LA GUERRE EN PALESTINE
trombe des Ottomans, les dragons crièrent : « Grenadiers , jusqu'à la mort ! »
Les grenadiers répondirent : « Dragons, jusqu'à la mort ! »
L'affaire ne finit qu'à la nuit. La plupart des soldats français étaient blessés ; mais des centaines de cadavres couvraient devant eux ce sol dont ils devenaient les maîtres.
Après ce succès, hélas ! sans grande portée, Junot rejoignit Kléber, et tous deux furent encore victorieux à Loubyeh, mais^se virent cernés le 27 germinal dans la plaine que domine le mont Thabor.
Bonaparte accourut au secours de ses deux généraux avec la division Bon.
Kléber luttait depuis des heures à la tête de quinze cents hommes. Soudain un coup de canon lui annonce du renfort. Au même instant, un obus éclate entre deux escadrons ennemis qui s'écartent, et Kléber aperçoit Bonaparte enveloppé dans un nuage de poussière.
Ses hommes poussent des cris de joie.
« Que trois cents hommes, s'écrie Kléber, marchent sur la redoute ! »
Trois cents baïonnettes brillent aussitôt, et, dans un élan furieux, les retranchements ennemis sont enlevés au moment où Bonaparte entre en scène.
Une formidable décharge éclate : les cavaliers du pacha se jettent les uns sur les autres dans un désordre affreux ; les chevaux trébuchent sur des cadavres , s'abattent, se relèvent, et, poussés par leurs cavaliers affolés, gagnent le Jourdain qu'ils traversent.
Kléber, pendant ce temps, écrasait les fantassins, et Murât débloquait le fort de Saffet.
L'armée de Damas était détruite, mais les Français n'avaient plus de munitions.
Bonaparte revient alors devant Saint-Jean-d'Acre ; mais il n'était pas possible, sans munitions, de pousser les travaux du siège.
Pour se procurer des boulets, on employait un stratagème des plus curieux.
Nos soldats faisaient, par petits groupes, des évolutions vers le rivage. Aussitôt Sydney- Smith tirait sur eux de toutes ses pièces. Les soldats français couraient alors après les projectiles de l'escadre anglaise qui s'enfonçaient dans le sable.
On les leur achetait au tarif suivant : vingt sous pour un boulet de 36, quinze sous pour un boulet de 10, dix sous pour un boulet de 8.
Les assiégés étaient repoussés lors de toutes leurs sorties; mais, derrière les murailles, ils résistaient à toutes les attaques de l'armée française.
Nous avions déjà perdu les généraux Caffarelli et Rambaud. Dans un dernier et suprême assaut, les généraux Bon , Fouler et Venoux succombèrent également; Croisier, Arrighi, Duroc, Eugène de Beauharnais furent grièvement blessés.
Bonaparte résolut d'abandonner ce siège qui lui coûtait si cher, et l'armée leva le camp dans la nuit du 1^^ au 2 prairial. La proclamation suivante expliquait ce départ :
« L'Egypte est menacée par nos ennemis de l'Occident. Que ferions -nous d'une place ravagée par la peste? Volons à de nouvelles victoires ! »
Les maladies avaient enlevé trois mille hommes à l'armée ; deux mille avaient été tués ou blessés au cours des sorties, batailles et assauts.
A son entrée en Palestine, l'armée de Bonaparte comptait treize mille hommes environ.
Huit mille seulement en sortirent.
Les soldats de Bonaparte eurent à souffrir encore dans les sables du désert de Syrie; mais la joie que leur causait le retour en Egypte les aida puissamment à supporter ces souffrances. Par une température de 43^ à l'ombre, ils trouvaient la force de plaisanter.
C'est qu'ils fuyaient une terrible maladie : la peste. Le redoutable fléau faisait trembler ces braves, qui tant de fois avaient vu la mort de près dans les combats.
Le général en chef ne craignit pas, en passant à Jaffa, de visiter les malheureux pestiférés. Ce fut pour lui un spectacle cruel, et il dut se raidir pour essayer de consoler ces moribonds, pour tromper leur agonie en leur faisant espérer un prompt retour dans leur patrie, en leur parlant de cette France qu'ils aimaient tant et qu'ils ne devaient plus revoir.
Lorsque les tours et les minarets du Caire leur apparurent, enveloppés d'une lumière éclatante, les soldats poussèrent des cris de joie en brandissant leurs armes.
Ils espéraient jouir au Caire d'un peu de repos après tant de fatigues ; ils espéraient, après tant de combats, vivre une existence tranquille de garnison.
Hélas ! une armée turque venait de débarquer, sous la protection de l'artillerie anglaise, dans la rade d'Aboukir.
Il fallait se battre encore.
Le 25 juillet, Bonaparte abordait les ouvrages des Turcs, qui avaient enlevé déjà le fort d'Aboukir.
Le général en chef donna des ordres brefs, et des colonnes aussitôt se mirent en mouvement avec entrain.
L'infanterie enlève à la baïonnette les retranchements de gauche, pendant que la cavalerie charge la redoute de droite et en chasse l'ennemi.
Mais les choses ne vont pas si bien au centre, où les Français commencent à plier.
Le chef de la 22^ met son chapeau au bout d'une épée.
« Allons, les enfants, s'écrie- t-il, suivez -moi, et la victoire est assurée ! »
Puis il s'élance sous la mitraille, tombe sur les Turcs, qui, se croyant vainqueurs, coupaient la tète aux blessés français.
A cette vue, les soldats de la 22^, fous de rage, deviennent des lions furieux et massacrent les misérâbles en hurlant : « Mort aux assassins ! pas de quartier ! »
Ce fut une véritable boucherie. Pendant près de huit heures, les Français sabrèrent et hachèrent, selon l'expression d'un témoin. Nombre de Turcs se noyèrent en essayant de traverser le fleuve ; la plage était tapissée de cadavres.
Trois mille hommes, dont le chef de l'armée turque, le pacha à trois queues Mustapha, s'étaient réfugiés 1 dans le fort d'Aboukir. Bonaparte les bloqua, et bientôt la famine eut raison des assiégés. Dans la forteresse, on trouva les cadavres de tous les prisonniers français, que Mustapha avait fait égorger pour diminuer le nombre des bouches à nourrir.
Cette brillante victoire fortifiait considérablement la position de Bonaparte et semblait asseoir sa puissance en Egypte.
Le soir de la bataille, Kléber, enthousiasmé, avait dit à son chef:
« Général , vous êtes grand comme le monde I » Dès sa rentrée au Caire, Bonaparte adressa aux troupes une proclamation qui produisit sur tous une impression profonde, parce qu'elle semblait faire allusion au retour en France.
« Jouissons maintenant, disait le général, du fruit de nos conquêtes. Egj^ptiens, soyez heureux: les étrangers ne troubleront plus votre repos ni cette paix, si précieuse en Orient. Et vous, soldats français, enivrez-vous dans les plus doux transports ; vous voilà plus que jamais rapprochés de la France, de la patrie qui vous tend les bras. Que l'espoir le plus flatteur nourrisse vos âmes. »
Bien que Bonaparte eût été séduit par la magie de l'Orient, il n'avait jamais perdu de vue les affaires de France, et partout, aussi bien dans l'affreux désert de la Syrie que devant les Pyramides, il n'avait jamais cessé de caresser son rêve et d'en poursuivre la réalisation.
La France, depuis son départ, avait connu les mauvais jours, et la situation était loin de s'améliorer.
Au dehors, en Italie, en Allemagne, en Hollande, les armées de la République avaient eu des revers.
Au dedans, grâce à la faiblesse croissante du gouvernement, des conspirations éclataient, l'anarchie se développait.
La France courait des dangers sérieux.
Bonaparte avait prévu tout cela.
Après Aboukir, il estima que son heure était arrivée.
Il se croyait sûr de conduire les armées françaises à la victoire et de sauver la nation. Le peuple reconnaissant se chargerait alors de réaliser le rêve du
général glorieux, la France n'aurait rien à refuser à son sauveur.
L'exécution suivant toujours de près la pensée chez Bonaparte, il part du Caire quelques jours après avoir lancé sa proclamation aux troupes, passe dans le delta, se dirige sur Alexandrie et s'embarque pour la France dans la nuit du 5 au 6 fructidor, ayant laissé à Romanieh un pli pour Kléber.
Il emmenait avec lui les plus énergiques de ses lieutenants: Murât, Lannes, Junot, Bessières, Berthier.
L'aigle prenait son vol vers les sommets éclatants.
Après le départ de Bonaparte, Kléber se rendit à Romanieh, et, ayant ouvert le pli qui lui était destiné, y trouva, en même temps que des instructions sur la conduite à tenir, sa nomination de commandant en chef de l'armée d'Egj^pte.
La nouvelle le précéda au Caire, et lorsqu'il rentra dans cette ville, il fut acclamé par toute la population, dont les cris d'allégresse se mêlaient au bruit des salves d'artillerie des forts.
Il était dû à la troupe un fort arriéré de solde.
Le nouveau chef, pour mettre fin à cette situation, retrancha les frais de table de tous les généraux, fit suspendre les grands travaux commencés, augmenta les droits de commerce et taxa de huit cent mille livres les Cophtes, qui jusqu'alors avaient été exempts d'impôts.
La perspective de séjourner en Egypte ne réjouissait pas beaucoup Kléber, dont l'esprit était assez morose, et il se laissa très vite aller au découragement.
Il ne cacha pas ses sentiments, de sorte que l'arméç ne tarda pas ù les partager,
« Retourner en France, » tel était le rêve le plus cher des soldats de l'armée d'Egypte et de leur chef.
Ne pouvant plus résister au désir qui le tenaillait, Kléber signa la convention d'El-Arish avec Sydney- Smith, acte d'après lequel l'armée devait être transportée en France par des vaisseaux anglais.
Le gouvernement britannique ayant désavoué son représentant et exigé que les Français se rendissent à discrétion, Kléber retrouva toute sa vaillance, toute son énergie.
Il communiqua la lettre anglaise à ses soldats et la fit suivre de ces quelques mots :
« Nous saurons répondre à une lettre insolente par des victoires. Soldats, préparez -vous à combattre. »
Il tint parole: le 20 mars 1800, il écrasa l'armée turque à Héliopolis et reprit, après un sanglant combat, la ville du Caire, qui s'était soulevée derrière lui.
Le général habitait la maison de Bonaparte, place Ezbekieli.
Le 14 juin 1800, il se promenait seul dans le jardin de cette maison, rêvant probablement à la France, qu'il espérait bientôt revoir, lorsqu'un visiteur nommé Soliman s'avança vers lui et, lui saisissant une main comme pour la baiser, lui plongea, par quatre fois, un poignard dans la poitrine.
Kléber se traîna pendant quelques instants sur le sol en se débattant, puis il expira sans avoir pu prononcer une parole.
Cette scène rapide eut un seul témoin, le citoyen Protin, qui fut blessé en se portant au secours du général.
Soliman, condamné ù avoir les poings brûlés et à
être empalé vif, montra devant la mort un extraordinaire courage.
A Kléber succéda Menou, qui était loin d'avoir la valeur de son prédécesseur et ne jouissait pas d'une très grande autorité.
Ayant appris par Friand que les Anglais venaient de débarquer dans la presqu'île d'Aboukir, il mit trop de lenteur dans ses opérations, donna aux Anglais le temps de se reconnaître et de s'organiser, et fut repoussé le 21 mars 1801 , après un combat sanglant au cours duquel le général Lanus tomba héroïquement en enlevant sa division.
Vers la fin de la journée, le général en chef de l'armée anglaise, Abercromby, qui venait d'être frappé mortellement, s'écria :
« Je meurs content, car j'ai battu la première armée du monde ! »
Cet ennemi mourant rendait ainsi un superbe hommage à nos soldats.
Une nouvelle défaite à Canope mit les Français dans une situation extrêmement difficile. Enfin, le 2 septembre 1801, notre armée dut évacuer l'Egypte, qu'elle occupait depuis trois ans.
Elle comptait alors, selon la forte expression de l'un de ses officiers, moins de baïonnettes que de gens estropiés.
En face de Fréjus, jardin fleuri que baigne la mer bleue, des vaisseaux se sont arrêtés et se balancent mollement, les voiles pendant le long des mâts, pareils à ces oiseaux marins qui se laissent bercer par le flot pour reposer leurs ailes.
On sait déjà, sur la côte, que l'un de ces vaisseaux porte le général Bonaparte, le chef glorieux dont la France attend la victoire au dehors et la tranquillité au dedans.
Toute une population se dirige vers le rivage ; on se bouscule, on s'écrase, des bras agitent des chapeaux et des casquettes, des femmes pleurent de joie, tous crient : « Vive Bonaparte ! »
Le général descendit à terre aussitôt que les matelots eurent terminé leurs manœuvres.
Il fut entouré, pressé, presque porté en triomphe; chacun voulait le voir, le toucher, on lui baisait les mains, on baisait ses effets. C'était du délire.
Bonaparte remerciait avec beaucoup de modestie, essayait de calmer les plus enthousiastes.
Au fond, il était heureux.
La manifestation spontanée des habitants de Fréjus lui prouvait qu'il ne s'était pas trompé, qu'il avait bien choisi son heure.
Pendant qu'il déjeunait rapidement avant de se mettre en route pour Paris, un homme du peuple sollicita l'autorisation de le saluer et lui dit :
a Allez, général, battez et chassez l'ennemi. Ensuite nous vous ferons roi si vous le désirez. »
Il ne répondit pas ; mais il serra la main de cet homme, et son sourire indiquait que la phrase ne lui avait pas déplu.
Pendant le voyage, un ami fidèle, qui était venu au-devant du général, le mit complètement au courant de la situation tant intérieure qu'extérieure de la France.
Elle n'était pas brillante.
Le Directoire, tout à sa politique révolutionnaire, avait trouvé le moyen de provoquer une nouvelle coalition de l'Europe.
Alors qu'une sage modération s'imposait, il pratiquait la violence, irritant les esprits au dedans, se créant des ennemis au dehors.
La Suisse avait été envahie , et Ton avait pillé son trésor. Le pape, chassé de Rome, avait été emprisonné. Le Piémont était passé sous la domination française, malgré le traité de Paris. La coalition s'était formée à la suite de ces agressions, et la France, vaincue partout, avait pu se croire perdue.
Brune et Masséna la sauvèrent, le premier par ses succès de Hollande, le second par sa remarquable campagne de Suisse et sa victoire à Zurich.
Enfin, l'empereur de Russie, se croyant joué par l'Autriche, se retira de la coalition.
Cette défection était d'autant plus heureuse pour nous que les Autrichiens, refoulant l'armée d'Italie, se portaient sur le Var.
A l'intérieur, l'anarchie pénétrait partout, faussant tous les rouages de la machine sociale, entraînant avec elle l'indifférence, la corruption, la débauche. Les finances se trouvaient dans un état lamentable ; la misère augmentait sans cesse, le vol et le brigandage désolaient les campagnes.
Chaque jour on enregistrait quelque exploit des sinistres « chauÔeurs », dont la trace est restée profonde dans les annales du crime ; on apprenait l'attaque d'une diligence, l'assassinat d'un bourgeois paisible mais riche, ou l'apparition, sur un point ou sur un autre, d'une bande de faux monnayeurs.
Les passions politiques devenaient très vives. Le Directoire, menacé à la fois par les royalistes et les jacobins, ne trouvait plus de défenseurs. Les provinces se soulevaient, et la guerre civile paraissait inévitable.
Sieyès, l'un des cinq directeurs, déclarait qu'il fallait une tète et une épée pour sauver la France.
Comme tète, il n'en voyait qu'une : la sienne.
Il crut bientôt avoir trouvé une épée : celle de Bonaparte.
Les cinq directeurs étaient alors : Barras , Moulin , Gohier, Roger- Ducos et Sieyès.
Bonaparte parut vouloir reprendre sa tranquille existence dans l'hôtel de la rue Chantereine ; mais, en réalité, il se sentait trop près du but, trop près de la réalisation de son rcve, pour ne pas essayer de pécher en eau trouble.
Sa femme était très liée avec M™^ Gohier, femme du directeur.
Il intrigua d'abord de ce côté, s'efforçant de gagner Gohier, qu'il savait honnête et énergique, c'est-à-dire, en somme, assez dangereux pour lui.
Joséphine réussit à séduire son amie, et, par elle, approcha le directeur. Bonaparte se réjouissait déjà, croyant tenir Gohier, lorsqu'il apprit que celui-ci, appuyé par Moulin, venait de proposer de l'éloigner en lui donnant un commandement militaire.. C'était débuter par un échec. Le général se sentit deviné et en conçut quelque alarme.
Mais il n'était pas homme à s'arrêter en route.
Barras, méprisé de tous, ne pouvait le servir en rien. Roger- Ducos ne comptait guère et serait du côté du plus fort. Quant à Sieyès, Bonaparte le détestait parce qu'il le savait ambitieux et très disposé à pêcher, lui aussi, dans l'eau trouble qui bouillonnait partout.
Pour la même raison, Sieyès détestait Bonaparte.
Cependant ces deux rivaux eurent bientôt à combattre des ennemis communs, et ils songèrent à se rapprocher.
Lucien Bonaparte, qui venait d'être nommé président des Cinq -Cents, servit de médiateur, aidé en cela par Cambacérès et Telleyrand.
L'union ne tarda pas à se faire, et dès lors un coup d'Etat se prépara au milieu d'intrigues de toutes sortes.
La gloire de Bonaparte avait aidé à la fortune des siens. Joseph, en effet, venait d'acheter le superbe domaine de Mortefontaine. Le général s'y rendit avec quelques amis sûrs, et il est certain que l'entreprise y fut sérieusement discutée.
Arnault raconte en effet, dans ses Mémoires, que
È nu M Aï RÉ 221
Bonaparte, se promenant un jour avec Regnaud de Saint-Jean-d'Angely le long des étangs de Mortefontaine, fit une terrible chute de cheval et resta quelques minutes sans connaissance.
Lorsqu'il revint à lui, Regnaud s'écria : (( Quelle peur vous m'avez faite, général! — C'est pourtant cette petite pierre, répondit Bonaparte en montrant un caillou sur lequel avait buté sa monture, c'est pourtant cette petite pierre contre laquelle tous nos projets ont failli se briser. »
Siej'ès ne manquait ni d'intelligence ni d'activité, et de plus il était fort entreprenant.
D'abord , il n'avait voulu voir en Bonaparte que le ce sabre » nécessaire à sa combinaison ; il dut s'avouer bientôt que le général serait autre chose qu'un instrument.
Cependant il était trop tard pour faire machine en arrière, et Sieyès se dit qu'il valait mieux, après tout, partager le pouvoir que de manquer une occasion superbe.
Le soir du 15 brumaire, les dernières dispositions furent prises, le plan définitivement arrêté.
Au Directoire et aux deux Conseils, on substituerait un Consulat provisoire, composé de Bonaparte, Sieyès et Roger- Ducos ; on nommerait une commission législative prise dans les conseils , et l'on chargerait cette commission d'élaborer une constitution qui serait, dans les trois mois, soumise à la nation.
Rien ne transpira de ce plan. Les intimes du général eux-mêmes, dont la plupart devaient jouer un rôle dans l'affaire, attendaient le mot d'ordre et s'étonnaient qu'il ne vînt pas.
Le 15, il y avait soirée chez Bonaparte, et Joséphine faisait, avec une grâce infinie et un calme par-
fait, les honneurs d'un salon où toutes les factions, tous les partis se trouvaient représentés.
A un moment donné, raconte Arnault dans ses Mémoires, le ministre Fouché et le directeur Gohier avaient pris place sur le canapé de la maîtresse de maison.
« Quoi de neuf, citoyen ministre? demande Gohier en humant son thé.
— Rien, en vérité.
— Mais encore?
— Hum ! toujours les mêmes bavardages.
— Gomment! toujours la conspiration?
— La conspiration ! fait Joséphine avec vivacité.
— Oui, la conspiration, dit le ministre; mais je sais à quoi m'en tenir. Fiez -vous à moi, citoj'en directeur, je ne suis pas de ceux qu'on attrape. »
Fouché savait en effet à quoi s'en tenir, car il était lui-même parmi les conspirateurs.
Bonaparte avait écouté là conversation en souriant.
Arnault avait été envoyé rue Chantereine par Regnaud et Rœderer, qui attendaient le mot d'ordre chez Talle^^and, rue Taitbout.
« Est-ce pour demain? demanda- t-il à Bonaparte, après le départ des invités.
— La chose est remise au 18, » répondit le général le plus tranquillement du monde.
Et il ajouta :
« Venez demain prendre le thé. S'il y a quelque chose de changé, je vous le dirai. Bonsoir. »
En laissant croire qu'il n'y aurait pas changement de constitution, mais simplement de gouvernants, Sieyès et Bonaparte pouvaient compter sur le Conseil des Anciens, dont ils avaient le plus grand besoin.
Aux termes de l'article 102 de la constitution de l'an III, ce Conseil pouvait, par décret, changer le
lieu de résidence du Corps législatif. Les conspirateurs voulaient obtenir ce décret.
Ils l'obtinrent, et, le 18 brumaire, tout se passa le mieux du monde, la grande affaire se déroula comme une pièce de théâtre bien réglée: Siej'ès, Roger- Ducos et Barras donnèrent leur démission. Les deux autres directeurs, Gohier et Moulin, qu'on n'avait pu séduire, furent enfermés chez eux. Les Anciens rendirent un décret fixant la résidence du Corps législatif à Saint-Cloud.
Santerre, qui essaya de soulever la populace, échoua complètement : la sympathie du peuple allait aux conspirateurs.
Mais tout n'était pas fini.
Le 18, on avait détruit ce qui existait. Le 19, il fallut reconstruire, donner à la France un nouveau gouvernement, et pour cela le concours des deux Conseils, réunis à Saint-Cloud, devenait indispensable.
Ce fut la partie difficile.
Murât gardait le palais de Saint-Cloud, où les républicains des deux assemblées formaient des groupes hostiles. Bonaparte, suivi de quelques grenadiers, visitait la galerie de Mars, où devaient se réunir les Anciens, et l'Orangerie, aménagée pour les Cinq- Cents.
Dès que ces derniers sont en séance, Delbrel escalade la tribune et s'écrie :
« De graves dangers menacent la République ; mais ceux qui veulent la détruire sont ceux qui, sous prétexte de la sauver, veulent changer la forme du gouvernement. Nous voulons la Constitution, nous sommes libres ici, et les baïonnettes ne nous effrayent pas ! »
Sur sa proposition, les membres de l'assemblée
renouvellent alors le serment de la Constitution en criant : « A bas les dictateurs ! »
Bonaparte, qui attend dans une pièce voisine en compagnie de Sieyès, craint alors que les Anciens ne se laissent ébranler et se rend au milieu d'eux.
Apostrophé par le républicain Linglet, qui lui enjoint de prêter, lui aussi, le serment de l'an III, il s'écrie :
« La Constitution, vous n'en avez plus ! Vous l'avez violée au 18 fructidor, au 22 floréal, au 30 prairial. La Constitution, vous n'en avez plus ! »
L'assemblée devenait houleuse; il n'hésite pas à déclarer qu'il en appellera à ses soldats, si l'on veut le mettre hors la loi.
« Songez, dit -il, que je marche accompagné du dieu de la fortune et du dieu de la guerre ! »
Le président lui accorde alors les honneurs de la séance.
Ayant vaincu sur ce point, il court chez les Cinq- Cents, qui l'accueillent aux cris de: « A bas le dictateur ! » On l'entoure, on le pousse vers la porte, on le menace de poignards et l'on demande sa mise hors la loi.
Le président, Lucien Bonaparte, doit quitter l'assemblée sous la protection des grenadiers, le tumulte est à son comble.
Bonaparte manifeste un grand trouble ; mais Sieyès, plus calme, lui dit :
« Ils vous ont mis hors la loi, mettez-les donc hors de la salle. »
Les soldats crient : « Vive Bonaparte ! » et s'élancent dans la salle, Murât et Leclerc en tête.
« Au nom du générai Bonaparte, dit Leclerc après un roulement de tambour, le Corps législatif est dissous. Que les bons citoyens se retirent! Grenadiers, en avant ! »
Les Anciens sont toujours en séance. On réunit en hâte une trentaine de membres favorables des Cinq- Cents, on les introduit dans la salle des Anciens, et l'on fait décider à ce Corps législatif improvisé : la suppression du Directoire ; la création d'un gouvernement provisoire, composé de Bonaparte, Sieyès et Roger-Ducos ; la création de deux commissions chargées de reviser la constitution ; l'expulsion de soixante membres de l'ancien Corps législatif.
L'assemblée, avant de terminer cette mémorable séance, déclara que « Bonaparte, les généraux et les troupes avaient bien mérité de la patrie ».
Pendant cette journée, si mouvementée à Saint- Cloud , un calme parfait avait régné dans la capitale.
Le 20, les consuls provisoires se réunirent au Luxembourg, et Bonaparte présida la réunion, ce qui fit dire à Sieyès : « Nous avons un maî^e. »
Dès la nomination des deux commissions prévues, Sieyès leur présenta un projet de constitution^ auquel il travaillait depuis longtemps. Gé^projet, vivement attaqué par Bonaparte, fut rejeté. >^, .. r^
Dans la nuit du 12 au 13 décembre, la nouvelle constitution, dite de l'an VIII, fut arrêtée par les Conseils, et on la promulgua le 25 décembre.
D'après cette constitution, le pouvoir exécutif était confié à trois consuls nommés pour dix ans et indéfiniment rééligibles, le premier consul ayant réellement entre les mains toute l'autorité.
Le pouvoir législatif appartenait à trois assemblées :
Le Tribunal, composé de cent membres choisis par le Sénat parmi les notabilités de la nation ;
Le Corps législatif, composé de trois cents députés ;
Le Sénat, comprenant quatre-vingts membres, dont soixante furent immédiatement nommés, les vingt
autres devant être nommés, à raison de deux chaque année, par le Sénat lui-même.
Enfin, le pouvoir exécutif devait être assisté par le Conseil d'État.
L'échec de son projet de constitution ayant prouvé à Sieyès qu'il y avait, en eÊfet, un maître , il se retira et fut suivi dans sa retraite par Roger- Ducos.
Deux hommes de bon sens, honnêtes et droits, Lebrun et Cambacérès, les remplacèrent. Ces deux hommes devaient être des administrateurs et ne pouvaient porter ombrage au général Bonaparte.
Bonaparte prenait le pouvoir en un moment difficile.
Il sut se mettre à la hauteur de la situation, apporta dans le règlement des difficultés la méthode et l'esprit de décision dont il faisait preuve sur le champ de bataille, et fit immédiatement sentir partout son action.
D'abord, il voulut ramener le calme tant à l'extérieur qu'à l'intérieur.
A l'extérieur, il fit comprendre que la France désirait la paix, mais qu'elle serait toujours prête à défendre sa dignité et ses droits.
A l'intérieur, il abrogea la loi des otages, rapporta I les lois qui privaient les nobles et les parents d'émigrés des droits politiques, autorisa la rentrée en France des proscrits du 18 fructidor et des prêtres '* déportés, mit fin aux soulèvements de Bretagne et de î Vendée, et fit inhumer, avec les honneurs dus aux souverains, les restes du pape Pie VI, qui était mort à Valence.
Après avoir fait œuvre de pacificateur, il voulut faire oeuvre d'organisateur.
Les finances étaient dans un tel état, que la rente cinq pour cent se cotait dix francs.
Bonaparte appela au ministère des finances un commissaire général des postes, Gaudin, qui, par d'heureuses réformes, modifia rapidement la situation, fil renaître la confiance et parvint à équilibrer le budget.
Poussé par ce ministre habile et clairvoyant, le gouvernement créa la banque de France.
Dans l'administration territoriale, des réformes importantes furent également effectuées.
La loi du 28 pluviôse an VIII subdivisa les départements en arrondissements et les arrondissements en communes. Un préfet dans chaque département et un sous -préfet dans chaque arrondissement représentèrent le pouvoir exécutif.
La commune devait être administrée par un maire assisté d'un ou plusieurs adjoints et par un conseil municipal.
Le pouvoir législatif était représenté, dans le département, par un conseil général.
La justice ne fut pas oubliée. Le consul Lebrun, ancien secrétaire de Maupeou, établit une loi sur l'organisation des tribunaux, qui fut promulguée le 27 ventôse.
Toutes ces réformes, dont les effets ne tardèrent pas à se faire sentir, augmentèrent la popularité du premier consul et la puissance du nouveau gouvernement.
Aussi, le 7 février 1800, la constitution de l'an VIII, soumise à la sanction du peuple, obtint 3011007 oui, contre 1562 non.
C'était un triomphe.
Fort de l'approbation du peuple et confiant désormais en l'avenir, le premier consul s'installa, le 19 février, dans le palais des Tuileries.
Ce jour- là, devant une fenêtre de cette demeure royale, Bonaparte rêva longtemps.
En pénétrant dans le palais, il avait lu sur une muraille cette inscription: « Le trône, renversé le 10 août, ne se relèvera jamais. »
Et il avait souri.
Bonaparte prouva qu'il désirait réellement la paix en écrivant, le 5 nivôse an VIII, au roi d'Angleterre et à l'empereur d'Allemagne une lettre dans laquelle il leur demandait de mettre fin aux hostilités.
Le cabinet anglais répondit en demandant le rétablissement de la maison de Bourbon.
Cela équivalait à une nouvelle déclaration de guerre.
Depuis le mois de décembre 1799, on ne se battait plus.
Au printemps de 1800, l'Autriche se mit en campagne.
Masséna, qui opérait en Italie, n'avait que trentesix mille hommes à opposer aux cent vingt mille Autrichiens de Mêlas ; il fut battu et s'enferma dans Gênes avec une quinzaine de mille hommes, alors que le reste de son armée était rejeté sur le Var.
Le siège de Gênes est resté justement célèbre ; Masséna immobilisa pendant près de deux mois l'armée ennemie, lui tuant ou lui prenant plus d'hommes qu'il n'en avait lui-même.
L'Autriche avait organisé une seconde armée sous les ordres de Kray, dans le but d'opérer sur le Rhin.
Bonaparte chargea Moreau de marcher contre Kray.
Moreau battit les Autrichiens à Stockach, à Engen, à Mœsskirch, et les enferma dans le camp retranché d'Ulm.
Pendant ce temps, le premier consul formait une armée de réserve avec des corps isolés qu'on acheminait sans bruit vers Genève et Lausanne, et, du palais des Tuileries, suivait les mouvements de Mêlas.
« Ce pauvre M. de Mêlas passera par Turin et se repliera vers Alexandrie, dit-il un jour à Bourrienne, son secrétaire; je traverserai le Pô, je le joindrai sur la route de Plaisance, dans les plaines de la Scrivia, et je le battrai là... »
Et il posa une fiche sur San-Giuliano.
Bonaparte quitta Paris le 6 mai et rejoignit l'armée de réserve à Genève.
Il trouva dans cette ville le général du génie Marescot, qui venait de faire une reconnaissance dans les Alpes et se prononça pour le passage par le Grand- Saint- Bernard, ajoutant toutefois que l'opération serait difficile.
« Difficile, soit, fit le premier consul; mais est-elle possible?
— Je le crois, mais il faudra des efforts extraordinaires.
— Eh bien, partons ! »
Bonaparte s'arrêta dans le Haut- Valais, à Martigny, et y séjourna trois jours, dans la maison de convalescence des religieux du Mont- Saint- Bernard, afin de surveiller le passage de ses troupes.
L'avant -garde, commandée par Lannes, s'était avancée jusqu'à Saint- Pierre, hameau de quarante feux environ situé au pied du mont, qui devait, pendant deux mois, servir d'entrepôt pour l'artillerie.
Nos soldats contemplaient avec étonnement la montagne sauvage couverte d'une neige éblouissante. et de glaces amoncelées que n'égajaient ni une toufl'e d'herbe ni un arbuste, où nul oiseau ne chantait.
Déjà les canonniers s'étaient mis au travail, • — et quel travail ! — sous la direction de l'inspecteur d'artillerie Gassendi.
Il fallut démonter les canons, les caissons, les forges ; on glissait les pièces dans des troncs d'arbres creusés en forme d'auge, on chargeait les essieux et les caissons sur des traîneaux fabriqués à Auxonne, on enfermait les munitions dans des caisses de sapin que devaient porter les mulets.
Enfin l'armée s'ébranla lorsque tous les bagages eurent été renvoyés sur Lausanne.
Il fallait un bataillon tout entier pour traîner une pièce de canon et son caisson, et c'est au prix d'efforts inouïs, de fatigues terribles, que l'on put mener à bien une tâche qui semblait dépasser la limite des forces humaines.
A la file indienne, Tarmée s'est engagée dans un étroit sentier bordé d'une neige gelée qui, çà et là, couvre des précipices; parfois la file contourne un roc grisâtre coiffé de glace. De loin, on dirait un immense serpent déroulant paresseusement ses anneaux dans la blancheur monotone.
Les hommes parlent bas, comme s'ils craignaient de troubler le lourd silence qui pèse sur ces lieux sauvages; une angoisse indéfinissable étreint les cœurs.
De temps à autre la tête s'arrête, ce qui produit une sorte de flottement dans l'immense file.
Pendant les haltes, la plupart des soldats trempent leur biscuit dans la neige fondue et déclarent le mets délicieux.
« Goûtez-en, dit à son capitaine un grenadier de la 6® légère, c'est meilleur que du gâteau. »
Le premier consul accompagne la troupe, monté sur un mulet que conduit un guide.
Il fallut cinq heures pour grimper de Saint -Pierre au couvent.
A l'arrivée, les hommes poussent des cris de joie en apercevant des tonneaux de vin qui les attendent.
Chacun reçoit une tasse d'excellent vin et en savoure le contenu. Bonaparte est entré dans le monastère avec le prieur de la maison de convalescence, qui a suivi les troupes.
Au bout d'une heure, il en sort et donne le signal de la descente, descente terrible pendant laquelle on risque de disparaître dans des crevasses formées par la fonte des neiges ou de rouler dans des gouffres.
Le consul voulut prendre au plus court et s'engagea dans un sentier si rapide qu'il dut bientôt s'asseoir et se laisser glisser dans cette posture amusante et peu consulaire, sur une longueur de près de cent mètres.
Enfin il put se relever et se plaça au milieu d'une troupe d'infanterie, précédé de ses aides de camp, Duroc, Le Marois et Merlin, et des officiers de son état -major.
A neuf heures du soir, l'avant-garde occupa la ville d'Aoste. Le Grand- Saint- Bernard était vaincu.
Les troupes marchaient depuis minuit.
Le lendemain, le consul entrait à son tour à Aostc, où une députation de la municipalité vint le complimenter et le conduisit à l'évêché.
Il s'arrêta cinq jours dans cette petite ville du Piémont, où l'armée put s'alimenter grâce à des réquisitions faites dans la vallée.
Le général en chef s'établit avec Berthier, son chef d'état-major, dans un couvent d'où l'on apercevait le célèbre fort de Bard, ouvrage formidable qui menaçait d'arrêter l'armée tout entière, de la forcer à s'entasser dans une gorge où elle n'aurait pu se ravitailler.
Le général Lannes, qui avait poussé jusqu'à Chûtillon, se trouva en présence d'une troupe ennemie qui gardait un pont jeté sur un précipice.
Bravement, le chef de brigade Fournier charge à la tête du 12® hussards, s'empare de quarante cavaliers, de deux cents fantassins et d'un canon, et poursuit les fuj^ards jusqu'au fort, où ils s'enferment après avoir levé le pont-levis en toute hâte.
Vingt- deux pièces de canon, plusieurs mortiers, beaucoup d'ouvrages avancés défendent l'imprenable rocher de Bard.
Bonaparte, pourtant, ordonne l'assaut.
Il est onze heures du soir. Dans la lueur douce de la lune, tous les pics prennent une apparence de fantômes; un calme étrange, un silence angoissant régnent sur la nature sauvage.
Cherchant l'ombre, des hommes marchent, se glissent à travers des blocs de rochers, s'approchent du fort, gagnent les palissades.
Ces hommes sont des grenadiers que conduit le chef, de la 58® demi -brigade.
Soudain, des centaines d'éclairs illuminent la nuit, on entend le crépitement d'une vive fusillade.
Le fort se défend.
« A la baïonnette 1 » hurle le chet de la 58®.
Au même instant, une pièce admirablement pointée par le canonnier Renaud, du 1^"^ régiment d'artillerie, envoie un boulet sur l'ennemi, qui fuit vers la forteresse devant les baïonnettes des héroïques grenadiers.
Bientôt le canon tonne partout. La mitraille, les grenades, les balles, les blocs de pierre écrasent nos soldats; le chef de brigade tombe, mortellement blessé; le général Dufour, qui a suivi les grenadiers, reçoit une blessure grave.
L'expérience est faite : on ne peut enlever le fort.
« Nous le tournerons , » déclare le général en chef, très calme.
On se mit à la recherche d'un passage et l'on découvrit qu'en escaladant le rocher Albaredo l'on pouvait ensuite descendre, — dégringoler, plutôt, — sur une route qui bordait la hauteur. Le mouvement com- Tnença immédiatement.
Pendant l'escalade, les hommes servaient de cible aux canons d'une batterie, et l'on dut laisser entre chacun d'eux un intervalle de dix pas.
Mais les artilleurs français grillaient d'envie de répondre aux canons de Bard.
Malgré le danger d'une telle manœuvre, ils réussirent à hisser une pièce de 4 à plus de quatre cents mètres de hauteur, la logèrent dans une fente de rocher et ouvrirent le feu sur l'ennemi stupéfait.
On ne pouvait songer à faire passer les canons par l'Albaredo : il fallait ou abandonner les pièces ou défiler sous le fort de Bard.
Le commandant du fort, qui voj^ait avec rage nos soldats sur le rocher, se consolait en pensant qu'au moins les canons ne passeraient pas.
Il se trompait.
Les roues des affûts et des caissons furent enve-
loppées avec du foin, on couvrit le pavé de fumier pour amortir le bruit des voitures, et, sans hésitation, de braves soldats tentèrent l'aventure.
Trente hommes, attelés à la prolonge d'une pièce ou d'un caisson, saisissaient le moment favorable et partaient sans bruit.
Quelquefois, l'ennemi, dans l'ombre, apercevait ces ombres. Alors une décharge éclatait et plusieurs Français tombaient tués ou blessés.
Plusieurs fois, pendant le passage de l'armée, le premier consul monta sur l'Albaredo, en compagnie du général Berthier, pour surveiller les travaux de l'ennemi.
Dans la matinée, fatigué par la montée et par la chaleur, il s'endormit au frais, sans souci de la mitraille.
Devant le consul endormi, des centaines d'hommes défilèrent.
Sous le ciel d'un bleu pur, dans l'or fauve du soleil, le spectacle était curieux et touchant.
Les rudes visages des grenadiers tournés vers le chef prenaient une expression de tendresse; et chacun de ces hommes que la mort guettait, qu'un boulet pouvait couper en deux, évitait de faire du bruit en passant, de peur de troubler le sommeil du général, marchant doucement, comme une mère autour du berceau de son entant.
Le gros de l'armée, quarante mille hommes environ, venait de franchir le Grand -Saint -Bernard. La gauche, sous Moncey, passait le Saint-Gothard, et la droite, sous Thureau, traversait le Mont-Cenis.
On rencontra bientôt l'ennemi. Lannes, qui com-J mandait l'avant -garde, le culbuta, emporta Ivrée d'assaut et fit deux cents prisonniers.
Le premier consul resta quatre jours dans cctt'î
ville, et, sur son ordre, tous les boulangers furent mis en réquisition pour le service de l'armée, qui, depuis huit jours, manquait de pain.
Devant les troupes françaises, six mille ennemis s'étaient rassemblés et se retranchèrent à Romano, que couvrait une rivière profonde, la Ghiusella.
Ces ennemis ne prirent même pas la peine de couper le pont jeté sur cette rivière.
On disait en effet, dans le pays, que l'armée française était commandée par un aventurier et non par Bonaparte lui-même, et que cette armée se composait d'une tourbe d'Italiens réfugiés, sans artillerie ni cavalerie.
Lannes détrompa cruellement les défenseurs de Romano en les chassant de la ville, où ils laissèrent de nombreux morts et blessés.
Pendant que l'avant-garde de Lannes s'avançait vers le Pô, le général Thureau enlevait Suze.
L'armée entra ensuite à Verceil, traversa le Tessin sous le feu de l'ennemi, passa par Novare et se dirigea sur Milan, dont la citadelle était occupée par quatre mille Autrichiens.
Nos soldats furent accueillis avec enthousiasme par les habitants de cette grande ville.
« Le coup d'œil le plus beau, le moment le plus flatteur, a écrit un sous -officier des grenadiers de la garde , ce fut lorsque nous arrivâmes sur la place du Dôme et que le héros qui nous commandait jouit du sublime élan que donnait la reconnaissance au peuple nombreux qui emplissait cette vaste enceinte. Les applaudissements réitérés , les cris de : « Vive Bonaparte ! Vive l'armée française ! » pénétraient profondément dans nos âmes et nous donnaient la douce fierté qui sied toujours à des vainqueurs. »
Le premier consul descendit au palais de l'archiduc, sur la place du Dôme, et n'y trouva pas un fagot pour se réchauffer et sécher ses effets mouillés par une violente pluie d'orage.
Il resta sept jours à Milan et laissa ses soldats jouir des plaisirs que leur offrait la ville, estimant que ces braves, à qui il venait de demander un effort considérable et dont il attendait plus encore, avaient besoin de se détendre.
Mêlas ignorait les mouvements de Bonaparte, et, lorsqu'on les lui apprit, il n'y voulut point croire. Mais les nouvelles qu'il reçut de Milan lui ouvrirent enfin les yeux, et il comprit que le premier consul cherchait à le couper de ses communications avec l'Autriche et à l'envelopper ; la seule issue qui lui restait encore, par la droite du Pô, allait se trouver fermée.
Elsnitz, son lieutenant, opérait sur le Var. Rappelé, il se mit en devoir d'obéir; mais, en route, il fut écrasé par Suchet, qui lui fit perdre dix mille hommes.
Suchet se porta aussitôt sur Gênes, mais il arriva un jour trop tard, le 5 juin : Ott avait obtenu, la veille, l'évacuation de cette ville, dont quinze mille habitants étaient morts de misère.
Le siège avait été terrible, et Masséna sortait grandi de l'aventure.
Ott se dirigea rapidement sur Plaisance par le col de la Bochetta, afin d'empêcher les Français de passer sur la rive droite du Pô. Mais Lannes avait déjà franchi le fleuve et occupait le défilé de Stradella, qui mettait en communication Plaisance et Alexandrie. Le 9 juin, Ott, vaincu à Montebello malgré une résistance acharnée, fut rejeté sur la Bormida avec une armée désemparée qui laissait des centaines de morts
sur le champ de bataille et des milliers de prisonniers entre nos mains.
Mêlas se trouvait placé dans une situation telle, qu'une seule bataille devait forcément terminer la campagne.
Les passages du Pô étaient, en effet, gardés de Pavie à Plaisance, ce qui rendait la retraite impossible pour les Autrichiens.
Mêlas devait vaincre ou assister à la ruine complète de son armée.
Dans ces conditions, la lutte devait être terrible.
Le 12 juin, Bonaparte quitta la Stradella, où il avait son quartier général, pour se porter au-devant de l'ennemi.
Il le chercha d'abord dans la plaine de la Servia et détacha Desaix sur Novi avec une division.
Il ne le trouva que le 15 juin , devant la Bormida.
Mêlas avait pris l'héroïque parti de se faire jour les armes à la main.
Ce jour-là, le consul, avec sa garde à cheval et une pièce d'artillerie légère, côtoya Marengo. On le vit traverser la plaine, examiner attentivement le terrain et donner fréquemment des ordres aux officiers de son état- major.
L'armée, qui avait pris position devant Tortone en colonne par divisions, abandonna la position pour marcher sur Alexandrie.
Il pleuvait, les hommes étaienttrempés jusqu'aux os.
Quelques chasseurs apportèrent des fagots et l'on alluma un grand feu autour duquel se rangea l'étatmajor.
Bonaparte mit pied à terre et vint se chauffer lui aussi.
Bientôt on lui amena plusieurs prisonniers, qu'il
interrogea, notamment un officier de la légion de Bussy, décoré de la croix de Saint -Louis.
<( Quel est donc cet homme qui porte une redingote grise? demanda l'officier de Bussy au capitaine Barbanègre, des grenadiers à cheval.
— C'est Lui ! répondit Barbanègre.
— Qui, lui?
— Mais Bonaparte, donc! »
L'officier autrichien sembla frappé de la foudre. « Bonaparte! balbutia -t- il ; lui, ce grand général, dans cette petite redingote grise toute mouillée !
— Mon Dieu, oui, fit Barbanègre, bon enfant; croyez -vous donc qu'il faut être doré sur tranches pour gagner des batailles ? »
Le jour se lève, un jour froid et gris qui répand une impression de tristesse sur l'immense plaine boueuse où dorment les soldats français, et dont le sol , bientôt, boira le sang de milliers de braves.
Soudain on entend comme un fracas de tonnerre.
Aussitôt les hommes sont debout, frémissants.
« C'est le canon, disent -ils, le canon de l'avantgarde.
— Nous avons le temps de déjeuner, font les vieux grenadiers en bourrant leur pipe; on accorde seulement les violons. »
On apprit que le général Berthier s'était transporté sur le champ de bataille, et bientôt des aides de camp arrivèrent à chaque instant pour tenir le consul au courant des progrès de l'ennemi.
Vers 9 heures, on reçut les premiers blessés; ils racontèrent que toute l'armée autrichienne était là et ils maudissaient le destin qui les forçait à abandonner déjà le combat.
<c Cette fois, les enfants, firent les vieux grenadiers,
attention, la danse va commencer, et une fameuse danse!... Ces Autrichiens sont des braves à trois poils. »
Il était 11 heures. Le tonnerre des canons et le crépitement de la fusillade augmentaient d'intensité et le bruit paraissait se rapprocher.
Bonaparte se mit en selle et partit au galop, au moment où arrivait un véritable convoi de blessés.
« On regrette, dit le consul, de n'être pas blessé comme eux et de ne pas partager leur douleur. »
La ligne ennemie avait près de deux lieues d'étendue, mais l'action était surtout ardente à San-Stefano.
Toutes nos troupes s'engageaient, mais Bonaparte n'avait qu'une vingtaine de mille hommes à opposer aux masses énormes de Mêlas.
Notre aile gauche, commandée par Victor, commençait à plier, des unités d'infanterie reculaient sous un feu d'enfer; on voyait courir des soldats couverts de sang qui portaient des blessés sur leurs épaules et qu'une balle, souvent, arrêtait en route.
Très calme, le premier consul se porte en avant, harangue les hommes qu'il rencontre.
On crie : « Vive Bonaparte! » Le moment est solennel.
En effet, une nuée de cavaliers autrichiens débouchent dans la plaine et se forment en bataille, face à Bonaparte, que protège sa garde à cheval.
De toutes parts, les balles pleuvent, la mitraille fait rage; on entend une immense rumeur faite de mille cris.
Soudain, dans cette rumeur, éclate le bruit d'un galop furieux, et toute la cavalerie autrichienne s'élance sur nos fantassins.
(( Feu ! »
Une grêle de balles s'abat sur cette cavalerie, nos
canons la couvrent d'obus; des hommes, des chevaux roulent sur le sol dans un pêle-mêle afifreux, on voit des sabres se lever et s'abaisser; des chevaux s'échappent, fous de douleur ou de peur, les uns sans cavalier, les autres traînant un corps sanglant accroché à l'étrier.
Un nuage rapide, à ce moment, semble passer sur la plaine : ce sont les dragons de Murât qui attaquent de flanc la cavalerie ennemie.
Mais, derrière cette cavalerie, il y a des masses profondes d'infanterie, il y a des canons. Nos troupes de première ligne vont être écrasées. Bonaparte fait un geste, prononce un mot :
« La garde ! »
Aussitôt, muraille vivante, les grenadiers à pied de la garde consulaire s'avancent, alignés comme à la parade, et, sans la moindre hésitation, se portent vers l'ennemi.
Ils sont cinq cents, sans artillerie, sans cavalerie, et ils vont soutenir le choc furieux de toute une armée.
Le spectacle est sublime : les magnifiques soldats marchent comme des automates, et, dans la fumée qui les entoure, on croirait voir des dieux que la mort ne peut atteindre.
Un boulet emporte trois grenadiers et un fourrier placé en serre-file. Les baïonnettes n'ont même pas un frisson.
L'infanterie ennemie les fusille à cinquante pas, la cavalerie les charge par trois fois.
Ils forment un carré, placent au centre leur drapeau et leurs blessés et se mettent à tirer sans hâte, comme à l'exercice, ne s'interrompant que pour présenter aux cavaliers la pointe de leurs baïonnettes.
Bonaparte les contemple, une flamme aux yeux, émerveillé et ému d'une telle bravoure. Et pourtant il
connaît ses grenadiers; il les connaît, mais ne peut cesser de les admirer.
Le carré, enfin, n'a plus de cartouches.
Alors la merveilleuse phalange se reforme, et tranquillement, sous le déluge de fer, les grenadiers reviennent, au pas, vers l'arrière -garde.
La route traverse un défilé formé d'un côté par un bois et de l'autre par des vignes très touffues ; à gauche, le village de Marengo flanque la position.
Le consul est là, encourageant les défenseurs du défilé, que foudroient trente pièces de canon.
Des hommes tombent à chaque instant, coupés en deux; des arbres s'abattent avec fracas et écrasent les blessés; les cadavres tapissent le sol.
Bonaparte est entouré d'hommes admirables.
Sous ses yeux, le fusilier Touchard tue trois cavaliers et dégage un ofQcier fait prisonnier; le sergent Mathieux-Facdonnel rallie ses soldats sous le feu, et, tous les officiers ayant été tués, entraîne plusieurs fois sa section à la baïonnette.
Soudain on entend des cris joj^eux : un sergent des grenadiers, Duret, secondé pnr son camarade Devaud dit Devosse et par les caporaux Dopille, Deloquelle dit Bloquelle et Carpentier, vient de s'emparer d'une pièce de canon et la pointe sur l'ennemi.
Malgré tant d'héroïsme, l'armée française, écrasée par des forces très supérieures, reculait de toutes parts : le centre fléchissait, l'ennemi dépassait et tournait les ailes, les tirailleurs avaient perdu leurs unités, un tiers de l'effectii se trouvait hors de combat, et nombre d'hommes devaient, faute de voitures, s'employer au transport des blessés.
Seules, les troupes qui défendaient le défilé, soutenues par la présence du premier consul, résistaient çncore.
Bonaparte bravait la mort. Au milieu des boulets qui soulevaient la terre entre les jambes de son cheval, entouré de morts et de blessés, il donnait des ordres avec son sang -froid habituel, aussi calme que dans son salon des Tuileries.
Des soldats le supplièrent de se retirer; il n'en voulut rien faire.
Le moment était critique.
L'ennemi, ne pouvant forcer le défilé, avait établi une ligne d'artillerie formidable et jetait son infanterie dans les vignes et dans le bois
La cavalerie, rangée derrière les canons, se préparait à charger.
La bataille semblait perdue.
Elle l'était.
Et pourtant jamais, peut-être, Bonaparte n'avait paru plus grand à ses soldats.
Le général Mêlas, qui était épuisé de fatigue et avait eu deux chevaux tués sous lui, abandonna le champ de bataille, croyant la victoire assurée, et rentra rapidement à Alexandrie, d'où il expédia des courriers à toute l'Europe pour annoncer la défaite de Bonaparte.
Son chef d'état-major, Zach, avait été chargé par lui d'en finir avec les Français.
Au moment où les héroïques soldats qui gardent le défilé se préparent à mourir pour empêcher le premier consul d'être enlevé par la cavalerie qui va, dans un instant, les écraser de sa masse, on aperçoit, au fond de la vaste plaine, comme un nuage qui j s'avance.
Ce nuage est couronné d'acier.
Tout à coup, quelque chose se détache du nuage sombre et, comme sous le souffle d'un vent de tcra-
pête, ce quelque chose semble poussé vers le défilé tragique.
Bientôt on distingue un cavalier vêtu d'un costume bleu sans aucune broderie et sans galons , coiffé d'un chapeau sans plumes et chaussé de bottes à l'écuyère.
Alors, dans le fracas des canons, un hurlement de joie part des rangs français. Tous ont reconnu le cavalier bleu, et il semble à tous que la mort recule à mesure que s'avance le cheval blanc d'écume de ce superbe cavalier.
Bonaparte s'est dressé sur ses étriers, son regard brille un peu et une douce émotion l'étreint.
« Desaix, brave Desaix! » murmure -t- il.
Une immense acclamation éclate :
« Vive Desaix ! ))
Desaix a entendu le canon de Marengo et il a rebroussé chemin aussitôt.
(( J'arrive un peu tard, dit-il simplement à Bonaparte; mais nous avons encore le temps de gagner une bataille. »
Il forme alors sa division en colonne serrée devant les canons ennemis, et le consul, les généraux, tous les officiers de l'état-major, passent une revue qui dure près d'une heure, heure terrible, revue sans précédent : l'artillerie autrichienne foudroie la division, chacune de ses volées emporte des files entières, des rangs entiers. Pas un homme ne quitte l'attitude du soldat sous les armes, pas une tête ne bouge, pas un fusil ne tremble dans la main de son possesseur. Lorsque la mitraille ouvre une brèche, on serre simplement les rangs sur les cadavres.
Le courage de ces soldats de France est presque effrayant.
ChacuD d'eux, chacun de ces géants ne désire
qu'une récompense: entendre Desaix lui dire: « Je suis content de toi. »
La revue passée par Bonaparte n'était pas seulement une coquetterie sublime devant la mort; elle avait un but : ranimer l'ardeur et l'espoir des soldats qui battaient en retraite, leur donner le temps de se ressaisir et de venir se joindre aux troupes de Desaix.
Le procédé ne pouvait manquer de réussir; des fantassins, des cavaliers accouraient de tous les points du champ de bataille, désireux de partager la gloire des camarades qui allaient charger.
Dans les rangs de la magnifique phalange, on bout d'impatience : le tambour, l'œil fixé sur la canne de son major, attend le signal; le trompette, le bras levé, se prépare à sonner.
Desaix fait un geste.
Un roulement de tambours, un rugissement de cuivre.
« La charge I »
Un fleuve de baïonnettes roule ses flots furieux dans le défilé, balaye tout; les grenadiers marchent sur les morts, sur les mourants, sur les blessés, s'enfoncent dans une boue sanglante.
Le sergent Boisson (Denis), de la 96* demi-brigade, entraîne son unité, qui n'a plus d'officiers, et exécute des charges merveilleuses.
Un fusil d'honneur le récompensera.
Le sergent Buisson (Jean-Louis), de la même demibrigade, voyant son capitaine au pouvoir de l'ennemi, jette son sac, se précipite dans les rangs autrichiens et ramène son chef.
Le sergent Jacquinot (Claude), de la 6^ demi-brigade, voyant que des compagnies, qui manquent de cartouches, sont sur le point de se replier après avoir franchi le défilé, rappelle à ses camarades que les
Français armés de baïonnettes n*ont pas besoin de poudre.
Le soldat Pillot (François), de Laville (Manche), fait plusieurs prisonniers.
Le sergent Géhin (Jean -François), de la 6^ demibrigade, s'aperçoit qu'un escadron autrichien, en se sauvant, va tomber sur le général en chef. Il court au-devant de l'escadron, fait feu, et crie au général : « Retirez -vous, c'est l'ennemi! »
Il faudrait un volume pour enregistrer les acles individuels de bravoure qui sont accomplis dans l'eftroyable luèléc.
Chaque chef, parvenu sur le revers du défilé et prêt à entrer dans la plaine, forme sa diyision en bataille.
Les troupes françaises présentent alors un front formidable. A mesure que les pièces arrivent, elles sont mises en batterie et vomissent la mort sur les ennemis épouvantés.
Ils reculent et leur cavalerie charge alors en masse avec furie; mais la mousqueterie, la mitraille, les baïonnettes l'arrêtent court.
Un caisson saute dans les rangs ennemis : l'effroi redouble, de grands cris éclatent, la scène de mort est voilée par un épais nuage de fumée.
Les grenadiers exécutent d'eux-mêmes une nouvelle charge à la baïonnette en poussant d'épouvantables clameurs.
Cette fois les Autrichiens reculent, puis la terreur les empoigne, la panique se met dans leurs rangs.
La cavalerie française entre alors en ligne et se précipite dans la plaine pendant que, sur la droite, Desaix enlève encore une fois ses merveilleux et héroïques soldats.
A gauche, le général Victor emporte Marengo et pousse vers la Bormida.
Au centre, Murât s'avance contre une masse imposante de cavalerie.
Plusieurs demi-brigades évoluent rapidement pour s'emparer du pont et couper à l'ennemi sa route de retraite.
Le général Kellermann fils, avec huit cents cavaliers appartenant à plusieurs régiments, fait mettre bas les armes à six mille grenadiers hongrois ; et le soldat Riche, du 2® régiment, s'empare du général Zach, chef d'état -major de Mêlas.
Le soldat Plisson (Charles), de Drucour (Aisne), enlève un canon.
Le caporal Levert (François), de la 6^ demi -brigade, somme de se rendre trente Autrichiens établis dans une cassine ; sur leur refus, il enfonce la porte à coups de crosse et les fait tous prisonniers.
Le dragon Jousse, du 8^ régiment, s'empare d'un drapeau après avoir massacré ses défenseurs.
C'était la victoire; mais cette victoire allait coûter à notre armée son chef le plus aimé, à la France l'un de ses plus glorieux généraux.
Desaix, l'héroïque cavalier bleu, tombe, frappé à mort, dans les bras du jeune Lebrun.
On a mis dans sa bouche des paroles sublimes ; or il mourut sans avoir pu prononcer un mot.
Ce héros n'avait pas besoin des paroles qu'on lui prête : sa gloire vivra aussi longtemps que vivra notre histoire.
Les Autrichiens essayèrent de résister encore ; mais ils furent écrasés et repassèrent la Bormida dans un affreux désordre, laissant trois mille prisonniers et quarante canons entre nos, mains et près de sept mille hommes, morts ou blessés, sur le champ de bataille.
Le quartier général servit d'ambulance. Plus de
trois raille blessés français et autrichiens furent entassés dans la cour, dans les granges, dans les écuries, dans les étables et jusque dans les caves et les greniers.
Tous ces malheureux poussaient des cris de douleur et réclamaient l'intervention des chirurgiens.
Un armistice suivit la rude et glorieuse bataille, à la grande joie des soldats, qui étaient brisés de fatigue.
Les malheureux Autrichiens durent, le lendemain, défiler sur le champ de bataille tapissé de leurs morts.
Pour sauver ce qui restait de son armée. Mêlas dut signer l'armistice d'Alexandrie, par lequel les Autrichiens s'engageaient à se retirer derrière le Mincio et nous abandonnaient la région comprise entre cette rivière et les Alpes, la Lombardie, le Piémont, la Ligurie, les Légations, Turin, Alexandrie et Gênes.
De Marengo, Bonaparte écrivit, le 27 prairial (16 juin), une nouvelle lettre à l'empereur d'Autriche pour l'engager à transformer l'armistice en une paix définitive.
L'illustre guerrier trouvait des accents superbes pour plaider la cause de l'humanité.
« C'est sur le champ de bataille de Marengo, écrivait-il, au milieu des souffrances et environné de quinze mille cadavres, que je conjure Votre Majesté d'écouter le cri de l'humanité. »
Après avoir écrit cette lettre, le premier consul partit pour Milan, où il se rendit d'une traite, accompagné des chasseurs de la gardé.
Au moment où il quittait Marengo. il vit arriver les soldats français qui avaient été faits prisonniers pendant la bataille et que les Autrichiens nous rendaient.
Ces braves saluèrent le général d'acclamations enthousiastes.
Bonaparte s'entretint avec quelques officiers, puis il se mit en route.
A Milan, on nous croyait vaincus. Ce fut du délire lorsqu'on vit le consul et qu'on eut connaissance du succès de nos armes.
La garde nationale et le gouvernement provisoire furent organisés. Le consul, le général Berthier et tout l'état- major assistèrent à un Te Deum qui fut chanté en l'honneur de l'armée française.
Les troupes ennemies , quatre mille hommes environ, qui occupaient la citadelle de Milan, se rendirent et obtinrent les honneurs de la guerre.
En ville, on interrogeait les officiers et les soldats qui avaient participé à la grande bataille ; les Milanais voulaient tout savoir de cette journée fameuse.
Bien des détails intéressants furent ainsi recueillis, qu'a peut-être trop négligés l'histoire.
Voici quelques-unes des anecdotes qui passionnaient les salons de Milan.
Au fort de la bataille , le général en chef Berthier étant venu informer le premier consul quô la déroute commençait, Bonaparte lui répondit : « Général, vous ne m'annoncez pas cela de sang- froid. »
Un peu plus tard, la 59^ brigade de ligne arrive sur le champ de bataille au moment où la mitraille fait rage. Le consul s'avance vers elle et dit ; « Déployez vos drapeaux, voilà le moment de vous signaler. » Comme il prononce ces paroles, un boulet passe à dix centimètres de sa poitrine et abat cinq hommes. Bonaparte se tourne tranquillement vers l'ennemi et ajoute, sans élever la voix : « Allons, mes amis, la charge! »
Lorsque Bonaparte devint consul, il appela auprès de lui le citoyen Aune (Léon), sergent des grenadiers à la 32^, par une lettre où il lui disait : « Je te reconnais pour le plus brave grenadier de l'armée d'Italie après Benezetto. »
Aune était, à Marengo, porte-drapeau du bataillon des grenadiers de la garde. Sans cesse on le vit en tête de son bataillon, se précipitant sur l'ennemi la lance en avant ; il eut les basques de son habit coupées par un boulet, ses vêtements et son drapeau furent percés de balles. Il s'en tira sans une égratignure.
Brabant, grenadier à pied, homme d'un courage et d'une force peu ordinaires, qui avait servi précédemment dans l'artillerie, trouve une pièce de quatre abandonnée et renversée. Il la relève seul, la charge et la tire pendant une heure.
Au moment d'une charge, un cavalier autrichien renversé par son cheval tend les mains vers nos soldats en les suppliant de ne pas l'écraser.
Le chef de brigade Bessières l'aperçoit et s'écrie : « Mes amis, ouvrez vos rangs; épargnons ce malheureux! »
Schmitt, trompette des grenadiers, emporté par son courage, se trouve entouré de plusieurs Autrichiens. Sommé de se rendre, il répond en tuant son adversaire le plus acharné; il reçoit des autres plusieurs coups de sabre, dont un lui coupe sa trompette sur la cuisse ; un volontaire tire sur lui et l'atteint au bras.
La douleur lui ayant fait lâcher les rênes, un ennemi saute sur lui et l'entraîne au galop. Schmitt ne perd point sa présence d'esprit : il enfonce les éperons
dans le ventre de son cheval , culbute l'Autrichien et rejoint son corps. Une trompette d'honneur décernée par le premier consul le récompensa de sa bravoure.
L'artillerie française était très disséminée, très peu approvisionnée et disposait d'un nombre de pièces très insuffisant.
Elle fit des prodiges.
Partout où le besoin l'appelait, toujours en batterie à quarante pas en avant, elle bravait le feu terrible de l'ennemi et tirait avec sang- froid, justesse et promptitude.
C'était Marmont qui la dirigeait.
Bonaparte avait hâte de rentrer à Paris, où la besogne ne manquait pas pour lui et où il jugeait sa présence nécessaire dans l'intérêt des afifaires intérieures.
Il partit, après avoir confié à Masséna le commandement de l'armée d'Italie.
Masséna, excellent au point de vue militaire, jouissait, comme administrateur, d'une réputation détestable et était en butte, tant de la part des habitants que de la part des militaires, à des accusations fâcheuses.
Le premier consul se vit bientôt contraint de lui enlever son commandement, qui passa aux mains de Brune.
Ce général n'avait pas la valeur de Masséna et il ne tarda pas à commettre des fautes, dont les conséquences, heureusement, ne furent pas très graves.
L'Autriche ne voulut pas céder aux avances de Bonaparte. Certes, l'empereur voulait la paix, mais il eût désiré l'imposer et non la subir. Plusieurs fois vaincu, il espérait encore la victoire ; il espérait, par sa ténacité, fléchir enfin le destin.
Pourtant, il envoya le général de Saint -Julien à Paris dans le but d'ouvrir des négociations ; mais les instructions données à ce général manquaient de netteté, et son gouvernement refusa de ratifier des préliminaires arrêtés entre Talleyrand et lui.
L'Autriche voulait surtout gagner du temps.
Trouvant que son ambassadeur s'était trop pressé, elle demanda une prolongation d'armistice de quarante-cinq jours, nous accordant en échange Philippsbourg, Ulm* et Ingolstadt. Bonaparte consentit à l'armistice et fit de nouvelles propositions de paix. Ces propositions furent repoussées.
Il allait falloir se battre encore.
L'Autriche s'y était préparée en comblant les vides de son armée et en remplaçant Mêlas par Bellegarde, Kray par l'archiduc Jean, fils de l'empereur.
Moreau, commandant de l'armée du Rhin, reçut l'ordre de marcher sur Vienne et de faire attaquer par Macdonald la droite des positions autrichiennes en Italie. De plus, Augereau évoluait avec vingt mille hommes du côté de Francfort pour protéger la gauche de Moreau, et Murât, à la tête de dix mille hommes, devait protéger la droite de Brune.
i54 LA JEUNESSE DE BONAPARTE
Cette fois, Bonaparte laissa opérer ses lieutenants.
Augereau, après avoir suivi la vallée du Mein, gagna un combat devant Nuremberg.
Miollis battit à Sienne les Napolitains, et Murât marcha sur le royaume de Naples : l'armistice de Foligno l'arrêta.
Quant à Brune, il ne possédait pas les qualités nécessaires pour diriger une armée. Il faillit laisser battre Dupont à Pozzolo et ne sut pas profiter du succès qu'y remporta ce général avec l'aide de Davout et de Suchet.
Sans se préoccuper des armées qu'il devait soutenir, il signa, le 16 janvier 1801, l'armistice de Trévise, empêchant ainsi Macdonald de recueillir le fruit de mouvements pénibles et habiles.
Heureusement, dans le bassin du Danube, les choses marchaient mieux.
Moreau, informé que l'armée autrichienne, divisée en quatre colonnes, s'engage à travers la forêt d'Ebersberg, l'attend à Hohenlinden avec la division Ney, lance Grenier contre sa droite et charge Richepanse et Decaen de manœuvrer de façon à l'attaquer de flanc.
Dès qu'ils débouchent devant Ney, les Autrichiens attaquent vigoureusement les positions des Français.
Mais les positions sont fortes, la résistance acharpée.
Dès le début de l'action , Ney voulait charger ; mais Moreau a réprimé son ardeur.
« Pas encore, a-t-il dit; fatiguons-les un peu. »
Bientôt des morts, des blessés jonchent le sol. Les Autrichiens n'attaquent plus aussi impétueusement, leurs bataillons flottent sous les balles et la mitraille.
Moreau fait un signe à Ney,
« C'est le moment, lui dit -il : la charge I »
Déjà Richepanse attaque par derrière.
Ney enlève ses troupes et fond sur les Autrichiens, des milliers de baïonnettes ouvrent dans leurs masses une trouée sanglante, et Ney a la joie de rencontrer Richepanse, qui, lui aussi, s*est ouvert un passage dans les rangs autrichiens.
En présence de leurs soldats qui les acclament, les deux généraux s'embrassent pendant que l'armée ennemie, complètement coupée, fuit en désordre.
Les Autrichiens avaient perdu près de huit mille hommes et nous laissaient douze mille prisonniers et quatre-vingt-sept pièces de canon.
On dit que, lorsque cette belle victoire lui fut annoncée, le premier consul dansa de joie.
L'Autriche rappela l'archiduc Charles, tombé en disgrâce, pour l'opposer à Moreau.
L'archiduc jugea la situation désespérée et signa, le 25 décembre 1800, l'armistice de Steyer, qui nous donna la vallée supérieure du Danube et les places du Tyrol.
Cette fois, l'Autriche s'avoua vaincue.
Le 9 février 1801 , la paix fut signée à Lunéville entre Joseph Bonaparte et de Kobentzel, sur les bases du traité de Campo-Formio.
Les républiques cisalpine, ligurienne, helvétique et batave devinrent des Etats indépendants ; la Toscane fut cédée à la France.
Bonaparte n'avait pas porté lui-même les derniers coups à l'Autriche, parce que sa présence était nécessaire à Paris.
Il avait, en effet, beaucoup à faire encore au point de vue intérieur pour affermir l'autorité de son gouvernement et pour donner au peuple français l'impres-
2b6 LA JEUNESSE DE BOXAPABTE
sion que le nouveau régime serait un régime de sagesse et de paix.
A cette époque, le premier consul, sentant que des guerres perpétuelles pourraient lasser le paj^s et donner à la masse de sérieux sujets de mécontentement, semblait vouloir se faire l'apôtre d'une paix durable.
C'est ce qui explique la joie manifestée par lui à l'annonce de la victoire de Hohenlinden. Il savait que cette victoire forcerait enfin l'Autriche à traiter.
Bonaparte désirait aussi la paix, parce qu'ayant gagné sa réputation comme homme^ de guerre, il voulait s'imposer comme homme d'Etat et qu'il avait besoin, pour cela, d'une atmosphère tranquille et d'une période de calme.
Son intérêt se trouvait d'accord avec celui de la France.
Il donnait alors à tous l'exemple du travail et passait de longues journées dans son cabinet, étudiant avec soin les grandes questions qui intéressaient le pays, les moyens d'assurer la prospérité nationale et de la rendre durable.
Son rêve n'était pas encore réalisé tout entier; mais il avait le droit d'espérer qu'il se réaliserait dans un avenir prochain, et il ne voulait pas risquer de bâtir sur le sable.
De jour en jour, son gouvernement devenait plus fort et en même temps plus populaire, et il obtenait dans le domaine civil des satisfactions qu'il appréciait vivement.
Pourtant, malgré lui, il pensait à la guerre encore, car il estimait que la France ne serait pas assurée de la paix tant jqu'elle n'aurait pas fait sentir sa torce à l'Angleterre, son ennemie traditionnelle.
Dès son élévation au consulat, Bonaparte devint un ennemi pour les républicains, qui l'accusaient d'avoir étranglé la liberté.
Les royalistes, qui espéraient lui faire jouer le rôle de Monck, lui vouèrent à leur tour une haine féroce lorsqu'ils eurent constaté que le consul entendait travailler pour lui et non pour d'autres.
Ces haines, soigneusement entretenues par des agents intéressés, ne tardèrent pas à faire naître des attentats.
En sauvant Tarmée à Marengo, Desaix avait, en même temps, sauvé le premier consul.
En effet, lorsqu'on le crut vaincu, les mécontents formèrent le projet de le remplacer par Carnot et constituèrent, pour diriger l'opération, un comité composé de cinq personnes : Malet, Bazin, Gindre, Corneille et Lamarre.
Le retour du consul étouffa cette conspiration.
Peu de temps après, plusieurs jacobins projetèrent d'assassiner Bonaparte à l'Opéra. Le complot avait été ourdi par le sculpteur Cerrachi, le peintre Topino- Lebrun, Aréna, ancien député, Demerville, ancien employé du Comité de Salut public.
Dénoncés, ils furent arrêtés à l'Opéra, le 10 octobre 1800, et condamnés à mort.
L'attentat qui suivit devait être beaucoup plus sérieux.
Le 3 nivôse 1800, après le dîner, quelques intimes
étaient réunis dans le salon de Joséphine, aux Tuileries, et attendaient le premier consul, qui travaillait dans son cabinet avec Bourrienne.
Ces personnes, M"'^ Murât, belle -sœur de Joséphine, Lannes, Bessières, Duroc et le capitaine Lebrun, aide de camp de service, s'entretenaient du grand oratorio d'Haydn, la Création, que donnait, ce jour-là, l'Opéra.
Bonaparte et Joséphine devaient assister à la représentation.
« Le consul ne changera jamais, dit tout à coup Joséphine; il va nous mettre en retard. »
Puis, s'adressant au capitaine Lebrun :
« Capitaine, fit-elle, voulez- vous avoir la bonté d'aller commander le piquet d'escorte. »
L'heure avançait, il fallait prévenir Bonaparte.
« Ma foi, dit Lannes, je ne m'y risquerai pas... Le général n'avait pas l'air de très bonne humeur au dîner.
— Je me charge de la commission, s'écria Bessières, mais à la condition que vous me permettrez de vous accompagner.
— C'est convenu, » fit M™^ Murât en souriant. Quelques instants plus tard, Duroc vient annoncer
que, pour ne pas perdre de temps, le consul va partir immédiatement, emmenant avec lui, dans sa voiture, Lannes, Bessières et Lebrun.
Duroc demande alors la faveur de prendre auprès des dames la place qui avait été promise à Bessières.
Au même instant, on entend un bruit de roues dans le Carrousel.
C'est Bonaparte qui part.
Aussitôt, en hâte, les dames font leurs derniers préparatifs. Joséphine jette sur ses épaules un cachemire qu'elle avait reçu récemment de Constantinople,
La voiture les attendait.
Elles venaient d'y prendre place lorsqu'une explosion formidable fit trembler le sol. On entendit de grands cris qui, confondus, formaient comme une clameur d'épouvante; les chevaux se cabrèrent, les vitres de la voiture furent brisées, et Hortense, fille de Joséphine, reçut un éclat de verre dans le bras.
Duroc, qui a quitté la voiture pour s'enquérir des causes de l'explosion, revient bientôt annonçant qu'il s'agit d'un simple accident causé par l'imprudence d'un armurier de la rue Richelieu (alors rue de la Loi).
Joséphine et ses compagnes, rassurées, donnèrent l'ordre au cocher de les conduire à l'Opéra. Elles remarquèrent, sans s'expliquer la cause du changement, que la voiture ne suivait pas l'itinéraire habituel, c'est-à-dire ne passait pas par la rue Saint- Nicaise.
Bientôt ces dames pénétrèrent dans la loge située à l'avant- scène, juste en face de celle qu'occupait le premier consul.
Bonaparte, qui était calme et souriant, leur fit, de la main, un signe amical.
Le premier consul et sa famille venaient d'échapper à un très grand danger : une machine infernale avait éclaté, tuant et blessant de nombreuses personnes dans la rue Saint-Nicaise, — rue aujourd'hui disparue, qui reliait le Carrousel à la rue Saint- Honoré, — derrière la voiture qui portait Bonaparte.
Trois hommes seulement avaient organisé ce complot: Saint-Régent, Carbon et Lemoélan. Le premier, ancien officier de marine, s'était chargé de fabriquer le terrible engin.
Ces hommes avaient opéré avec un extraordinaire sang- froid.
Ils savaient que le consul devait se rendre à l'Opéra pour entendre l'oratorio d'Haydn, et l'occasion leur avait paru bonne.
Aj^ant placé leur machine sur une charrette, ils la transportent dans la rue Saint-Nicaise ; là, après avoir prié une malheureuse jeune fille de tenir le cheval, ils se séparent.
Lemoëlan et Carbon vont se placer en vue des Tuileries pour faire le guet et signaler le départ du consul. Saint- Régent, lui, se tient derrière la charrette, prêt à allumer la mèche qui doit communiquer le feu aux poudres entassées sur le véhicule.
Par un hasard vraiment providentiel, les grenadiers d'escorte suivaient la voiture du consul au lieu de la précéder.
Ce détail, qui trompa Carbon et Lemoëlan, assura le salut de Bonaparte.
En effet, les complices laissèrent passer la voiture sans la signaler, parce qu'ils la cherchaient derrière l'escorte.
Saint- Régent lui-même fut trompé de la même façon. Lorsqu'il s'aperçut de son erreur et alluma sa mèche, il était trop tard: l'équipage du consul avait eu le temps de franchir un des tournants de la rue.
Lorsque l'explosion se produisit, le consul crut qu'on avait tiré sur lui à mitraille.
Il donna l'ordre au cocher d'arrêter; mais, ayant constaté que personne autour de lui n'avait été atteint, il indiqua d'un signe qu'on pouvait repartir.
« Baste, fit-il, très calme, nous en avons vu d'autres sur les champs de bataille de l'Italie! »
Et il ajouta presque gaiement :
cr Les artilleurs autrichiens étaient plus habiles que ces gens -là. »
Dans la rue Saint-Nicaise et les rues voisines, une quarantaine de maisons avaient été ébranlées et durent être évacuées par leurs locataires, et l'on ramassa huit morts et soixante -dix blessés environ.
Lorsque le consul rentra chez lui, il embrassa affectueusement sa femme et lui dit en souriant :
« Ces coquins de jacobins voulaient nous faire sauter.
— Est-ce donc vivre, s'écria Joséphine, que de redouter toujours des assassins!
— Sois tranquille , ma chère amie, cette affaire me mènera plus loin qu'on ne pense. »
Croyant, ou feignant de croire que le complot était l'œuvre des jacobins, Bonaparte fît déporter cent trente personnages notoires du parti avancé.
Carbon, arrêté le 17 janvier chez d'anciennes religieuses, M™^^ de Guyon et de Cicé, fit connaître ses complices, qui étaient, non pas des jacobins, mais des agents du parti royaliste.
Lemoêlan avait quitté la France.
Carbon et Saint- Régent, traduits devant les tribunaux, furent condamnés à mort et guillotinés.
Leur attentat valut à Bonaparte de nombreux témoignages de sj-mpathie et affermit son pouvoir.
iVussi dit-il à Lannes, le lendemain du jour où Carbon et Saint- Régent furent exécutés :
« Le crime de ces gens -Là aura plus fait pour moi qu'une bataille gagnée. »
Il ne se trompait pas.
(la malmaison)
Avant son départ pour l'Egj^pte, Bonaparte avait souvent déclaré à Joséphine que la vie de Paris, avec ses obligations mondaines, le fatiguait un peu et l'ennuyait beaucoup.
« Si tu voulais, lui disait -il parfois, nous chercherions une petite maison dans un coin de campagne et nous nous reposerions de temps en temps des dîners et des bals en élevant des poules et des lapins. «
Joséphine ne répondait ni oui ni non ; elle commençait alors à être un peu reine et jouissait délicieusement des hommages discrets qui montaient vers sa grâce et sa beauté.
Sous le ciel d'Orient, dans le sable brûlant du désert de Damanhour, Bonaparte se prit à penser souvent au charme d'une vie calme et douce dans une retraite champêtre, et, dans ses lettres, il pressa Joséphine de lui ménager cette satisfaction à son retour.
« Je ne veux pas un palais, lui écrivait-il, mais une de ces riantes villas comme tu en as tant vu en Italie. Que le logis soit un peu plus grand que la maison de Socrate, mais qu'il ne soit point aussi splendide que celle de Scipion. »
Joséphine se décida et chargea des amis de chercher, aux environs de la capitale, la retraite rêvée par son mari.
Ils découvrirent, sur la route de Paris à Saint-Germain-en -Lave, un château en assez mauvais état
entouré d'un joli parc, connu dans le pays sous le nom de la Malmaison.
Le château plut à Joséphine; elle l'acheta, pour la somme de deux cent mille francs, à M. Lecoulteux du Moley, et y donna une charmante fête, à l'occasion de son installation, le jour où Bonaparte fit sa rentrée au Caire après l'expédition de Sj-rie.
Joséphine, alors, se prit à aimer la vieille maison et voulut l'embellir avant de la présenter à Bonaparte.
Elle en fit une merveille, et lorsque le général la visita, après son retour d'Egypte, il s'écria :
« Citoyenne, vous êtes une Armide et vous mériteriez un Renaud ! »
Devenu consul, Bonaparte habita presque constamment la Malmaison, où il se rendait le soir après l'expédition des affaires du gouvernement. Le voyage n'était pas sans danger, car le consul devait passer de nuit entre les carrières de Nanterre et un cabaret des plus mal famés, que son enseigne, — une vieille enseigne parlante, — avait fait baptiser : « Le Chantdu-Coq. D
A la Malmaison, on vivait en famille, « les pieds dans ses pantoufles, » selon l'expression du consul lui-même, et les intimes seuls y étaient admis.
Parmi les intimes qui, presque chaque jour, avaient l'honneur de contempler, dans ses pantoufles, le chef du pouvoir exécutif, on peut citer : Lannes, Murât, Duroc, Kellerman, Berthier, Junot, Bernouville, Talleyrand, Larrey, Ducis, Cabanis, Chénier, David, Isabey, Méhul, Lemercier, Talma, Desgenettes.
La famille Bonaparte faisait les honneurs de la maison avec une simplicité charmante, et l'on passait à la Malmaison des soirés délicieuses.
Souvent même, ces personnages, dont la plupart
devaient laisser un nom dans notre histoire, s'amusaient comme de véritables enfants.
Il n'était pas rare que le consul proposât une partie de barres sur la pelouse du château.
Chacun déposait sans façon son habit sur l'herbe, deux camps se formaient et une course folle commençait.
, Hortense de Beauharnais prenait plaisir à taquiner le consul.
(( Allons, lui disait- elle, en le poussant en avant, supposez que vous êtes au pont d'Arcole et traitez M. Larrey, qui s'aventure beaucoup, comme un simple Autrichien. »
Le consul s'élançait alors impétueusement, si impétueusement, qu'il tombait dans les bras de Talma ou de Bernouville et était. fait prisonnier.
Les rires éclataient, et Talma, avec un grand geste, . s'écriait d'une voix caverneuse :
a Souvent est pris qui croyait prendre !
— C'est la faute à cette coquine, » faisait Bonaparte un peu confus en menaçant Hortense du doigt.
Et les rires redoublaient.
Le consul était heureux; ces bonnes parties de barres lui rappelaient l'école de Brienne, dont il conserva toujours un excellent souvenir. Parfois, comme pour s'excuser, il disait avec un peu de mélancolie dans la voix :
« J'ai eu une enfance triste, je n'ai jamais été enfant, il faut bien que je me rattrape un peu. »
Et il lui arrivait de murmurer :
« La Corse, Autun, Brienne! comme tout cela est loin !...
— Pas si loin que cela, » faisait Joséphine, lorsqu'elle entendait.
Bonaparte soupirait. Il avait accompli tant de
choses, qu'il lui semblait avoir vécu très longtemps déjà.
Le consul et sa femme aimaient le théâtre, et ils étaient entourés de jeunes femmes et de jeunes filles qui l'adoraient et se plaisaient à jouer la comédie.
Un jour Hortense de Beauharnais eut une idée qu elle s'empressa de communiquer au consul.
« Pourquoi donc, lui dit -elle, n'aurions -nous pas un théâtre ici?
— Mais les acteurs, les actrices? fit Bonaparte.
— Les voici, » répondit Hortense en montrant Murât, Bourrienne, Lucien Bonaparte, puis M"^ Augnié, qui, plus tard, épousa Ney, Caroline Bonaparte, devenue M"^« Murât, M™^ Junot, etc.
Le consul accorda le théâtre et fit construire une petite salle où, sous la direction d'un acteur du théâtre de la République nommé Michot, on joua le Barbier de Séville, la Gageure imprévue, le Dépit amoureux ^ etc.
Les jours de spectacle, les portes de la Malmaison s'ouvraient devant de nombreux invités, ce qui forçait le consul à quitter ses pantoufles. Joséphine recevait après la représentation et faisait avec joie les honneurs de sa jolie maison, où, ces jours -là, se constituait une sorte de cour.
Joséphine aimait à briller et dépensait beaucoup, beaucoup trop au gré de la famille Bonaparte, qui ne l'aimait pas.
Souvent, M'"^ Bonaparte mère faisait, à ce sujet, des remontrances à son fils, et cela ne manquait pas d'amener de légères scènes de ménage.
Mais Joséphine pleurait un peu, et, pour sécher ses larmes, le consul s'empressait de payer, ce qui faisait dire à M"^^ Laetitia, mère économe :
« Mon fils, vous êtes trop faible. »
M™^ Laetitia ne pouvait comprendre Joséphine.
La maison du consul se composait alors de MM. Phister, intendant; Bérard, maître d'hôtel; Gaillot et d'Anger, chefs de cuisine; Colin, chef d'office; Hambert, premier valet de chambre; Hébert, valet de chambre ordinaire; et du mameluck Roustan.
Bonaparte s'occupait sans cesse d'embellir et d'agrandir son domaine, surveillant tout lui-même, traitant avec les fournisseurs et examinant les devis de très près.
A la table de famille, où prenaient place M'"^ Laetitia, M"® Hortense, qui devint à cette époque ^jme Louis Bonaparte, et les aides de camp du consul, on parlait sans cesse des travaux à exécuter, et chacun donnait librement son avis.
M™^ Louis Bonaparte, qui poussait généralement à la dépense, s'attirait souvent des réprimandes de M"'^ Laetitia.
« On voit bien, ma fille, disait la mère économe, se souvenant sans doute des jours sombres d'Ajaccio, que vous n'avez jamais connu la misère.
— Eh! mon Dieu, faisait Hortense, nous dpnnons du travail à ceux qui la connaissent ! »
Petit à petit, les portes de la Malmaison s'ouvrirent plus grandes, une véritable cour s'y forma, les joyeuses parties de barres furent abandonnées et le maître du logis dut renoncer à ses pantoufles.
Souvent, le consul allait s'asseoir sur un banc du parc et rêvait. Que de fois, sous l'ombrage de la Malmaison, il essaya de revivre sa vie! que de fois il essaya de retrouver les impressions de son enfance ! Mais il n'y pouvait parvenir ; tout cela était loin, très loin, et il lui semblait qu'une sorte de brume enveloppait le passé. Derrière cette brume, les choses dç
jadis demeuraient imprécises, les souvenirs péniblement évoqués s*effaçaient aussitôt.
C'est que les soucis du présent accablaient Bonaparte, le prenaient tout entier ; et s'il parvenait à les oublier pendant un moment, son esprit aussitôt était envahi par les inquiétudes de l'avenir.
Il lui arrivait aussi, parfois, de penser à son père, à la maladie qui avait emporté le pauvre Charles Bonaparte.
Alors il devenait plus sombre.
Ces jours -là, lorsqu'il rentrait dans le salon où Joséphine brillait au milieu d'une cour d'admirateurs, il essayait de s'étourdir, et parlait beaucoup pour ne plus penser.
Ah ! si Joséphine avait su combien elle devait pleurer à la Malmaison avant d'y mourir dans l'isolement, ayant perdu un mari et un trône! Ah! si Bonaparte avait pu deviner qu'en 1815, traqué par les soldats de Blûcher et de Wellington , il entrerait en fugitif dans cette demeure dont chaque pierre évoquerait en lui un souvenir d'amour ou de gloire, qu'il y pleurerait le cher passé devant la tombe de Joséphine, et qu'il quitterait ces lieux, témoins de son bonheur présent, pour le rocher de Sainte- Hélène !
Le destin, heureusement, ne livre pas aux hommes le secret de l'avenir.