‹ La jeunesse de BalzacChapitre 66 sur 155 · La duchesse d'Abrantès. [S. de L · texte numérisé non relu

La duchesse d'Abrantès. [S. de L

plus fortement en faveur de ta pauvre amie? et si la crainte de Vafftiger ne devrait pas faire taire toutes les autres? Alors, je verrais ta tête d'amour se pencher sur mon sein, et ton doux regard me dire : « ô que tu as raison, ma L[aure] ». — J'ajouterais encore, de bonne foi, mon doux cher : « Je ne crois pas que cette femme puisse, ou veuille t'être utile. Si elle le pouvait, il me semble que déjà elle aurait donné quelques preuves, quand ce ne serait, comme dit Laf[ontaine], que pour t'allécher, et elle ne le voudra pas, car ce n'est pas à Verfsailles] que tu pourrais trouver fortune et t'éloigner d'elle ne serait pas, je pense, de son goût. » Enfin, ta pauvre chérie employerait toujours près de toi, sur ce cher canapé, toute l'éloquence du cœur, pour t'empêcher de courrir (sic) après des choses incertaines, et te persuader de conserver ce bonheur tant réel dont tu peux disposer encore. O quelle joie du cœur, quelle fête du ciel, si je gagnais ma cause, comme je me complairais dans l'oubli de mes chagrins, avec quel charme je les verrais se dissiper comme un songe pénible, et que la douce réalité de ton cher amour me serait précieuse, ô je ne t'aimerais pas davantage, non, je ne le puis, mais je serais d'autant plus heureuse que j'aurais craint le malheur. O chéri, l'imagination est fille du ciel, je te vois, je t'entends, tu es là, je me livre à la joie, au bonheur, je t'accable de baisers, de caresses.

[Paris] Mercredi soir1 [septembre 1828]

Bonsoir, Minet cher, il est bientôt dix heures et j'aime à croire que tu traces en ce moment ce petit mot caressant : Min-min, que j'aime tant à entendre ou à lire. Me voilà, mon doux chéri, entourée de tout mon monde. E . . . . est revenu d'une tendresse presqu'ancienne ; ce méchant cœur-là ne peut pas s'empêcher d'être à moi, quoiqu'il fasse. Alex[andre]2 s'est amusé à faire 150 lieues qui ne lui ont servi qu'à prendre du mouvement, ce qui pour lui est beaucoup.

J'avais eu envie, je crois te l'avoir dit, d'aller à S1 Germain et à Merfonds, je ne ferai rien de tout cela, ils m'ont mangé tant d'argent dans leurs voyages que j'ai besoin d'économiser, et, en res-

1. Cette lettre, quoique non datée, est sûrement du mois de septembre 1828. Balzac était alors, à Fougères, l'hôte du général baron de Pommereul. M. R. du Pontavice de Heussey, dans son Balzac en Bretagne, pp. 23-24, nous apprend que ce fut le seul séjour que fit l'auteur de la Comédie humaine dans la petite cité bretonne. « Vingt fois, écrit-il, dans le cours de son existence si occupée, il forme le projet de revisiter ces vallées paisibles.... Peu de temps avant sa mort, il manifestait encore ce désir.... Ce vœu irréalisé du grand écrivain n'a rien qui nous étonne!... On a vu plus haut, p. 115, que Balzac avait écrit le 1er septembre 1828 au général pour lui demander asile. « — Votre chambre vous attend; venez vite », lui avait répondu M. de Pommereul et Balzac accourut.

2. Lucien-Charles-Alexandre de Berny, fils de M. et Mme de Berny, né à Paris, le 13 février 1809, décédé en sa propriété de Montmorency, le 15 juin 1882.

tant chez moi, je ne fais pas un grand sacrifice. Aller là ou là m'est fort indifférent. S'il s'agissait daller trouver le bonheur, c'est-à-dire toi, c'est différent, on n'aurait pas la raison, sans doute, de faire un tel sacrifice. Ton cher gentil journal a été commencé il y a aujourd'hui 8 jours, je l'ai reçu lundi, et il me semble qu'il y a déjà un siècle. Je suis comme les gourmands auxquels l'appétit vient réellement en mangeant.

Chéri adoré, reçois ta minette sur tes genoux, laisse-lui passer son bras derrière ton cou, penche ta tête chérie sur son épaule, ne t'y endors pas ah non ! et pour que cette fantaisie ne te prenne pas, je te donne un de ces baisers que nous connaissons si bien. — Quel gentil tableau ! que la réalité me serait en ce moment gracieuse ! — J'ai peur que tu ne restes là-bas bien longtemps. — Cependant, si tu y es bien et que tu y travailles, je devrais être contente; — Chéri, ma raison fera ce que tu voudras, mais mon cœur est un enfant trop gâté pour se prêter de bonne grâce aux privations qu'on lui impose, il souffre, j'ai beau lui dire que l'ami est toujours à lui, là-bas comme ici, il n'entend rien à cela et trouve que l'ami serait beaucoup mieux ici que là-bas. Que faire à cela ? lui donner la liberté d'errer à son gré, d'être plus à Fougères qu'ici? Oui sans doute, il y est souvent, eh bien cette manière d'y être ne lui plaît pas encore. — Hélas! chéri, je ne te dis pas que j'ai un petit bonheur. La grande Dlle est restée à Fontainebleau.

Jeudi.

Travailles-tu beaucoup, cher bien-aimé? je ne reçois pas de lettre et j'ai peur du découragement; s'il arrivait, peut-être craindrais-tu de m'en faire part, et au lieu de me répondre: « Je n'ai rien, ma minette », tu ne m'écrirais pas non plus, parce que, justement, tu aurais beaucoup à m'écrire. — Oui, monsieur Minet, quand on est mécontent on a beaucoup à dire à l'être qu'on aime ; on fait comme le jour du départ, on se plaint, on grogne, puis, quand on a bien grogné, bien dit de ces riens qui soulagent sans qu'on sache trop pourquoi, on recommence; voilà comme on agit avec son amie, qui, au moins, sait à quoi s'en tenir, et a, dès lors, toute la satisfaction qu'on puisse lui donner en pareil cas. — Aussi, écris donc, chéri. — Eh bien, vas-tu dire, les voilà bien les femnres; L[aure] m'écrit, il y a quelques jours, dans un beau mouvement d'humilité, qu'elle ne s1 habituera pas au doux plaisir que lui cause mon journal, et aujourd'hui elle me fait cette phrase impérative : « Ecris donc»! — Pardon, mon petit maître, ma phrase au premier abord peut donner matière à la critique, mais en analisant (sic) la pensée qui l'a dictée, on peut y trouver toutes les formes possibles, ainsi le bon petit maître est prié de s'arrêter à celle qui lui plaira le plus. — Pour que tu saches tout ce que fait ta chérie tu sauras qu'elle a été toute la matinée à pied, en cabriolet et en omnibus, pour trouver un chimiste fort habile et fort bonne personne dont nous avons besoin pour la stéréotypie, et que

toutes ces fatigues ont été prises en pure perte, je ne l'ai point trouvé. J'ai vu sa femme qui doit m'engager à dîner, ce qui me sera fort commode pour parler à son mari tout à mon aise. — Un petit mot sur vos hôtes, mon chéri. — Sont-ils heureux? Je le voudrais; j'ai toujours du plaisir à savoir qu'il y a dans le monde un bon ménage de plus.

Bonsoir, petit minet d'amour, si tous les ménages ressemblaient au nôtre, il n'y aurait pas un seul célibataire — mais de ceux-là je ne pense pas qu'il y en ait beaucoup de mauvais, quoique je sois convaincue, doux, cher, adoré, que notre lien a été tressé dans le ciel, tandis que tant d'autres le sont sur terre. Un baiser.

Je ne pourrai aller chez toi aujourd'hui, mon bon chéri, ou au moins ce matin; mais comme j'ai peur que tu n'exécutes le beau projet que tu avais conçu pour te débarrasser d'Olimpe1 : je veux te dire à temps qu'en cela encore tu passes à côté du vrai, on ne doit tenir à une attention de cœur que de la part des gens que l'on aime ; or Olimpe en sa qualité de femme sentira bien vite qu'elle est plus honorée par toi que flétrie de ta querelle.

— Mon Dieu, mon pauvre ami, que ma condi-

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