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Si les papiers de Lévis et de Montcalm ont à souffrir quelquefois de la négligence de l'éditeur, du moins leur personne n’en souffrira point, car toutes les pièces seront mises en définitive sous les yeux du public. Pour la personne de Bougainville, il en est autrement. L'abbé Casgrain, qui avait sollicité la communication de ses papiers, glisse légèrement sur leur provenance et laisserait, ce semble, entendre volontiers qu'il les tient d’une source indifférente dont la neutralité met sa conscience et sa reconnaissance à l'abri!. Le motif de cette réserve n’a rien de mystérieux. La vérité est que Bougainville, comme presque tous les officiers de l’armée française, ne cachait pas son éloignement des Canadiens, non plus que les officiers de l'armée anglaise leur dédain des provinciaux de la Nouvelle-Angleterre?. Il n’avait pas d'eux plus mauvaise opinion que ses camarades;
intérêt dans les allusions mondaines qui remplissent les amusantes lettres de Montcalm et dont l'abbé Casgrain n'a certes pas donné toute la clef dans sa grande histoire. En particulier, le précieux recueil des Lettres de Montcalm à Bourlamaque n'a que quatre notes sans importance. Ailleurs, par compensation, l'éditeur publie une vingtaine de notes tirées des manuscrits sans les distinguer des siennes. Exemple : Lettres et pièces militaires, pp. 82, 83, 110, 118, 119, etc.
1. « J'ai également dépouillé les Archives nationales et les principales bibliothèques de Paris, outre certaines bibliothèques de province et plusieurs archives de famille. J'ai déjà mentionné celle (?) de Montcalm, je puis y ajuuter celle (??) de Bougainville. [Est-ce la famille qui est dépouillée, ou la correspondance sous-entendue, ou la bibliothèque située quelque part in nubibus?] La copie des manuscrits du célèbre navigateur qui ont trait au Canada se compose de son journal et de sa correspondance, Elle forme deux volumes grand in-folio de 1,184 pages d'écriture très serrée » (Montcalm et Lévis, 1, 7). N'attachant pas grand prix aux effusions de politesse anodine qui sont d'usage en pareil cas, nous eussions admis parfaitement que l'auteur négligeat de rappeler ici l’intervention de la famille, si la différence de mesure courtoise, obséquieuse même, qu'il témoigne vis-à-vis de ses autres correspondants ne marquait une préméditation, une conscience de ses actes qui justifiera quelque peu, nous l'espérons, l'irrésistible sincérité de nos appréciations.
2. Par humeur de confraternité coloniale, l’auteur prend parti pour les habitants de la Nouvelle-Angleterre contre les officiers anglais, « la plupart. fils de famille, chez qui la morgue britannique était traditionnelle, » etc. (1, 433). Le malheur est que Wolfe, dans ses lettres à Lord George Sackville, ne s'exprimait pas moins vertement qu'un fils de famille sur le compte des Anglo-Américains, « the dirtiest most contemptible cowardly dogs that you can conceivé » (Report of the royal Comm. on Hist. Mss., 1884, p. 17. — Voir aussi Jbid., 11 février 1758, p. 74a, et 12 mai 1758, p. 74b). Pourtant Wolfe, par son élévation d'esprit, sa simplicité d'éducation, ne ressemblait en rien au type d'officier de cour que nous présente l'abbé Casgrain (voir, notamment, les souvenirs de Lord Shelburne, dans sa biographie publiée par Lord Edmond Fitzmaurice. Londres, Macmillan, 1875, I, p. 93-95, un ouvrage encore que l'abbé ne connaît pas). Même antipathie chez le successeur de Wolfe, Sir Jeffrey Amherst ;
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mais il a mieux résumé, dans son journal et sa correspondance, les causes de cette médiocre sympathie. L'abbé Casgrain, d'avance, ne pouvait manquer de savoir à quoi s’en tenir!. Du reste, on n'oublia pas de le prévenir qu’il y trouverait des réflexions impitoyables pour son patriotisme. Il crut devoir passer outre et prendre copie de tous les papiers. Seulement, une fois en possession de ce dossier, il a entrepris de venger d’un coup toute la rancune canadienne sur le dos du pauvre Bougainville. Montcalm partageait sans conteste un sentiment dont son aide de camp n’est, pour ainsi dire, que l'interprète; mais il occupait une situation trop haute par sa valeur et son caractère pour qu’on osât l’attaquer de front ?, Lévis avait prudemment, — il s’en félicitait lui-même, — gardé son opinion pour ne se point créer de difficultés 3. Les autres officiers étaient de moindre importance ou leur témoignage semblait moins circonstancié. Bougainville se trouvait donc naturellement désigné pour devenir le bouc émissaire auquel on pouvait s’en prendre de toutes les médisances. Rappelons, sans vouloir incriminer les arrière-pensées de l’austère critique, que, par un hasard heureux pour sa cause, les papiers de sa victime n'étant point publiés, le lecteur n'était pas en mesure d'établir une comparaison ni de juger par lui-même de la noirceur du coupable. Bref, ne pouvant supprimer le témoignage, on s’est efforcé de déshonorer le témoin. Le procédé n’est, en somme, qu’une variante de celui que l'abbé Casgrain reprochait à Parkman envers les Acadiens au
et, bien entendu, même hostilité sournoise de la part de la population contre les réguliers, qui désolait jusqu'aux officiers les mieux disposés pour elle (Bouquet à Amherst, Conspiracy of Pontiac, I, 49).
1. 11 le savait si bien que l’aveu lui échappe. Dans son Pèlerinage au pays d'Évangéline (p. 199), parlant du mauvais accueil que le Massachusetts fit aux Acadiens, il écrit en italique : « Quel pays! quelles mœurs! se dit-on involontairement à la vue de tels faits, » Et, de la sorte, il trahit l’obsession que lui cause cette même exclamation désobligeante de Bougainville devant le mauvais accueil semblable que le Canada fit aux Acadiens, exclamation reproduite également en italiques et en français dans Parkman (I, 283; Bougainville, Journal, 7 février 1758).
2. Pourtant, dit Kingsford, « c’est un fait curieux, mais indéniable, que le nom de Montcalm n’est pas l'objet d’un égal respect de la part de tous les Canadiens français. La majorité donne à Lévis le premier rang dans l'estime du peuple... Le sentiment qui divisait autrefois la colonie n’a point disparu, malgré les événements survenus depuis cent trente ans et qui devraient l'avoir complètement transformé » (1II, 552).
3. « Cela ferait des tracasseries, chose que j'éviterai toute ma vie avec le plus grand soin, » écrit-il à la maréchale de Mirepoix, déclarant qu'il veut se tenir à l'écart dans les démélés de Montcalm et de Vaudreuil (Casgrain, I, p- 342-343 ; cf. Ibid., p. 35-36), Mais, à iire entre les lignes, on voit qu’il est presque toujours de l'opinion de Montcalm et des officiers français.
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temps de sa mésintelligence avec l'historien de Boston! ; et, désormais fixé dans la direction de sa vengeance, l’auteur remplit sa tâche avec une suite et une décision dignes d’un plus consciencieux émploi. L'honnête garçon dont la tête, à l’évent quelquefois, émerveillait Diderot pour sa facilité précieuse à mener du même pas le plaisir et le travail?; cet esprit charmant qui a traversé la vie en sachant se faire bienvenir de chacun et qui voyait si souvent les rencontres de hasard se changer en amitiés ferventes, tant il savait, à force de bonne grâce, d'égalité d'humeur, désarmer les caractères ombrageux, les préventions caustiques ; l'ami fidèle et patient du prince de Nassau, de la comédienne Sophie Arnould, devient dans ce livre exotique un fourbe odieux, janséniste, maussade, acariâtre, donnant hypocritement dans les pires travers et partageant presque avec la bande de forbans qui escroquaient en règle la colonie la triste responsabilité de sa perte. Ainsi charbonné d’une main brutale, le portrait ressemble au modèle comme le Falstaff de Verdi à celui des Paston | Letters. Assurément, l’histoire garde ses droits, qui priment toutes les autres considérations. Et, s’il était prouvé que Bougainville eût la moitié des torts qu’on lui prête, ou d’autres torts que ceux de la jeunesse, nous n’aurions qu’à nous incliner. Encore est-il possible, lorsque les convenances l’exigent, de présenter la vérité sous une forme atténuée, qui par sa discrétion ne froisse aucune susceptibilité patronymique ou autre. L'abbé Casgrain a largement usé de ce droit quand il se trouve en face de gens dont les sentiments lui agréent. Il ne se lasse jamais d’invoquer alors les circonstances atténuantes. { D'abord pour tous les Canadiens. Cadet était un voleur; mais il était si généreux *! Marin était un pillard; mais il était si courageux !
1. « Ne pouvant cacher le crime, on a tâché de flétrir les victimes » (Évangéline, p. 398, note).
| 2. Analyse du Voyage autour du monde : « Une autre contradiction appa- \ rente... c'est son goût pour les amusements de la société. 11 aime les femmes, } les spectaeles, les repas délicats. C'est un véritable Français. »
3. « B., dont les douleurs d’un asthme chronique avaient aigri le caractère, commença dès lors à prendre le Canada en grippe et à mettre plus d'humeur que de raison dans ses jugements sur ce pays » (I, p. 81-82 et encore p. 166). « B. s’y faisait remarquer [dans le monde] par son esprit janséniste, ses critiques mordantes, quelquefois par son humeur maussade » (I, p. 339). Nous discuterons, au moment convenable, la duplicité prétendue de Bougainville et nous réduirons à la juste mesure le reproche d'avoir participé « à toutes ces parties de plaisir, ces jeux et ces folles dépenses qui étaient autant d'insultes à la misère publique » (I, p. 336, 348; II, 14).
4, 1, p. 317 : « Il se fit pardonner une partie de ses malversations nar les bons côtés de son caractère : il élait bienfaisant et généreux. » | 5. I, p. 441 : «Il rachetait ses pilleries par les services éminents qu'il rendait \h à la guerre. On ne comptait plus les actions où il s’était distingué, »
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