PARIS
lienne, qui avait o}3tenu la permission d'aller voir sa mère à Sens. /
Un Minime conduisait le petit détachement.
La tristesse qui avait envahi le jeune homme au départ de Brienne ne tarda pas à s'évanouir. Ses camarades se montraient aimables et gais, le religieux était bon enfant : le voj^age fut agréable.
A cette époque, du reste, Napoléon n'était plus le solitaire, le sauvage, qu'une timidité farouche et un faux orgueil éloignaient de ses condisciples. Une heureuse transformation s'était opérée en lui : en même temps que son intelligence s'ouvrait à la science, son âme s'était ouverte à la vie; il commençait à mieux comprendre les hommes, à mieux apprécier les sentiments, à juger plus sainement et avec plus d'indulgence les actions d'autrui ; il était devenu plus souple, plus vibrant, et, bien qu'il eût encore des moments sombres, il savait être aimable, et même, parfois, séduisant.
Dès l'arrivée à l'Ecole du petit détachement de Brienne, le Minime conduisit ses élèves à M. de Walfort, directeur général des études, qui leur fit un excellent accueil et les présenta au chevalier Reynaud de Mons, sous -inspecteur général, et au marquis de Valence, gouverneur et inspecteur général.
La surintendance de l'établissement appartenait de droit aji ministre de la guerre, qui était alors le maréchal deÈ'égur. Outre ces hauts personnages, le cadre fixe de l'école comprenait: un aide-major, ^L de la Noix, major d'infanterie; quatre sous-aides-majors, MM. de Pernon, Tarragon, Dupuy et de Mars, capitaines; trois instructeurs d'équitation, MM. d'Auvergne, lieutenant -colonel, écuj^er en chef; de Bongard et Dutertre, capitaines; un contrôleur général, M. Pelé; un commissaire des guerres, M. David; un
secrétaire des archives, M. Haquin ; un trésorier général, M. Choulx de Biercourt, et enfin, le commissaire du roi chargé de vérifier la noblesse des élèves, M. d'Hozier de Sérigny.
Napoléon sut prendre immédiatement une place enviable parmi les trois cents élèves que comptait l'Ecole, et ce fut surtout à son goût pour les mathématiques qu'il dut de n'être pas noj'é dans la masse. Ses professeurs dans cette branche importante furent Monge et Labbey, deux savants éminents, qui surent développer ses connaissances et son jugement et diriger habilement son intelligence un peu ardente.
Le jeune homme s'appliqua aussi à l'étude de l'histoire, qu'il avait un peu négligée jusque-là, et s'il n'y obtint pas les mêmes succès que dans les sciences, il mérita au moins cette curieuse appréciation de son professeur, M. de l'Aiguille : « Corse de nation et de caractère, ira loin si les circonstances le favorisent. »
M. de l'Aiguille, souvent reçu plus tard à la Malmaison, n'était pas peu fier d'avoir vu si juste.
Le professeur de lettres, M. Domairon, ne sut pas comprendre Napoléon, qui l'étonna quelquefois par la bizarrerie de ses idées et la hardiesse de ses conceptions, mais ne le séduisit jamais.
Quant au maître d'allemand, M. Bauer, il considérait le jeune Corse comme le dernier des cancres et ne cachait pas son opinion.
Napoléon se souvint toujours de cet homme , qui l'avait si mal traité.
« Il serait curieux, disait-il à Sainte -Hélène, de savoir si M. Bauer a vécu assez longtemps pour jouir de son jugement. »
Napoléon, qui sortait d'un modeste collège tenu
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avec une sage économie, tut frapné par le luxe qui régnait à l'École militaire de Paris.J
«.A quoi bon, dit- il dans uneTettre à M. Berton, sous-principal de Brienne, entretenir un nombreux domestique autour des élèves, leur donner journellement des repas à deux services, faire parade d'un manège coûteux? Ne vaudrait-il pas mieux astreindre les cadets à se suffire à eux-mêmes, c'est-à-dire leur faire manger du pain de munition, les habituer à battre leurs habits, à nettoyer leurs souliers? Puisqu'ils sont loin d'être riches et que tous sont destinés au service militaire, n'est-ce pas la seule et véritable éducation qu'il faudrait leur donner? Assujettis à une vie sobre, ils deviendraient plus robustes, sauraient braver les intempéries des saisons, supporter avec courage les fatigues de la guerre, enfin inspirer le respect et un dévouement aveugle aux soldats qui seraient sous leurs ordres. »
Déjà, dans ces judicieuses réflexions, on sent le futur entraîneur d'hommes, le futur chef d'armée qui aura horreur des officiers de salon et s'efforcera d'établir un contact étroit entre le chef et le soldat ; déjà on sent l'administrateur éclairé auquel rien de ce qui peut assurer l'existence d'une armée ne restera étranger.
Napoléon entretenait de bons rapports avec la plupart de ses camarades, il savait se montrer serviablc lorsque l'occasion s'en présentait, mais son caractère entier et un peu rude, son amour- propre excessif, le rendaient inquiet et ombrageux; il était difficile de gagner sa confiance et plus difficile encore de la conserver.
Trois élèves seulement y parvinrent : MM. de Lauriston, Dupont et des Mazis ; des Mazis surtout fut véritablement son ami.
Napoléon faisait souvent, en leur compagnie, de longues promenades sur le vaste terrain de manœuvres de l'École militaire, qu'on nomma plus tard le Champ -de -Mars. En contemplant la Seine, dont l'eau verte fuj^ait vers des coteaux boisés, il leur parlait de son pa^s, de cette Corse dont la vision le hantait, dont le souvenir le torturait toujours un peu; il s'animait en décrivant les gorges escarpées où les soldats de Paoli trouvaient de sûres retraites, les montagnes sauvages qui dressaient vers l'azur profond leurs sommets neigeux, le golfe merveilleux qui semblait absorber l'or du soleil.
Le mathématicien devenait poète.
Mais cela durait peu, et presque toujours, sans aucune transition, le jeune homme ramenait la conversation vers les sciences ou vers les choses militaires.
Alors, des Mazis, qui, lui, avait l'âme d'un poète, soupirait :
« Ah! disait-il, j'aurais voulu vivre dans ton pays I
— Moi, faisait Bonaparte avec mélancolie, je voudrais ne jamais l'avoir connu. Quand on naît dans un pays comme celui-là, il faudrait pouvoir y rester. »
A l'extrémité du terrain de manœuvres, on avait construit, pour servir à l'instruction des élèves, un fort d'assez grandes dimensions, le fort Thimbrune. Napoléon y passait quelquefois ses récréations, soit seul, soit avec ses amis, établissant des plans pour l'attaque et la défense de cet ouvrage.
En mars 1785, Napoléon apprit une triste nouvelle et s*en montra fort affecté: son père, qui s'était mis en route pour Paris afin de toucher tout ou partie d'une pension, avait dû s'arrêter à Montpellier pour