‹ La jeunesse de BalzacChapitre 70 sur 155 · Mme la duchesse d'Abrantès · texte numérisé non relu

Mme la duchesse d'Abrantès

nages ne te donneraient pas an seul des trois ou quatre mille écus dont tu as un indispensable besoin; songe bien que, dussent-ils être vainqueurs, ils ont toujours été ingrats par principe, et ne changeront pas pour toi seul, ami; ils ont tous les défaus de l'égoïsme, toute l'astuce et la fourberie de la foiblesse; un dédain qui va jusqu'au mépris pour tous ceux issus d'un autre sang que le leur; ami! par tout ce qui t'est cher, pour ta gloire, pour ton bonheur à venir, pour mon repos (car tu m'aimes) ne les crois pas, ne t'y fie pas ; emploie ton esprit à prendre avec eux le rôle qu'ils jouent dans le monde ; sers-toi d'eux, s'ils peuvent te servir, pour suivre la route dans laquelle tu es entré, puisque, malheureusement, ton pied s'y est déjà posé; mais hélas! que de défaus il te faut acquérir pour les imiter; et comment deffendras-tu ton âme, comment la conserveras-tu pure, au milieu de tant de perversités? Enfin, chère créature adorée, tire-moi de peine, enlève-moi le poids qui m'oppresse l'âme, en m'assurant que tu ne seras pas Yesclave de ces gens-là et n'obéiras pas au premier ordre que tu recevras d'eux. Oh, par grâce, réponds moi à ce sujet aussitôt ma lettre reçue. Ce qui me rassure un peu, c'est Y assurance que tu m'as donnée de ne vouloir parvenir à rien que par la Chambre; au moins le moyen est-il noble, et d'autant plus que tes talens feront seuls alors tous les frais de ton avancement. Jamais tu ne sauras, ami, jusqu'à quel point j'ai placé mon orgueil en toi. Tu me dis que l'intérieur de mon fils sera ma justification. Mon chéri, elle ne sera pas là, je l'ai placée tout en-

tière en toi. De ton avenir deppend ou ma satisfaction ouïe trouble de mon âme. Tu ne sauras jamais ce que tu m'as donné, et ce que tu me donnes encore d'inquiétudes; ce sont toutes mes dernières sollicitudes qui ont épuisé mon courage; mon âme, si fatiguée par elles, n'a pu supporter le moindre choc étranger; et, incapable de livrer le plus léger combat, elle a préféré chercher un repos apparent, mais qui, je le sais, instruite par ma raison, ne sera jamais que factice. La nature ni la société ne pardonnent jamais à celui qui transgresse leurs loix; je me trouvais nécessairement rebelle envers l'une ou l'autre ; il m'a fallu offenser cette dernière; je sais ce qu'elle me réserve; mais si je peux te voir dans le lointain, grand et honoré (et tu dois savoir quel est pour moi le sens de ces deux mots) eh, bien, je serai contente si non heureuse; car je suis fière de toi, il me semble que, ni ma conscience ni le monde ne pourront me rien reprocher. Ami, songe que tu dois quelque chose à ma tendresse.

Jeudi 21 [juin 1832.]

Je corrige maintenant les Scènes, et comme chacun ici s'est emparé des v[olumes] à mesure que je les coupais, je tiens le 5e. Oh î ami, je viens encore de pleurer avec ta Juliette, le morceau surtout où elle reçoit les cheveux m'a fait une bien douloureuse impression1. Je me demandais quelle douleur devait être la plus vive, entre celle de perdre son

1. Voir Scènes de la vieprivée, par M. de Balzac. Tome troisième. Seconde édition, p. 44, Le Conseil (devenu en 1834, Le Message).

amant, mort ou vivant, et je n'ose me répondre. Juliette possède un trésor dans des cheveux qui lui rappelleront toujours de purs souvenirs ; mais qu'aurait-on pu lui offrir qui la consolât si son amant l'eût quittée pour une autre femme? — rien. — Pour chasser de cruelles pensées je relis quelques chères phrases de tes lettres, et j'espère que ton cœur me servira de tombe avant qu'il appartienne à une autre. Chéri adoré, je ne connais rien de plus inhumain que la vie quand elle reste accrochée à un être qui n'en veut plus. — Je ne suis pas très gaie, comme tu vois, et cependant ici je ris, parce qu'il est dans ma nature de rire comme d'aimer ; néanmoins ce séjour est assez triste ; beaucoup plus que je ne l'ai cru d'abord, je m'étais attendue à le trouver si sale, si vilain, que le peu d'avantages qu'il possède m'ont paru immenses, mais cette infernale fumée de la pipe du gal me fait mal au cœur, bien que le pauvre homme se gêne quelquefois pour moi. Le peu de conversation que l'on peut avoir avec lui est fatigant en raison de sa surdité, et son despotique rôle de père, de mari et de maître est assomant (sic). Sa femme est une bonne et excellente femme de ménage, sa fille, une gentille enfant, pleine de bienveillance, mais qui n'a encore aucune idée; les voisins sont vieux, laids, bêtes jusqu'à l'imbécilité ; le jeune médecin est mon seul amusement ; car il a jeté tout le fond de son sac dans une demi-heure de conversation et, comme beaucoup de gens, il ne lui reste plus rien du tout en sorte que je m'en serts (sic) pour amuser ces daines et en rire moi-même, voilà le seul parti

que j'en puisse tirer, ou, quand ces dames ont bien ri, je le fais parler médecine. — Je n'ai donc d'autres plaisirs que celui de lire tes Scènes en les corrigeant; elles me donnent de chers souvenirs, je me rappelle où nous étions quand tu me lisais tel ou tel morceau, ce que tu m'en disais, les mots d'amour qu'il faisait naître, ami, je m'enfouis alors dans ton cœur comme sur ton gentil corps quand... tu sais ? — Ah mon Dieu ! pourquoi ne peux-tu pas venir? mais non, ne viens pas, cette habitation est dans un fond, la vue y est bornée de tous côtés ; tu y serais mal, ah ! non, n'y viens pas. — Je ne puis donc rien t'offrir, ni par moi, ni par mes amis de tout ce qui peut te charmer ailleurs!! Ah grand Dieu! quelle attroce (sic) pensée ! Quel mauvais génie a donc placé mon âme au milieu de tant d'entraves? Chéri, mon cœur te donne d'autant plus que je n'ai que lui à t'offrir. — Pour me soulager un peu, je te presse dans mes bras, et je m'épuise dans cette étreinte. — Une idée me revient, et il me faut te la dire, vois-tu, me voilà encore m'effaçant et ne pensant qu'à toi isolément, en t'engageant à ne pas venir, car si je me mêlais à toi comme je devrais le faire, est-ce que je ne serais pas persuadée que, pour passer quelque temps près de moi, tu mettrais volontiers de côté certains petits désagrémens de la vie? Je crois qu'il entre beaucoup de vanité dans certains de mes regrets, mais vanité qui n'est que pour toi, entends-tu ; savoir que tu trouves ailleurs que près de moi ou par moi des choses qui te plaisent est une idée qui me causera toujours un amer dépit suivi de chagrins.

Samedi [25 juin 1832.]

Oh qu'une lettre de toi me sera douce! et comme je l'attends ! Chéri, pour ménager un peu les ports de lettres je ne t'enverrai mon bavardage de cœur que tous les dimanches, puisque toi aussi a (sic) choisi ce jour. J'ai reçu hier une lettre d'Antoine1 qui est vraiment extraordinaire, je voudrais bien pouvoir te la lire et te parler de ce singulier garçon. Peu d'hommes de 30 ans seraient capables d'avoir ses idées et de les exprimer aussi bien. Et toi, chéri, que fais-tu? où en est la Bataille*? Mon Dieu, si près de ton cœur, et si loin de ta parole, ne pas t'entendre, être forcée de te deviner, et parfois ne l'oser pas, comme quand il s'agit de politique par exemple ; une partie de mes journées se passe à désirer ta réponse à mes deux dernières lettres, et l'autre en commentaires sur ta décision à une chose qui m'est personnelle, ou, sur les rapports que peuvent avoir avec toi les événemens politiques actuels. Oh chéri, où est le temps où je n'attendais tes chères lettres que pour y lire, écrite en cent manières, l'assurance de ton jeune amour ? ce temps n'est plus, et ma raison plus foible que la nécessité est accablée sous son énorme poids — et tant

1. Antoine-Ange de Berny, fils de M. et Mme de Berny, né le 14 février 1815, décédé le 4 janvier 1841.

2. Balzac, dans ses lettres à sa mère, parle constamment de La Bataille [de Wagram], parfois comme d'une œuvre presque terminée; elle était destinée à entrer dans les Scènes de la vie militaire, mais n'a jamais paru. Voir, dans la Revue de France du 15 juillet 1921, une étude de M. Bouteron sur ce mystérieux roman.

d'autres choses encore m'accablent en ce moment que j'aurais bien besoin d'un cœur tout à moi pour m'aider à supporter de si lourds fardeaux. — Ne va pas croire que d'après cette phrase je ne sais pas tout ce que je puis trouver en toi, mais dans ta lettre si pleine de raison, nous serons, me dis-tu toi-même, souvent séparés ; or, ami, quand tu n'es pas là je suis seule, et maintenant, c'est bien souvent. — Mille baisers — oh qu'un seul donné sur tes chères lèvres vaudrait mieux que ceux-ci ! !

Dimanche [24 juin 1832.]

Je suis persuadée que je recevrai une lettre de toi aujourd'hui, car j'en ai eu certain avertissement nocturne qui ne me trompe jamais. Chéri, tant que mon âme tiendra ainsi à la tienne, par ces liens invisibles et inexplicables, je ne me croirai pas tout à fait malheureuse ; et cependant je ne ferai partir cette lettre que lorsque j'aurai certaine réponse qu'il me faut pour bien connaître la véritable situation dans laquelle tu me laisses près de toi, car il me faudra peut-être bientôt changer de langage, et je t'avoue que, si tu ordonnes à mon cœur de se taire, le silence que tu lui auras imposé me semblera moins pénible que celui auquel je veux inutilement le condamner moi-même ; je me suis mille fois torturée en vain, mais j'ai dans ce combat reconnu comme toujours ta supériorité, tu es encore mon maître, et j'attends l'arrêt de ta volonté toute souveraine. Or, comme il ne m'est pas encore connu, quel qu'il soit, je me crois toujours ta chérie, et te

fais toutes nos caresses accoutumées. Je te baise partout. Je suis toute à toi, toute ton Eve.

Lundi [25 juin 1832.]

Oui, elle était en chemin, cette chère lettre, mon bon génie ne m'a pas trompée, et je l'aurais reçue hier si tu me l'eusses adressée ici directement, comme tu aurais dû le faire, puisque tu avais mon adresse. — Tu m'aimes ! je suis toujours ta chérie aimée ! ta chère étoile! ta Didi idolâtrée! — oh ami, mon cœur ne te demande plus rien, mais les assurances de ton cher amour sont venues le tourmenter d'une autre manière. Je t'ai encore affligé de nouveau! Oh chéri, cette pensée est une souffrance, et quoique ta chère âme devine en ceci toute la mienne, et voye clairement que la force de mon amour soit la seule cause de mes inquiétudes, et par suite de mes injustices, que ta divine bonté appelle justice, je ne me pardonne pas comme tu me pardonnes, et, je suis forcée d'admirer de nouveau la tendresse indulgente de ton cher cœur, qui pourrait si bien, et ajuste titre, faire expier au mien toutes ses extravagances ; mais enfin je t'adore, tu le sais, et je comprends tout ce que la foi peut te faire excuser; tous mes torts, chéri, viennent du manque de cette foi si précieuse et si douce ; mais ta dernière lettre est venue confirmer toutes les autres et toutes tes chères paroles que parfois tes actions semblent démentir. Mais en ce moment je suis toute confiance, et par suite, tout amour, puis tout bonheur, ma vie est tout entière sous la direc-

tion de mon cœur, ou plutôt de mon espoir en ton amour. — Adoré cher ! que de temps écoulé entre ma lettre et ta réponse ! 10 longs jours ! et j'ignore ce que tu fais maintenant? travailles-tu? Auras-tu reçu à temps les corrections des Contes Bruns ? Cette dame t'écrira sur la Vendée et la politique ' ! ! . . . Oh ! tu devrais d'ici entendre les hattemens de mon cœur! Ami! c'est jouer avec ta tête! tu comptes sur les femmes pour qu'elles te servent d'appui en politique! impossible, chéri, ce n'est pas là ce que tu veux; d'abord, Dieu merci! le temps où elles étaient puissantes dans ces sortes de matières est bien loin de nous, et aujourd'hui, elles sont nulles en affaires aussi graves, ou, si elles sont influentes, c'est pour tout gâter. La révolution a coupé les lisières de l'homme, et il n'est pas organisé, de nos jours, de manière à les reprendre ; et puis mon doux bien-aimé, je te le répète et te le rappelle, n'est-ce pas par la Chambre que tu veux arriver? Oh par grâce ! au nom de tout ton avenir, prens-t'y avec toute l'adresse possible pour faire cesser cette correspondance (non pour moi, car je suis trop heureuse aujourd'hui par ton cœur, pour avoir des inquiétudes personnelles) mais pour toi, pour ta sûreté, il ne faut qu'un mot indiscret, et il y en aura mille, pour te compromettre. Et toi, innocent, sera (sic) confondu avec de coupables agitateurs, de monstrueux égoïstes, qui, dansle seul butd'obtenirplus de fortune ou plus de moyen pour dominer, immolent de sang-froid et sans regret des myriades

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