DHONORÉ DE BALZAC ET DE LAURE DE BERNY
Quand, dans une série d'articles parus au Journal et qui sont comme une première rédaction du présent ouvrage, nous eûmes apporté un élément nouveau à la biographie du grand romancier, à savoir la révélation du nom et des amours de la Dilecta, notre ami M. de Spoelberch de Lovenjoul nous écrivait, dans la joie de voir révélé le secret de l'énigme balzacienne :
Ah, cher ami, que votre quatrième article m'a donc transporté! Vous m'avez appris là ce que je cherchais depuis trente ans! Cette fois, nous la tenons, et l'amoncellement d'erreurs, de nuages, de légendes qui entouraient la dame, s'est évanoui pour toujours. A la lettre, j'ai bu votre encre par les yeux, et je vous réponds que pas un de vos lecteurs n'aura savouré aussi profondément que moi, ni ne se sera aussi gloutonnement gavé du régal unique que vous avez servi là aux Balzaciens. Plus que jamais je vous dis : Venez, Venez! »
En nous communiquant en même temps la belle lettre de Madame de Berny à Balzac relative à Louis Lambert, M. de Lovenjoul nous priait instamment de venir à Bruxelles prendre connaissance de la correspondance de Balzac et de Madame de Berny, qu'il avait en sa possession.
Nous voulions répondre immédiatement à son appel; les circonstances nous en ont empêchés; le temps passa, les années s'écoulèrent. Notre illustre ami mourut. Toutefois, en léguant la collection de ses manuscrits à l'Institut de France, il nous confiait le soin de publier cette correspondance échangée entre les deux amants à l'heure où le jeune homme, entrant tout à la fois dans la vie et dans l'infortune, ne trouvait autour de lui d'autre appui que l'affection passionnément maternelle de sa vaillante amie.
Voici donc ces deux séries de lettres : leur apparition donnera son sens psychologique profond à cet épisode initiateur de la vie de Balzac.
Ce que cette correspondance nous révèle, ce n'est plus l'homme d'affaires improvisé, le jeune téméraire qui, par une résolution funeste, s'accable lui-même d'une dette dont il subira le fardeau jusqu'à son dernier jour, c'est l'homme lui-même. Elle nous montre l'homme et elle nous montre la femme. Voici Honoré et
voici Laure. Les deux amants sont devant nous, en pleine lumière.
Et, malgré la cruelle différence des âges, malgré les bornes infranchissables, malgré la contrainte des lois de la nature et de la société qui les excite et qui les torture à la fois, ils se découvrent à nous, tels qu'il furent, dans la candeur et la sincérité de leur passion.
Une courte note, rédigée par le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul et placée par lui en tête des brouillons des lettres adressées par Balzac à Madame de Berny, établit l'authenticité de ces documents que le pieux collectionneur a sauvés du naufrage.
La lettre d'Alexandre de Berny1, écrite le soir
1. « Voici une lettre de deuil, cher Honoré ; après dix jours de souffrances nerveuses très aiguës, d'étouffemens et d'hydropisie, notre mère a succombé ce matin à neuf heures.
« Sa vie était bien remplie, à cette bonne mère, elle est sans doute bien calme à présent. Demain, à dix heures, elle sera déposée en terre à côté de son Armand, dans le cimetière de Grès.
« Avant sa maladie, elle classa ses lettres et en fit trois paquets; un de ces paquets contient toute votre correspondance avec elle depuis qu'elle vous connaissait. Ce paquet, ficelé avec de la laine et entièrement clos, j'ai l'ordre formel de l'incendier aussitôt après sa mort. Dans une heure, j'y mettrai le feu.
« Il se trouve ici beaucoup de papiers de votre écriture, classés dans des feuilles qui portent le titre de manuscrits : dans quelques jours, je vous en donnerai le détail.
« Adieu, cher Honoré, je ne puis rien vous dire, vous le savez. — 27 juillet 1836. Alexandre. » [Collection Spoelberch de Lovenjoul, ms. A 312, fol. 113.)
même de la mort de Madame de Berny, établit que l'ensemble de la correspondance de Balzac conservée par la Dilecta a été brûlée. Elle s'explique elle-même, dans une des lettres que nous publions, sur ce qu'elle pensait de la conservation des lettres d'amour : ou le tout ou le feu.
Quant aux dernières lettres de Madame de Berny, Balzac les a conservées, sans doute parce qu'elles étaient, à ses yeux, la relique suprême du drame de cœur qui s'était joué entre lui et l'amie, alors que la séparation allait s'accomplir.
Voici donc tout ce qui reste : quelques brouillons de lettres de Balzac adolescent, quelques lettres de l'aimée vieillissante. Car, parun autre caprice du sort, les lettres de Balzac ne sont pas contemporaines de celles de Madame de Berny; les unes ne répondent pas aux autres; celles de Balzac sont de 1822, celles de Madame de Berny sont, du moins les dernières, de 1832. Dix ans d'intervalle!... Le drame n'est pas lié... Mais, il n'en paraîtra que plus pathétique peut-être. Caries lettres de l'amant sont de l'époque où l'amour naît, celles de l'aimée du temps où l'amour se meurt. Ardeur et enthousiasme au début; et, à la (in, palpitations de l'agonie, dernières étincelles, cendres brûlantes, étouffement, silence !
Cette passion partagée, où l'homme de vingttrois ans étreint la femme de quarante-cinq ans, n'est-elle pas un des drames les plus singuliers qu'ait connus l'histoire? La filleule de Marie-Antoinette berçant sur ses genoux le peintre des mœurs bourgeoises, la belle-fille du chevalier de Jarjayes, qui a vu Versailles, Trianon, la Conciergerie, la cour des Tuileries, couvant, dans l'étroite chambre tendue de percale bleue, le génie du grand investigateur de « l'âge industriel », une Béatrice déjà fanée apprenant la vie et l'amour à cet enfant qui croyait les connaître et qui ne savait encore que les deviner. Balzac, qui n'a cessé de transposer ce roman dans tous ses romans, n'a rien combiné de plus imprévu et de plus dramatique.
Il faut donc prendre les lettres de Balzac à part et les lettres de Madame de Berny à part. Mais, en même temps, il faut, quand on lit les unes et les autres, avoir toujours dans l'esprit la réplique absente; il faut deviner; il faut sentir comme sentait l'autre, invisible et présent.
Ne pas manquer aussi de se représenter le temps, les circonstances, les entourages, les familles, les affaires; la grande maison deVilleparisis où la passion naît dans les sourires
pour s'épanouir bientôt dans les larmes, la chambre « tendue de percale bleue », les châteaux de la Touraine et de l'Angoumois, Sache et la Grenadière; et puis, auprès des acteurs, les comparses, les surveillants et les malveillants, ces jeunes filles à l'œil perçant que signale l'amoureux un peu gêné de son rôle, et, (drame dans le drame) les rivaux et les rivales : car cette femme a un mari et un amant délaissé peut-être; et ce jeune homme est entouré de dames et de grandes dames qui voudraient bien s'emparer de son génie deviné, les d'Abrantès, les de Castries, les Zulma Carraud, et même déjà cette Polonaise lointaine qui le prend par la vanité des admirations fabuleuses et de l'Europe remplie de son nom. Toutes accablent des traits de la jalousie la pauvre femme qui n'a plus de jeune que le cœur.
Ce fond de tapisserie une fois tendu, voyons les deux héros s'avancer sur la scène, et creusons les caractères : car, c'est ce qui importe; il s'agit de connaître les âmes.
Balzac, au moment où il écrit les lettres qui allument l'incendie, n'a que vingt-trois ans ; il achève ses études ; il se lance dans la vie ; il touche aux affaires.
A cette heure critique, il se connaît déjà luimême à fond et, en psychologue prédestiné, il se peint admirablement. Il regarde aussi les hommes en lui et se contemple, eux et lui, dans un même reflet.
Mais ce qui frappe d'abord c'est que, dans cet adolescent, si extraordinairement doué, tout est <( littérature ». L'homme de lettres aime en homme de lettres. Sa première passion, lui est un sujet. Se regardant, s'observant, s'analysant, il institue d'avance l'expérience de laboratoire d'où s'élèvera la création grouillante de la Comédie humaine. Cette goutte d'eau de Villeparisis et de la rue des Marais-Saint-Germain lui est un microcosme. Son génie, qui grandit en ce vase clos, grandit ce qui l'entoure jusqu'aux proportions de l'universel. Cet amour, qui naît au seuil de la jeunesse, finira par abriter son œuvre et son génie. Et, penché sur cette plante fragile, il y découvre déjà ce qu'il cherche et cherchera toujours : la science des hommes.
L'expérimentateur coupe, taille, tranche, dût-il blesser. Ce n'est ni par la douceur ni par le tact qu'il brille, l'acharné. Tel un carabin, il enfonce son scalpel et scrute à fond toutes les libres. A peine née, la passion douloureuse est sur la table de dissection.
Quelque chose atténue, adoucit cette âpre
brutalité, c'est l'entière bonne foi, et, selon une expression qui revient souvent sous la plume de l'écrivain, parmi les délices des sens, « la chasteté ». Psychologue impassible, analyste sans pitié, Balzac reste, malgré tout, un brave garçon, un honnête homme. Son imagination errante ne l'égaré pas, ses fautes ne l'aveuglent pas, son orgueil ne l'enivre pas. Il sait ce qu'il doit à cette femme, savante en la vie, qui, sciemment, lui a tout appris. Et, à l'heure de la supplication, quand il implore et qu'il est à ses pieds, et plus tard, à l'heure des séparations, quand il la laisse seule, loin de lui, désolée, il la respecte et s'incline devant elle d'âme à âme. Ayant toujours sur les lèvres l'illusion amère et le sucre de ce faux essai de l'amour, touché au cœur et écœuré en même temps, il parlera jusqu'à la fin de cette femme, comme d'une « maîtresse », comme d'un « maître », comme d'une amie souveraine, éducatrice de son intelligence et de son génie.
Les rivales elles-mêmes ont dû accepter l'étrange confession qu'il leur fit sans cesse de ce durable envoûtement : elles ont dû y consentir. Balzac amoureux ne sera, pour l'histoire des mœurs, ni le courtisan de la duchesse de Castries, ni le galant de la duchesse d'Abrantès, ni même l'amant ni le mari de la
Hanska, il sera à jamais l'ami de Madame de Berny, le disciple passionné de la Dilecta. C'est de celle-ci qu'il a reçu l'empreinte.
Le lecteur cherchera et trouvera, dans les lettres écrites par le jeune homme de vingttrois ans, les traits de cet étonnant amour et les traits de ce singulier caractère. Gomment ne pas lui signaler le portrait qu'Honoré trace de lui-même en s'y reprenant par touches et retouches successives, dans cette correspondance qui n'est, au fond, qu'une « confession » à la Jean-Jacques :
... Tel je suis el tel je serai toujours, timide à l'excès, amoureux jusqu'au délire, et chaste au point de n'oser dire : j'aime.... Je conviens que la dernière chose à laquelle je ressemble c'est à un amoureux, je n'en ai ni le ton, ni les manières, je n'ai ni grâces ni hardiesse, rien d'agressif; en un mot, je suis comme ces jeunes filles qui paraissent gauches, sottes, timides, douces et qui cachent sous ce voile un feu qui, une fois qu'il aura franchi les cendres qui le couvrent, dévorera le foyer et la maison, et tout.
Jean-Jacques est derrière cette image et Balzac lui-même le dit :
Au surplus, jamais je ne peindrai mieux mon caractère qu'il n'a été dépeint par un grand homme. Relisez les Confessions et vous l'y trouverez tout au long1.
1. Quelques années plus tard, Balzac refaisait le même portrait pour Madame d'Abrantès, mais d'un burin à la fois plus
Rousseau était le grand homme de la génération révolutionnaire. Toutes les âmes sensibles se tournaient vers lui comme vers leur soleil. Laure Hinner était, comme tant d'autres, une Héloïse. Comment eût-elle dédaigné cet hymne à l'amour que son éclatante maturité inspirait au disciple exalté du maître :
Aimer, c'est sentir autrement que tous les autres hommes, c'est vivre dans un monde idéal, magnifique et splendide de toutes les splendeurs ; c'est ne connaître ni le tems, ni ses divisions, ni le jour, ni la nuit, ni hiver ni printems; le jour et le printems sont la présence de l'objet aimé; il n'y a dans la nature qu'un seul endroit, c'est le lieu où l'on se voit, un seul individu, celui que l'on aime, le reste n'est rien!
Aimer, c'est quitter son existence passée et future et
ferme et plus dégagé; il affirmait, dans l'homme, l'homme de lettres : « Je m'étudie moi-même comme je pourrais le faire pour un autre, je renferme dans mes deux pieds cinq pouces toutes les incohérences, tous les contrastes possibles; et ceux qui me croiront vain, prodigue, entêté, léger, sans suite dans les idées, fat, négligent, paresseux, inappliqué, sans réflexion, sans aucune constance, bavard, sans tact, mal-appris, impoli, quinteux, inégal d'humeur, auront tout autant raison que ceux qui pourraient dire que je suis économe, modeste, courageux, tenace, énergique, négligé, travailleur, constant, taciturne, plein de finesse, poli, toujours gai ; celui qui dira que je suis poltron n'aura pas plus tort que celui qui dira que je suis extrêmement brave, enfin savant ou ignorant, plein de talents ou inepte, rien ne m'étonne plus de moi-même... Ce Kaléidoscopelà vient-il de ce que, dans l'âme de ceux qui prétendent vouloir peindre toutes les affections et le cœur humain, le hasard jette toutes ces affections mêmes, afin qu'ils puissent par la force de l'imagination ressentir ce qu'ils peignent? Et l'observation ne serait-elle qu'une note de mémoire propre à aider à cette mobile imagination, je commence à le croire. » {Œuvres complètes, t. XXIV, Correspondance, p. 56.)
présente pour en adopter une nouvelle : c'est la sienne. Penser comme elle pense, avoir des milliers d'idées quand nous sommes loin d'elle, et, quand on la voit, n'en pouvoir exprimer une seule; mettre de l'éloquence dans tout, dans un geste, un regard, un mot. C'est être transporté de bonheur d'une niaiserie, accablé de chagrin d'un signe équivoque.
Aimer, c'est se confondre tellement qu'il n'y ait pas trace d'individualité; c'est vivre de la vie d'un autre, ne rien négliger pour embellir cette vie, trouver de la douceur dans les larmes, dans l'abaissement, et abjurer même sa croyance, mourir même. Il en est qui trouvent ces sacrifices trop faibles et qui vont jusqu'à croire que celui de l'honneur n'est pas assez....
Aimer, c'est faire croire en soi et se rendre digne l'un de l'autre par les plus nobles efforts; c'est, quand on a tout fait, croire n'avoir encore rien fait; rendre sa bonté, sa foi, et les marques de son amour aussi innombrables que les graviers de la mer, faire que chaque sentiment soit une goutte d'une mer inépuisable.
Aimer, c'est l'exaltation de tout notre être, l'inspiration constante d'un poëte, en la portant dans le cœur et dans la vie; c'est nager dans l'univers, voir la nature autre qu'elle est, être en contradiction perpétuelle avec toutes les idées reçues et trouver un ciel affreux lorsque tout le monde le trouve sans nuages; se plaire dans une tempête, quand chacun tremble ; alors les sentiments de l'homme ont une espèce de majesté et jettent sur lui quelque vestige de ce qu'on se figure de la création.
Une telle page, à elle seule, justifie tous les abandons : Laure Hinner devait succomber. Comment ne pas aimer celui qui parle ainsi de l'amour? Succomber, c'est triompher encore, dût la femme, la pécheresse, se sacrifier dans
son triomphe et mourir sur le bûcher que de telles flammes ont allumé.
Elle succomba; elle fut sacrifiée.
Dix ans s'écoulent1.... Durant ce long espace de la vie humaine, quelques rares lettres, au hasard des séparations. L'amoureuseétait mûre; elle vieillit. Le jeune homme mûrit, grandit, remplit le cadre de sa destinée. La gloire l'a touché. De lui rayonne une force, une confiance, une puissance. Tenant son époque, il commence à sentir qu'il tient l'avenir. S'il se mesure, c'est à Napoléon : « J'achèverai par la plume ce qu'il a fait par l'épée. »
Les femmes se pressent autour de lui. Elles sont là, toutes celles qui l'accompagneront dans sa course effrénée : la duchesse d'Abrantès, Zulma Carra ud, la duchesse de Castries. Adulé, caressé, jeté dans la politique par ce même parti royaliste qui tourne autour du duc de Fitz-James et auquel Laure peut-être, l'impru-
1. Voici le portrait de Balzac, à cette date, de la main d'un peintre, s'il en fut, Eugène Delacroix : « C'est chez Madame O'Reilly et chez Nodier (vers 1832 ou 33) que j'ai vu pour la première fois Balzac qui était alors un jeune homme svelte, en habit bleu avec, je crois, gilet de soie noire, enfin quelque chose de discordant dans la toilette et déjà brèche-dent. Il préludait à son succès.... • Journal, II, p. 80. — Dix ans après, Delacroix écrivait de Nohant, chez George Sand : « Nous attendions Balzac qui n'est pas venu et je n'en suis pas fâché : c'est un bavard qui eût rompu cet accord de nonchalance dans lequel je me berce avec un grand plaisir. » Correspondance, t. I, p. '262.
dente, Ta présenté, il tire sur sa chaîne, sa vieille chaîne. Il s'est éloigné, il s'attarde dans les châteaux de la Touraine, et dans cette Grenadière où il se vante lui-même d'avoir emmené « une esclave ».
L'amie sait tout cela. Elle accepte, elle subit et si, parfois, la jalousie la point, si elle crie de douleur, c'est pour s'incliner encore à la fin et pour souffrir; elle consent à gravir le calvaire pourvu que l'ami, l'enfant adoré devenu homme, homme de lettres, grand homme, apparaisse sur la cime illuminée :
Une crainte mortelle vient quelquefois faire bondir mon cœur : je pense que si certaine dame t'écrivait de la venir trouver, tu serais assez bon pour y aller. Une autre dame ne t'a-t-elle pas fait revenir jadis de Tours à Versailles pour la consoler de chagrins que son égoïsme lui faisait te grossir? Ici, la circonstance est bien plus grave et malheureusement ta vanité est toujours éveillée, active, et a sur toi une prise d'autant plus réelle que tu en ignores la force.... Jamais tu ne sauras, ami, jusqu'à quel point j'ai placé mon orgueil en toi.
Tu me dis que l'intérieur de mon fils sera ma justification. Mon chéri, elle ne sera pas là; je l'ai placée tout entière en toi.... La nature ni la société ne pardonnent jamais à celui qui transgresse ses loix; je me trouvais nécessairement rebelle envers l'une ou l'autre; il m'a fallu offenser cette dernière; je sais ce qu'elle me réserve. Mais si je peux te voir dans le lointain grand et honoré (et tu dois savoir quel est pour moi le sens de ces deux mots), eh bien je serai contente sinon heu-
reuse; car je suis fière de toi. Il me semble que ni ma conscience ni le monde ne pourront me rien reprocher.
Le poignard est dans le sein. Ce que cette femme, âgée de cinquante-quatre ans, frappée de l'anévrisme qui devait la tuer quatre ans plus tard, ce que cette femme fit pour défendre son amour, pour garder son amant, — son enfant, — il faut le voir dans les dernières pages de cette correspondance, si fière et si humble à la fois. Elle l'a sauvé au penchant de la ruine, elle l'a réconforté, rasséréné, instruit, façonné, achevé, et il lui échappe. Elle continue : c'est elle qui fait ses courses, corrige les épreuves, porte les lettres, parfois celles qu'elle voudrait ouvrir. Elle lit ligne à ligne tous ses ouvrages, revise ses marchés, le tire d'embarras aux heures de la copie inachevée ou des dettes trop criardes. Elle accepte tout, la séparation, les erreurs, l'abandon. Mais il y a un point sur lequel elle ne transige pas : c'est quand ce qui est en question, c'est son travail, sa gloire, tranchons le mot, son génie. Quoi qu'il arrive, elle reste en sentinelle, là. Elle est et restera la gardienne et l'éducatrice; car, c'est son lot, celui qu'elle a choisi et qu'on ne lui arrachera pas.
S'il se trompe, s'il s'affole, s'il' s'exalte, s'il
s'égare, elle est là. Elle rappelle la fougueuse nature au bon sens, à la sagesse, à l'équilibre. Dune main ferme, elle rabaisse le terrible orgueil.
On a lu déjà la lettre si haute écrite au sujet de Louis Lambert et qui dévoilait la fière et noble autorité de femme qui ne fléchit pas.
Et c'est pourquoi, précisément, elle fut, jusqu'à la fin, la Dilecta.
Ainsi, ces deux courtes correspondances expliquent tout. Le génie restait fidèle à la nourrice du génie. Jusqu'à la fin, lui aussi, l'enfant se retournera vers la maternité créatrice. Balzac revint, toute sa vie, vers l'image de la femme dont le vigoureux esprit avait emprunté tous les délices des sens et de l'âme pour le former en esprit. Finalement, le psychologue impeccable achève, pour lui-même, la figure de la maîtresse de ses jeunes ans par un portrait où les traits de l'intelligence dominent et effacent tous les autres. Il écrit à MadameZulmaCarraud, en septembre 1833, à l'heure même où les liens se dénouent : « Vous avez bien raison, chère belle âme, d'aimer Mme de Bferny]; vous êtes la seule dont elle ne soit pas jalouse, vous avez dans la pensée des ressemblances frappantes : même amour du bien, même libéralisme éclairé, même amour du progrès, mêmes vœux pour la masse,
même élévation d'âme, de pensées, même délicatesse de cœur1. »
N'ajoutons rien. Telle fut celle qui restera pour l'histoire comme pour Balzac lui-même : l'éducatrice.
\. Collection Lovenjoul, ms. A 293, fol. 58. Voir aussi Œuvres complètes, t. XXIV, Correspondance, p. 178, où cette lettre est incomplète d'un membre de phrase et inexactement datée du 2 août, alors que, dans l'original, elle porte la date du 2 septembre.