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LES SALONS DE VALENCE

ment, chez M. Roux de Montagnière, garde du corps, chez M. des Aymard, chez M. de Bressac, président au parlement de Grenoble, chez M™^ Dupont.

Il n'avait jamais songé à épouser M'^^ Mion- Desplaces, non plus que M^^^^ de Saint- Germain et de Laurencin, qu'il rencontra dans les salons de Valence. Mais l'on ne saurait en dire autant en ce qui concerne M"^ Caroline du Colombier, dont le souvenir poursuivit Napoléon jusqu'à Sainte -Hélène.

Une révolte assez sérieuse ayant éclaté à Lyon en août 1786, le régiment de la Fère reçut l'ordre de se rendre dans cette ville.

Il ne devait plus revoir Valence.

En effet, lorsque Lyon eut retrouvé le calme, on décida en haut lieu que le régiment de la Fère irait tenir garnison à Douai et serait remplacé à Valence par le régiment de Grenoble.

Le coup fut dur pour Bonaparte, qui, brusquement, brutalement, se trouvait séparé de tous ses amis sans avoir la consolation de leur faire ses adieux, qui abandonnait une ville où le ciel était clément, où la vie était douce et facile, pour une cité brumeuse et froide du Nord.

Il promena sa tristesse sur les routes poudreuses, de Lyon à Douai, et plus d'une fois, au cours des étapes monotones, il regretta presque d'avoir embrassé la carrière des armes, qui comportait de si pénibles devoirs.

« Partir, toujours partir! murmurait-il... Laisser un peu de son cœur aux ronces des chemins ! »

Il vit Douai sous le ciel morne d'un hiver naissant, il le vit surtout à travers sa nostalgie, et il estima qu'il ne s'y plairait jamais. Aussi, peu de temps après son arrivée dans cette ville, il demanda et

obtint un congé, auquel, du reste, il avait tous les droits.

Il se rendit d'abord à Valence, où tous ses amis lui firent fête, passa quinze jours chez M"® Bou, puis se mit en route pour la Corse.

Il se sentit secoué par une violente émotion lorsqu'il revit, après une absence de neuf années, les montagnes sauvages dont il avait si souvent rêvé dans son lit d'écolier, lorsqu'il pénétra dans la rue étroite où il avait fait ses premiers pas.

Rien n'était changé dans la maison de la rue Saint- Charles, et Napoléon y fut accueilli avec joie. Le bonheur du jeune officier eût été sans mélange s'il n'avait pensé à son père, qui reposait si loin de la terre de Corse, et s'il n'avait trouvé son grand -oncle Lucien, archidiacre d'Ajaccio, cloué au lit par la goutte.

Le jeune officier profita de ses loisirs pour mettre la dernière main à une histoire de la Corse qu'il avait commencée depuis longtemps.

Lorsqu'il ne travaillait pas, il courait la montagne, ou se réfugiait, pour y rêver à l'aise, soit aux Melelli, soit dans une grotte située au milieu d'un terrain qu'avaient acquis les siens depuis son départ pour la France.

Pendant son séjour en Corse, il eut la satisfaction d'apprendre que son régiment, changeant encore une fois de garnison, quittait Douai pour se rendre à Auxonne.

C'est dans cette ville qu'il le rejoignit, le l^'" mai 1788, après un court séjour à Valence et à Paris.

Si Bonaparte avait dû rejoindre Auxonne en quittant Valence, il eût probablement trouvé la pellie cité un peu maussade.

Mais il avait vu Douai sous la brume mélancolique d'une fin d'automne; il vit Auxonne sous le joyeux soleil d'un commencement d'été, et sa nouvelle garnison ne lui produisit pas une impression trop défavorable.

Son ami des Mazis l'attendait et lui annonça triomphalement qu'il lui avait installé un appartement dans un pavillon situé en face d'un moulin, le moulin Bécbau.

« Que peut- on faire ici? demanda Bonaparte à son ami.

— Boire, manger, dormir, bâiller, travailler.

— Les environs?

— Très jolis.

— Bon, on se promènera. Les relations?

— Hum! Deux maisons seulement où l'on reçoit... Tasse de thé, petit bal..,, tu vois cela d'ici.

— Et quels sont les propriétaires de ces demeures hospitalières?

— Le baron du Teil, maréchal de camp, et M. Pillon d'Arquebouville, directeur de l'artillerie.' »

Des Mazis o'^vait pas trompé son ami : les distractions étaient rares à Auxonne.

Bonaparte se remit à piocher les mathématiques, qu'il n'avait du reste jamais délaissées complètement, même lorsque les salons de Valence l'attiraient.

Il avait trouvé à Auxonne un maître de grand talent, le professeur Lombard, dont il devint rapidement l'ami.

« Ce jeune homme ira loin , » disait le professeur à tous ceux qui voulaient l'entendre.

C'était se montrer prophète.

Le pavillon de Bonaparte avait pour locataires un certain nombre de jeunes officiers, et ces jeunes gens, qui s'ennu} aient ferme et ne prenaient pas aux mathématiques le même intérêt que leur camarade, recherchaient assez volontiers les plaisirs bruyants.

Napoléon faillit même se battre en duel avec Tun d'eux, M. Belli de Bussy, qui trompait son ennui en sonnant du cor.

L'excellent professeur Lombard, qui habitait la maison Phal, poussa la complaisance jusqu'à donner à Bonaparte la jouissance d'une des pièces de son logis, afin qu'il pût étudier en toute tranquillité.

Le jeune officier travaillait avec tant d'acharnement, qu'il oubliait souvent l'heure des repas, ce qui obligeait M. Aumont, son restaurateur, à l'envoN'er chercher.

« Tu te tueras, lui disait parfois des Mazis.

— Baste ! répondait Bonaparte, le Iravail conserve. »

Souvent, soit seul, soit avec des Mazis, il faisait de longues promenades dans la campagne, s'arrêtant de temps à autre pour tracer des figures de géométrie sur le sable, ou pour chercher, sous l'ombrage, la solution d'un problème.

Parfois, il entrait dans une ferme, demandait une tasse de lait et liait volontiers conversation avec les habitants de la maison.

Il semble bien qu'à cette époque de son existence, Napoléon fut pris d'un vil désir de s'instruire en

toutes choses, et l'on dirait vraiment qu'il eut comme une vision de ce que lui reservait l'avenir.

Au cours de ses promenades, il arrêtait des passants pour les questionner et notait soigneusement leurs réponses ; il engageait de longues conversations avec les travailleurs des champs; il se faisait expliquer les lois du commerce par les boutiquiers, se renseignait sur les impôts, sur les règles de l'administration civile.

Tout l'intéressait.

Au commencement de Tannée 1789, une émeute provoquée par un accaparement des blés éclata dans la petite ville de Seurre.

Un beau matin, en sortant du quartier, Bonaparte apprit qu'il était désigné pour se rendre à Seurre avec un détachement de cent hommes commandé par le lieutenant en premier de Menoir.

Il fît la grimace.

« Ce n'est pas, dit -il à son ami des Mazîs, que je craigne les aventures, mais je désirerais des aventures plus sérieuses.

— Qui sait ? fit des Mazis ; il y a deux morts, l'administration municipale a été renversée... »

Bonaparte secoua la tète.

« On ne fait pas de révolution, murmura-t-il, dans une ville de deux mille habitants; la vue de nos uniformes calmera tous ces gens -là. »

Il avait raison.

Dès son arrivée à Seurre, il fut convié à un bal par le procureur Lambert, chez qui la municipalité l'avait

« Voilà les campagnes qu'on nous fait faire, écrivait-il à des Mazis : on compte sur un combat et l'on reçoit une invitation à danser. »

Bonaparte passa près de quatre mois à Seurre, et il y arrangea sa vie de la même façon qu'à Auxonne, partageant son temps entre le travail et la promenade.

Comme à Auxonne, il aimait à boire du lait dans les fermes, à interroger les paysans sur leurs travaux, à s'enquérir de leurs besoins.

Dans les maisons où il fréquentait, les hommes le trouvaient peu communicatif et un peu fier, les femmes critiquaient sa tenue un peu négligée. Tous, en revanche, louaient son érudition et la netteté de son esprit.

Le procureur Lambert disait de lui : « C'est un homme! »

Le jeune officier ne s'ennuyait pas à Seurre. La révolution lui laissait beaucoup plus de loisirs que son service régulier d' Auxonne, ce qui lui permettait de pousser des travaux personnels tout en sacrifiant à son goût pour les promenades champêtres.

Cependant il fut très heureux de voir arriver, un beau matin, son ami des Mazis.

« Que viens-tu faire ici? lui demanda-t-il.

— Te chercher, mon cher! Je jouis de quelques jours de permission ; j'ai l'intention de battre un peu le pays, et ma foi j'ai pensé que tu m'accompagnerais volontiers.

— Hum ! ce n'est pas de refus, seulement il y a la révolution. »

Des Mazis éclata de rire.

« Ne penses -tu pas, fit -il, que vous avez assez tiré sur la ficelle? »

Il n'y a pas de révolution qui ne finisse !

Bonaparte eut un sourire.

d Tu as peut-être raison, avoua-t-il, je croîs bien qu'il va falloir nous décider à retourner à Auxonne.

— Alors, en attendant, je t'emmène; ta révolution se passera bien de toi pendant quelques jours. »

Les deux amis partirent, joyeux comme des collégiens; ils parcoururent les environs d'Autun, qui étaient superbes, et s'arrêtèrent à Montcenis et au Creuzot.

Pendant sa permission, Bonaparte fut avisé que la révolution de Seurre était officiellement considérée comme terminée et que le détachement d'artillerie devait retourner à Auxonne.

Il soupira.

Auxonne, c'était la monotonie du train -train journalier, les mille ennuis du service.

Mais l'ordre était formel : Bonaparte dut rentrer à Seurre et, quelques jours plus tard, il quittait cette petite ville pour rejoindre son régiment.

La Révolution, une révolution plus sérieuse que celle de Seurre, secouait alors la France, et Napoléon, qui étouffait dans sa petite garnison, qui souffrait de se voir confiné pour longtemps dans les bas grades , en avait suivi les premiers mouvements avec intérêt d'abord, avec passion ensuite.

Il avait toujours cru à son étoile, il avait toujours espéré que des circonstances, que des événements dont il ne prévoyait pas la nature, le favoriseraient à un moment donné.

Certes, il n'avait pas entrevu, même dans ses rêves les plus optimistes, l'extraordinaire fortune que lui réservait le destin. Mais il caressait l'espoir d'atteindre un jour les hauts grades de l'armée.

La Révolution, qui anéantissait les vieilles formules, qui brisait les vieux moules, qui transformait la société, devait avoir en lui un partisan.

Peut-être, à la faveur de la formidable agitation,

trouverait-il le moyen de se révéler, d'avancer plus vite, de sortir, surtout, de son grade si ingrat de lieutenant.

A mesure que les événements se précipitaient, il devenait plus impatient, plus fiévreux, plus inquiet.

Il aurait voulu pouvoir s'échapper de son coin de province, où les nouvelles arrivaient avec beaucoup de retard, où on les accueillait avec plus de curiosité peut-être que d'intérêt.

Il s'énervait, ne tenait plus en place, et comme il était déjà déprimé par un excès de travail, il finit par tomber malade.

Dans la deuxième quinzaine d'août, il sollicita un nouveau congé, un congé de semestre.

Quinze jours plus tard, son titre de congé en poche, il quittait Auxonne.

Bonaparte avait hâte de se rendre en Corse, car il savait qu'une certaine agitation commençait à se manifester dans cette île, annexée depuis si peu de temps, où les passions étaient vives, les cœurs ardents, les esprits prompts à s'échauffer, où plusieurs partis se tenaient sans cesse sur la défensive. Peut-être entrevo3^ait-il la possibilité de jouer un rôle, à la faveur de la tempête qui venait de France, sur une scène qu'il trouvait à sa taille.

Au mois de juin, il avait écrit à Paoli, en exil à Londres, une lettre qui fut trouvée en 1797, à Cortc, dans les papiers du grand patriote.

Cette lettre est curieuse, et parce qu'elle révèle les sentiments qui animaient alors son auteur, et parce qu'elle indique dans quel esprit était conçue l'histoire de la Corse à laquelle il travaillait depuis longtemps.

Il est indispensable de la connaître au moins dans ses parties principales.

En voici un extrait :

« Général,

« Je naquis quand la patrie périssait. Trente mille Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards.

« Les cris du mourant, les gémissements de l'opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance.

« Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l'espérance du bonheur; l'esclavage fut le prix de notre soumission : accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d'impôts, nos compatriotes vivent méprisés.

« I.es traîtres à la patrie, les âmes viles que corrompit l'amour d'un gain sordide ont, pour se justifier, semé des calomnies contre le gouvernement national et contre votre personne en particulier. Les écrivains, les adoptant comme des vérités, les transmettent à la postérité.

« En les lisant, mon ardeur s'est échauffée, et j'ai résolu de dissiper ces brouillards, enfants de l'ignorance. Une étude commencée de bonne heure de la langue française, de longues observations -^.et des mémoires puisés dans les portefeuilles des patriotes m'ont mis à même d'espérer quelque succès... Je veux comparer votre administration avec l'administration actuelle... Je veux noircir du pinceau de l'infamie ceux qui ont trahi la cause commune... Je veux, au tribunal de l'opinion publique, appeler ceux qui gouvernent, détailler les vexations, découvrir leurs sourdes menées, et, s'il est possible, jntéx'esser le

vertueux ministre qui gouverne l'Etat au sort déplorable qui nous afflige si cruellement.

« J'espérais quelque temps pouvoir aller à Londres, vous exprimer les sentiments que vous m'avez fait naître, et causer ensemble des malheurs de la patrie ; mais l'éloignement y met obstacle : viendra peut-être un jour où je me trouverai à même de le franchir.

c( Je suis avec respect, général, votre très humble et très obéissant serviteur,

« Napoléon Bugnaparte,

« Officier au régiment de la Fcre.

« Auxonne en Bourgogne, le 12 juin 1789. ))

Si grand que fût son désir de revoir la Corse, Bonaparte ne put s'empêcher de passer quelque temps à Valence, où l'attiraient de bonnes amitiés et le souvenir d'une époque heureuse de son existence d'officier pauvre.

Il y eut, chez M'"^ du Colombier, des discussions animées avec l'abbé de Saint -Fiuf.

Au cours d'une de ces discussions, l'abbé lui dit:

« Monsieur de Buonaparte, au train dont nous allons, chacun peut devenir roi à son tour: lorsque le vôtre viendra, accommodez -vous de la religion chrétienne, vous vous en trouverez bien.

— Monsieur l'abbé, répliqua l'officier, quand ce temps viendra, je vous ferai cardinal. »

Pour cette fois, Bonaparte ne s'endormit pas dans les délices de Valence.

î Je dois partir, dit -il avec fermeté à ses amis, qui essayaient de le retenir. D'abord, j'ai de mauvaises nouvelles de la santé de mon vieil oncle Lucien ;

ensuite, il me semble que mon devoir est là-bas. »

L'arrivée de l'officier causa une grande joie à sa famille, dont il était considéré comme le chef, malgré son âge : la fermeté de son caractère, la dignité de sa vie, ses succès scolaires, sa situation dans l'armée, avaient mis comme une auréole sur sa jeune tète.

Tout de suite, Bonaparte se lança dans la politique, et, le 31 octobre, il signait, le premier, un document portant comme titre : Adi^esse de plusieurs Corses à l'Assemblée nationale, dont la rédaction lui est généralement attribuée et qui se terminait ainsi :

« Vous, les protecteurs de la liberté, daignez quelquefois jeter un coup d'œil sur nous, qui en avons été jadis les plus ardents défenseurs. Nous avons tout perdu en la perdant et nous n'avons trouvé, dans le titre de « vos compatriotes », que l'avilissement et la tyrannie. Un peuple immense attend de vous son bonheur, nous en faisons partie. Jetez un coup d'œil sur nous, ou nous périssons. ))

La Corse n'avait pas oublié Paoli : le parti des patriotes, c'est-à-dire des hommes qui voulaient une Corse libre, se réclamait de lui.

Bonaparte alla vers les patriotes.

Le 23 janvier de l'an II, il écrivit à M. Buttafuoco, maréchal des camps, député de la noblesse corse à l'Assemblée nationale constituante, une lettre datée de « son cabinet des Melelli », dans laquelle il reprochait durement au député sa conduite envers Paoli. (( De Bonifacio au cap de Corse, d'Ajaccio à Bastia , avait -il écrit au début de sa lettre, ce n'est qu'un chorus d'imprécations contre vous. Vos amis se cachent, vos parents vous désavouent, et le sage même, qui ne se laisse jamais maîtriser par l'opinion populaire, est entraîné cette fois par l'effervescence générale. » La lettre était fort longue, et le ton allait

»ft LA JEUNESSE DE BONAPARTE

crescendo, au fur et à mesure que s'accumulaient les reproches.

Bonaparte accusait même clairement le représentant de vénalité.

« Vous n'aspirez pas à la réputation de Caton ou de Catinat... Dans un certain monde, il est convenu que celui qui peut avoir de l'argent sans en profiter est un nigaud. Or, M. de Ghoiseul, qui était très libéral, ne vous permettait pas de lui résister, lorsque surtout votre ridicule patrie vous payait de vos services, selon sa plaisante coutume, de l'honneur de la servir. »

La lettre de Bonaparte fut soumise au Club patriotique d'Ajaccio, dont le président écrivit ce qui suit à l'auteur :

« Monsieur,-

ce Le Club patriotique, ayant pris connaissance de l'écrit où vous dévoilez, avec autant de finesse que de force et de vérité, les menées obscures de l'infâme Buttafuoco, en a voté l'impression. Il m'a chargé, par une délibération dont je vous envoie copie, de vous prier d'y donner votre assentiment : il juge l'impression de cet écrit utile au bien public. C'est une raison qui ne vous permet point d'excuse.

« Masséria,

« Président du Club patriotique. »

Bien qu'il se fût mêlé activement aux luttes des partis, Napoléon n'obtenait pas les satisfactions sur lesquelles il avait secrètement compté.

Un peu dépité, il s'embarqua pour le continent.

emmenant avec lui son frère Louis, dont il voulait commencer l'instruction, qu'il voulait élever sur sa maigre solde de lieutenant.

Les charges de M""^ Laetitia étaient lourdes, son revenu plus que léger, et l'oncle Lucien ne déliaif pas facilement les cordons de sa bourse.

Il est à présumer que le désir d'aider sa mère ne fut pas étranger à la décision de Napoléon au sujet de son frère Louis.

A la fin de janvier 1790, Bonaparte arrivait à Valence, et, immédiatement, il s'y mêla au mouvement révolutionnaire, en assistant à la fédération qui eut lieu, dans cette ville, le 31 janvier.

On le vit chez toutes les personnes qu'il connaissait, dans tous les salons qu'il avait l'habitude de fréquenter, dans la plupart des réunions politiques. Partout, il discutait avec chaleur sur les événements du moment, et souvent il prit la parole en public.

Les affaires de la Corse l'intéressaient toujours vivement; il lui semblait, alors, que son avenir était làbas, dans son île, et l'on peut, sans exagération, supposer qu'il se voyait alors, dans ses rêves, non pas le roi peut-être, mais le chef suprême d'une Corse libre.

Il venait de s'y faire connaître, on y accolait volontiers son nom à celui de Paoli, et il se disait que peut-être on l'y appellerait un jour, bientôt.

Ce rêve de ses vingt ans n'était pas sans grandeur.

Il attendit à Valence l'appel des patriotes corses . mais comme cet appel ne venait pas, comnse les évé nements ne marchaient pas aussi vite qu'il l'avait espéré et que sa bourse se vidait, il prit le parti de rejoindre son régiment à Auxonnc.

U arriva dans cette ville, le l^'" juin, avec son frère

Louis, et y reprit sa vie simple et modeste d'officier pauvre, lisant beaucoup, travaillant beaucoup, et pensant toujours à la Corse, cette terre vers laquelle allait son rêve.

Pour ne pas perdre le contact avec ceux qui, làbas, pouvaient le désigner aux suffrages des patriotes, il fit imprimer à Dôle, chez M. Joly, sa lettre à M. Buttafuoco et en adressa un exemplaire au club d'Ajaccio.

Il dut faire à cette occasion , avec son frère Louis , un certain npmbre de voyages à Dôle, où il retrouva le Père Charles, son ancien aumônier de Brienne.

Par le Père Charles, il entra en relations avec l'abbé Jantet, mathématicien de premier ordre, dont il gagna l'estime et qu'il étonna par l'étendue de ses connaissances, la profondeur de son raisonnement et l'originalité de ses idées.

(( Ce jeune officier, disait souvent l'abbé, est appelé à de hautes destinées. »

L'abbé Jantet reçut de Bonaparte le manuscrit de la lettre à Buttafuoco.

Bonaparte habitait, à la caserne, une chambre des plus modestes, dont le plus bel ornement était sa malle à clous dorés ; son frère couchait dans un cabinet communiquant avec cette chambre. Le futur empereur des Français taisait souvent sa cuisine lui-même, cuisine fort simple, qui consistait généralement en une bonne soupe, où il mettait beaucoup de légumes et de pain.

Une boane femme de la ville, M"^^ Tierce, s'occupait du ménage; mais il arriva plus d'une fois au jeune Louis de laver les assiettes et de balayer le plancher.

« Puisque tu as fait le ménage aujourdhui, disait

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alors le grand frère, tu auras un problème de moins. »

L'eniant sautait de joie, et, si son aîné paraissait être de bonne humeur, il s'écriait :

(( Ob ! allons nous promener, veux-tu? ))

Rarement l'officier refusait, car il adorait toujours les promenades champêtres.

On s'expliquera aisément que Bonaparte ait tourné parfois ses regards vers la Corse, si l'on songe au peu d'avenir qu'il entrevoyait alors en France.

La réponse suivante qu'il fit à sa femme de ménage, le 1^^ janvier 1791, alors qu'elle lui présentait ses vœux, est, à cet égard, assez typique.

« Je désire vous voir un jour général, lui dit cette femme.

— Ah! ma bonne Thérèse, répondif l'officier en soupirant, je me contenterais bien de devenir commandant et n'en demanderais pas davantage. »

Il était, à cette date, le sixième lieu^enant^n second du régiment. — ^--'

Un jour de ce mois de janvier 1791 , Bonaparte venait de patiner dans le fossé des fortifications, et, l'heure du dîner approchant, il commençait à déboucler ses patins, lorsque deux de ses camarades qui passaient lui crièrent :

« Allons, Bonaparte, encore un tour, et nous partirons ensemble.

— Ma foi, non, répondit -il avec un peu d'hésitation, je dois rentrer, mon frère m'attend. »

Ne pouvant l'^traîner, les deux officiers s'élancèrent, rapides, se tenant par la main. »

Soudain, il y eut un craquement pareil à un coup de canon : la glace venait de se rompre, engloutissant les deux patineurs. Bonaparte frissonna malgré lui

et murmura: « La mort, sans doute, ne m'attendait pas là. )>

Le l^'' avril 1791 , Bonaparte fut nommé lieutenant en premier au régiment d'artillerie de Grenoble, qui tenait garnison à Valence et devenait le quatrième de l'arme.

Un règlement de même date débaptisait, en effet, les régiments d'artillerie et leur donnait les numéros des bataillons et brigades dont ils avaient été successivement formés.

Le jeune officier avait demandé la garnison de Valence. Il était heureux de retourner dans cette ville, où il comptait de nombreux amis et où la vie lui avait été agréable et douce.

En quittant Auxonne, dans les derniers jours d'avril, il dit à son jeune frère ;

a Nous allons vers le soleil ! »

Dès son arrivée à Valence, Bonaparte courut chez M"^ Bon, sa bonne hôtesse, et, l'ayant embrassée, lui dit:

ce Je suis nommé ici !

— Ah ! quel bonheur! s'écria la vieille fille.

— Ma chambre est -elle libre?

— Pas en ce moment ; mais il y a la grande chambre du premier étage. »

La malle à clous dorés fut aussitôt déposée dans cette pièce, et, une heure plus tard, Bonaparte et son frère se trouvaient complètement installés.

L'officier se rendit alors à son régiment et constata que l'installation du 4« de l'arme était moins rapide que la sienne.

En effet, sa compagnie, la 12S n'avait pas encore de capitaine en premier et s'organisait sous la direction du capitaine en second, M. de Roqueferre, assisté de M. Riverot, lieutenant en second. Le colonel, M. de Campagnol, et le commandant, M. de Mauroy, n'avaient pas rejoint encore.

Bonaparte prit de nouveau pension à l'hôtel des Trois-Pigeons, que n'avaient jamais quitté les lieutenants d'artillerie, et retourna chez son ami Aurel, dont le cabinet de lecture était toujours très fréquenté par la société de Valence et par les officiers.

Quant à Louis, la bonne M^^^ Bou l'avait immédiatement adopté et le faisait manger avec elle dans sa cuisine, pièce claire et gaie située derrière la salle du café.

Bonaparte, n'ayant plus à s'occuper de son frère au point de vue matériel, se trouva plus libre.

Il en profita pour visiter ses amis et pour suivre les réunions de la Société des Amis de la Constitution, dont il fut nommé bibliothécaire, et qui tenait généralement ses séances chez Aurel, dans le cabinet de lecture.

Il devint successivement secrétaire et président de la société, sans abandonner les fonctions de bibliothécaire, qui lui plaisaient beaucoup.

Le jeune officier s'occupait surtout de politique, il comptait parmi les orateurs les plus enflammés de son groupement et il fut le principal artisan de la fédération des groupements similaires de la région,

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de cette région qui, disait-il, était « un pays plein de zèle et de feu ».

Une réunion de vingt-deux sociétés de la Drôme, de l'Isère et de l'Ardèche, eut lieu, le 3 janvier 1791, dans l'église Saint-Ruf, sous la présidence de M. Rouvière, chevalier de Saint- Louis, administrateur du département de la Drôme.

Après avoir entendu la messe à la cathédrale, les congressistes prêtèrent le serment ordonné par l'Assemblée nationale, puis ils discutèrent sur l'évasion du roi et émirent un vœu tendant à ce qu'une liste des émigrants fût dressée par chaque municipalité.

Quelques jours plus tard, Bonaparte écrivait à M. Naudin, commissaire des guerres à Auxonne, une lettre dont les passages suivants sont à relever, parce qu'ils indiquent l'état d'âme du jeune officier.

« Tranquille sur le sort de mon pays et la gloire de mon ami, je n'ai plus de sollicitude que pour la mère patrie : c'est à en conférer avec vous que je vais emploj'cr les moments qui me restent de la journée.

« S'endormir la cervelle pleine de la grande chose publique, et le cœur ému des personnes que l'on estime et que l'on a un regret sincère d'avoir quittées, c'est une volupté que les grands épicuriens seuls connaissent...

« J'ai porté un toast aux patriotes d'Auxonne lors du banquet du 14. Le régiment est très sûr en soldats, sergents et la moitié des officiers.

« Le sang méridional coule dans mes veines avec la rapidité du Rhône ; pardonnez donc si vous éprouvez de la peine à lire mon griffonnage. »

Bonaparte ne disait certainement pas toute la vérité

lorsqu'il déclarait « n'avoir plus de sollicitude que pour la mère patrie ».

La Corse, en effet, l'attirait toujours; il suivait attentivement les affaires de l'île et se tenait au courant des progrès que faisait, chez ses compatriotes, l'esprit révolutionnaire.

Seulement, pas même d'un ami comme M. Naudin, il ne voulait ou n'osait faire le confident de son rêve.

Il avait si peu abandonné ce rêve, qu'il adressa au ministre de la Guerre un mémoire dans lequel il demandait que l'on fît délivrer aux compagnies de la garde nationale corse les fusils devenus disponibles par suite de la suppression de cette arme dans l'artillerie; il avait si peu abandonné ce rêve, qu'il sollicita l'appui du baron du Teil, inspecteur général de l'artillerie, afin d'obtenir, par son intermédiaire, un congé pour se rendre en Corse.

Ses chefs directs, estimant qu'il s'occupait beaucoup trop de la politique et pas assez de son métier, avaient refusé de transmettre sa demande de congé et ne lui cachaient pas leur mécontentement.

En avril 1791 , l'académie de Lyon ouvrit un concours dont le vainqueur devait obtenir un prix de douze cents livres fondé par l'abbé Raynal.

Par hasard, Aurel parla de ce concours à Bonaparte.

« Douze cents livres, dit Aurel, c'est une somme, par le temps qui court. »

L'officier avait d'excellentes raisons pour partager l'opinion du libraire.

« Quel est le sujet du concours? demanda-t-il.

— Voici, » fît Aurel.

Et il lut ce qui suit :

« Quelles vérités et quels sentiments importe-t-il le plus d'inculquer aux hommes pour leur bonheur? »

Bonaparte ne formula aucune réflexion ; mais lorsqu'il quitta la maison d'Aurel, si curieuse avec ses nombreuses sculptures et ses larges portes à arceaux, il paraissait préoccupé.

Le soir même il avait décidé de participer à la lutte et se mettait au travail.

Hélas ! les douze cents livres de l'abbé Raynal ne devaient pas grossir son maigre budget.

L'académie reçut quinze manuscrits, mais n'en retint aucun.

Celui du jeune officier fut classé bon dernier, et l'un des commissaires, M. de Campigneules, l'apprécia comme il suit dans son rapport :

« Le dernier de ces mémoires, le n° 15, n'arrêtera pas longtemps les regards des commissaires. C'est peut-être l'ouvrage d'un homme sensible, mais il est trop mal ordonné, trop disparate, trop décousu et trop mal écrit pour fixer l'attention. »

D'autres lauriers attendaient l'auteur du manuscrit n° 15.

Plus tard, lorsque Napoléon monta sur le trône, Taleyrand réussit à retrouver le manuscrit qu'avaient dédaigné les académiciens de Lyon, et, croyant être agréable à l'empereur, il le lui montra.

« Je reconnus aussitôt mon écriture, a dit Napoléon, en racontant, à Sainte- Hélène, cette anecdote, et je le jetai au feu, où il fut consumé, en dépit de Taleyrand. Comme il ne l'avait pas fait copier auparavant, il parut très mortifié de cette perte. J'en fus, au contraire, très satisfait, parce qu'il abondait en sentiments républicains et contenait plusieurs principes libéraux que je n'aurais pas été flatté qu'on pût ra'accuser d'avoir eus dans ma jeunesse. »

Une mission qu'il eut à remplir dans la petite ville

de Tain fit oublier à Bonaparte sa déconvenue littéraire, et il eut, dès son retour à Valence, la joie de se voir accorder, par le ministre, un congé de trois mois pour se rendre en Corse.

Il partit aussitôt avec son frère Louis, laissant la pauvre M^'« Bou tout en larmes.

Les deux frères arrivèrent à Ajaccio pour voir mourir leur grand-oncle Lucien, qui s'éteignit dans la nuit du 15 au 16 octobre 1791 , après avoir dit à Joseph :

« Tu es l'aîné de la famille, mais Napoléon en est le chef; aie soin de t'en souvenir. »

La disparition de l'oncle Lucien causa un gros chagrin à Napoléon, qui aimait beaucoup le digne vieillard. Pendant quelques jours il le pleura avec M™® Laetitia, puis la politique le reprit tout entier et il songea sérieusement à tenter la réalisation du rêve qui le hantait depuis si longtemps et l'avait poussé une fois de plus à abandonner son régiment.

Le 17 juillet 1790, Paoli était rentré en Corse, après avoir été présenté à Louis XVI par M. de Lafayette, et on l'avait nommé commandant général des gardes nationales de l'île.

Napoléon rendit visite au grand patx'iote, en reçut un excellent accueil, et, dès lors, fut presque constamment à ses côtés, l'accompagnant dans ses promenades et dans ses tournées d'inspection.

Le jeune officier charmait Paoli par sa connaissance des hommes et des événements, l'émerveillait par la netteté de son raisonnement et la hardiesse de ses projets.

A Sainte-Hélène, Napoléon aimait à se rappeler cette époque de sa vie.

« Paoli, faisait- il, me frappait souvent sur la tète, en me disant ;

« — Vous êtes un des hommes de Plutarque. »

« Il avait deviné, ajoutait l'empereur, qu'un jour je serais un homme extraordinaire. »

Le 14 janvier 1792, le général Rossi, qui commandait en Corse, fut autorisé, sur sa demande, à nommer Bonaparte adjudant- major de l'un des quatre bataillons de volontaires nationaux que l'on organisait dans l'île.

Le 6 février suivant, le jeune officier était promu capitaine en second d'artillerie.

Il existait, à Ajaccio, deux clubs, dont l'un se réclamait de la politique avancée.

Bonaparte entra dans celui-là, en devint l'un des orateurs les plus écoutés et s'efforça de nuire au club rival, dont les membres professaient des idées contraires aux siennes.

Le 17 février, il écrivait de Corse à M. de Sucy, commissaire des guerres à Valence, une lettre de laquelle il ressort qu'il se préoccupait de sa situation au régiment.

« Des circonstances impérieuses, y disait-il, m'ont forcé à rester en Corse plus longtemps que ne l'auraient voulu les devoirs de mon emploi. Je le sens et n'ai cependant rien à me reprocher : des devoirs plus sacrés et plus chers me justifient.

« Aujourd'hui, cependant, je me trouve plus libre, j'aurais envie de venir vous rejoindre; mais avant j'attendrai le conseil que vous me donnerez.

« A-t-on nommé à mon emploi et quelle démarche faudrait -il faire? »

Vers la fin de février, Bonaparte obtint le poste d'adjudant-major au 2® bataillon de volontaires.

Il annonce la nouvelle à M. de Sucy, commençant ainsi sa lettre :

ft Dans ces circonstances difficiles, écrit -il, le

poste d'honneur d'un bon Corse est de se trouver dans son pays... »

Bientôt après, il fut nommé, à l'élection, lieutenant-colonel en second du bataillon.

Bonaparte, l'on n'en saurait douter, rêvait d'une Corse libre; mais il la voulait libre avec l'amitié de la France, une amitié étroite et protectrice.

Il avait appris à aimer sa nouvelle patrie, il connaissait la loyauté, la générosité de l'âme française, et, à aucun prix, il n'eût accepté pour la Corse une autre amitié, une autre protection que celle du grand pays auquel il devait d'être ce qu'il était.

Paoli, au contraire, ne connaissait la France que pour l'avoir combattue, et toutes ses préférences allaient à l'Angleterre, où, proscrit, il venait de passer vingt années.

De plus, les idées de Paoli le portaient vers le parti de l'aristocratie, alors que Bonaparte allait, avec la fougue de sa jeunesse ambitieuse, vers les partis opposés.

Ces deux hommes ne pouvaient s'entendre bien longtemps.

Le jeune officier effraya le vieux patriote, et des froissements, d'abord légers, ne tardèrent pas à se produire entre eux.

Le lundi de Pâques, des jeunes gens d'Ajaccio jouaient aux quilles dans la rue de la Cathédrale lorsque apparurent quelques chasseurs du 2« bataillon.

Les jeunes gens se mirent à ricaner, et les volontaires, croyant qu'on se moquait d'eux, renversèrent les quilles. Une dispute éclata, dégénérant rapidement en une véritable bataille.

Les cris des combattants attirèrent un officier qui, pour son malheur, passait par là,

Aussitôt, l'officier se jeta dans la mêlée, criant :

« Voyons, mes amis, est-ce que de braves Corses doivent se battre ainsi ! »

Au même instant, l'un des joueurs de quilles arma un pistolet et fit feu.

L'officier, frappé au front, s'écroula comme une masse.

Les volontaires, poussant des hurlements de rage, se rendirent à leur quartier et exécutèrent par les fenêtres une fusillade terrible ; deux ou trois bour* gcois paisibles furent tués.

Prévenu de ce qui se passait, Bonaparte accourut et parvint à calmer les volontaires.

Les adversaires politiques du jeune lieutenant-colonel s'emparèrent du fait, le dénaturèrent, et Bonap:irte, accusé par Mario Peraldi, membre de l'Assemblée législative, d'avoir ordonné à ses hommes de tirer sur le peuple, dut se rendre à Paris pour se justifier.

Dès son arrivée dans la capitale, en juin, Bonaparte loua une petite chambre rue du Mail, puis il rendit visite à son ami Bourrienne.

Les deux amis se rencontrèrent alors presque cLaque jour chez un restaurateur de la rue Saintlionoré, près du Palais -Royal, où Bourrienne payait régulièrement la note commune. Bonaparte était en elTct si démuni d'argent, qu'il dut, à un moment donné, mettre sa montre en gage.

Le 20 juin, les jeunes gens virent la population des faubourgs se diriger sur les Tuileries, et Bonaparte, indigné, s'écria :

« Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »

Au cours de la sanglante journée du- 10 août, Bona-

parte pénétra dans le jardin des Tuileries, encombré de cadavres, et il conserva toujours le souvenir de l'horrible spectacle.

Il a dit à Sainte -Hélène :

« Jamais, depuis, aucun de mes champs de bataille ne me donna l'idée d'autant de cadavres que m'en présentèrent les masses des Suisses, soit que la petitesse du local en fît ressortir le nombre, soit que ce fût le résultat de la première impression que j'éprouvais en ce genre...

« Je parcourus les cafés du voisinage de l'Assemblée; partout l'irritation était extrême, la rage était dans tous les cœurs, elle se montrait sur toutes les figures... Il fallait que tous ces lieux fussent journellement remplis des mêmes habitués, car, quoique je n'eusse rien de particulier dans ma toilette, ou peutêtre parce que mon visage était plus calme, il m'était aisé de voir que j'excitais maints regards hostiles et défiants , comme quelqu'un d'inconnu ou de suspect. »

Le jeune officier, qui avait préparé soigneusement sa défense, n'eut aucune peine à confondre ses accusateurs et put facilement prouver qu'il avait réprimé le désordre d'Ajaccio.

En conséquence, il reçut l'ordre de retourner en Corse et d'y reprendre son commandement.

Sa sœur Elisa était pensionnaire à la maison royale de Saint-Louis.

Un décret de l'Assemblée en date du 13 août ayant supprimé les maisons royales, il demanda l'autorisation d'emmener sa sœur en Corse et sollicita une indemnité de route.

Le directeur du district lui donna l'autorisation d'emmener Elisa à Ajaccio « avec son linge et ses hardes » et lui fit délivrer, à titre d'indemnité de

voyage, un mandat de trois cent cinquante -deux francs au nom de M"® Bonaparte.

Le frère et la sœur quittèrent Paris vers le milieu de septembre. Elisa était heureuse à la pensée qu'elle allait revoir sa famille et son pays ; elle bavardait et riait sans cesse, taquinant son frère, qui, lui, paraissait préoccupé et ne desserrait pas les dents.

Les voyageurs prirent la diligence jusqu'à Lyon , et, à partir de cette ville, descendirent le Rhône en bateau.

Le bateau s'arrêtait quelques heures à Valence.

Bonaparte trouva sur le quai des amis qui l'attendaient et lui firent fête ainsi qu'à sa sœur. M"® Bou était là, portant un superbe panier de raisin qu'elle offrit à la jeune fille, puis elle embrassa l'officier, lui demanda des nouvelles de Louis et lui dit combien elle s'était ennuj^ée après le départ de l'enfant.

« Nous reviendronSu, » fit Napoléon.

L'excellente fille secoua tristement la tête.

c( Vous reviendrez peut-être, plus tard, murmurat-elle ; mais je n'y serai plus. »

Dès sa rentrée en Corse, Bonaparte reprit le commandement de son bataillon, qui avait été envoj^é à Gorte à la suite des fâcheux incidents du mois d'avril.

A la fin de décembre 1792, la population d'Ajaccio vit arriver dans le golfe la flotte du contre -amiral Truguet, et le bruit se répandit qu'une expédition avait été ordonnée contre la Sardaigne.

La nouvelle était exacte.

L'amiral Truguet embarqua deux mille hommes que lui fournit Paoli, puis les vaisseaux fendirent de nouveau les flots bleus, se dirigeant vers la baie de Cagliari.

DANS LA TOUnMENTE

Pendant que Truguet évoluait avec sa flotte, on préparait, contre les îles de la Madeleine, une contre-

Napoléon Bonaparte,

lieutenant -colonel au l^"" bataillon de la Corse, en 1792.

(D'après un tableau de l'époque.)

attaque que devait diriger le général Colonna Cesari, commandant en second les gardes nationales de l'île de Corse.

Le lieutenant- colonel Bonaparte avait demandé et obtenu le commandement de l'artillerie, et le capitaine Mo3'dié, que Bonaparte avait rencontré chez Paoli, à Rostino, commandait le génie.

La préparation de l'expédition fut laborieuse, car l'on manquait de beaucoup de choses. Bonaparte, impatient, dut se rendre à Bonifacio pour y régler l'embarquement du matériel mis à sa disposition ; il constata que ce matériel était insuffisant et défectueux et s'en plaignit.

Le jeune officier courut, à Bonifacio, un très grand danger. Comme il passait sur la place Doria, des marins l'insultèrent.

A cette époque troublée, l'indiscipline régnait partout.

Bonaparte ayant fait honte à ses insulteurs de leur conduite indigne, leur disant qu'ils déshonoraient l'uniforme français, ils se précipitèrent sur lui en criant :

« A la lanterne, l'aristocrate I »

La plupart étaient ivres, des couteaux brillaient dans leurs mains.

Soudain, un sergent, un brave, Brignoli de Bastelica, dit Martinano, se jeta devant Bonaparte, lui fit un rempart de son corps, et força les matelots à reculer après en avoir tué un.

(( Je ne t'oublierai pas, » lui dit l'officier en lui serrant la main.

L'Empereur tint la promesse faite par le capitaine, car il se souvint, à Sainte- Hélène, du sergent Marti nano et légua une certaine somme à sa veuve ou à son fils.

Souvent, lorsque la lumière atténuée des soirs calmes et doux de là -bas enveloppait les choses, Bonaparte montait sur un rocher, et, les mains dcr-

DANS LA TOUBMENTE

rière le dos, le front pensif, il contemplait longuement la côte de Sardaigne dont la ligne noire se découpait sur l'azur pâlissant.

« Nous ne ferons rien de bon, murmurait -il parfois; nous manquons de tout, nous ne sommes pas organisés, nous ne nous fions même pas les uns aux autres. »

Les passions, en effet, devenaient de plus en plus vives en Corse, et l'on savait que Paoli n'approuvait pas l'expédition contre la Sardaigne.

Or l'affaire était dirigée par son propre neveu.

Celui-ci, du reste, fit preuve de la plus grande mollesse, et plus tard, pour essayer de justifier sa conduite, il avoua que Paoli lui avait dit :

« Souviens-toi que la Sardaigne est l'alliée naturelle de notre pays, que dans toutes les circonstances elle nous a secourus et que le roi du Piémont a toujours été l'ami des Corses et de leur cause. Fais donc en sorte que cette expédition s'en aille en fumée. »

La chose était facile, car l'attaque principale avait échoué. Bonaparte débarqua sur l'île Saint- Etienne, y établit ses canons sur un mamelon et les pointa luimême vers la ville de la Madeleine.

Ses habiles dispositions et l'efficacité de son tir furent très remarquées. Mais le général ordonna la retraite sans aucun motif, et les efforts du commandant de l'artillerie n'eurent aucun résultat. Bonaparte s'en montra très affecté et ne put s'empêcher de faire, en présence de plusieurs officiers, des reproches à son général.

Colonna haussa les épaules avec dédain.

Sous l'influence de Paoli, la Corse penchait déplus en plus vers la contre-révolution, alors que Bonaparte, fidèle à ses idées, prenait parti pour la Convention.

Entre le vieux général et son lieutenant, le fossé se creusait de plus en plus, sans que, pourtant, il y eût rupture ouverte.

Toutefois , il était facile de constater que la famille Bonaparte ne jouissait plus de la même considération. M™^ Laetitia, qui partageait les idées de son fils, s'apercevait qu on ne la saluait plus comme autrefois, il lui arrivait d'entendre sur son passage des propos désobligeants.

Mais elle avait l'âme bien trempée, et tout cela l'inquiétait peu.

« Ils ne savent ce qu'ils font, disait- elle; ils ne voient pas où l'on veut les conduire. »

Il arriva un moment, après la mort de Louis XVI, où les Corses pensèrent à faire appel à l'étranger.

Paoli crut devoir s'en ouvrir à Bonaparte, qu'il redoutait, espérant le gagner à sa cause ou plutôt à ses idées.

Il lui parla de l'anarchie qui régnait en France et qui, selon lui, marquait la fin d'un pays, peut-être même d'un peuple, puis il vanta la forte constitution anglaise.

« L'Angleterre, dit-il au jeune homme, qui écoutait en silence, sait récompenser le courage et le génie. Vous avez l'un et l'autre, mon fils. Je suis vieux et vous êtes jeune. Vous pouvez continuer mon œuvre et travailler pour vous-même en travaillant pour votre pays. »

Bonaparte, indigné, lui répondit par cette apostrophe :

ce Eh quoi, se séparer de la France? Nos plus chers intérêts, nos habitudes, nos coutumes, l'honneur, la gloire, nos serments solennels, tout enfin exige que la Corse soit éternellement française. L'anarchie actuelle, fille de la Révolution, ne peut être qu'éphé-

mère. Tout doit changer, l'ordre renaîtra infailliblement, les lois se modèleront sur les idées du siècle, et la France, avant peu, s'élèvera majestueusement au comble de la gloire. Vous, général, vous avez parlé de l'Angleterre, la vénale Angleterre protectrice des peuples libres ! Ah ! quelle erreur ! Et puis, l'éloignement, la langue, notre caractère," des dépenses énormes, incalculables... Tout cela ne s'oppose-t-il pas sérieusement à notre réunion avec la reine qui tyrannise les mers et les terres qui ne lui appartiennent pas ? »

Paoli, sans répondre un seul mot, tourna le dos à Napoléon.

L'officier comprit : c'était la rupture, une rupture dont les conséquences pouvaient être dangereuses pour sa famille et pour lui.

Les Bonaparte, en effet, représentaient presque seuls, à présent, le parti de la France. N'étant plus protégés par l'amitié de Paoli, leur situation devenait critique.

Napoléon connaissait Paoli, il le savait très vindicatif. Aussi abandonna-t-il immédiatement Corte, puis il envoya un message à sa mère, afin de la mettre au courant des événements et de l'engager à quitter Ajaccio au plus vite et à gagner Calvi avec toute la famille.

M"^^ Laetitia n'hésita pas à suivre ce sage conseil.

Bien lui en prit, car, peu après, sa maison d' Ajaccio fut mise à sac, ses campagnes dévastées et ses troupeaux décimés par les partisans de Paoli.

« Qu'importe ! dit la courageuse iemme lorsqu'on lui apprit la triste nouvelle, tout cela se réparera! »

La gloire de Napoléon allait s'élever sur ces ruines.

L'officier et sa famille ne séjournèrent pas longtemps à Calvi. Ils abandonnèrent la Corse, où ils

n'étaient plus en sûreté et où Napoléon n'avait plus rien à faire, rien à espérer, pour se rendre à Marseille.

Ainsi finissait le rêve qu'avait caressé le jeune officier dans la monotonie des garnisons de province.

C'était assurément regrettable pour cette île, si sauvage et si belle, que le génie de Napoléon eût certainement transformée.

Quant au jeune officier encore inconnu, qui voj^ait s'évanouir un beau rêve, il allait entrer dans une réalité beaucoup plus éblouissante que le rêve, trouver un champ d'action infiniment plus vaste que l'île de Corse.

Le vieux Paoli , qui dut se réfugier de nouveau en Angleterre, vécut assez longtemps pour voir monter sur le trône de France le jeune officier qui avait osé lui tenir tête à Corte.

Il applaudit de tout cœur aux succès de son compatriote; mais comme il applaudissait trop bruyamment, célébrant par de grandes fêtes chacune des victoires de Napoléon, le gouvernement anglais s'en offusqua et lui fit des remontrances.

« Vos reproches sont justes, répondit-il; mais Napoléon est un des miens, je l'ai vu croître, je lui ai prédit sa fortune: voulez -vous que je déteste sa gloire et que je déshérite mon pays de l'honneur qu'il lui fait? »

Lorsque le vieux patriote s'éteignit. Napoléon se trouvait à l'apogée de sa gloire, et la Corse n'était plus pour lui qu'une oasis lointaine, lumineuse et fraîche, vers laquelle s'envolait parfois sa pensée, aux heures où son cerveau était las de gouverner un monde.

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