Mme la duchesse d'Abrantès
quels on peut lire avec la vue ordinaire, tu les sais par cœur, mais il en est qui ne peuvent être bien étudiés, bien1.
Mardi [19 juin 1832.]
Je ne me mets pas à la besogne sans relire ta chère lettre, ami chéri, et toujours elle me donne la même émotion, une douce et suave reconnoissance pour les vœux bienveillants de ton gentil cœur; oh oui, chéri, pourquoi n'avons-nous pas été assez favorisés du sort pour vivre toujours ensemble, loin d'un monde si peu fait pour des âmes vraies, sensibles et grandes! Oh pourquoi?
Déjà j'ai repris bien des fois le doux bec que tu as déposé sur la place que tu m'indiques dans ta lettre; je finirai par l'user; puis il n'y aura plus rien, que je croirai y retrouver encore l'empreinte de tes lèvres adorées ; illusion et toujours illusions!
— Je suis ici très libre; la nourriture y est saine, le pays riche en culture, enfin, si tu y étais je croirais au paradis.
1. La fin de la lettre manque. — Balzac était alors, depuis quelques jours, au château de Sache, l'hôte de M. de Margonne, il y resta jusqu'au 16 juillet, date à laquelle il se rendit à Angoulême chez M. et Mme Carraud où il passa le mois d'août. Voir Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XXIV, Correspondance, p. 111.
— Chéri! j'ai apporté les Scènes1 selon tes ordres, j'en ai prêté un v[olume] à la petite Cornélie*, son père s'en est emparé et ne l'a pas quitté sans l'avoir fini. Ce matin nous avons, lui et moi, beaucoup causé sur toi; et il a fini par me dire cette phrase, qui m'a fait trouver sa voix la plus douce possible. « S'il veut venir ici passer quelque temps avec vous, je lui donnerai sur la vie de Bonaparte tous les renseignemens nécessaires pour faire un roman politique, qui, sous sa plume, serait du plus haut intérêt, et pourrait initier les femmes même aux secrets d'une haute politique! » Ami, je t'ai déjà vu là, travaillant près de moi, puis quelques réflexions sont venues chasser ce doux espoir.
Peut-être ne te trouverais-tu pas bien ici, tu es devenu dans la vie ordinaire bien difficile! et je souffrirais beaucoup, soit que tu te trouvasses mal, soit que les exigences de ta vie de poète mécontentassent ces braves gens.
Peut-être aussi dans la circonstance de famille où je me trouve, ne dois-je pas me permettre le bonheur de t'avoir ici, que dis-tu de tout cela? Toi qui t'es montré si sage dans ta dernière lettre, prononce, maître à moi, et comme toujours fiât volontas tua. Allons à la besogne des Contes Bruns p[our] te les envoyer. Mille becs là.... Pour le tien, il y est, reprends-le et envoie m'en toujours un dans tes lettres, mais dépose-le tout de bon. Adieu, toi.
1. Scènes de la vie privée, par M. de Balzac. Seconde édition. Paris, librairie de Mame-Delaunay, rue Guénégaud, n° 25, 1852. 4 vol. in-8.