Dans le bas du brouillon, quatre lignes très raturées
sera convenu que les paroles sont tout en fait de sentiment, je serai coupable!
Vous m'avez dit que vous m'aimeriez si vous étiez jeune et sans amour1. Il y en a beaucoup qu'une telle réponse satisferait. Quant à moi, elle m'a condamné au silence et à une solitude pleine de vous.
Vous trouverez dans Sterne la demande suivante : « Si la nature, en tissant sa toile d'amitié, a entrelacé dans toute la pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile pour les en arracher? »
Vous, Madame, vous voulez détruire notre tissu avec votre ciseau! Voyez tout ce que je perds! Une amie fîdelle est le vœu éternel de mon âme; elle ne peut exister sans cela. J'ai besoin d'un cœur dans lequel je déverse ce luxe de sensibilité, sorte de chaleur qui finira par me consumer! Peut-on arriver à l'intimité sans se lier d'une manière indissoluble? .le laisse à votre imagination concevoir comment cela ne peut pas être autrement. Je vous avoue que ma pensée erre, en y songeant, dans un labyrinthe délicieux, que vous parcouriez aussi souvent. Je sais seul quel charme cette union aurait répandu sur une partie de ma vie, comme sur la vôtre.
Enfin, vos enfans arriveront à un âge où un fidèle ami est le trésor le plus précieux que l'on puisse avoir pour les garantir d'une foule de pièges, il faudra qu'on les guide dans la vie. Il est des pères que leur âge ou leur caractère rendent inha-
1. Balzac avait d'abord écrit : Si vous aviez 36 ans, mais il a biffé ces cinq mots.
biles à cette tache délicate, qui commence lorsque les mères ont fini la leur. Quel plaisir j'aurais eu à remplir un devoir, qui serait devenu pour moi un plaisir!
De quoi parlé-je? N'en aimeriez vous pas un autre?...
Cependant, si vous redeveniez libre, songez, songez à moi! Mais comment puis-je me flatter de vous plaire? J'ignore l'art futile de ce qu'on nomme la galanterie.
Ce que j'appelle mon cynisme, que vous m'avez reproché, est plutôt un écart de mon imagination qui se trompe et l'effet d'une force qui, n'étant pas dirigée, se porte indifféremment sur tout. Je suis la simplicité même, et je m'en glorifie. Je rougirais d'être ce qu'on nomme : fin, et j'ai encore de la candeur, plus qu'on m'en accorde'.
1. Après le mot candeur, Balzac avait écrit : bien qu'effronté. Il a rayé ces trois mots.
Premiers brouillons.
1° Je me figure que je suis à vos yeux un être très ridicule et qui ne pourra jamais vous plaire. Je me condamne au silence et vous jugez si je n'ai pas d'empire sur moi et....
2° Je dois être à vos yeux un être très ridicule, et je doute plus que jamais de pouvoir vous appartenir par un lien quelconque....
3° Si la nature en tissant sa toile d'amitié a entrelacé dans toute la pièce quelques fils d'amour et de désir, faut-il déchirer toute la toile pour les en arracher? Vous trouverez cette demande dans Sterne, et je vous la soumets parce que....
Vous m'aimeriez si....
4° D'après ce que vous m'avez dit je ne dois plus vous faire de complimens, ni vous louanger. Aussi, pour cela, vous vous en appercevrez.
Je me figure être à vos yeux bien ridicule, et cependant je
C'est cette candeur qui me fait rester, même persuadé que je suis que vous n'avez pour moi aucun sentiment dans lequel il y ait quelque chose qui admette la familiarité et la joyeuserie de l'âme, et la folâtrerie.
Je dois vous remercier d'une chose. C'est de m'avoir fait connaître Sylla1, et combien il y avait de loges aux Français, aux premières, aux secondes, et aux troisièmes. J'ai parcouru toute la salle sans vous y trouver.
Je vous envoie la lettre de mon libraire pour vous prouver que si Hérodote n'est pas venu, il n'y a pas de ma faute.
Jeudi [... 1822.J
Vous avez trouvé une intention dans la figure bizarre que j'ai tracée pour indiquer la lettre qui vous était destinée, à mon tour je puis dire que
ne puis m'empêcher de vous aimer. Mais je puis du moins me vouer au silence, et me réfugier dans une solitude pleine de vous.
Si je romps mon silence, c'est pour vous faire observer que lorsque je vous ai quittée, j'ai semblé commettre une grossièreté impardonnable, une faute dans tous les sens, en ne vous présentant pas ma main pour vous conduire chez vous, et en ne vous remerciant pas de votre obligeance.
Quand on exigera du sang-froid d'un homme qui perd toute espérance, je serai coupable.
Quand il sera décrété que ceux qui aimeront n'auront aucun soin....
1. Sylla, tragédie en cinq actes par M. de Jouy, représentée pour la première fois, sur le Théâtre-Français, le 27 décembre
vous n'avez pas sous les yeux le Sterne et son aventure avec Marie.... Vous ne m'aimez plus, tout me l'annonce. Je ne dois pas attendre de l'amour de vous.
Aimer, c'est sentir autrement que tous les autres hommes, et sentir violemment; c'est vivre dans un monde idéal, magnifique et splendide de toutes les splendeurs ; c'est ne connaître ni le tems ni ses divisions, ni le jour ni la nuit, ni hiver ni printems; le jour et le printems sont la présence de l'objet aimé; il n'y a dans la nature qu'un seul endroit, c'est le lieu où l'on se voit, un seul individu celui que l'on aime, le reste n'est rien !
Aimer, c'est quitter son existence passée et future et présente pour en adopter une nouvelle. C'est la sienne, penser comme il pense; avoir des milliers d'idées quand nous sommes loin d'elle, et, quand on la voit, n'en pouvoir exprimer une seule ; mettre de l'éloquence dans tout, dans un geste, un regard, un mot. C'est être transporté de bonheur d'une niaiserie, accablé de chagrin d'un signe équivoque.
Aimer, c'est se confondre tellement qu'il n'y ait pas trace d'individualité, c'est vivre de la vie d'un autre, ne rien négliger pour embellir cette vie, trouver de la douceur dans les larmes, dans l'abaissement et abjurer même sa croyance, mourir même !
Il en est qui trouvent ces sacrifices trop faibles et qui vont jusqu'à croire que celui de l'honneur n'est pas assez \
Aimer, c'est faire croire en soi, et se rendre digne
i. Membre de phrase illisible.
l'un de l'autre par les plus nobles efforts; c'est quand on a tout fait, croire n'avoir encore rien fait; rendre sa bonté, sa foi, et les marques de son a[mour] aussi innombrables que les graviers de la mer, faire que chaque sentiment soit une goutte d'une mer inépuisable!
Aimer, c'est l'exaltation de tout notre être, l'inspiration constante d'un poète, en la portant dans le cœur et dans la vie, c'est nager dans l'univers, voir la nature autre qu'elle est, être en contradiction perpétuelle avec toutes les idées reçues, et trouver un ciel affreux lorsque tout le monde le trouve sans nuages, se plaire dans une tempête quand chacun tremble, alors les sentiments de l'homme ont une espèce de majesté, et jettent sur lui quelque vestige de ce qu'on se figure de la création.
Alors il se resserre, et se place en dehors de la création; il n'est plus un vil animal; alors on lui pardonne, alors on l'admire parce qu'il est perdu, loin de la terre, dans les cieux, et qu'il est rare d'y aller; un tel amour est une vie dans la vie. C'est le chant, le premier désir de toute créature.
Cet accord de toutes les forces n'arrive qu'une fois, ainsi qu'une seule fois l'on aime à vingt ans, ainsi que l'on ne vit qu'une fois, que l'on ne meurt qu'une fois, que... !
Je crois être arrivé à cet a[mour] violent, idé[al] pour vous, mon imagination s'est élancée avec tout
ce que ... . *, lui a don[né] de force '
que je suis malheureux; il le veut énergique[mentj