‹ La jeunesse de BalzacChapitre 46 sur 155 · Une page perdue de H. de Balzac, p · texte numérisé non relu

Une page perdue de H. de Balzac, p

la fougue et la mesure, l'imagination et la réflexion. Le père et la mère prolongent les disparates du ménage dans le cerveau contrasté de leur prodigieux enfant.

Balzac fit ses études au collège de Vendôme : il est d'abord un écolier très ordinaire, ne se distinguant de ses camarades que par la splendeur des joues et la grosseur des mollets.

Tout à coup, il pâlit, il maigrit; le front se bombe, les yeux se cernent. Sa mère, inquiète, s'écrie : « Voilà comme le collège nous renvoie les jolis enfants que nous lui envoyons1 ! » Il est plongé dans une sorte de coma : c'est que, dans le gros garçon insouciant, la maturité a surgi tout à coup.

Sans que les autres le remarquassent, la personnalité s'est formée par un travail intime; elle apparaît, spontanée et autodidacte; le choc des deux natures s'est produit à la première étincelle de l'intellectualité éveillée2. L'enfant a dévoré toute la bibliothèque du collège; il" a pensé par lui-même; il a pris une plume; il a écrit son premier ouvrage, et c'est — admirez le titre — une « Théorie de la volonté ».

1. Voir Balzac, sa vie et ses œuvres, par Mme Laure Surville, p. 22.

2. Il est inutile de rappeler que c'est là tout le sujet de l'autobiographie que Balzac a intitulée Louis Lambert.

Son génie naissant brise déjà les lisières; il est un grand homme avant d'être un homme. Son imagination puissante l'accable. A ces heures de formation, la lutte entre les deux natures juxtaposées, non combinées, déchire l'adolescence jusqu'à mettre l'existence ellemême en péril.

La vie, maintenant. Nous sommes en 1822. La vigueur native l'a emporté. Balzac est un garçon à la figure ronde, au corps un peu bas, mais souple et plein. L'œil est admirable, tout rempli d'étoiles d'or; l'entrain, la gaieté, la verve, la bonne humeur éclatent dans les mouvements et les gestes ; une vie exubérante et conquérante émane de lui. Il aime déjà; il est aimé.

Dans le jeune homme, l'homme apparaît.

Celui-ci veut être libre; il veut agir, il veut être lui. L'imagination caresse et transforme un projet que l'esprit réaliste a conçu. Balzac se croit né pour les affaires. Il se propose, d'abord, la plus prompte de toutes les conquêtes : celle de la fortune. 11 devient éditeur, imprimeur, fondeur de caractères. Précis et imaginaire, il recherche des formats, des types, des procédés nouveaux. Il prétend révolutionner la librairie et l'imprimerie.

Le tourbillon des affaires le saisit. 11 s'y jette à corps perdu. Mais les tristes réalités se dressent devant lui. La lutte est âpre, journalière, laide, fastidieuse, pénible ou dégoûtante; le travail est rare, la main-d'œuvre exigeante ; l'argent manque. Bientôt ce sont les billets, les renouvellements, les protêts : ce sont les courses désespérées pour faire face aux échéances, la rencontre des créanciers, les attentes chez l'usurier, les contacts douteux, les compromissions, les mensonges, enfin, la rentrée, le soir, dans l'atelier muet et vide.

Mais, là, le rêve renaît. Dans la chambre étroite, l'amie, Mme de Berny, attend, le sourire sur les lèvres et les bras ouverts. D'un mot, d'un geste, elle écarte le souci, ramène la confiance et la sérénité. Elle a tant souffert, elle a vu des choses si cruelles ! Elle a des consolations pour toutes les peines, des paroles douces pour toutes les tristesses, des caresses pour toutes les douleurs. Comme Schahrazade, elle parle; son récit met l'âme apaisée à la porte du palais des songes.

Elle raconte sa jeunesse, les temps qui sont passés, et dont elle a gardé le tendre et harmonieux secret : la cour, la reine, les fêtes, les joies, les musiques, Trianon, les bergerades, les bals champêtres, les fantaisies, les caprices,

le mouvement brillant et fastueux d'une foule qui ne connaissait de la vie que la « douceur de vivre ».

Elle raconte aussi les heures terribles, les foules hideuses, les sans-culottes, le bonnet rouge, les palais envahis, le sang coulant à flot, la fusillade à bout portant, la guillotine, et elle dit la longue liste des morts.

Elle dit les fuites la nuit, les rencontres suspectes, l'apparition des falots, les réquisitions, les arrestations, les prisons, l'appel des victimes, l'habitude du péril et la familiarité prise avec le bourreau. Sa parole est une évocation où tous les drames se succèdent, où les ressorts de toutes les passions sont en jeu, où la réalité, elle-même, apparartcommeun rêve; et le regard du jeune homme avide plonge dans les prunelles qui ont vu ces choses et qui, pour les revivre, se posent sur le cher enfant.

L'œuvre naît de cette double et antinomique préparation. Un monde disparu, un siècle qui commence. D'une part, le passé auguste de la vieille France, la stabilité des cadres anciens, l'harmonie sociale; la religion, la monarchie, l'aristocratie, la famille, s'étageant comme les assises nécessaires de la société; l'onction des prêtres, le courage des soldats, l'autorité des magistrats, une majesté historique qui va de

Catherine de Médicis à Bonaparte et qui met les Chouans en face de Robespierre.

A côté de cette légende et de cette épopée, voici, par un contraste inouï, l'activité mesquine de la vie journalière, le profil exact de chaque métier, les nuances psychologiques de chaque caractère, le détail précis de chaque affaire et de chaque dossier, le pli professionnel, le geste habituel, le tic familier.

Le temps où vit Balzac est l'aboutissant des grandes époques et des divers régimes qui se sont succédé si rapidement dans l'histoire de France : monarchie, république, empire, restauration. Ce temps se mire dans l'œuvre du romancier, et ici encore, et surtout, le romancier est un historien. Callot n'a été ni plus abondant, ni plus pittoresque, ni plus exact. La foule contemporaine — grands du monde ou miséreux — grouille dans son œuvre. C'est par là qu'elle survivra.

Voici les grandes dames et les lorettes, le faubourg Saint-Germain et le faubourg Saint- Honoré, le Palais-Royal et la rue Saint-Denis, le journalisme et la bourse, la pairie et la Chambre, Véfour et Flicotaux. D'une page à l'autre, la France ancienne, la France moderne.

Cet homme qui se perd dans l'Empyrée à la suite du « Philosophe inconnu » et de Sweden-

borg, l'hagiographe de Seraphitus-Seraphita, écrit, aussi, la Physiologie du Mariage, les Contes Drolatiques et s'attarde aux passions séniles du baron Hulot : poète pour Eugénie Grandet, avoué pour César Birotteau, collectionneur et a chineur »* avec le cousin Pons, naturaliste pour le bouquet de Mme de Mortsauf, couturier pour habiller Mme Marneffe et amoureux, au besoin, pour la déshabiller.

Il vit en plein romantisme, et rien n'est moins romantique que son œuvre; il rejette tout le bric-à-brac sentimental et moyen-Ageux de l'École.

Il échappe à l'hypocrisie ambiante. Les femmes, autour de lui, baissent les yeux : chez lui, elles les lèvent et regardent en face. Elles sont franches et saines ; elles avouent leurs passions, leurs vertus, même leur âge. « Nous voilà, disent-elles ; prenez-nous telles que nous sommes. » Et quel gré elles lui sauront, toujours, d'avoir dépeint, en elles, des êtres vivants, non des poncifs inanimés : vierges inconscientes, poupées fragiles, oies effarouchées. Il raye Indiana, Amélie, même Julie; il remonte jus-

1. M. Fessart rapporte que « M. de Balzac était connu pour un chineur et un bibloteur de première classe. Par trop d'enthousiasme pour les Antiquités, il se faisait parfaitement attraper, et il ne voulait pas en convenir «.Voir Une page perdue de H. de Baliac, pp. 121-122.

qu'à Manon et jusqu'à la princesse de Glèves.

Comme Balzac sait, par une trop dure expérience, que l'argent est le grand ressort de la vie moderne — étant la mesure des efforts humains — il fait, de la question d'argent, la trame solide de son épopée.

Ses personnages vivent, et ils comptent. Il y a des âmes pures, mais il y a des courtisanes. Les pistolets qui arrêtent les diligences sur les grand'routes ne sont pas plus dangereux que les beaux yeux qui subtilisent les portefeuilles et défoncent les coffres-forts.

On voit, pour la première fois, apparaître, dans son œuvre, le chaos immense, grouillant, agité, fécond, stérile, âpre, délicieux, et, somme toute, incompréhensible, qu'est la vie.

Est-ce bien la vie? C'est plutôt le raccourci puissant de la vie. Le génie de Balzac tient à sa double nature. Son imagination est un verre grossissant. Les objets ont, pour elle, des proportions énormes. Elle ne saisit pas seulement les circonstances, mais les lois, non seulement les individus, mais les types.

Tout être vivant sur lequel l'attention de Balzac s'est portée devient un objet exceptionnel, un phénomène, et, comme disait la philosophie ancienne, un « monstre ». Celui-ci est l'Usurier, celui-ci le Soldat, celui-ci le Banquiste, celui-ci

le Criminel, celui-ci le Satyre. Cette déformation prodigieuse impose ces types à l'esprit et les enfonce dans la mémoire.

Mais l'abus du procédé conduirait à l'invraisemblance et à l'outrance. Ce sont les défauts habituels du temps où vit Balzac. Il y échappe, et comment? Par le contrôle qu'exerce, sur lui, la qualité complémentaire de son génie, la finesse, la justesse, le tact, ou, pour tout dire en un mot, le sens des réalités.

Le Méridional est corrigé par le Parisien. Ce Bonaparte des Lettres trouve, en lui-même, son Sieyès. Le verre grossissant, monté en lunette, devient un instrument de précision.

Dans la vie de Balzac, ce contraste singulier, cette antinomie, qui fait sa gloire et son tourment, se retrouve jusqu'à la fin. Homme simple, droit, laborieux et chaste, il laisse s'exercer sur lui la fascination de tous les prestiges. Il galope à la recherche de tous les absolus. Il a convoité la fortune, la renommée, le pouvoir, l'amour. Il ne trouve que la désillusion ; mais sa vigoureuse nature se relève toujours par le goût du travail, la franchise du caractère et la probité des mœurs.

La sage vigilance de la mère veille sur le fils. Un suprême essor de son imagination l'avait emporté, à travers l'Europe, à la suite de VÉtran-

gère. Il revient, marié; heureux d'abord, mais bientôt cruellement meurtri. Quand l'heure dernière fut arrivée, la mère était seule, près de son fils, dans la maison abandonnée. De ses vieilles mains tremblantes, elle éteignit les étoiles d'or en lui fermant les yeux.

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