‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 9 sur 25 · LES SALONS DE VA'LENCE · texte numérisé non relu

LES SALONS DE VA'LENCE

Basseaux, Bonaparte compléta sa transformation, devint un homme du mon le passable et un causeur charmant.

M"'^ Bou ne reconnaissait plus son locataire et peutêtre l'excellente fille regrettait-elle un peu le temps où l'officier pâlissait sur ses bouquins.

«Toutes ces sorties, toutes ces fêtes, disait- elle en hochant la tête, ne sont pas bonnes pour un jeune homme ! »

Ce fut bien autre chose le jour où Bonaparte apprit à Mlle Bou qu'il allait prendre des leçons de danse chez M. Dautel.

« Qui aurait pensé cela? murmura-t-elle; un garçon si rangé ! »

Dès lors, elle crut le jeune homme perdu.

La vieille fille avait tort. Ce qui eût pu être mauvais pour un autre était excellent pour Bonaparte, que son tempérament mettait à peu près à l'abri des entraînements dangereux.

Le jeune homme avait tout à gagner de son passage dans les salons où l'on s'amusait honnêtement, parce que, sous bien des rapports, son éducation restait à faire.

Né dans un pays qui n'était pas venu à la France de bon gré, élevé par une mère sans idéal qui ne parlait pas notre langue, fils d'un homme qui nous avait combattus et s'était soumis beaucoup plus par ambition, par calcul, que par sympathie, il n'avait appris à connaître la France, jusque-là, que dans la cour d'une école ou à travers des règlements militaires. Bien qu'il ne fût plus le sauvage d'autrefois, il restait encore, selon l'heureuse formule de l'un de ses professeurs : « Corse de nation et de caractère. »

Or il fallait qu'il apprît à connaître sa patrie, qui

n'était pas celle de ses ancêtres, qu'il apprît à aimer la France.

Déjà, il avait fait un pas dans cette voie, un grand pas. Un changement de milieu et d'habitudes ne pouvait qu'être heureux pour lui, ne pouvait que faciliter l'évolution commencée.

Bonaparte était un calculateur; les efforts de maître Dautel ne purent faire de lui un danseur.

Aussi, dans les salons, préféra-t-il toujours la conversation à la danse.

Il parlait peu, mais, lorsqu'il prenait la parole, on l'écoutait volontiers, parce qu'il émettait souvent des idées originales et ne manquait pas d'esprit.

Un jour, au cours d'une conversation, il dit à l'évêque de Valence, M^'' de Grave, qu'un de ses ancêtres avait été canonisé.

« Quel bel exemple à suivre, mon enfant! s'écria le prélat. Songez-y : un trône dans le ciel!

— Ah! monseigneur, répliqua Napoléon, si, en attendant, je pouvais passer capitaine! »

En 1785, le soir de la Sainte -Barbe, les officiers d'artillerie donnèrent un grand bal dans les salons de l'hôtel de ville.

On remarqua que Napoléon avait fait danser plusieurs fois une jeune fille fort jolie. M"® Mion- Desplaces, et ses camarades le taquinèrent un peu à ce sujet.

« A quand la noce? » lui demanda-t-on le lendemain à la pension.

Le jeune homme ne se fâcha pas.

« Hélas! fit-il, je suis venu, j'ai vu, mais je n'ai pas vaincu. Un pauvre lieutenant en second ne saurait égaler César. »

Bonaparte fréquenta aussi, plus ou moins assidu-

Page 1