‹ La Jeunesse de BonaparteChapitre 18 sur 25 · MALTE · texte numérisé non relu

MALTE

Le parlementaire ayant rapporté une réponse négative, on dut se préparer au combat.

En pleine nuit, le ciel fut illuminé par des milliers de fusées lancées du vaisseau- amiral, des fanaux furent hissés au sommet de tous les mâts. On eût dit un feu d'artifice.

Les soldats, émerveillés par le spectacle, battaient des mains et poussaient des exclamations jo^^euses.

Le 22, à deux heures du matin, Bonaparte fît débarquer huit mille hommes, se mit à leur tête, et, repoussant des tirailleurs maltais, s'empara de deux tours.

Le 23, pendant une suspension d'armes, la cour de la Grande Chevalerie envoya un parlementaire au général français.

« Je vous donne jusqu'à demain pour réfléchir, dit Bonaparte, et si, à deux heures, vous ne vous êtes pas rendus, je mets la ville à feu et à sang. »

La menace produisit son effet : le lendemain, Malte ouvrait ses portes à nos soldats, qui y furent très bien accueillis par la population.

Les Français ne pouvaient se lasser de contempler la citadelle hérissée de quatre rangées de batteries, les formidables remparts , les tours crénelées et mille autres ouvrages de fortification aux formes étranges élevés sur les gradins gigantesques d'un amphithéâtre que bordaient des roches sauvages sans cesse martelées par les flots.

Dans cette ville si facile à défendre et dont la garnison, pourtant, n'avait pas osé nous résister, devant la formidable forteresse, des bals furent organisés en l'honneur des Français.

Nos soldats passèrent cinq jours à Malte, et ce fut, dans leur rude et pénible existence, une période de plaisir et de repos.

Pendant que ses soldats s'amusaient et se reposaient, Bonaparte travaillait.

Il abolit l'ordre de Saint -Jean, affranchit six cents esclaves, créa des écoles et donna une constitution à l'île.

Les troupes françaises quittèrent à regret ce séjour enchanteur où la population, heureuse d'être débarrassée du gouvernement oppressif des chevaliers, leur faisait fête. Ceux qui partaient enviaient le sort de la 80^ demi-brigade, que le général en chef laissait dans l'île sous le commandement de Vaubois.

Bonaparte les consola par un ordre du jour où il disait :

« Soldats, la première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre; nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs dignes d'exciter l'émulation des Français. »

Le beau temps persistait, la traversée était délicieuse ; les soldats ne pouvaient se lasser d'admirer la mer frissonnante qui les portait et qui se fondait, à l'horizon, dans le bleu profond d'un ciel superbe.

Bonaparte manifestait pourtant une certaine impatience,

Il savait que la flotte anglaise, commandée par Nelson, croisait dans la Méditerranée, cherchant l'escadre française pour l'attaquer et l'empêcher de passer.

Le danger était sérieux.

Mais aucune voile ne se montra, et nos vaisseaux arrivèrent sans incident en vue d'Alexandrie.

Ce fut une joie pour tous.

On apercevait, dans le lointain, une énorme masse cylindrique qui semblait suspendue dans les airs et que les savants nommèrent : c'était la colonne Pompée. Le monument se dressait dans la lumière imprécise et décolorée du ciel d'Orient comme pour rappeler un passé glorieux, comme pour indiquer l'emplacement de la cité bâtie par Alexandre, qui compta parmi les plus belles villes du monde.

Bonaparte ayant vainement offert son alliance au pacha, nos troupes débarquèrent de nuit, le 1" juillet, et eurent à soutenir un petit combat d'avantpostes qui nous coûta quelques hommes, dont les têtes furent promenées dans les rues de la ville.

Le général en chef monta sur la colonne Pompée et put constater qu'on mettait la place etf.étatde défense.

Par son ordre, plusieurs pièces sont alors mises en batterie et commencent le feu afin d'ouvrir quelques brèches et de démoraliser les défenseurs.

Bonaparte charge enfin Kléber, Menou et Bon d'enlever Alexandrie.

Les roulements endiablés des tambours qui battent la charge se mêlent aussitôt au bruit des canons, les soldats poussent de joyeux hourras pendant que les colonnes se forment à la hâte; puis, généraux en tête, une véritable trombe humaine roule vers la ville, dans la coulée d'or du soleil.

La résistance fut courte : le 2 juillet, à midi, les Français prenaient possession d'Alexandrie.

Kléber, atteint d'une balle au crâne, tomba devant la colonne Pompée ; sa blessure, heureusement, n'était pas dangereuse.

Deux cents hommes à peine avaient été mis hors de combat. Nos soldats visitèrent alors cette cité de rêve et de légende, contemplant avec émotion le beau phare construit par Ptolémée Philadelphe, qui passa pour une des sept merveilles du monde, les bains de Cléopâtre, situés au fond du grand port, les citernes de Dinocratès.

Bonaparte laissa Kléber dans la place avec neuf mille hommes et une bonne partie de Tartillerie, il organisa une flottille qui devait suivre l'armée en remontant le Nil, puis il s'enfonça dans le désert de Damanhour, où d'horribles souffrances attendaient ses soldats.

Une plaine immense, qui paraît sans bornes, où l'on n'aperçoit pas un abri, pas un brin d'herbe, une plaine désolée dont le sol jaunâtre se fend sous la morsure d'un implacable soleil et brûle le pied auda cieux qui le foule, une plaine silencieuse où l'on n'entend que le bruit de la terre qui craque et se déchire,

C'est le désert de Damanhour.

Dans ce désert, — dans cette fournaise, — quant d'eau, manquant de pain, manquant de tout, les glorieux soldats d'Italie marchent comme en rêve, ne retrouvant un peu d'énergie que pour maudire et leur général et le Directoire.

Chacune des douloureuses étapes de la route est marquée par des cadavres ; des hommes deviennent fous, quelques-uns se suicident en présence de Bonaparte.

Le général partage toutes les misères de ses soldats; comme eux, il souffre de la soif et de la faim.

Mais, alors que des officiers comme Lannes et Murât se laissent aller au découragement, il coa serve, lui, toute son énergie.

Souvent, il passe dans les rangs, cause familièrement aux hommes, les console, les encourage.

La cavalerie ennemie harcèle sans cesse nos colonnes, à chaque instant il faut se défendre alors qu'on a peine à se traîner. Malheur à l'infortuné qui reste en arrière ! malheur aux fractions de corps qui s'écartent du gros des troupes ! Les prisonniers sont mis à mort après avoir subi d'affreuses tortures, et leurs têtes deviennent pour les mamelouks de véritables trophées.

Si Bonaparte entend des plaintes nombreuses, s'il est obligé de supporter souvent des actes d'indiscipline, il lui arrive, en revanche, d'enregistrer des actes de dévouement admirables qui le consolent de bien des choses.

Souvent aussi , certains de ses vieux et fidèles grenadiers lui donnent des preuves d'afifection qui le touchent vivement.

Un jour le soleil, plus mauvais encore que de coutume, menaçait de faire éclater les crânes ; les hommes tombaient à chaque pas sur le sol brûlant, la plupart eussent donné tout ce qu'ils possédaient, leur vie même, pour une goutte d'eau.

Le général souffrait comme les autres ; pour la première fois, il sentait faiblir son courage, une soif ardente le torturait. Soudain il se sent tiré doucement par la manche, et un grenadier lui glisse dans la main une petite fiole qui contient un peu de café.

« Non, non, fait le général ému, tu en as plus besoin que moi.

— Votre vie est plus précieuse que la mienne, répond le grenadier; et puis Je n'ai pas soif. »

Bonaparte, alors, absorba le contenu de la bouteille.

Quelques années plus tard, il se souvint : le grena-

dier de Damanhour reçut le brevet d'officier et l'une des premières croix de la Légion d'honneur.

L'armée sortit enfin de la plaine de feu, mais ce fut pour rencontrer sur la rive du Nil, auprès de Ramanieh, les mamelouks et les Bédouins au nombre de deux mille environ.

Desaix forma sa division en carré et, par des feux bien dirigés, mit l'ennemi en fuite.

Les troupes françaises entrèrent dans le village de Ramanieh, dont les jardins, quoique sans ombrage, étaient verts et riants, et où abondaient les melons d'eau, les rafraîchissantes pastèques et de succulents oignons.

Là, Bonaparte apprit que Mourad-Bey s'avançait avec son armée.

Bientôt, la flottille qui avait remonté le Nil commençait les hostilités en ouvrant un feu terrible.

Le général en chef fit alors marcher toutes ses divisions en ordre de bataille, puis, auprès de Ché- ])reis, il forma des carrés avec du canon aux angles. Comme à Ramanieh, l'ennemi se dispersa sous les feux de ces carrés, laissant de nombreux morts sur le sol brûlant.

Mourad-Bey s'était retiré vers le Caire et se préparait pour une grande bataille.

Le 20 juillet, dans le poudroiement d'une lumière d'apothéose, l'armée française aperçut les pj^ramides.

On parlait depuis longtemps, le soir, au campement, de ces monuments célèbres, auxquels s'attache le souvenir d'un lointain et fabuleux passé.

Lorsqu'ils se dressèrent, habillés d'azur et de soleil, devant les soldats français, un long frémissement parcourut les rangs et bien des misères furent oubliées.

Aux yeux de nos soldats, ces monuments gigaa-

tesques matérialisaient, si l'on ose s'exprimer ainsi, l'âme même de l'Orient, l'âme mystérieuse de cette terre de rêve où des civilisations ont fleuri, où elles sont mortes sans laisser d'autres traces que les ruines de quelques temples, des blocs de granit et des sarcophages.

Bonaparte, ému lui-même, ajouta encore à l'émotion pieuse qui immobilisait son armée en prononçant des paroles enflammées que ses premiers historiens ont condensées sous cette forme lapidaire :

« Soldats, songez que, du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! ))

Le 21 juillet, l'armée de Mourad, augmentée des troupes d'Ibrahim, avait pris position sur la rive gauche du Nil entre Embaleh et les pyramides, ayant derrière elle le fleuve et la vallée du Caire.

« Ces troupes, a écrit un officier français, étaient si belles et si brillantes, qu'où eût cru voir des anges couvrant les bords du Nil.

« Comme nous, elles brûlaient d'envie de combattre et de vaincre.

« L'orage grondait sur les bataillons.

« Les chevaux indomptables de l'Egypte frappent le sol, les mamelouks s'élancent dans un nuage de poussière.

(( Quatre mille coursiers frémissants blanchissent leur frein de sueur et d'écume ; ils sont abandonnés à toute la fureur qui les anime.

(i Mourad -bey nous charge comme un général désespéré. ))

Pour les Français, il fallait vaincre ou mourir.

Vaincus, ils étaient rejetés dans le désert affreux où tant de braves déjà avaient trouvé la mort, où tous avaient souffert comme des damnés.

Le souvenir seul de ces souffrances, s'il en avait été besoin, les eût conduits à l'héroïsme.

Les mamelouks arrivent en trombe, vraiment superbes sous leurs merveilleux uniformes, dont le soleil fait scintiller les broderies d'or piquées de pierres précieuses.

Mais la trombe se heurte à une muraille humaine, aussi ferme que le granit des pyramides, que hérissent des baïonnettes et que trouent çà et là des canons menaçants.

Les fusils et les canons crachent leurs balles et leur mitraille, des chevaux et des hommes roulent dans la poussière, les magnifiques cavaliers de Mourad tourbillonnent sous les volutes de fumée, reculent pour revenir aussitôt, et s'enferrent sur les baïonnettes lorsqu'une balle ne les arrête pas en route

Ces ennemis sont dignes des soldats de Bonaparte

Une batterie de trente canons nous gênait.

Le général Bon met l'épée à la main, se place e tête de sa division, et, sans un commandement, sûr^ d'être suivi, fonce sur la batterie, que traverse toute la division avant de tomber sur Mourad.

La belle résistance de Desaix et de Reynier, sur un autre point, permet à Dugua de se glisser entre Desaix et le Nil et de couper l'ennemi d'Embaleh et du fleuve.

Mourad doit se replier sur Giseh, tandis que les cavaliers qui opèrent autour d'Embaleh, cernés par Bon, Menou et Dugua, sont obligés de se jeter dans le fleuve et de le traverser sous les balles et la mitraille.

L'armée française eut deux cents hommes hors de combat.

Plus de quinze cents cadavres de mamelouks jon chaient le champ de bataille ou roulaient dans les flots bleus du Nil.

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Mourad-Bey possédait à Giseh, en face du vieux Caire, un hôtel magnifique qui lui servait de résidence d'été. Les Français en firent un hôpital.

Le 4 thermidor (22 juillet), les divisions françaises pénétrèrent au Caire, à la grande joie des soldats, qui croyaient y trouver la fin de leurs souffrances ^et de leurs misères. La femme légitime de Mourad-bey était restée dans la ville , où elle jouissait d'une très grande autorité ; elle s'était montrée favorable aux Européens et avait empêché le peuple de massacrer, avant l'arrivée des troupes françaises , ceux qui résidaient au Caire.

Bonaparte pénétra dans la ville avec ses divisions, ayant laissé à Desaix le soin de poursuivre l'ennemi.

Il se logea dans une maison de la place Ezbekieh. Les généraux, les commissaires et ordonnateurs installèrent leurs services dans un hôtel de la même place.

Le général en chef s'empressa de fortifier la ville, qui n'était défendue que par une citadelle délabrée, où se voyait encore l'aigle des Romains et dont la partie la plus curieuse était un riant salon soutenu par douze colonnes d'un granit parfaitement poli.

Il fit bâtir sur les collines qui dominaient la ville un certain nombre d'ouvrages ; le fort Kléber défendit la porte de la Victoire.

Il lui fallait, en effet, intimider la population.

Bonaparte résolut alors de poursuivre Mourad , de marcher sur Ibrahim, vers la Syrie, et d'occuper la branche de Damiette. Il envoya sur le Nil la 25<^ demibrigade, commandée par le général Vial, qui laissa en passant cent cinquante hommes à Mansoura.

Un terrible événement se produisit à ce moment : notre escadre, attaquée par Nelson devant Aboukir,

le 14 thermidor, fut complètement détruite, à l'exception des vaisseaux le Généreux et le Guillaume Tell, et de deux frégates, qui purent gagner Malte. L'amiral Bruej^s avait été coupé en deux, sur V Orient, par un boulet.

Les Français se trouvaient pour ainsi dire prisonniers en Egj^pte.

« Il faut mourir ici, s'écria Bonaparte, ou en sortir grands comme les anciens ! »

Desaix, lancé à la poursuite de Mourad, s'était emparé de Medinet, avait battu l'ennemi à Keneh et à Benouth et s'était avancé au delà de Thèbes, s'imposant par la noblesse de son caractère à l'admiration des Arabes, qui le surnommaient le « Sultan juste ».

Bonaparte, de son côté, cherchait à s'attacher les populations en respectant leur religion, leurs mœurs et leurs coutumes. Il essayait même de frapper les esprits en se donnant comme un envoyé du prophète, et il salua le nom d'Allah dans la grande pyramide de Chéops.

Il s'occupa également de l'organisation administrative de ce fertile pays. Par ses soins, l'impôt fut perçu régulièrement et surtout honnêtement; il institua l'enregistrement, supprima les peines corporelles et réforma la justice.

En même temps, il essaya d'appliquer les ressources du paj^s à l'organisation de son armée et créa un régiment de dromadaires qui rendit de grands services.

Il voulut aussi s'occuper des arts et des sciences el créa VInstitut d'Egypte, qui tint sa première séance le 23 août 1798, sous la présidence de Monge, dan^ le palais d'Hassan. Bonaparte fut vice-président d( cette assemblée, qui eut Fourrier comme secrétaire perpétuel.

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