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Ensuite pour qui aime ou ménage les Canadiens; et c'est plaisir de voir avec quelle délicatesse il évite de se prononcer sur la trop certaine liaison du Ch°' de Lévis avec M Pénisseault!. Mais que Bougainville s’avise de tenir sur les fonts du baptême un enfant, de concert avec M" Péan, la maitresse de Bigot?, ou qu'il se risque, à la fleur de son bel âge, au retour de la guerre, à courtiser les nymphes d'opéra, l’abbé retrouve toute sa sévérité. Voilà bien l’indigne conduite d’un janséniste! Sans doute. Mais Bougainville était-il janséniste? L'abbé ne s'inquiète pas de le vérifier. La recherche pourtant a son intérêt; car il nous semble que les eaux de Port-Royal ne devaient point baigner la nouvelle Gythère et qu’un vrai janséniste, s’il eût découvert Tahiti, n’eût point découvert la Tahitienne.
1. « Mme Pénissault attira trop l'attention du chevalier de Lévis, qui se laissa câptiver par ses charmes. Son assiduité au salon de cette femme, déjà regardée comme légère, acheva de la compromettre et attira sur M. de Lévis les sévérités de l'opinion » (I, 321); voir le surplus dans Parkman, II, 29. Les prédécesseurs de l'abbé Casgrain se montraient autren.ent scandalisés de cette liaison, dont ils n'avaient pas encore imaginé la grande circonstance atténuante, et critiquaient le chevalier avec le rigorisme que l'on tourne maintenant contre Bougainville (cf. Le Moine [J., Mac-Pherson], « Bigot et son groupe, » réimprimé dans l’'Album du touriste, ?° éd. Québec, Aug. Côté, 1872, p. 67). M, Mac- Pherson a été président de la Société historique de Québec.
2. Bougainville, Journal, 25 novembre 1756 : « J'ai été promener en carriole à Saiate-Foix, à deux lieues et demie de la ville. Tel est le plaisir des femmes de ce pays d'aller en carriole l'hyver, sur la neige ou sur la glace, dans un tems où il semble qu’on ne devroit pas même sortir par nécessité. » — «27 novembre. J'ai tenu aujourd'hui un enfant de M. de Vienne avec M®° Péan. » — Voici comment l’abbé Casgrain traduit ces deux passages : « On est étonné de voir l’austère et misanthrope Bougainville courir à toutes ces parties de plaisir. Le 27 novembre, on le surprend aux pieds de « la sultane, » [surnom habituel de] M"° Péan, la priant d’être marraine avec lui au baptême d'un des enfants de son cousin de Vienne. » — Notez que Montcalm aussi l'appelle « ma commère » (Lettres à Lévis, 24 septembre et 16 décembre 1757), — « Un autre jour, on le trouve en promenade à Sainte-Foye, en compagnie fort mondaine » (I, 182). — Nous ne démélons pas bien si, dans l'esprit de l'auteur, les principes du jansénisme s’accommodent mal des promenades en voiture, ou si c'est que l’on se trouve en compagnie suspecte dès que l'on se trouve en compagnie de Canadiennes.
3. Journal des inspecteurs de M. de Sartines. Paris, Dentu, 1863. Ce n’est pas le lieu de discuter ces rapports de police, qui renferment, comme toutes les pièces du genre, autant d'erreurs que de vérités. On observera seulement que, de tout notre xviur siècle, c'est le seul livre dont l’auteur canadien paraisse avoir connaissance, pour faire pièce à la mémoire de son ennemi. Non seulement il ne cite aucun autre auteur de l’époque, mais il ne sait même pas nous dresser correctement la liste des ministres de la cour pendant la guerre de Sept ans (comparez son tableau des ministres, Extraits des archives, I, p. 7-8, avec celui de M. Maurice Fallex, en tête de son Précis du siècle de Louis XV, p. xxix et suiv.). à
Il ne pouvait convenir aux descendants de Bougainville de laisser se répandre autour de son nom une légende malveillante. Et, si nous avons tardé jusqu'ici à prendre sa défense, la cause toute simple, mais un peu curieuse, est que l'abbé Casgrain, avec une modestie méritoire, n'avait fait aucun bruit autour de son livre. Aucune revue française, à notre connaissance, n’en avait parlé. Nous ne l’avions point vu signaler dans les revues anglaises qui nous passent sous les yeux. Il ne se rencontrait point dans nos principales bibliothèques. Enfin, aucun de ceux qui pouvaient s'intéresser à sa publication n'avait été, que nous sachions, avisé de sa mise au jour. Nous n'en avons eu connaissance qu'au bout de deux ans, par un simple hasard. Le ciel nous garde des jugements téméraires; mais, en somme, l’abbé Casgrain eût voulu que ses insinuations prissent crédit à la longue sous le couvert de la prescription, en se gardant d'éveiller les oppositions, qu'il n'eût point agi d'autre sorte!. Nous allons essayer de rétablir la vérité. Seulement, à la différence de l'abbé Casgrain, sachant qu'aujourd'hui n’a plus beau mentir qui vient de loin, pas même d’un voyage à travers les archives, nous nous efforcerons de ne rien dire qui ne puisse mériler l'approbation de ceux qui auraient un jour toutes les pièces du débat sous les yeux. Nous ne prétendons pas qu’on ous en croie sur parole ni qu'on adopte d'emblée nos appréciations. Nous espérons pourtant qu'elles ne s’écarteront pas beaucoup du jugement définitif que l’histoire portera sur le nom de Pougainville. Et si, malgré notre scrupule extrême, nous tombons dans quelque exagération, le lecteur nous le pardonnera peut-être, en reconnaissant que le sentiment filial qui nous anime nous autorisait naturellement à voir les choses sous cet aspect.
Dans la vie de Bougainville, jusqu’à la fin de la guerre de Sept ans, la campagne du Canada tient de beaucoup la première place, et c'est d'elle surtout que nous devons ici parler. Nous ne nous écarterons pas trop de notre sujet en esquissant l’histoire de sa jeunesse d’après les recherches que nous avons pu faire. Ge sera le moyen d'arrêter court deux ou trois petites légendes moins malfaisantes que celles de l'abbé Casgrain, mais tout aussi fausses. Il est regrettable que les papiers de famille, expurgés par la Révolution, ne nous laissent guère l’espoir de retracer un jour dans tous ses détails une des existences les plus accidentées et les plus romanesques du xviri* s.; mais
1. Lorsque nous commencions d'écrire ces lignes, nous avons appris que la Société de géographie venait de recevoir un exemplaire de l'ouvrage le 1°" juin 1894 (Bulletin du 15 juin), trois ans après sa mise en vente et alors que son existence n'était plus ignorée des gens intéressés personnellement à la connaître, En ce moment même, on en prépare une édition française.
A ESS E pe Bac
er nous espérons en tirer, à la longue, un portrait d’une ressemblance us suffisante, Les papiers de Bougainville ont du reste un cachet de dise, crétion que les écrivains de notre temps, comme l'abbé Casgrain, ne ie ; peuvent comprendre. Dans ses lettres, où se montre l'homme d'infini-
ae ï ment d’esprit qui souhaitait rejoindre son frère à l'Académie française,
ns | il procède surtout par allusion quand il parle de ses intérêts les plus es | intimes. Sans doute, il pouvait craindre que ses lettres, arrêtées par 8. { une croisière anglaise pendant la guerre de Sept ans ou la guerre )n j d’Indépendance d'Amérique, allassent distraire outre-Manche d’autres en | lecteurs que les destinataires. Mais en temps de paix sa plume garde d. 1 la même réserve. Ses journaux de campagne ne sortent pas davantage bé À du cercle des choses officielles ou officieuses. Pendant la guerre du 16 | Canada, il ne raconte, d'instinet, que ce qu'il observe en sa qualité D \ de militaire et d'aide de camp. Il discerne à la façon d’un vrai reporde Ë ter sur le terrain ce qui appartient au public et ce qui doit rester 1À j personnel. Quoique très versé dans les idées philosophiques de as | l'époque, il n’eût rien compris à la « culture du moi » telle que nous le | la pratiquons aujourd’hui. Comme il n’est point homme à système, nt j il notera deux ou trois fois, dans son désœuvrement, qu'il a pris 18 médecine! et conviendra, nous l’avons dit, qu'il a, près des fonts JS | baptismaux, servi de compère à la fameuse Mme Péan; mais guère as : plus. Même cette discrétion ne fera que s’accentuer par la suite. Ses e ; journaux de bord à l’escadre du Ce d'Estaing sont rigoureusement s professionnels, bien qu’une boutade spirituelle, éclatant parfois à k | l'improviste, montre qu'ils n'étaient pas destinés à s’enfouir dans les ji cartons du ministère. Il est donc inutile de s'étonner que le jeune
officier n’y écrive pas sa confession à la manière d’un Jean-Jacques? et de lui reprocher entre autres, comme le fait aigrement l’abbé Casgrain, de n’y pas inscrire ses pertes de jeu. Bougainville a d’ailleurs - une façon charmante de faire son examen de conscience, toutes con-
venances gardées, quand il écrit à sa protectrice M"° Hérault; et peu s’en faut qu'il ne s’approprie d'avance l'expression que Taine devait appliquer un jour à Mirabeau, — de posséder une tête à plusieurs élages, — quand il se plaint d’avoir une âme qui subit trop le contrecoup de l’humaine ondoyance et diversité.
1. Par exemple le 30 novembre 1756. Montcalm aussi note le même détail en ce qui le concerne (à Lévis, 11 novembre 1757).
2. « Ceux que leurs devoirs mettent en rapport avec le public ne doivent se montrer à lui que comme des abstractions » (Bardoux, Guizot. Paris, Hachette, 1894, p. 221-222). Cette réserve était fréquente alors; voir les remarques de M. Aubertin sur le journal de Barbier (L'Esprit public au XVIII° siècle. Paris, Perrin, 3° éd., 1889, p. 173).