercer, sur l'imagination du jeune romancier, la femme, belle encore, qui se présentait à lui, accompagnée de l'admirable cortège de souvenirs que nous venons de rappeler.

Filleule du roi et filleule de la reine, belle-fille du chevalier de Jarjayes, élevée dans les cercles intimes, témoin des dernières fêtes et des premières douleurs, ayant ressenti le choc de toutes les grandes crises, confidente des complots, dépositaire des secrets, ayant eu dans les mains les lettres, les anneaux, les mèches de cheveux,

que d'événements dans une telle vie ! Que d'émotions dans ce cœur blessé, quels drames lus et devinés dans ce regard déjà lointain! Quel livre ouvert que cette mémoire vivante, et avec quelle passion le jeune interrogateur de la vie ne devait-il pas le feuilleter!

Il trouvait là les anecdotes inconnues, les faits typiques, les desseins ignorés, les détails révélateurs. C'était « l'envers de l'histoire contemporaine » ; c'étaient les grands complots, Les Chouans, Madame de la Chanterie, Un Episode sous la Terreur.

Madame de Berny savait tout par le menu. Et sa mère, la femme de chambre de la reine, la veuve du harpiste, Mme de Jarjayes , vivait encore, elle qui avait été de tout ! Elle ne mourut qu'en 18371.

C'était donc un monde qu'on eût cru disparu et qui était là, survivant. Et ce passé auquel on osait à peine faire allusion, tant son souvenir éveillait de cuisantes douleurs, il était là! Ces secrets qu'on disait à voix basse, dans les têteà-tête aux portes closes et en ces heures rares où l'âme s'ouvre et se livre, on allait les entendre, tout frémissants et vivants, sur cette bouche délicieuse encore et encore prête aux baisers.

1. Voir Mémoires inédits de Paul Lacroix, dans Le Livre, 1882, p. 271.

De tout ce qui avait été ces joies, ces fêtes, ce deuil, ces larmes, quelque chose restait. Un sentiment avait plané au-dessus des tempêtes, franchi les révolutions, attendu et retrouvé son heure : c'était la fidélité à la cause royale ou, mieux, c'était la fidélité au petit groupe qui avait été admis, jadis, dans les intimités et qui avait su.

Après l'orage, ceux qui avaient survécu s'étaient recherchés et s'étaient rapprochés. Entre ceux-là (combien rares maintenant!), c'était à la vie à la mort.

Or, voilà l'initiation que la fille de la femme de chambre de la reine, la belle-fille du chevalier de Jarjayes, la prisonnière des Madelonnettes pouvait transmettre à son jeune disciple.

On a cherché les origines du royalisme de Balzac. On s'est demandé où il avait connu ces admirables figures de grandes dames qui apparaissent dans son œuvre. On s'est demandé où il avait recueilli ces principes de la pure doctrine qu'il développe si souvent et qui étonnent parfois sous la plume du roturier Baissa, petitfils des paysans de Nougarié, en Albigeois, et dont les tendances eussent été, plutôt, révolutionnaires et bonapartistes.

Le secret est là. Le royalisme de Balzac, ses

prétentions nobiliaires ', ses relations avec un monde où il ne paraissait pas appelé à vivre, ne les doit-il pas, en grande partie, à l'affection, aux directions de l'amie qui veilla sur sa jeunesse et guida sa maturité?

Du moins, on peut relever ici encore de précieux indices et de curieux rapprochements.

Quel est le grand patron politique du romancier, le chef dont il se réclame, l'homme dont il vante, sans cesse, l'autorité et les lumières? c'est le duc de Fitz-James. C'est avec le duc de Fitz-James qu'il devait faire son voyage d'Italie, en 1833: « Et moi aussi j'irai à Naples... Cette

1. Le père de Balzac avait, avant son fils, des prétentions à la noblesse. Un document, que nous avons sous les yeux, en fournit la preuve. En 1821, Bernard-François Balzac mariait sa fille Laurence; pour annoncer ce mariage à ses relations, il fit imprimer deux types de billets de faire-part. L'un est ainsi libellé :

« M « Mr. de Balzac, ancien Secrétaire au Conseil du Roi, ex- Directeur des vivres de la première Division Militaire, et Mme de Balzac ont l'honneur de vous faire part du Mariage de M"8 Laurence de Balzac, leur Fille, avec Monsieur Armand-Désire Michaut de Saint-Pierre de Montznigle. •>

L'autre est ainsi rédigé :

« M - Monsieur Balzac, ancien Secrétaire au Conseil du Roi, ex- Directeur des vivres de la première Division Militaire, et Madame Balzac, ont l'honneur de vous faire part du mariage de Mademoiselle Laurence Balzac, leur Fille, avec Monsieur Armand-Désiré Michaut de Saint-Pierre de Montzaigle. »

Dans l'acte de mariage, en date du 1er septembre 1821, la mariée est dénommée : Laurence Balzac.

année, vers le mois de décembre, il y aura là des âmes d'élite qui doivent s y réunir et, si vous parcourez ce pays à cette époque, grande sera ma joie de vous y voir. J'ai dû y aller avec M. le duc de Fitz-James et Mm" la duchesse de Gastries, mais les ennuis de la vie littéraire m'ont rappelé dans le grand bagne de Paris, où je suis trop souvent cloué sur un banc de forçat1. » Les « âmes d'élite », voilà le petit groupe !

C'est le duc de Fitz-James qui, en 1832, avait fait entrer Balzac au Rénovateur, qui le chargea d'écrire une sorte de programme du parti royaliste et qui, en 1834, voulut, avec Berryer, faire de Balzac un député2. C'est pour complaire

1. C'est d'une lettre adressée par Balzac à M. le docteur Ménière qu'est extrait ce passage sur le voyage projeté à Naples. Elle a été publiée dans La Captivité de Madame La duchesse de Berry à Blaye, 1833. Journal du docteur P. Ménière, médecin envoyé par le gouvernement auprès de la princesse, publié par son fils, le docteur E. Ménière, avec deux lettres inédites de Balzac et du maréchal Bugeaud. Paris, Calmann Lévy, 1882, 2 vol. in-8, t. I, p. 331.

Voir aussi Œuvres complètes, t. XXIV. Correspondance, p. 142 (lettre LXXXVII, à Mme Laure Surville, datée d'Aix, 15 septembre 1832);p.l46(lettreLXXXIX,à M™ de Balzac, datée d'Aix, 23 septembre 1832); p. 158 (lettre XCIV, à Mme de Balzac, datée de Genève, octobre 1832). — Le duc Edouard de Fitz-James, né à Versailles, en 1776, et mort en novembre 1838, était le petit-fils du maréchal. Ancien aide de camp du maréchal de Castries, pair de France après la Révolution de 1830, il fut élu député de Toulouse en 1834. Cf. Biographie universelle (Michaud),XlV, p. 171.

2. « MM. Berryer et Fitz-James veulent me faire nommer député; mais ils échoueront. Ce sera une question décidée dans un mois; vous saurez cela sans doute à Trieste. Mais, si

à « ces amis » que Balzac publie une admirable page sur la duchesse d'Angoulême où Ton dirait que l'on sent l'inspiration directe de « l'amie » plus intime encore1. Enfin, c'est à propos d'un discours où le duc de Fitz-James, dès 1836, réclame l'alliance russe, que Balzac écrit ces lignes : « Depuis longtemps, la tribune n'avait entendu de discours plus complet que ne l'a été celui du duc de Fitz-James. Ce sont de ces grands jalons posés parles hommes supérieurs, auxquels il faut un jour revenir et dont on se repent de n'avoir pas suivi les indications2.

Ce chef du parti, ce patron, ce directeur de la conscience politique du débutant, ce duc de Fitz-James n'est autre que le neveu de la marraine de Mme de Berny.

Si Balzac est entré en relation avec de

j'étais nommé, je me ferais ordonner les eaux, car le portefeuille de premier ministre ne me ferait pas renoncer au cher usage du premier moment de liberté que j'aurai su conquérir dans ma vie. Permettez-moi de laisser cela encore... » Collection Lovenjoul, ms. A 301, fol. 169 v°. — Lettres à l'Étrangère, p. 162 (lettre LXI, 3 juin 1834).

1. Voir Œuvres complètes, t. XXIII, pp. 353-358 : La vie d'une femme. Parmi les écrits historiques et politiques d'Honoré de Balzac recueillis dans le tome XXIII des Œuvres complètes (œuvres diverses), nous citerons : Du droit d'aînesse, p. 1 ; Lne famille politique, p. 217; De l'indifférence en matière politique-, p. 237 ; Enquête sur la politique des deux ministères, p. 241 ; Sur la situation du parti royaliste, p. 359 ; La France et l'Étranger p. 379; Profession de foi politique, p. 787, etc., etc.

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