‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 16 sur 25 · MONDOVI · texte numérisé non relu

MONDOVI

Cette fois, nos soldats, dans un élan furieux, atteignent les lignes ennemies, semont la route de morts et de blessés.

(( Les canons sont à nous ! » s'écrient les grenadiers.

Mais le général ennemi Dicliat, un brave, fond sur eux à la baïonnette et les refoule jusqu'au bas de la colline. Les soldats de Meynier et de Sérurier reviennent à la charge. Toutes nos troupes à présent entourent le Brichetto, des canons ont pu être amenés par Sérurier jusqu'aux vignes qui font face au pla- Icau. Les balles et la mitraille balayent la hauteur, les Piémontais perdent presque tous leurs officiers et commencent à plier. En voulant les retenir, l'héroïque Dichat est frappé d'une balle au front et expire entre les bras du sergent Franco. C'était fini.

Les Piémontais s'enfuirent, nous abandonnant le Brichetto.

Bonaparte y accourut aussitôt et donna des ordres pour l'envoi à Mondovi d'un parlementaire, dont les canons français préparaient la mission en lançant quelques obus sur la ville.

A 6 heures et demie du soir, le général en chef de l'armée d'Italie reçut en grande pompe les clefs de la ville, pendant que Colli fuyait au milieu d'une armée considérablement réduite et complètement démoralisée, qui, par son indiscipline, donnait aux populations le plus triste des spectacles.

Bonaparte était délivré d'un ennemi, et déjà, infatigable, il pensait à marcher contre l'autre.

Mais avant d'engager une lutte nouvelle, il voulut donner une sanction à ses victoires et signa, le 28 avril, l'armistice de Cherasco, qui obligeait l'armée vaincue à déposer les armes.

Le 3 juin suivant, un traité de paix donnait à la France la Savoie avec les comtés de Nice et de Tende, et ouvrait à Bonaparte les trois places fortes de Coni, Tortone et Alexandrie.

Dans une vibrante proclamation, Bonaparte put dire à ses soldats :

« Soldats, vous avez, en quinze jours, remporté six victoires, pris vingt et un drapeaux, cinquantecinq pièces de canon, plusieurs places fortes, conquis la plus riche partie du Piémont; vous avez fait quinze mille prisonniers, tué ou blessé plus de dix mille hommes. »

Et il ajoutait :

« Mais, soldats, vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste encore à faire. Ni Turin ni Milan ne sont à nous... La patrie a le droit d'attendre de vous de grandes choses. Justifierez-vous.son attente? »

Beaulieu, toujours redoutable, tenait encore la campagne avec des forces sérieuses et guettait l'armée française dans l'angle formé par la Sesia et le Pô.

Bonaparte entreprit un grand mouvement de conversion à droite, afin de permettre à son armée de franchir le Pô hors des atteintes de l'armée autrichienne.

Le 7 mai, le fleuve fut traversé, à Plaisance, par une grande partie de l'armée, et le reste suivit après plusieurs escarmouches, notamment à Codogno, où le brave La Harpe tomba, frappé d'une balle au cœur.

Beaulieu, effrayé, battit en retraite sur l'Adda, tandis que Bonaparte suivait une ligne perpendiculaire à celle que parcourait son adversaire.

Ils devaient fatalement se rencontrer.

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La matinée était splendide. Sous la caresse timide du soleil, des gouttes de rosée scintillaient dans la corolle de chaque fleur, à l'extrémité de chaque brin d'herbe; les oiseaux commençaient leur gai ramage; toutes les collines semblaient sortir d'une brume so3"euse que le soleil teintait de rose.

Lorsque le jour se leva sur la campagne humide et encore endormie, des cavaliers galopaient à travers champs, une poignée de cavaliers. C'était Bonaparte, suivi de son escorte, qui avait quitté Plaisance en pleine nuit pour se rendre à Casalpusterlengo.

Masséna et Kilmaine l'y attendaient, le premier sans sa division, qui avait traversé le Pô avec Joubert, le second avec la majeure partie de la cavalerie, qu'il commandait depuis la mort de Stengel.

Le général en chef envoya aussitôt ses deux lieutenants en reconnaissance, leur donnant l'ordre de suivre l'ennemi le plus près possible, mais sans se compromettre.

Ayant dicté en outre quelques autres ordres, Bonaparte se dirigea sur Zorlesco. Il y trouva l'avant-garde de Dallemagne et se mit à sa tête pour éclairer les environs de Lodi.

Bien que bâtie sur une petite hauteur et entourée d'une muraille de huit à neuf pieds, la place de Lodi était peu faite pour supporter un siège, et il était clair qu'une attaque sérieuse en aurait facilement raison.

Le 10 mai, des grenadiers autrichiens gardaient la chaussée sur la route de Plaisance ; ces soldats riaient et plaisantaient, lorsque des coups de feu éclatèrent. Les grenadiers sautèrent sur leurs armes et tirèrent à leur tour.

Soudain, ils entendirent le bruit d'un galop, puis des grondements sourds qui annonçaient l'arrivée de pièces d'artillerie. C'était la cavalerie française qui venait soutenir les tirailleurs d'infanterie et amenait quatre pièces légères. En même temps, Masséna et Augereau se dirigeaient vers Lodi par la route de Borghetto.

Une nappe de plomb s'abattit sur les Autrichiens : il y eut de grands cris, des râles; la chaussée se couvrit de morts et de blessés.

Héroïques, les grenadiers de Beaulieu résistèrent à cette dangereuse tempête.

Leur cavalerie , qui voulut les secourir, rencontra Marmont, qui entraînait le 7^ régiment de hussards. Il y eut un choc, une mêlée, des chevaux tombèrent, on entendit le bruit mat des sabres qui s'abattaient sur des harnais et sur des crânes.

Lannes, à la tête de ses grenadiers, profita du désordre causé par la rencontre des deux cavaleries pour attaquer vigoureusement l'infanterie autrichienne.

Les cavaliers et les fantassins ennemis durent reculer.

On voulut fermer les portes de Lodi, mais il était trop tard : les fuyards s'engouffraient déjà dans la place et furent suivis par quelques grenadiers français. En même temps, les soldats Galtier, Brachenet, Sulpice, Cabrai et Léon, de la 32^ demi -brigade, escaladaient audacieusement les murailles et rouvraient les portes, que l'on venait enfin de fermer.

Les Autrichiens qui occupaient la ville étaient en train de faire la soupe lorsqu'ils aperçurent les baïonnettes françaises.

Aussitôt les marmites sont abandonnées, et une lutte très vive s'engage.

« Nous mangerons la soupe des Autrichiens ! » crient les grenadiers français.

Ils la mangèrent et ils la mangèrent chaude, car l'ennemi ne tarda pas à fuir, poursuivi par les grenadiers de Dallemagne.

Une forte colonne ennemie, commandée par Sebottendorfl", se trouvait sur la rive gauche de l'Adda et commençait à s'ébranler pour prendre la route de Crema. Voyant la tournure que prenaient les événements, Sebottendorff arrêta le mouvement commencé, établit son infanterie face à Lodi sur deux lignes parallèles et braqua six pièces de canon de façon à enfiler le pont, tandis que huit autres pièces, établies un peu plus en arrière, devaient croiser leurs feux sur ce pont.

Sebottendorff et son second, le major Malcamp, gendre de Beaulieu, espéraient ainsi clouer sur la rive droite du fleuve Bonaparte et ses troupes.

C'était bien peu connaître l'armée d'Italie et son chef.

Il était midi. Bonaparte ne disposait à cette heure que des troupes d'avant -garde et d'un peu de cavalerie, et il croyait avoir en face de lui toute l'armée de Beaulieu.

Cependant le général en chef n'hésita pas.

(( Avec nos grenadiers et nos carabiniers, dit-il aux officiers qui l'entouraient, on peut tout entreprendre. Augereau arrive, Masséna sera bientôt en vue... Allons-y! D'abord, qu'on m'établisse deux pièces en face du pont, afin que les Autrichiens ne puissent pas le couper, b

Sous une grêle de balles, les pièces furent amenées à l'endroit fixé et mises en batterie.

Quelques planches vermoulues et mal jointes posées sur des pilotis, c'était là ce pont de Lodi que l'héroïsme des' soldats français a rendu à jamais célèbre.

Pendant plusieurs heures, au-dessus de ces planches, les canons français et autrichiens tonnèrent, échangeant leur mitraille sans autre résultat que de décapiter la statue de saint Jean Népomucène, patron de Lodi.

Bonaparte, qui suivait l'action du haut du campanile de Santa -Ghiara, tenait avant tout à gagner du temps, afin de permettre à ses lieutenants d'arriver et à sa cavalerie de trouver un gué pour franchir l'Adda.

Sous l'azur, la fumée des canons forme des nuages qui interceptent parfois les raj'ons du soleil, mettant comme une ombre triste sur le riant paysage.

Derrière les murailles de la place, nos vaillants soldats attendent avec impatience le moment d'entrer en ligne, de marcher à la mort.

De temps à autre, Bonaparte parcourt les rangs et s'entretient familièrement avec ces braves en prononçant des paroles ardentes qui élèvent les cœurs.

Vers 5 heures, on annonce l'arrivée de la première colonne de Masséna , commandée par Ccrvoni.

Bonaparte, alors, fait un geste.

La charge!

Les tambours roulent, un grand frisson secoue nos soldats, un frisson d'orgueil et d'héroïsme.

Les 27^ et 29*^ légères, enlevées par Dupas, un colosse, s'élancent sur le pont que balaye la mitraille.

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« En avant ! » rugit Dupas, qui est beau comme un dieu.

Le pont se couvre aussitôt de mort et de blessés. Nos grenadiers vont reculer.

Alors Bonaparte assiste à un spectacle vraiment superbe, qui l'émeut profondément.

Aux côtés de Dupas, qui reste presque seul sous la rafale de fer et de plomb , se précipitent Masséna et ses aides de camp, Lautour et Reille, Lannes, Berthier, Monnier, Gervoni. Ces héros marchent sur les morts et sur les blessés, ils sont aveuglés par la fumée. Autour d'eux, la mort frappe sans relâche, et pourtant ils ne reculent pas. C'est effrayant et sublime.

Soudain des grenadiers s'aperçoivent qu'un banc de sable coupe le lit du fleuve ; ils se laissent glisser le long des pilotis, traversent le fleuve à gué et tombent sur le flanc des Autrichiens.

Cette diversion permet à ceux qui sont sur le pont de traverser à leur tour ; ils foncent sur l'ennemi, massacrent les fantassins et vont tuer les artilleurs sur leurs pièces.

Malheureusement, la cavalerie de Beaumont, que Bonaparte attendait, n'apparait pas.

Mais voici le chef d'escadron Ordener, avec trois cents cavaliers ; il charge les Autrichiens avec fureur. Voici Augereau qui s'élance, en tète de sa division, un drapeau à la main.

La victoire est à nous.

Bonaparte a suivi toute l'affaire, ayant à ses côtés le représentant Salicetti. Celui-ci écrira au Directoire que rien jusqu'alors, dans la campagne , n'approchait du terrible passage du pont de Lodi.

Le général en chef, après l'affaire, alla couchera Lodi.

La nuit arrivait lentement, une nuit douce et claire de printemps. Les vallées s'emplissaient d'une ombre 1 bleuâtre qui s'épaississait insensiblement, montait 1 vers les hauteurs, enveloppait les choses, rendait les 1 contours indécis. .

Une brise légère agitait le feuillage des arbustes , tous les bruits mouraient l'un après l'autre.

De temps à autre, le pas d'une patrouille résonnait dans le silence.

Les hommes, harassés, s'étaient laissés tomber sur l'herbe et dormaient d'un profond sommeil.

Bonaparte, lui, rêvait, tout éveillé, sur une terrasse de Lodi.

Dans le calme étrange et un peu mélancolique de la jolie soirée de printemps, sous la caresse délicieuse . de la brise parfumée, il revivait, pour ainsi dire, les i différentes phases de son existence depuis le jour où, enfant, il avait quitté la Corse pour se rendre à l'école de Brienne. Non sans une légitime fierté, en ce jour i de victoire, il mesurait le chemin parcouru, et, de temps à autre, il souriait, se demandant ce que devaient penser ses camarades d'autrefois, ceux qui, jadis, se moquaient de son accent et l'avaient surnommé « La Paille -au -Nez ».

Soudain il cessa de sourire, et un pli barra son front.

« Il est incontestable, murmura-t-il, que mes succès , épouvantent le Directoire... On parle trop de moi... Je deviens suspect... Mais il est trop tard, ils ne peuvent plus m'arrêter... Ils m'ont laissé aller trop loin..., tant pis pour eux ! »

Et son rêve , son rêve de gloire, l'empoigna, le prit tout entier; il oublia la fatigue, il oublia l'heure, il oublia tout, poursuivant ce rêve, où Lodi venait de ^ mettre un peu de réalité.

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Tout à coup il tressaillit et, pivotant sur ses talons, se retourna :

Quatre grenadiers, quatre colosses noirs de poudre, déguenillés, le visage sanglant, étaient là, immobiles, superbes et hideux.

Le général retrouva son sourire.

« Que voulez-vous? demanda-t-il avec une brusquerie que démentait le son de sa voix.

— Citoj'Cn général, fit l'un des hommes, nous venons vous apprendre que les camarades vous ont conféré le grade de caporal. »

Bonaparte connaissait le caractère de ses soldats, et il apprécia l'hommage qui, sous cette forme originale, montait vers sa jeune gloire.

« Mes amis, fit -il en pinçant l'oreille de l'un des colosses, allez dire aux camarades que je suis fier d'avoir été nommé caporal par les braves à trois poils qui ont traversé le pont de Lodi sous la mitraille, et dites -leur aussi que je compte gagner bientôt les galons de sergent. »

Les quatre grenadiers saluèrent et crièrent ensemble :

« Vive le petit caporal ! »

Bonaparte avait hâte de poursuivre les Autrichiens ; pourtant il accorda une journée de repos à ses troupes.

Elles en avaient besoin.

Le soir de cette journée, le général accepta une invitation à dîner chez l'évêque.

Pendant le dîner, on lui annonça qu'un capucin désirait lui parler.

« Je l'attendais , » fit Bonaparte.

Le capucin entra, remit au général un portefeuille bourré de lettres; puis, passant dans l'antichambre, il revint bientôt, complètement transformé. Alors les

officiers qui accompagnaient Bonaparte reconnurent Murât, dont le brillant uniforme apparaissait sous le froc entrouvert. Ils ne songèrent pas à rire, car ils devinèrent que le jeune officier venait de remplir une mission dangereuse et utile.

Le lendemain, les Français s'emparèrent de Pizzigliettone et de Crémone, où le sous - lieutenant Desvernois pénétra avec deux cavaliers seulement en criant : « Amis, de l'audace, en avant et rin tin tin ! »

La cavalerie poursuivit les Autrichiens jusqu'à Bozzolo et put constater que Beaulieu avait déjà repassé l'Oglio et reculé jusqu'à Marcaria, pendant que CoUi, son lieutenant, eflectuait sa retraite sur Brescia.

Le 14 mai, Augereau pénétrait dans Pavie, et, le même jour, Masséna faisait une entrée triomphale à Milan.

Le 15 mai, Bonaparte entrait à son tour en grande pompe dans cette dernière ville, monté sur un cheval blanc et entouré de ses guides. La population tout entière se porta à sa rencontre et le salua d'acclamations enthousiastes ; la municipalité vint lui offrir les clefs de la ville sous un arc de triomphe superbement décoré.

Bonaparte, dont le combat de Lodi avait porté très haut la réputation au point de vue militaire, sut prouver, à Milan, qu'il avait l'âme et les qualités des grands vainqueurs, des conducteurs de peuples.

Il réorganisa l'administration de la ville, lui donna un gouvernement municipal composé en grande partie de citoj-ens dévoués à la cause libérale et française, et prit de sages mesures pour assurer le maintien de l'ordre et la bonne gestion des deniers publics.

Il songea ensuite à son armée, ce merveilleux instrument de sa gloire : il l'habilla, la chaussa, lui

fournit des vivres. Enfin la solde fut payée, moitié en valeur fixe et moitié en numéraire.

Les soldats d'Italie n'étaient plus habitués à recevoir de l'argent; ce fut, dans les corps, une véritable explosion de joie ; on cria : « Vive Bonaparte ! Vive le petit caporal ! »

Le général voulut aussi assurer l'avenir, au moins pour un temps, et donner à la France l'impression qu'il ne se battait pas uniquement pour cueillir des lauriers. En conséquence, il imposa la Lombardie pour vingt millions de francs et envoya dix millions au Directoire. En même temps, il adressa, pour l'armée du Rhin, un chèque de un million à Moreau.

Les ducs de Parme et de Modène durent acheter leur indépendance et livrèrent, de plus, un certain nombre d'objets d'art et de tableaux.

Les églises et les bibliothèques de Milan renfermaient des trésors artistiques. Le vainqueur y puisa au profit de la France.

A Sainte -Marie -des -Grâces, on enleva des chefsd'œuvre du Titien, de Salvator Rosa, de Giorgione. La bibliothèque ambroisienne perdit les cartons de VEcoIe d'Athènes par Raphaël, le papyrus de Flavius, un Virgile annoté par Pétrarque, les manuscrits de Dante, des vases, etc.

Le général en chef, ne se fiant pas à son goût, fit attacher à son quartier général un peintre obscur nommé Tinet, qui devait être chargé de ramasser, dans les pays conquis, « les tableaux, chefs-d'œuvre et autres monuments antiques. »

Les œuvres d'art ainsi « ramassées » formèrent plus tard le musée Napoléon; mais, en 1815, elles furent rendues à leurs premiers possesseurs.

La France entière connaissait le nom de Bonaparte, et partout on chantait ses louanges. Cette popularité effrayait, non sans raison, le Directoire; mais, comme l'avait pensé le général, il était trop tard pour agir efficacement contre lui.

On l'essaya pourtant.

Bonaparte sentait que le séjour des troupes à Milan avait trop duré et qu'il devait reprendre la campagne, d'autant plus que Beaulieu, abrité derrière le Mincio et appuyé sur Mantoue, reconstituait rapidement son armée.

Le général aurait voulu combiner ses mouvements avec ceux de l'armée du Rhin et aller donner la main à Moreau à travers le Tyrol.

Le projet ne manquait pas de grandeur, aussi il effraya le Directoire, qui s'arrangea de façon à empêcher sa réalisation.

Bonaparte, alors, résolut de marcher seul contre Beaulieu et il rédigea pour son armée une vibrante proclamation, la plus belle peut-être qu'il ait jamais lancée.

« Soldats, disait- il, vous vous êtes précipités comme un torrent du haut de l'Apennin; vous avez culbuté, dispersé, éparpillé tout ce qui s'opposait à votre marche.

« Le Piémont, délivré de la tyrannie autrichienne, s'est livré à ses sentiments naturels de paix et d'amitié pour la France.

« Milan est à vous, et le pavillon républicain Cotte dans toute la Lombardie.

« Les ducs de Parme et de Modène ne doivent leur existence politique qu'à votre générosité.

« L'armée qui vous menaçait avec tant d'orgueil ne trouve plus de barrière qui la rassure contre votre courage.

HÉRO'iQUES ÉTAPES 163

« Le Pô, le Tessin, l'Adda n'ont pu vous arrêter un seul jour; ces boulevards vantés de l'Italie ont été insuffisants , vous les avez franchis aussi rapidement que l'Apennin.

« Soldats, vous avez beaucoup fait; mais ne vous reste -t- il donc plus rien à faire? Dira- 1- on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire? La postérité nous reprochera-t-elie d'avoir trouvé Capoue dans la Lombardifî? Mais je vous vois déjà courir aux armes : un lâche repos vous fatigue ; les journées perdues pour la gloire le sont pour votre bonheur. Eh bien, partons ! nous avons encore des marches forcées à faire, des ennemis à soumettre, des lauriers à cueillir, des injures à venger.

« Le peuple français, libre, respecté du monde entier, donnera à l'Europe une paix glorieuse qui l'indemnisera des sacrifices de toute espèce qu'il a faits depuis six ans. Vous rentrerez alors dans vos foyers, et vos concitoj'ens diront en vous montrant :

a II était de l'armée d'Italie ! »

Le 25 mai, Bonaparte quitta Milan, dirigeant ses troupes vers le Mincio.

Les soldats étaient joyeux à la pensée qu'on allait se battre encore; mais, cette fois, un peu de mélancolie se mêlait à leur joie, et, pendant longlemps , ils marchèrent en silence.

A ces gueux, habitués à toutes les misères, Milan était apparu comme un paradis terrestre, et ils ne s'éloignaient pas sans regret de ce paradis. . En route, le général en chef apprit une nouvelle qui ne laissa pas de l'inquiéter : Pavie se révoltait, refusant de payer la contribution de guerre.

« La chose est grave, murmura- 1- il, les sourcils froncés, il faut faire un exemple. »

Aussitôt il part avec un bataillon, une batterie et trois cents cavaliers.

Pavie apprit qu'on ne résistait pas à Bonaparte : sa municipalité fut passée par les armes, et la ville subit] un pillage qui dura trois heures.

Le 28 mai, le général se remettait en route et bientôt il arrivait à Brescia, sur le territoire vénitien.

Venise protesta, mais Bonaparte ha;issa les épaules et fît remarquer que le territoire avait été violé déjà par Beaulieu.

Un combat acharné s'engagea devant le Mincio , au pont de Borghetto ; les grenadiers se couvrirent de gloire, et Murât eut l'honneur de charger, pour la première fois, la célèbre cavalerie autrichienne.

Beaulieu, battu, se retira en toute hâte vers le Tyrol, laissant douze mille de ses soldats enfermés dans Mantoue, pendant que les Français s'emparaient de Vérone et de Legnano.

Ne comptant plus sur Beaulieu pour vaincre ce général français dont le nom commençait à courir le monde, l'Autriche rassemblait une nouvelle armée. Venise et le Piémont n'attendaient qu'un échec de nos armes pour se soulever; Rome et Naples se préparaient à la lutte.

La situation devenait critique.

« Avec de l'audace, nous nous en tirerons, » dit Bonaparte.

Immédiatement, ses dispositions sont prises : il laisse huit mille hommes devant Mantoue pour bloquer les ennemis qui s'y trouvent enfermés, vingt mille doivent garder les lignes de l'Adige.

Il lui reste encore huit mille hommes, qu'il entraîne vers la péninsule.

Le roi de Naples, effrayé, n'attendit pas la visite des terribles grenadiers français et fît parvenir sa soumission à leur chef, qui, tranquille du côté de Naples, se dirigea vers les Etats pontificaux. Un ambassadeur envoj^é par le pape Pie VI l'arrêta en route, et l'armistice de Bologne fut signé le 23 juin. Bonaparte obtenait vingt et un millions, des fournitures de toute espèce, cinq cents manuscrits et cent tableaux ou œuvres d'art dont les commissaires français se réservaient le choix.

Une fois de plus, cette armée, dont la réputation seule assurait le succès des entreprises de son chef, changea d'itinéraire.

Bonaparte la dirigea vers la Toscane et occupa Livourne, d'où il envoya des armes aux patriotes corses afin qu'ils pussent chasser les Anglais de son île natale. Il se rendit ensuite à Florence, sur l'invitation du grand-duc Ferdinand, dont il reçut un accueil très cordial.

De Florence, il revint à Mantoue, bien décidé à en déloger les Autrichiens.

Depuis longtemps, Bonaparte demandait à Joséphine de venir auprès de lui partager sa gloire. Elle s'y décida enfin, et le général retourna, pour la recevoir, dans la ville de Milan.

Il revint bientôt à Mantoue, dont la résistance l'inquiétait d'autant plus que la nouvelle armée autrichienne, forte de quatre -vingt mille hommes, entrait

en campagne sous les ordres de Wurmser et marchait vers la ville assiégée.

Wurmser avait divisé son armée en deux corps. Quasdanovich, avec vingt mille hommes, devait tourner le lac de Garde pour couper la retraite aux Français, que Wurmser, descendant l'Adige, se disposait à attaquer de front.

Quasdanovich s'empara de Brescia, pendant que Wurmser, chassant Masséna de Rivoli , marchait sur Mantoue.

L'armée française était en danger, et seul un chef comme Bonaparte pouvait la sauver.

Wurmser se croj^ait sûr de vaincre, et l'Autriche se préparait à célébrer la victoire de son général.

En divisant son armée pour lutter contre un adversaire comme Bonaparte, Wurmser avait commis une lourde faute.

Ayant des troupes fraîches, des effectifs supérieurs à ceux de l'armée française, il se croyait sûr du succès. C'était là son excuse.

Bonaparte n'hésita pas : il leva le siège de Mantoue, évacua même Legnano et Vérone, et tomba sur Quasdanovich, qu'il battit à Lonato et repoussa sur Gavardo.

Laissant à Masséna le soin de former une digue devant le lieutenant de Wurmser, il jeta Augereau sur celui-ci vers Castiglione, se tenant prêt lui-même à soutenir l'un ou l'autre de ses généraux.

Quasdanovich essaya, dans un effort désespéré, de franchir la digue formée par les troupes de ^îasséna ; mais cette digue était hérissée de baïonnettes françaises. Il fut battu encore une fois à Lonato, le 2 août, et rejeté de nouveau sur Gavardo.

Le 3 août, Augereau battait Wurmser à Castigliono et le rejetait sur le Mincio.

Bonaparte avait aidé ses deux lieutenants. Il voulut achever leur œuvre.

Le 4 août, il fond sur Quasdanovich à Gavardo, le met en pleine déroute et fait quatre mille prisonniers.

Le 5 août, il se jette sur Castiglione, où Wurmser a rassemblé vingt-cinq mille hommes, inflige au maréchal une sanglante défaite, le repousse sur l'Adige, reprend Vérone et Legnano et recommence le blocus de Mantoue.

En six jours, les trente mille hommes de Bonaparte en avaient battu soixante mille, et ils rentraient dans leurs camps avec soixante canons et vingt drapeaux pris à l'ennemi.

Bonaparte était retourné à Brescia avec Joséphine.

Wurmser, ne pouvant se faire à son infortune, vint attaquer Brescia, d'où Joséphine dut partir en toute hâte, à cheval, pour gagner Peschiera, puis, de là, Castiglione, où le général en chef la rejoignit avant de faire face à son ennemi.

Wurmser fut battu de nouveau, et près de cinq mille hommes de son armée déposèrent les armes à Lonato.

L'armée française avait le plus grand besoin de repos, les hommes ne tenaient plus debout, et quelle que fût son impatience, quelque désir qu'il eût de poursuivre l'ennemi, Bonaparte comprit qu'il ne pouvait, sans danger, demander davantage à ses soldats.

Un repos fut ordonné. Il dura vingt jours, et les braves de l'armée d'Italie purent se croire revenus à l'heureux temps où ils se reposaient, à iVIilan, des fatigues d'une première campagne.

En France, leur général devenait de plus en plus populaire; il le savait et s'en réjouissait, et soit rêve de gloire grandissait après chaque victoire.

Après Lodi, il l'a dit plus tard, il se crut un

homme supérieur et osa caresser le rêve qu'il devrait vivre.

Fort de son mérite et confiant en sa popularité, il n'avait pas craint, alors, d'envoyer sa démission à Carnot, qui, dans l'ombre, travaillait contre lui.

Il sentait que si Carnot osait accepter sa démission, le peuple de France se lèverait tout entier pour la refuser.

Carnot, du reste, n'avait pas osé: il était trop tard.

La reculade de Carnot eut pour effet d'affermir la situation de celui qu'il voulait perdre, d'élever davantage le chef qu'il voulait abaisser. Elle prouva aussi à Bonaparte que sa gloire le mettait désormais à l'abri de toutes les manœuvres de la haine et de la jalousie; elle lui prouva que, pour lui, un seul maître devait compter : le peuple français.

Ce maître, il pensait, depuis Lodi surtout, à l'asservir.

En attendant, il voulait l'étonner encore.

Wurmser, tenace, ayant de nouveau réuni une cinquantaine de mille hommes, reprit l'offensive.

Essaj^ant d'appliquer une méthode qui réussissait si bien à son redoutable adversaire, il donna vingt mille hommes à son lieutenant Davidovich pour occuper les Français sur l'Adige, puis il descendit la Brenta avec l'intention de délivrer Mantoue et d'enfermer l'armée républicaine entre ses troupes et celles de Davidovich.

Le plan n'était pas mauvais, et le maréchal avait tout prévu; mais il ne comptait pas assez avec le génie de Bonaparte et la valeur des soldats de la République.

Le général français remonte rapidement l'Adige et

rencontre les Autrichiens de Davidovich, le 3 septembre, dans les gorges de Roveredo.

Le paysage est digne de servir de décor à quelque sombre légende du vieux temps : les tours crénelées d'un lourd château s'enlèvent sur des montagnes qui forment un admirable fond de tableau, des lignes de rochers semblent soutenir de petits plateaux où nos troupes se déploient.

Bientôt le canon tonne, une fumée blanche s'étend sur les plateaux, les éclairs des fusils trouent la fumée.

(( En avant ! »

Nos soldats escaladent les rocs, tombent sur les Autrichiens et les poussent dans les gorges à la pointe de leurs baïonnettes.

Bonaparte arrive à Trente, et là il apprend que Wurmser a gagné la vallée de la Brenta.

« Il faut le rattraper! » s'écrie -t- il.

Le maréchal a deux jours d'avance, mais les soldats de l'armée d'Italie savent marcher. Le 7 septembre, ils atteignent l'arrière -garde autrichienne à Primolano, la mettent en déroute, et tombent sur le maréchal à Bassano, où ils remportent une nouvelle victoire.

Wurmser, rejeté sur Vicence et poursuivi par Bonaparte, eût été écrasé si un pont qu'on oublia de faire sauter à la Villa -Impenta ne lui avait pas permis de gagner Mantoue.

Il essaya, avec les vingt- cinq mille hommes qui lui restaient, de résister devant le faubourg Saint- Georges.

Bonaparte l'attaqua vigoureusement, le battit encore et le força à s'enfermer dans Mantoue. Il avait perdu, en quelques jours, ving-deux mille hommes et soixantequinze canons.

Le 19 septembre, Carnot écrivait au vainqueur :

« Nous venons de recevoir vos dernières nouvelles» et, quoique accoutumés aux choses les plus extraordinaires de votre part, nos espérances ont été surpassées par la victoire de Bassano. Quelle gloire pour vous, immortel Bonaparte, quel coup porté à l'orgueilleuse Autriche ! »

Malheureusement, les choses ne marchaient pas aussi bien, pour la France, sur le Rhin et le Danube, et les échecs que nous y subissions allaient rendre difficile, malgré ses victoires, la situation de l'armée d'Italie.

Jourdan, après une période de succès, s'était vu 1 rejeté par l'archiduc Charles dans le bassin du Mein et avait été battu à Wurtzbourg et à Allcnkirchen, où mourut Marceau. i

Moreau, que les revers de Jourdan obligeaient à j reculer, opéra une habile retraite et ne laissa ni un ;j canon ni un blessé entre les mains de l'ennemi, qu'il battit même à Biberach. Mais c'était la retraite.

Notre armée d'Italie restait à découvert, alors que Venise, Rome, Naples, Gênes, Modène, le Piémont, menaçaient de se soulever et qu'une nouvelle armée de quatre -vingt mille hommes s'avançait vers les Alpes sous le commandement d'Alvinzy, un des meilleurs généraux de l'Autriche, qui avait pour lieutenant Davidovich.

Alvinzy se jeta sur Bassano, repoussant Masséna jusqu'à Vérone, pendant que Davidovich occupait Trente, malgré les efforts de Vaubois.

Alvinzy s'était établi sur les hauteurs de Caldiero.

Le 12 novembre, Bonaparte ne craignit pas d'attaquer les fortes positions de l'ennemi, et ses soldats se battirent en héros, laissant sur les pentes des cen-

héroïques étapes 171

tailles de cadavres. Néanmoins la victoire resta aux Antrichiens.

Bonaparte, cette fois, semblait perdu, et lui-mêir.e croyait l'être.

« Tous nos généraux d'élite, écrit-il au Directoire, sont hors de combat : Joubert, Lannes, Victor, Murât, Chariot, Dupuis, Rampon, Pigeon, Ménard, Ghabron sont blessés, l'armée est épuisée... »

Des blessés français, des malades, avaient été laissés à Bergame, Crémone, Milan, Lodi, Parme, Bologne. Ceux-là n'avaient plus rien à craindre des dangers, des fatigues de la guerre; ils se trouvaient à l'abri des balles, à l'abri de la misère.

Les événements de Caldiero furent immédiatement connus partout, et la nouvelle provoqua une vive émotion.

Alors on vit sortir de leur lit nos malades tremblant de fièvre, nos blessés dont les plaies saignaient encore. Ces héros revêtirent leur uniforme et déclarèrent qu'ils voulaient rejoindre leurs camarades malheureux, se battre avec eux, mourir avec eux s'il le fallait.

Par humanité, on essaya de les retenir : tout ï'dl inutile.

« Notre place n'est pas ici, répondaient -ils, on a besoin de nous sur le champ de bataille. »

Bonaparte les vit arriver de toutes parts au camp de Vérone, et l'admirable dévouement de ces braves gens lui causa, il l'a dit plus tard, une des plus douces émotions de sa vie.

« Non, fit-il en présence de ses officiers, non, on ne peut pas succomber quand on a l'honneur d'être entouré de tels hommes ! »

Le 14 novembre, alors que les ténèbres commencuient à envelopper les coteaux de Vérone, un ordre étrange parvint aux différents corps de l'armée française.

Trois colonnes rapidement formées devaient traverser ïa ville dans le plus grand silence et se réunir sur la rive droite de l'Adige, où l'on attendrait de nouveaux ordres.

Les soldats se regardèrent, mornes, le visage contracté.

Alors, c'était la retraite?

La retraite! Comme ce mot semblait lugubre à tous ces braves qui avaient risqué cent fois leur vie!

Dans la nuit sombre, ils défilèrent tristement, le cœur serré, pensant aux camarades qui dormaient du dernier sommeil dans ces plaines fertiles et qui ne seraient pas vengés.

Soudain ils se redressèrent, étonnés : les têtes de colonne venaient d'exécuter un mouvement de flanc et abandonnaient la route de Peschiera, c'est-à-dire la route de retraite.

Qu'allait -il se passer?

Bientôt ils comprirent : devant Ronco, des ponts avaient été construits, et l'on tournait la gauche de l'ennemi pour le forcer à se défendre sur des chaussées entourées de vastes marais.

Les soldats poussèrent des exclamations joyeuses, et Bonaparte leur parut grand comme le monde.

Sur le champ de bataille choisi par le général en

chef, le nombre ne serait rien et le courage deviendrait le premier facteur du succès.

Or le général connaissait ses hommes.

Aussitôt après le passage des ponts de Ronco, la bataille s'engage.

Masséna, suivant le programme qui lui fut assigné, s'avance rapidement vers Brionde et Porcile, afin de se rendre maître de la région des marais et de ses débouchés vers Caldiero.

Aiigereau, lui, doit gagner Villanova par Aréole, se rendre maître des défilés de ce côté et enlever les parcs et convois de l'ennemi.

Devant Arcole, il existe, sur l'Alpone, un pont de bois étroit, s^ns garde-fous, qu'il faudra traverser.

Toute l'action, bientôt, se concentre devant ce pont, qui forme comme un trait d'union entre nos troupes et la victoire; pour la possession de ces quelques planches vermoulues, un sang généreux \a couler à flots.

Arcole est bondé d'Autrichiens ; des milliers de fusils garnissent les digues de l'Alpone, faisant pleuvoir sur l'armée française une grêle de balles; des canons balayent le pont de leur mitraille.

« En avant! mes amis, s'écrie Augereau. En avant! le pont n*est pas long, il faut passer!

— Il n'est pas long, dit un ofjQcier près de lui, mais il y fait chaud. »

Une colonne s'élance, sans hésitation, sur ce pont maudit; on entend de grands cris, puis un piétinement : notre colonne est repoussée avec des pertes sensibles.

Alors Augereau s'empare d'un drapeau, le brandit fièrement :

« Nous allons passer ensemble, s'écrie-t-il. En avant ! »

Le premier, il pose le pied sur ces planches que semble défendre la mort elle-même.

« En avant! en avant! » répète-t-il.

Derrière lui, montrant l'exemple à tous, marchent les généraux Lannes, Verne, Verdier, Bon, Belliard.

Des détonations formidables éclatent, tous les canons rugissent, tous les fusils crépitent, les balles et les boulets balayent le pont par rafales, s'y abattent par trombes ; des files entières sont fauchées, on entend de grands cris, des cris de douleur et de rage; puis notre colonne recule encore, en un tel désordre qu'Augereau, bousculé, laisse tomber le drapeau.

Tous les généraux sont blessés, sauf Augereau et , Belliard. Ce dernier fait demi -tour, revient seul vers l'ennemi, héroïque et sublime, et ramasse le drapeau.

La partie semble perdue.

Prévenu du double échec d'Augereau, Bonaparte accourt et met pied à terre en face du pont.

« N'ètes-vous donc plus, s'écrie-t-il , les vainqueurs de Lodi? »

A son tour, il s'empare du drapeau.

Alors un grand frisson d'héroïsme passe dans les rangs à la vue du jeune et glorieux général en chef qui va risquer sa vîe comme un simple grenadier; les généraux l'entourent, essaj^ent de le retenir.

A ses côtés se tiennent ses deux aides de camp Muiron et Marmont. Lannes, souffrant de deux blessures, se relève, sanglant, et se joint à la glorieuse phalange.

Bonaparte s'engage sur le pont et se trouve aussitôt enveloppé de fer et de feu. Muiron tombe à ses côtés, tué net; le général Vignolle est blessé; la colonne, écrasée par l'artillerie, se débande et recule en désordre, poursuivie par l'ennemi.

Le général en chef, roulé par le flot humain, est

ARCOLB ET RIVOLI 175

précipité dans le marais qui borde la chaussée et doit au dévouement de quelques officiers de n'être p)as fait prisonnier.

La nuit mit fin au combat. Dés le lendemain la lutte reprit, acharnée, et se poursuivit toute la journée sans donner de résultat. Le surlendemain, enfin, nos troupes enlevèrent le village d'Arcole aux cris de : « Vive la République ! »

Les Autrichiens se retirèrent au delà des marais, dans la plaine de Caldiero, poursuivis par Bonaparte, qui , à la tête de la 32^ demi-brigade , leur tua ou leur prit plus de trois mille hommes.

Derrière le marais, Alvinzy voulut se défendre encore; sa position était forte, et il la jugeait imprenable.

Il lui paraissait impossible, en effet, que l'on pût traverser le marais.

On le traversa pourtant : vingt -cinq guides et quatre trompettes, sous les ordres du commandant Hercule, accomplirent ce tour de force; et, pendant que nos tirailleurs luttaient contre les tirailleurs ennemis, les trompettes sonnèrent la charge dans les roseaux. Vingt- cinq cavaliers français se préparaient à charger toute l'armée autrichienne.

Alvinzy prit peur, se crut tourné par des forces importantes et ordonna la retraite, entraînant en même temps celle de son lieutenant Davidovich.

Le jour même, l'armée française rentra, triomphante, à Vérone.

La campagne d'Italie n'était pas terminée encore : Alvinzy avait reçu des renforts et se trouva bientôt à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes.

Bonaparte, qui, de Milan, était parti pour Rome, fut rappelé ea toute hâte*

Il avait lui-même obtenu un renfort de sept mille hommes, auxquels se joignirent quelques troupes italiennes. Néanmoins, il pouvait opposer quarante mille hommes à peine à la formidable armée de son adversaire.

Alvinzy formait le projet de délivrer Mantoue, puis d'aller, dans les Romagnes, à la rencontre d'une armée papale qui s'y constituait et que devait commander Wurmser.

Les quatre divisions de l'armée française occupaient les positions suivantes : Vérone (Masséna), Corona (Joubert), Legnano (Augereau), blocus de Mantoue (Sérurier).

Le 13 janvier au soir, Bonaparte, qui ignorait les mouvements de l'ennemi, fait prendre les armes à la garnison de Vérone, lorsque Joubert l'informe qu'il vient d'évacuer la Corona devant d'importantes forces autrichiennes et qu'il s'est concentré sur le plateau de Rivoli, clef de la position.

Ce plateau, bordé au nord -ouest par la chaîne de Monte -Baldo, est enserré, à l'est, par la vallée de TAdige et, au^ud, par le Tasso, petit cours d'eau qui se jette dans l'Adige.

Bonaparte part immédiatement pour Rivoli, où il arrive à 2 heures du matin.

Aussitôt il monte sur les sommets pour observer | la position des feux des bivouacs ennemis.

Un clair de lune superbe emplit les vallées d'une lueur de rêve et argenté les crêtes qui se déroulent à perte de vue, faisant penser au moutonnement de grosses vagues silencieuses. Partout, de l'Adige au lac de Garde, Bonaparte aperçoit de petites lueurs rougeâtres.

« Bon, fit-il, nous serons probablement attaqués de quatre côtés à la fois, et il doit y avoir devant nous près de cinquante mille hommes. »

Alvinzy avait divisé son armée en six colonnes : quatre d'infanterie, sous les ordres de Lusignan, Leptay, Oskay et Kolbos; les autres de cavalerie et d'artillerie, sous le commandement de Quasdanovich et Wukassovich.

Dans un sentier du Monte-Ealdo, on put, lorsque le jour se leva, apercevoir la colonne Lusignan en marche vers Rivoli.

Bonaparte montra aux officiers de son état- major la file interminable qui serpentait dans le sentier, puis il dit :

« Il n'y a pas à s'inquiéter de ceux-là : ils sont à nous î »

Bientôt le canon gronde, le bruit d'une vive fusillade emplit les vallées, des volutes de fumée montent vers l'azur calme.

Oskay, Leptay, Kolbos et Quasdanovich attaquent vigoureusement le plateau.

Mais la nuée d'ennemis se heurte aux baïonnettes de Masséna et de Joubert, muraille d'acier qui, parfois, se couronne de feu.

« En avant ! en avant ! »

Les généraux chargent à la tête de leurs hommes, les baïonnettes trouvent partout des poitrines, on entend le bruit étrange d'un halètement formidable que trouent les cris perçants des blessés et le crépitement incessant de la fusillade.

Bonaparte est là, aux endroits les plus dangereux, encourageant ses grenadiers ; à plusieurs reprises il fut entouré d'ennemis et il eut plusieurs chevaux tués sous lui.

Lassalle, à la tête de ses hussards, exécute des charges merveilleuses, ouvrant chaque fois des brèches énormes dans les masses autrichiennes.

Le roulement ininterrompu des tambours qui battent la charge pousse nos intrépides soldats.

(( En avant ! en avant ! »

Toutes les troupes françaises se précipitent, infanterie et cavalerie mélangées : c'est une trombe qui roule, trombe de fer et de feu; on marche sur les morts, on écrase les blessés, le carnage est effroyable. Quinze pièces de canon foudroient les Autrichiens, qui fuient épouvantés.

La victoire est à nous.

Laissant Joubert et Rcy continuer la poursuite, Bonaparte entraîne vers Mantoue la division Masséna.

« Ce n'est pas seulement avec nos bras, disent les soldats, c'est aussi avec nos jambes que le général gagne les batailles. »

Provera marchait sur Mantoue pour délivrer la ville. Il fallait arriver avant lui.

Nos soldats arrivèrent au moment où Provera se portait sur la Favorite, après avoir été repoussé à Saint-Georges par de Miollis, et où Wurmser tentait une sortie générale.

Les baïonnettes françaises forcent Wurmser à rentrer dans la ville en toute hâte. Quant à Provera, assailli par Sérurier, Augereau et Masséna, cerné de toutes parts, il se voit obligé de capituler avec six mille hommes.

Le même jour, Joubert battait Alvinzy à la Corona, lui tuait ou blessait trois mille hommes et faisait cinq mille prisonniers.

La campagne avait duré quatre jours. Douze mille Autrichiens avaient été tués ; nous avions pris soixante canons, vingt -quatre drapeaux, fait près de trente mille prisonniers.

Wurmser, comprenant que Mantoue ne pouvait plus être secourue, demanda à capituler et obtint de Bonaparte les conditions les plus honorables.

« Le maréchal, écrivit Bonaparte au Directoire, n'a

cessé de montrer des connaissances militaires et un courage que l'histoire remarquera. »

Sans même attendre la capitulation de Mantoue, Bonaparte se dirigea sur les États de l'Église, enleva Ancône, que défendait Colli à la tète de l'armée papale, et s'établit à Tolentino, d'où il lui était facile de marcher sur Rome, comme l'y poussait du reste le Directoire.

Mais le général, outre qu'il était resté fidèle à la religion de son enfance, eût considéré comme une grosse faute politique d'agir ainsi avec le Saint-Siège.

Il se montra déférent et courtois dans ses relations avec les cardinaux, et, par le traité de Tolentino, obtint la cession définitive d'Avignon, dont il avait été question déjà lors de l'armistice de Bologne.

La France n'était pas si heureuse sur le Rhin, où l'archiduc Charles s'em.parait de Kehl.

Après Tolentino, Bonaparte gagna Mantoue, où il devait recevoir deux divisions, détachées l'une de l'armée du Rhin, l'autre de l'armée de Sambre-et- Meuse.

Il les passa en revue et s'efforça de mettre rapidement au point ce contingent nouveau, que commandaient Bernadotte et Delmas.

Une armée arrivait d'Autriche sous le commande-

ment d'un général que de récents succès avaient rendu justement célèbre, l'archiduc Charles.

Cette armée, d'environ cinquante mille hommes, était divisée en trois corps : l'un, sous la conduite de Landon, devait opérer vers le haut Adige; l'autre, sous Lusignan, devait garder la route du Tarvis ; l'autre, commandée par l'archiduc, devait marcher sur le col d'Adelsberg.

Bonaparte se mit en campagne avec des effectifs réduits, aj^ant dû laisser vingt mille hommes dans la Vénétie, qui menaçait toujours de se soulever.

Estimant, selon son habitude, qu'il faut agir rapidement, il lance Joubert contre Landon et Masséna contre Lusignan, puis se porte lui-même à la rencontre de l'archiduc Charles.

Le 16 mars, l'archiduc est battu à Valvasone, sur le Tagliamento, et Bonaparte s'empare de Palmanova, pendant que Masséna, vainqueur de Lusignan, marchait sur le col de Tarvis.

Effrayé des conséquences que pouvait avoir pour lui la perte de ce col, l'archiduc y envoie son aile droite, se réservant de défendre le bas Isonzo.

Masséna, qui savait user, lui aussi, des jambes de ses soldats, était maître du Tarvis avant l'arrivée des Autrichiens, et Bonaparte, passant l'Isonzo, se mettait à la poursuite de l'aile droite lancée contre Masséna.

L'archiduc, se trouvant alors très en l'air, recula vers le col d'Adelsberg, suivi de près par Bernadotte, et gagna Laybach, puis Villach, où il trouva deux divisions de renfort.

Avec ces divisions, il voulut chasser Masséna du Tarvis ; mais les baïonnettes françaises le rejetèrent sur Villach.

Quant à son aile droite, attaquée par Bonaparte et

Masséna, elle fut écrasée et perdit six mille hommes et trente canons.

Bonaparte se rendit alors à Klagenfurth, où il fut rejoint par Joubert, qui avait battu Landon.

L'armée d'Italie venait d'acquérir une gloire nouvelle, et la route de Vienne lui était ouverte.

La cour d'Autriche se hâta de quitter sa capitale, et les enfants furent envoyés en Flongrie. Parmi ces enfants se trouvait l'archiduchesse Marie-Louise, alors âgée de cinq ans, que devait épouser Napoléon.

De son quartier général de Klagenfurth, Bonaparte écrivit à l'archiduc Charles une lettre très digne et très belle pour l'inviter à terminer la guerre.

Malgré cela, le général autrichien voulut jouer sa dernière carte et reprit l'offensive devant le col de Neumark, dans les Alpes de Styrie.

Il perdit la partie après un sanglant combat où se distingua la 2^ légère, qui aborda les lignes ennemies avec une incroyable audace.

Bonaparte se rendit alors à Léoben, où l'archiduc lui envoya son chef d'état -major pour négocier une suspension d'armes.

Le général en chef de l'armée d'Italie signa les préliminaires de Léoben, que devait confirmer le traité de Campo-Formio.

Cette fois l'admirable campagne d'Italie était terminée.

Les préliminaires de Léoben arrêtèrent en plein succès les armées de Hoche et de Moreau.

Hoche, en effet, venait de gagner la grande bataille de Neuwied, et Moreau avait franchi le Rhin et repris Kehl après une victoire à Diersheim.

Le traité de Campo-Formio, qui fut signé le 17 octobre 1797, donnait à la France la Belgique, la

18i LA JEUNESSE DE BONAPARTE

rive gauche du Rhin et les îles Ioniennes. L'empereur reconnaissait la république Cisalpine (Milan, Modène et Bologne) et recevait Venise, l'Istrie, le Frioul et la Dalmatie.

La révolte qui grondait à Venise avait fini par éclater; nos malades et nos blessés avaient été lâchement égorgés, et Kilmaine, chargé de surveiller la Vénétie, avait dû livrer bataille pour sauver la garnison de Vérone.

Le 16 mai, le général Baraguey-d'Hilliers arrivait à Venise, réprimait la révolte et donnait à la république un gouvernement démocratique.

En France, les choses allaient mal pour le gouvernement : les partis d'opposition devenaient puissants et poussaient ouvertement à la contre-révolution. La nomination de Pichegru à la présidence des Cinq- Cents, de Barbé-Marbois à celle des Anciens et de Barthélémy comme membre du Directoire, pouvait faire craindre un rétablissement monarchique au profit des Bourbons.

Sollicité par le Directoire, Bonaparte envoya Augereau à Paris avec douze mille hommes.

Le 18 fructidor (4 septembre 1797), cette petite armée cerna les locaux où les Parlements tenaient séance, et les minorités des deux assemblées, s'érigeant pour ainsi dire en tribunaux, condamnèrent à la déportation cinquante -trois députés et deux directeurs, Carnot et Barthélem3\

Merlin de Douai et François de Neufchâteau furent nommés directeurs à la suite de ce coup d'Etat.

Moreau, qui possédait depuis plusieurs mois les preuves de la trahison de Pichegru et ne les remit qu'après la défaite de l'opposition, fut destitué, et l'on coniia au général Hoche les deux armées du Rhin.

Malheureusement, ce général, déjà glorieux, mourut quelques jours plus tard, à vingt- neuf ans.

Lorsque, grâce aux soldats d'Augereau, le Directoire sortit de la tourmente qui avait menacé de l'emporter, il voulut continuer la guerre.

Mais Bonaparte savait que le peuple désirait la paix, et, malgré le gouvernement, il signa le traité de Campo-Formio.

Bonaparte rentra le 5 décembre à Paris, après avoir passé quelques jours à Rastadt pour régler certaines questions secondaires résultant du traité de Campo-Formio.

Nul n'était prévenu de son retour. Ce général, couvert de gloire, réintégra très simplement son petit hôtel de la rue Chantereine, tranquille logis auquel il avait pensé souvent sur les champs de bataille de l'Italie.

Cet hôtel, construit par Ledoux pour le marquis de Condorcet, était devenu la propriété de Julie Carreau lors de son mariage avec Talma. Bonaparte s'en était rendu acquéreur pour la somme de cent quatre -vingt mille francs. Toutes ses économies, et même un peu plus , avaient passé dans cette affaire.

Il entrait certainement un peu de calcul dans la modestie du général. Sa popularité, il le savait, semblait dangereuse à quelques-uns, et il espérait, en se cachant, dissiper ou tout au moins atténuer les inquiétudes qu'avait fait naître sa jeune gloire. Peut-être aussi sentait-il qu'en s'eflaçant à l'heure du triomphe, il augmentait la sympathie et l'admiration qui, de toutes parts, montaient vers lui.

On sut bientôt, du reste, que le vain([ueur de l'Italie et de l'Autriche était à Paris, et il fut l'objet

d'ovations enthousiastes au cours de chacune de ses promenades.

Ces ovations ne lui déplaisaient pas, et l'on ne pouvait l'accuser de les avoir cherchées.

Après les manifestations de la foule vinrent les hommages officiels.

La rue Chantereine reçut le nom de rue de la Victoire.

Le 2 nivôse (22 décembre), le Corps législatif donna une grande fête en l'honneur de Bonaparte, qui prononça un discours auquel répondit Talleyrand.

Ensuite le jeune général rentra dans l'ombre et parut vouloir jouir en paix d'un repos bien gagné.

Ce fut alors que l'Institut lui ouvrit ses portes. Admis dans la section de mécanique, il en remercia la docte assemblée par une lettre où il disait :

« Les vraies conquêtes, les seules qui ne donnent

aucun regret, sont celles que l'on fait sur l'ignorance. »

Mais Bonaparte n'était pas fait pour le repos. Il se

fatigua bientôt de son existence de bourgeois paisible

et il craignit de se laisser oublier.

Son beau rêve le hantait toujours et il lui fallait travailler à la réalisation de ce rêve.

L'Orient l'attirait par sa mystérieuse poésie. Depuis longtemps il était tenaillé par le désir de mettre un peu de cette poésie autour de sa gloire, depuis longtemps il caressait le projet de conduire son armée en Eg3^pte, afin de menacer l'Angleterre dans ses possessions coloniales, et sur la route de l'Inde.

Bonaparte réussit à faire adopter son projet par le Directoire, qui, du reste, était heureux d'éloigner le général.

On mit à sa disposition celte armée d'Italie, qu'il avait si souvent conduite à la victoire, et la fiotte de la Méditerranée.

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