‹ La jeunesse de BalzacChapitre 67 sur 155 · Olympe Pélissier, depuis Mme Rossini. [S. deL · texte numérisé non relu

Olympe Pélissier, depuis Mme Rossini. [S. deL

tion de prêcheuse me pèse, et qu'il me serait doux, que mon cœur serait à l'aise si je n'avais qu'à admirer. — Oui, chéri, l'admiration est la seule base du véritable amour; il faut que les amans s'en créent une s'ils étaient assez malheureux pour en manquer.

Chéri, voilà encore cette stupide lettre de la sotte Heur d'automne qui est venue me tourmenter; lire la même recommandation faite par ta chérie dans l'écriture d'une autre femme ! Fi ! !

Tiens, cher, tu as beau dire, et j'ai beau faire, toutes ces poursuites de femmes n'ont déjà que trop entaché notre amour, et une tache sur l'amour, c'est la goutte d'huile. Tu me deffends d'être jalouse, c'est m'ordonner de te moins aimer, oui, chéri je ne le sens que trop, une concession en amour ne se fait pas impunément : pour qu'il reste en son entier il ne faut rien céder de ce qui est lui, si on l'y force, on l'amoindrit; pour qu'il reste pur il ne doit rien partager, car tout partage est un mélange; un amour vrai, vrai, entends-tu, veut tout à lui, esprit, cœur, âme, puis le reste, mais le reste après tout, et si ce reste est la seule chose qui lui reste intacte, il en blêmit, il en est honteux, comme d'une possession mauvaise. Je sais que j'ai ton cœur, ami, oui je le sais, mais le souffle des femmes me le gâte. Je t'en vois entouré et quand je te dis que je n'en souffre plus, je te ments [sic) parce que je cherche à me mentir à moi-même ; mais cette feinte continuelle est une fatigue attroce. Oh oui! il faudra bientôt en finir et voir si je pourrai t'aimer d'une tendre et belle amitié.

[Lundi] 18 [juin 1832] Bazarnes1.

A toi mon premier mot, ami cher, comme à toi les premières pensées de mon réveil. Après avoir passé 35 heures dans d'horribles voitures, car la diligence même, par suite d'un accident, touchait sur la caisse d'une manière infernale, je suis arrivée sans trop de fatigue chez le Gal qui m'a reçue avec tant de plaisir, une cordialité si vraie, une sensibilité si profonde, que j'en ai été touchée aux larmes. Je suis ici aussi bien que je puis être maintenant quelque part, l'habitation est charmante,

1. Le château de Bazarnes était situé dans la commune de Courcelles, canton de Varzy, arrondissement de Clamecy. Il appartenait au général Allix. Jacques-Alexandre-François Allix, lieutenant général d'artillerie, membre de la Légion d'honneur, grand-cordon de Saxe, membre de l'Académie des sciences de Gôttingue et de plusieurs autres sociétés savantes, comte de Frienthal, commandant de la Couronne de Westphalie et ancien gouverneur de ce royaume, est décédé, en son château de Bazarnes, à l'âge de 67 ans, le 26 janvier 1836; son acte de décès a été dressé le lendemain 27, par M. Vion, maire de Courcelles, sur la déclaration de MM. Philippe Brivos, banquier à Clamecy, gendre du défunt, et Jean-Philippe Guérin, percepteur à Corvol-l'Orgueilleux, son ami.

Sur la tombe du général Allix est gravée l'épitaphe suivante : « Ici repose Jacques- Alexandre-François Allix, lieutenant général d'artillerie, né à Percy (Manche), le 22 décembre 1768, décédé à sa terre de Bazarnes, le 26 janvier 1836. Proscrit trois fois pendant les guerres de la Révolution française par les diverses tyrannies, a participé à quatre-vingt-trois combats ou batailles. Blessé huit fois. — La vie est la condition de la mort. L'univers a toujours été et sera toujours ce qu'il est. »

un château féodal, pas assez ancien pour que les distributions intérieures en soient incommodes, et assez cependant pour avoir une sorte de majesté qu'on a trop négligée dans nos jolies maisonnettes d'aujourd'hui. De chaque côté du bâtiment, qui n'est élevé que d'un beau rez-de-chaussé, très élevé lui-même, se trouvent deux tourelles d'une belle dimension, et tu sais si j'aime les tourelles; une chambre spacieuse, pas trop cependant, décorée tout à neuf, meublée très proprement, ornée même d'un tapis, et se trouvant à l'un des bouts du bâtiment pour que le bruit n'y arrive pas, est la chambre qu'occupe ta Didi ;

l'anti-chambre

de ma chambre descend sur une jolie terrasse pleine de fleurs, mes fenêtres donnent sur des vergers qui embaument. Enfin, chéri, je suis si bien, en comparaison de l'idée que je m'étais faite de mon séjour ici, que je crois rêver. De plus, il y a pour la conversation un jeune médecin fort instruit et s'exprimant très bien.

En voilà bien long sur moi, mais c'est que ces détails t'interressent(sic), n'est-ce pas? J'ai apporté les Contes Bruns1, et vais y faire mes féroces cor-

1. Contes bruns, par une [tête à l'envers]. Paris, Urbain Cartel, rue du Bac, n° 104, Adolphe Guyot, place du Louvre, n° 18, MDCCCXXXII. In-8.

Ce volume contient des nouvelles de Balzac, Philarète Chasles et Charles Rabou. Les deux nouvelles de Balzac sont : Une conversation entre onze heures et minuit (pp. 3-96) et Le Grand d'Espagne (pp. 375-598).

Elles devaient être réimprimées dans un recueil, qui n'a jamais paru, intitulé : Causeries du soir.

rections que je t'enverrai aussitôt. Quant à la Transaction1, chéri, je ne la corrigerai pas, car je crois que tu as signé l'engagement de ne pas la prendre, et je ne pense pas que tu sois tenté de mettre tes ennemis dans leur droit, s'ils venaient à crier contre ta mauvaise foi. Plus tu es en évidence, ami, moins tu dois t'entacher, plus tu as d'envieux, moins tu dois leur laisser de prise sur toi. J'ai su samedi, avant mon départ, que ta mère n'avait pas encore fait partir un paquet dans lequel se trouvait ma pre lettre; hélas! tu m'as indiqué cette voie pour économiser les ports de lettres, et d'infernalles ennemies de mon repos t'en auront fait payer bien d'autres. Que de grand cœur j'aurais affranchi mes lettres, pour qu'elles soient lues les premières. Didi! il n'est donc plus de bonheur possible pour moi ! ! ! Ecoute, ami, avant de recevoir la réponse à la lettre que je t'ai écrite vendredi dernier, je veux t'expliquer ce que j'entends par un certain sacrifice que je t'ai demandé. Ce n'est pas la connoissance de certaines dames dont je t'ai demandé le sacrifice, non, car les unes t'amusent, les autres te sont ou te seront peut-être utiles, au moins tu l'espères ;

1. La Transaction a paru, pour la première fois, dans L'Artiste des 20, 27 février, 6 et]13 mars 1832; elle reparut la même année, dans le tome Ier du Salmigondis, contes de toutes les couleurs. Paris, H. Fournier jeune, 1832, in-8, sous le titre de : Le Comte Chabert; en 1835, elle devient, dans le tome IV de la première édition des Scènes de la vie parisienne, Paris, Mme Charles Béchet, 1855, in-8 : La Comtesse à deux maris; depuis elle a été publiée, dans le tome II des Scènes de la vie parisienne (lr* édition de La Comédie humaine), sous son titre définitif : Le Colonel Chabert. Voir Spoelberch de Lovenjoul. Histoire des Œuvres de H. de Balzac, 3e édition, Calmann Lévy, 1888, in-8, p. 29.

ainsi ce serait alors un sacrifice personnel à toi que je t'aurais demandé et tu sais si je veux de ces sortes de sacrifices. Ce que je veux, c'est le secret de ces dames et de leurs correspondances, car il m'appartient et m'appartiendra, tant que notre position ne sera pas changée. Je dis, mon doux cher, tu m'as donné une profonde humiliation, en me refusant celle de la Dsse d'Ab1.... Mais, à cette époque, j'ai dû en quelque sorte respecter la délicatesse du jeune homme, telle fausse qu'elle fut, car il en manquait envers la femme qu'il aimait et la faisait grandement souffrir dans l'intérêt d'une personne qu'il aurait du lui sacrifier. Aujourd'hui, chéri, les mêmes raisons n'existent plus, je ne peux plus envelopper ton manque de délicatesse à mon égard sous le manteau de ton inexpérience, aujourd'hui tu as de l'acquis plus qu'il n'en faut pour savoir de quel côté doit aller la victoire dans un combat où il y va de mon bonheur, et si mon pauvre cœur doit toujours servir de plastron à tous les coups qu'il plaira aux femmes qui assaillent le tien de lui porter. Ami, si tu pouvais [hésiter] un moment à me faire connoître un secret qui est bien moins à elles qu'à moi, si tu pouvais leur garder ce prétendu secret et manquer ainsi à tout ce que tu me dois, oh! chéri!!!.

Ce talent d'observation, cette connoissance du cœur de la femme dont chacun, et surtout chacune te complimente, je suis loin de le reconnoître. Ami, oui tous les cœurs de femmes du monde dans les-

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