‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 15 sur 25 · MILLES IMO · texte numérisé non relu

MILLES IMO

(( Eh bien! dit Bonaparte, lorsqu'il connut la réponse faite à son parlementaire, enlevez-moi çal »

L'entreprise est folle; cepc niant Banel entraîne à l'assaut la 18^ demi-brigade.

Un feu terrible la rejette en bas des pentes.

Bonaparte adresse alors à Provera une sommation écrite, dans laquelle il disait :

« Vous êtes cerné de tous côtés et votre résistance n'occasionnerait qu'un versement de sang sans aucun avantage. Si dans un quart d'heure vous ne vous rendez tous prisonniers , je ne ferai grâce à aucun. »

Provera répondit qu'il ne traiterait qu'avec Bonaparte lui-même ; or le général en chef n'était plus là : le bruit d'une violente fusillade l'avait attiré vers un autre point du champ de bataille.

Augereau ne pouvait faire qu'une chose : ordonner l'assaut.

A 4 heures, trois colonnes montent vers la forteresse, l'arme au bras : le spectacle est effrayant et grandiose.

Joubert précède la première colonne, sur laquelle s'abat une pluie de plomb et de pierre. Sept hommes seulement arrivent jusqu'à l'infernale muraille; mais à ce moment Joubert tombe, et ses hommes l'emportent, couvert de sang.

Alors la seconde colonne s'avance, au pas de charge, enlevée par le vaillant Banel. Une décharge éclate, la colonne disparaît dans la fumée, et Banel s'abat, frappé mortellement.

La troisième colonne avance à son tour, comme à la parade, guidée, entraînée par l'adjudant -général Quenin, un colosse, qui dépasse ses hommes de toute la tête. Nos soldats marchent sur les morts et sur les blessés, qui par centaines tapissent la pente. A son

tour, la colonne fond sous les balles, son chef est tué net, frappé en plein cœur.

Nos soldats, devenus furieux, s'élancent alors sans ordre, sans commandement; des grenadiers s'accrochent aux palissades, tous poussent des rugissements affreux qui se mêlent aux cris horribles des blessés.

Trois cents morts et six cents blessés sont étendus dans l'herbe, que le sang rougit partout.

Dans la forteresse, les munitions devenaient rares, aussi les assiégés précipitèrent sur nos soldats d'énormes blocs de rocher qui emportaient des files entières.

Une balle frappa Carretto en pleine poitrine, le tuant net.

Les soldats qui l'entouraient cachèrent sa mort à leurs camarades et crièrent :

« Il n'est que blessé et. vous ordonne de continuer le combat. »

Bientôt, du côté français, un seul homme continua de combattre, un géant, le grenadier Jean Génin, dit Milhomme. Les Piémontais, émerveillés du courage de cet homme, l'invitèrent à se rafraîchir.

L'héroïque grenadier accepta, et, tranquillement, trinqua avec ses adversaires sur les glacis du château.

De tels faits peignent des hommes ; ils peignent aussi une époque.

A la nuit, une suspension d'armes mit fin au carnage et permit de ramasser les morts et les blessés.

Le lendemain, se voj^ant complètement isolé, n'ayant plus de vivres, plus de munitions, Provera consentit à se rendre.

Les vaillants officiers dont les noms suivent étaient tombés sous les murs du vieux château ;

Général Banel; adjudant-général Quenin; Riondet, chef de demi -brigade.

11^ de ligne : lieutenant Guillochon ; sous-lieutenants Greuston, Girard, Léonardi.

IS*^ demi-brigade : adjudant- major Gérôme, lieutenant Fatoux.

Plus de mille hommes avaient été tués ou blessés.

Le bourg de Dego, auquel les hasards d'une guerre ont donné la célébrité, dressait quelques-unes de ses maisons sur une hauteur escarpée dominant la Bormida orientale, les autres se cachant dans la verdure et les fleurs à droite et à gauche de la route de Savone à Acqui.

Ce village tranquille, qui aurait dû jouir d'une paix éternelle sous la douceur d'un beau ciel , avait connu déjà les horreurs de la guerre : le maréchal de Créqui, le maréchal de Maillebois, l'avaient occupé autrefois; Dumerbion y avait combattu les Autrichiens de de Vallis.

Le destin, semblant s'acharner sur Dego, en faisait pour Bonaparte une position importante; aussi, le 14 avril, le chef de l'armée française disait à Masséna :

a II faut que nous couchions à Dego ce soir. »

Masséna ne manquait pas d'audace et l'avait prouvé; néanmoins, il ne put s'empêcher de penser que le désir de son chef n'était pas de réalisation facile.

Beaulieu, en effet, avait concentré sur les positions de Dego, faciles à défendre et difficiles à prendre, des forces sérieuses, et il avait donné l'ordre à Argenteau de s'3^ maintenir à tout prix.

La Harpe et Masséna marchent sur le village, l'un par la rive gauche, l'autre par la rive droite de la Bormida.

En route, on apprend la capitulation de Cosseria par un officier de l'état- major d'Augereau.

Les hommes poussent alors le cri : « Vive la République ! » et, pleins d'ardeur, s'élancent vers Dego.

Une colonne de la division Mej^nier, commandée par Rondeau, entre en contact avec l'ennemi et défait plusieurs bataillons autrichiens, qui perdent deux drapeaux, pris, l'un par le caporal Olagnier, l'autre par le chasseur Belle. De son côté, le général La Salcète chasse les Austro-Sardes des bries délia Sella et del Poggio.

Masséna, lui, sur la grand'route, jette ses troupes sur Vermenano et sur Costa -Lupara, d'où l'ennemi est chassé à la baïonnette ; puis il gagne la hauteur de Santa -Lucia et y met deux pièces en batterie.

A cette heure, le canon tonne sans arrêt, faisant trembler le sol, la fusillade crépite partout, les vallées s'emplissent de fumée. Le combat commence à prendre l'allure d'une bataille.

Dans la fumée, on aperçoit des tirailleurs qui avancent par bonds , des hommes qui courent en faisant de grands gestes et dont quelques-uns, de temps à autre, s'abattent lourdement sur le sol.

Vers trois heures, sous un déluge de mitraille, une troupe gravit les pentes du bric Marco, précédée par plusieurs officiers qui entraînent leurs hommes en criant :

a En avant ! Vive la République I

— Vive la République ! » répondent les héroïques soldats; et ils pénètrent, baïonnette en avant, dans le village de Costa, bondé de défenseurs.

Ce fut rapide : des cris, du sang, une fuite éperdue ; le village nous appartenait et nous avions fait six cents prisonniers.

A ce moment, toutes nos forces entraient en ligne.

La Salcète opérait, au pied de Monte -Girolo, sa jonction avec la colonne Monnier; Rondeau interceptait la route de Spigno, que devaient emprunter les fuyards, et La Harpe harcelait l'aile droite autrichienne.

Les fu3'ards de cette aile refluaient sur Magliani, où ils trouvaient un abri. Masséna lança sur ce point deux colonnes qui poussèrent les fuyards sur la route de Spigno, où les attendait Rondeau.

Le moment était arrivé de frapper un grand coup pour assurer la victoire.

La Harpe place six pièces en batterie sur des hauteurs et forme trois colonnes.

« Mes amis, dit-il aux officiers et aux soldats, je compte sur vous. En avant! »

Le cri de : « Vive la République ! » que poussent ces braves se confond avec d'autres cris poussés par les soldats de Masséna, qui se mettent également en marche.

L'artillerie ennemie fait feu de toutes ses pièces. Qu'importe !

« A la baïonnette ! »

C'est la colonne Causse qui se jette sur la villa del Piano et l'emporte pendant que la colonne Cervoni gravit les pentes. Les deux colonnes arrivent en même temps devant la formidable redoute du bric Casan.

« En avant ! en avant ! » rugissent les hommes.

lie LA JEUNESSE DE BONAPARTE

On ne peut en effet piétiner sur place : la mort frappe dans nos rangs, et il serait plus dangereux de reculer que d'avancer.

Reculer, nul n'y songe, du reste.

Dans un élan furieux, tous les rangs se trouvant confondus, les Français donnent l'assaut. Ce ne sont plus des hommes, ce sont des démons furieux; des cris affreux déchirent l'air, dominant les bruits de la bataille ; les baïonnettes s'entre-choquent, on voit des mains sanglantes brandissant des sabres brisés, on entend comme un halètement de forge. C'est une mêlée étrange et formidable.

« En avant ! »

Soudain, tous les cris, tous les rugissements se changent en une clameur jo3'euse : le lieutenant Meuroux, de la 5P, sanglant de deux blessures, vient d'entrer le premier dans les retranchements ennemis.

Épouvantés, les Austro- Sardes fuient de toutes parts. C'est la débandade, la panique,

Trois bataillons envoyés par Argenteau, — qui n'a pas paru sur le champ de bataille, — arrivent à ce moment, et, attaqués par La Harpe, Boyer et Masséna, se débandent aussitôt.

Poursuivis par les balles françaises, sabrés par notre cavalerie, les fuyards s'écrasent sur des routes encombrées par des voitures, des caissons, des canons.

Les malheureux essaj^aient de gagner Montaldo. Ils ne devaient pas l'atteindre.

La colonne Boyer réussit à les cerner, et presque tous furent faits prsonniers.

L'armée d'Italie comptait une victoire de plus. Elle avait laissé deux cents morts devant la redoute du bric Casan, mais elle avait pris cinq drapeaux, seize canons et fait plus de quatre mille prisonniers.

Après la victoire, les soldats français, énervés, brisés de fatigue, se laissèrent tomber au hasard sur le sol et goûtèrent un peu de repos.

Au réveil, ils sentirent qu'ils avaient faim.

Hélas ! les vivres manquaient complètement : on n'avait pas un morceau de pain pour ces hommes qui venaient de donner à la France les lauriers de Dego.

Poussés par la nécessité, les héros devinrent des maraudeurs.

La discipline s'en ressentit : les chefs perdirent de leur autorité, et l'armée de sa cohésion ; il y eut des scènes pénibles que ni la menace ni les bons conseils ne purent empêcher.

Cela devait mal finir.

Une colonne autrichienne surprit nos troupes en pleine nuit, et un combat terrible s'engagea, combat qui nous coûta plus cher que la victoire et qui fut la dernière manifestation de l'armée de Beaulieu.

Malgré le danger couru, les scènes de pillage et d'orgie se renouvelèrent. Dego fut mis à sac, et des officiers qui voulaient intervenir se virent insultés et menacés par leurs soldats.

Bonaparte, se souvenant sans doute de sa proclamation à l'armée d'Italie, ne fît ce jour-là aucun eff"ort sérieux pour réprimer le désordre, et si Masséna et Monnier parvinrent à y mettre un terme, ce fut surtout en profitant de la lassitude des hommes.

MONDOVÎ

Ayant bariu les Piémontais à Millesimo et les Autrichiens à Dego, Bonaparte se trouvait maître de la route de Turin , que suivaient les Piémontais en retraite, et de celle de Milan, que suivaient les Autrichiens.

Le jeune chef de l'armée française n'était pas homme ; à s'arrêter sur un succès et à laisser ses troupes dans l'inaction. En outre, il était très mécontent parce que Sérurier venait de subir un échec à San -Michèle, où nos soldats avaient dû plier devant l'armée sarde, et il tenait à faire oublier cet échec. Il estima qu'une offensive audacieuse etimmédiate s'imposait.

La discipline se relâchait de plus en plus dans notre armée, la maraude et le pillage continuaient; Bonaparte s'aperçut que des mesures énergiques devenaient indispensables. Il les prit sans hésiter et fit décider, dans un conseil de guerre, que tous les pillards, officiers ou soldats, seraient immédiatement fusillés devant les troupes.

Les soldats murmurèrent, disant : « Si l'on ne veut pas que nous pillions, qu'on nous nourrisse, qu'on nous habille, qu'on nous paje. »

L'on ne pouvait, hélas! leur donner tort. Ces malheureux manquaient de tout.

Pour ne pas leur laisser le temps de se plaindre^ leur général les jeta sur l'armée sarde, qui battait en retraite vers Vico, et qu'ils rencontrèrent à Mondovi.

Cette petite place, pourvue d'une ancienne cita^

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délie, constituait une excellente position par les obstacles naturels accumulés de toutes parts autour de ses maisons basses.

Les troupes sardes étaient un peu éparpillées, — il est rare qu'une retraite n'amène pas de confusion et aussi un peu de découragement.

Le 21 avril, les Français attaquent sur tous les points en même temps.

Bonaparte, qui se trouvait au village de Lesegno, avait donné à tous des ordres précis et suivait attentivement la marche de ses colonnes.

Il lui fallait une victoire et il la voulait éclatante.

« Nous devons écraser CoUi, dit -il à ses généraux; je compte sur vous tous. »

Sérurier, qui avait à regagner la faveur du maître, était décidé à faire des prodiges. Les brigades Fiorella et Dommartin abordent Costa et Vico à la baïonnette, refoulent les tirailleurs ennemis et enlèvent les villages après un véritable siège; la brigade Guieu s'empare de San-Pietro et de la chapelle de San-Rocco.

Le canon tonne, la fusillade crépite, toutes nos troupes se ruent sur Vico dans un élan merveilleux; les Piémontais sont presque cernés.

« En avant ! en avant ! »

Les officiers se montrent au premier rang, en pleine zone dangereuse. Bientôt une lutte acharnée s'engage dans le bourg, dont chaque maison devient une forteresse. Le sang coule dans les rues, les jardins s'emplissent de morts et de blessés; on se bat partout.

Dans la grand'rue, près de l'église, les grenadiersroyaux luttent en désespérés et tombent héroïquement sous les balles françaises. Dans certaines maisons de cette rue, on aperçoit des cadavres de soldats pié-

montais plies en deux sur l'entablement des fenêtres» | et leur sang coule lentement le long des murailles. j

Bonaparte a quitté Lesegno, et, passant la Cursaglia à Prata, a gagné le bric délia Guardia, d'où il peut suivre l'action. Sa silhouette se découpe sur la \ muraille blanche de la chapelle de la Croix.

Pendant que la lutte se poursuit dans les rues de Vico, il fronce de temps à autre le sourcil; il trouve que cette lutte se prolonge beaucoup et n'est pas sans inquiétude.

Soudain, au moment où il donne des instructions à un officier d'ordonnance, on entend de grands cris, uns clameur formidable, et l'on voit les soldats de Colli qui, dans un désordre affreux, abandonnent Costa et Vico, poursuivis par Sérurier, qui marche en tête de sa troupe et fond sur les chasseurs piémontais à Canei.

Bonaparte respire : la victoire lui paraît certaine.

Les corps ennemis encore en état de se battre se sont réfugiés au Brichetto, large plateau situé sur le point culminant des hauteurs, et s'y maintiennent vigoureusement.

« Allons, les enfants, à l'assaut! hurle Sérurier, qui, l'épée nue, s'élance le premier sur les pentes balayées par la mitraille.

— Vive le général ! » répondent les soldats, qu'émerveille, que transporte l'admirable vaillance de leur chef.

Les défenseurs du plateau, des vaillants aussi, ont quatre canons et deux obusiers à leur disposition. Les soldats français sont refoulés par la mitraille et doivent redescendre la pente en s'abritant dans lc3 vignes.

Bientôt Bonaparte ordonne un nouvel assaut, auquel prendront part les colonnes Meynier et Sérurier.

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