‹ La jeunesse de BalzacChapitre 60 sur 155 · Autre brouillon de cette lettre · texte numérisé non relu

Autre brouillon de cette lettre

« Que vous étiez jolie hier!

« Ahl que vous étiez jolie dimanche. Souvent je vous ai rêvée brillante, pleine de grâces et de ce charme qui résulte de l'accord d'une âme divine (?) et des attraits, mais j'avoue que vous avez surpassé votre rivale, cette solitaire création de ma pensée amoureuse et en exceptant le doux sourire que j'imagine errer sur vos lèvres, vous resplendissiez de toute la beauté idéale que je vous accorde si libéralement quand je songe à vous en votre absence.

« Être là, vous voir ainsi, et se trouver entouré de gens qui surveillent les regards comme des commis des douanes, c'est vraiment un supplice; j'aurais donné de bon cœur une portion de ma vie pour n'être pas troublé dans mon ivresse; à peine ais-je pu me reposer un moment dans mes propres sensations.

« Convenez que cette toilette était la même qui fut naguère resserrée avec une sainte horreur, et que vous ne l'avez mise que parce qu'elle ne pouvait pas m'ètre imputée.

« Pour me rendre tout à fait heureux il fallait me dire lorsque

[Villeparisis, 1822.]

Laure est un nom chéri pour moi, c'est un nom qui s'est offert à moi jusqu'à présent comme la réunion, dans le plus petit espace possible, de tout ce qu'il y a de gracieux, de charmant, d'amical, de fraternel, de vertueux; il renferme et l'idée de la beauté, non pas de la beauté parfaite, toujours froide et inanimée, mais de cette beauté rendue plus puissante par les qualités morales et les naïfs sourires de l'âme ; il renferme l'idée d'une confiance illimitée et l'idée du laisser-aller, de la franchise et de l'amour1.

j'arrivais un «bonjour» de la manière que vous avez prononcé bonsoir(?).

« Jamais ce mot, ce simple mot si court, si connu, si long et tant répété, d'un usage si ordinaire dans la vie, jamais ces deux syllabes et l'accent qui les accompagna ne sortiront de ma mémoire.

« O ne consentirez-vous donc jamais à devenir la dispensatrice souveraine de ma vie, à décider de mon tems, de mes occupations, de mes plaisirs, de mes espérances, de mon bonheur...?

« Je vous trouverais bien coupable de ne pas présider à ma vie, car vous l'aurez troublée pour jamais.

« Ah je vous promets pour longtems un cœur brûlant d'amour et pour toujours celui d'un fils ou d'un ami véritables. »

1. L'autographe de ces lignes est écrit sur une feuille de papier à lettre, commençant par ce début de billet resté inachevé, mais qui précise bien la date de 1822 :

Monsieur « N'oubliez pas, je vous en supplie, d'envoyer l'exemplaire de Madame Surville à Bayeux. »

Il s'agit de l'envoi parle libraire Hubert de Jean-Louis. [S. L.]

Je parais devant Laure tel que je suis, et, sans contrainte, je me vante et me déprécie, je lui dis mes chagrins et mes joies, mes espérances et mes désappointemens, je me réjouis, et toujours j'ai trouvé le langage le plus doux et le plus consolant ; et je suis grondé parfois d'un ton qui me fait regretter de ne l'être pas toujours.

Dès aujourd'hui, ce nom m'offrira tout cela, mais avec quelque chose de plus suave et de plus enchanteur, quelque chose, un je ne sais quoi que je ne peux pas nommer. Il m'est indifférent qu'une de ces Laures paraisse ornée, il m'est indifférentqu'elle brille à tous les yeux ; qu'au bal chacun la suive des yeux, et dise : elle est charmante! Je ne désire que son cœur, et quoiqu'un autre le possède tout entier, je sais que j'y suis, que mon image y est gravée, et que telle chose que l'on entasse par dessus cette impression elle y restera toujours la première. Je me tiens à elle par le plus grand des souvenirs, celui de l'essai de la vie, celui des bégayemens et des joies naïves de l'enfance. Enfin, c'est ma sœur.

Tel charmant que ce portrait me paraisse, telle grande que soit la réciprocité de mon cœur pour elle, cette Laure serait jalouse, indignée, si elle apprenait (et j'ai suie lui taire!) qu'une autre Laure

Jean-Louis est enregistré dans la Bibliographie de la France du 30 mars 1822.

Sur la chemise qui contenait cette lettre, le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul a écrit la note suivante : « H. de Balzac. — Brouillon d'une lettre où il est question du nom de Laure, celui de Mme de Berny (porté par Mme Surville, sa sœur, et plus tard, par la duchesse d'Abrantès). Elle est adressée, en réalité, à Mme de Berny. »

se présente à mon imagination environnée du même cortège, en y joignant une cour plus gracieuse encore.

Autour d'elle se groupent toutes les espérances de la vie, la troupe vagabonde des désirs, et celle, plus friande encore, de toutes les voluptés et des amours.

Oh, Laure, ne croyez pas qu'il soit possible que vous soyez autrement à mes yeux. Ne faut-il pas que le souvenir, que le lien qui me lie à votre cœur soit remplacé par un autre ; il est fâcheux que ce lien vous semble forgé par l'égoïsme, et qu'il ne soit pas construit par nos deux cœurs à la fois, et cette idée qu'il n'y a que moi qui désire, qu'enfin à vos yeux j'ai l'air de ne chercher que mon bonheur propre, me fait saigner le cœur1.

[Villeparisis, ... 1822.]

Une fois pour toujours apprenez que jamais je n[e vous] abordai le premier, Laure, sans trouble, sans désirs, l'âme reposée comme l'eau du lac de Genève, et que jamais je ne vous aborderai tranquille.

Voyez moi tel que je suis réellement, et tel que je dois être. N'est-ce pas un miracle que je sois

i. Au verso du second feuillet de cette lettre, on lit : « rue S1 Martin, hôtel du petit S1 Martin, voiture de Gave, pr M. Balzac, à Villeparisis. »

ainsi que vous me voyez, ne vous y trompez pas; jugeant de votre cœur par le mien, je crois vous donner une très grande preuve d'amour par mon excessive réserve et par les sacrifices que je m'impose; j'ai fait abnégation de moi pour suivre les mouvemens que vous m'imprimez. Serait-ce parce que vous êtes sûre de cela que vous êtes tranquille? En tout cas, je m'en remets à vous; j'attendrai tout de la souffrance de contre coup que vous devrez ressentir à la longue.

Sous ce rapport, le dernier mercredi a ajouté à la masse de mes désirs inexaucés; mais, Laure, je vous en supplie, ne vous targuez pas de mon aveu pour être pour eux charmante, et surtout ne m'écrivez plus de ces lettres où vous me donnez des vertus que je n'ai pas. Il faudrait être un ange, et vrai, nul ne tient plus que moi à l'humanité.

Que vous dirais-je qui vaille votre bonjour? Je me tais.

[Villeparisis, ... 1822.]

Laure, il faut nous dire adieu. Je me sens la force de pratiquer cette noble vertu qui agit, simplement, sans bruit et sans éclat. La douleur de votre frère m'a fait faire de profondes réflexions et s'il

était un jeune homme ou qu'il m'eût choqué en la moindre chose \

Surtout, ma tendre amie, qu'il ignore mon sacrifice. Laissez-le dans ses sentimens à mon égard, pour moi je ne serai pas * , je v....

Il se rencontre trop d'âmes viles pour que l'on apprenne; il n'y aura jamais que moi qui saurai ce que j'ai sacrifié et ma vie toute entière en sera peutêtre changée. On doit s'interdire ce qui cause tort à d'autres et je....

Puisqu'il est le plus faible qu'on le protège. Hélas ! devrais-je écrire cela et n'est-ce pas gâter mon.... La vertu est-elle sans indulgence.

Il ne pourra jamais croire à une liaison de la simple amitié entre nous et, nous, devons-nous....3

Puisque nous fesons *, fesons la

complètement.

Je n'oublierai jamais que vous avez voulu vous sacrifier et choisir votre infortune à un des vôtres,

mais nous serions 2 lâches de le rassurer et moi, je ferais une indignité si j'attendais à faire mon devoir. Gardez le souvenir de moi, gardez surtout cette lettre et brûlez toutes les autres; mais celle-ci peut représenter le tombeau de tout ce que la jeunesse, le sentiment ont compté de plus beau, de plus etc....

1. Phrase inachevée. Les mots suivants ont été biffés sur le brouillon : le parti que je prends n'eût point eu lieu.

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