‹ La jeunesse de BalzacChapitre 29 sur 155 · Œuvres complètes, t. XXIII, p · texte numérisé non relu

Œuvres complètes, t. XXIII, p

tels personnages, avec le prince Christian de Montmorency qui lui écrivait en 1832 et faisait des démarches pour soutenir sa candidature1, avec les Duras, les Biencourt, c'est probablement à son amie qu'il dut, de si bonne heure, de si hautes relations2.

C'est par elle qu'il eut une ouverture sur ces hautes demeures si fermées du faubourg Saint- Germain et, pour hasarder une dernière hypothèse, c'est par elle que l'étudiant besogneux du quartier de l'Arsenal et le pauvre imprimeur

1. Sur les opinions royalistes de Balzac, consulter notamment l'intéressante étude de M. Edmond Biré : Honoré de Balzac. Pajis, H. Champion, 1897, in-8, et un article de M. Gabriel Ferry, intitulé : Balzac candidat à la députation, ses idées politiques, 1831-1848, inséré dans la Revue politique et parlementaire du 10 décembre 1901. La lettre adressée à M. le docteur Ménière, que nous avons citée note 1, p. 82, a aussi une grande importance au point de vue des convictions monarchistes de Balzac. Ajoutons que Mme de Berny eut à regretter d'avoir lancé Balzac dans ce monde quand il y rencontra des femmes qui devinrent ses rivales. Voir, p. 250, une lettre de M"" de Berny.

2. M. Edmond Biré, dans son Honoré de Balzac, p. 145, publie la lettre du prince de Montmorency qui lui a été communiquée par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Le prince de Montmorency dont il est ici question est, d'après les renseignements que nous donne obligeamment M. Frédéric Masson. Anne-Louis Christian, prince de Montmorency, grand d'Espagne, né le 27 mai 1769, troisième fils de Anne-Léon, duc de Montmorency, et de Anne-Charlotte de Montmorency-Luxembourg, sa seconde femme. Marié le 6 septembre 1797 à Marie- Henriette de Becdelièvre de Cany, maréchal de camp en 1815, pair de France en 1827, il mourut le 25 décembre 1844. De lui viennent mesdames de Cossé-Brissac, de la Châtre et de Biencourt. Son fils, mort en 1853 sans alliance, s'est appelé le prince de Robecq. Lui-même, bien que ne s'étant appelé que le prince de Montmorency, était, en réalité, le prince de Tança rville et était, en 1789, titré comte de Tancarville.

de la rue des Marais put, dès sa jeunesse, et alors qu'il n'avait ni célébrité, ni relations, entrevoir et dévoiler au public, avec une réalité si palpitante, les drames du grand monde et « les secrets de la princesse de Cadignan ».

Il nous est possible aujourd'hui de lever tous les voiles grâce à notre ami regretté et nous pourrions presque dire notre collaborateur, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul. Il n'a pas eu le loisir de publier lui-même les documents si précieux qu'il avait réunis sur cette page, maintenant ouverte, de la vie du grand romancier. Nous les publions plus loin en son nom.

Ajoutons auparavant, car c'est là ce qui importe, que l'influence littéraire de Mme de Berny sur le génie de son jeune ami paraît avoir été réelle et considérable. Elle avait une large instruction, un tact sûr, une grande expérience de la vie. Balzac reçut d'elle des leçons inoubliables.

Précisons encore : Balzac dédie à Mme de Berny son roman Louis Lambert, qui n'était qu'une sorte d'autobiographie. Voici la délicieuse et émouvante lettre qu'elle lui écrivit à ce sujet :

[Lundi] 9 [juillet 1832.]

Quel lourd et pesant fardeau tu me donnes à porter, ami chéri ! Quoi ! ne t'en rapporter qu'à moi pour

ton L[ouis] L[amberty, pour une œuvre à laquelle tu mets tant de prix! Mais c'est une folie, mon bien cher, et si tu crois une femme capable de t'aider par ses jugemens, pourquoi ne consultes-tu pas Mde Caraud (sic) ? Je te dis, en toute vérité, que, par les lettres que tu m'as lues d'elle, et par ce que tu m'en as dit, je la crois plus capable que moi, qui n'ai, comme tu sais, que mon sentiment, guidé par l'instinct du cœur.

Faut-il donc, Mr Minet, pour pouvoir profitter des conseils d'une femme que cette femme nous appartienne? Ce génie- femme dont V absence, dites-vous, vous jette dans une petite folie, s'évanouit-il donc tout à fait, quand les sens ne sont plus près de lui ? Ah ! mon René, quel arrêt pour ta nouvelle Eve1!

A propos de René, ne voilà-t-il pas ce nom qui se trouve écrit par nous deux dans le même moment, et tu veux que le génie ne soit plus là? Oh oui, tu as mieux dit ailleurs, nous sommes la même substance, et voilà pourquoi la plus légère parcelle séparée entre nous produit un si vif déchirement. Oh! comme j'ai savouré ce bon et long et voluptueux bec que 4tu m'en-

1. La Notice biographique sur Louis Lambert, qui porte la dédicace : Et nunc et semper dilectx dicatum, datée du château de Sache, juin-juillet 1832, parut, pour la première fois, datée et dédiée en octobre 1832, dans les Nouveaux Contes philosophiques (Paris, Gosselin, 1832, in-8). En 1833, le livre parut séparément, chez le même éditeur, en un volume in-18, intitulé : Histoire intellectuelle de Louis Lambert. Réimprimé dans Le Livre mystique (Paris, Werdet, 1835, 2 vol. in-8), chez Charpentier, en 1842, puis dans les Études philosophiques (lre édition de la Comédie humaine, t. XVI), Louis Lambert a définitivement pris place dans le tome XVII des Œuvres complètes de H. de Balzac (Paris, Michel Lévy frères, 1870, in-8). Voir Histoire des œuvres de H. de Balzac, par le Vte de Spoelberch de Lovenjoul, 3e édition, pp. 190-191.

2. Peut-être Mme Hanska, dont Balzac avait reçu la première lettre le 28 février 1832. 11 devait, toutefois, ignorer son prénom : Éveline.

voies ! Ami, à cette distance, l'enivrement qu'il cause n'est pas dangereux, et l'on peut s'y livrer; aussi je te le renvoie doublement chargé de tout ce que tu y as mis.

Je veux, Mr, savoir ce que vous avez écrit après le mot : dame, il m'a été impossible de déchiffrer ce mot qui m'intéresse; vous le transcrirez lisiblement, s. v. p., et me renverrez mon petit morceau de papier, j'y tiens, attendu qu'il fait partie d'une collection de laquelle je n'ai pas encore égaré une seule syllabe1.

Tu le vois bien que je ne suis que femme. Cette lettre était destinée à ne te parler que de ton L[ouis L[ambert], je voulais obéir à tes ordres, et m'affubler du masque de critique, bah! j'ai enfilé une toute autre route, et je m'y trouvais bien mieux que sur le sol rocailleux où tu veux me faire marcher. Tune sais donc pas que je m'y blesserai, non les pieds, mais le cœur, car il s'agit de te dire des vérités dures, puisque tu veux les entendre; mais songe que je puis ne pas avoir le sens commun, qu'un avis donné par sentiment sur un objet d'art peut ne pas avoir le sens commun et que là où ma vue débile n'apperçoit rien, un œil exercé y verra d'admirables beautés!

Je viens de relire ce que j'ai de L[ouis] L[ambert], c'est-à-dire le tout, moins la 3e et ¥ feuille; après avoir disséqué cette œuvre, je viens de la revoir vivante, et je crois que tu as entrepris une œuvre impossible. Ce

1. Il se trouve joint, à cette page, un minuscule fragment de la lettre même de Balzac à laquelle répond celle-ci. Voici ce qu'il contient : « Faut-il donc aller à la dame d'Aix? », c'està-dire, ainsi qu'il le fit en effet, aller retrouver la marquise de Castries qui l'attendait à Aix-les-Bains. — Malgré la demande de sa correspondante, Balzac ne lui retourna donc jamais cette petite relique à laquelle elle semblait attacher tant de prix. Il pensa, probablement, que la fine mouche, un peu jalouse, n'avait pas voulu lire ou comprendre. [S. L.]

qui me console, c'est que le public ne verra pas ce que tu as espéré en faire, et ce qui est la seule chose que je trouve impossible, tu veux faire le fait vrai, le saisir dans son action même. Si le public devinait cela, tu serais perdu, car ce serait vouloir poser une borne qu'il n'est permis qu'à Dieu de toucher. Goethe et Byronont admirablement peint les désirs d'un esprit supérieur; en les lisant, on les grandit de tout cet espace qu'ils ont apperçu; on admire la portée de leur vue; on voudrait leur donner son âme pour aider la leur à franchir la distance qui les sépare de ce but où ils aspirent. Mais, si un auteur vient me dire qu'il est parvenu à ce but, tel grand qu'il soit, je ne vois plus en lui que le présomptueux, sa vanité me choque et je le rapetisse de toute la hauteur où il a voulu s'élever. La perfection est pour l'homme quelque chose d'autant plus précieux qu'elle est toujours accompagnée de Y espérance ; si un Dieu venait la lui offrir, peut-être n'en voudrait-il plus ; mais bien certainement il croira toujours de mauvais aloi, ou mieux encore il ne croira pas à celle qu'un homme viendra lui offrir, et il jettera sur cet homme un juste ridicule. Voilà, chéri, mon avis, et d'après lequel je te supplierais de retrancher de ton L[ambert] tout ce qui pourrait faire deviner ces singulières pensées, dont je voudrais bien être seule dépositaire (et que j'ai transcrites de tes lettres). Ainsi ces phrases : « l'admirable combat de la pensée, arrivée à sa plus grande force, à sa plus vaste expression »... « le monde moral, dont il avait reculé les limites pour lui... » ne peuvent se tolérer, surtout les premières, car, enfin, reculer des limites n'est pas atteindre un but, et celle-ci peut à la rigueur passer.

Oui, bien certainement, je blâme la collusion, car elle serait à ton préjudice; fais, mon chéri, que toute la foule t'apperçoive de partout, par la hauteur où tu te seras placé, mais ne lui crie pas de t'admirer, car, de

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toutes parts, les verres les plus grossissants seraient à l'instant dirigés sur toi, et que devient le plus délicieux objet vu au microscope1?

Si Ton se souvient de la confuse philosophie et du prétentieux grossissement qui gâtent certaines pages de Louis Lambert, tel qu'il a été publié, même après les critiques de Mme de Berny, celles-ci paraissent singulièrement sages, hardies et justes.

Mais avec quel art, cette femme qui adorait ce « Monsieur Minet » glisse, dans ses caresses, cette forte leçon ! Avec quelle prudence elle procède ! Comme elle soigne ses travaux d'approche !

Elle arrive au but, cependant, et elle dit ce qu'elle pense. Elle avertit, en femme avisée et en penseur éclairé, le jeune orgueilleux. Elle lui signale les écueils où, plus d'une fois, il faillit sombrer : la vanité littéraire, l'essoufflante prétention philosophique, l'ambition maladive de « faire le Dieu ».

Qu'une femme de sens et de tact ait pu voir ainsi jusqu'au fond de l'âme qui s'ouvrait devant elle, à cela rien d'étonnant; mais le miracle est dans le fait qu'ayant vu, elle ait parlé.

Franchise, courage singuliers chez une

1. Cette lettre ne porte pas d'adresse, mais au moment où elle a été écrite, Balzac se trouvait chez Mm<5 Zulma Carraud, à Ançoulême. (Collection Spoelberch de Lovenjoul, ms. A 291, fol. 29.)

femme que tout menace et qui ne craint pas, pour corriger et grandir l'objet de l'amour, de risquer l'amour lui-même.

Ici, le sentiment complexe et parfois inquiétant s'élargit et s'ennoblit jusqu'à devenir maternel.

Et comme il s'élève encore dans la phrase triomphale de la fin : « Fais, mon chéri, que toute la foule t'apperçoive de partout, par la hauteur où tu te seras placé! »

Cette page est décisive, Madame de Berny fut une éducatrice1.

1. Voir plus loin les lettres de Balzac et celles de Mme de Berny, publiées, pour la première fois, dans le présent volume.

L'association entre Balzac et Barbier pour l'exploitation du fonds d'imprimerie de la rue des Marais- Saint- Germain dura depuis le Ie' juin 1826 jusqu'au 3 février 18281.

M. d'Àssonvillez, à qui Balzac devait déjà une somme assez ronde, avait pris ses précautions. Par acte passé le 16 mars 1826, quelques semaines avant la prise de possession de la maison par les deux associés, il s'était fait céder par eux, à titre de nantissement, la propriété du fonds et de tout le matériel. Si bien que Balzac et Barbier étaient, tout simplement, les locataires de M. d'Assonvillez. Ils lui devaient, de ce chef, un loyer annuel de cinq cent vingthuit francs quatre-vingt-huit centimes. Nouvelle charge ! On peut se demander comment des gens raisonnables, couverts de dettes par ailleurs, avaient pu l'assumer.

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