‹ La jeunesse de Bougainville et la Guerre de sept ans [microforme]Chapitre 27 sur 113 · Bougainville à Bourlamaque, 20 |29] juin · texte numérisé non relu

Bougainville à Bourlamaque, 20 |29] juin

3. « M. de Montcalm voulait envoyer vers les neuf heures M. de Bougainville pour sommer les ennemis de se rendre; mais M. Pouchot engagea ce général de ne le pas faire, crainte de les rassurer en les laissant respirer. Une demi-heure après, ils battirent la chamade » (Pouchot, Mémoires sur la dernière guerre de l’Amérique septentrionale entre la France et l’Angleterre. Yverdon, 1781, 1, 76-77). Ce fut probablement à la suite de cette observation que Montcalm accepta de retarder la sommation pendant trois heures. « Ordre donné à M. de Rigaud d'aller avec les Canadiens et sauvages passer la rivière à 3/4 de lieue et harceler les ennemis. J'ai été détaché pour passer avec lui la rivière et sommer les ennemis à midi » (Bougainville, Journal, 14 août). Seulement, tandis que l'abbé Casgrain et la plupart des historiens, sans distinction d'origine, attachent une grande importance à ce mouvement de Rigaud et des Canadiens, Bougainville ne lui en accorde aucune. Voici comme il corrige, entre autres erreurs, la relation publiée pr son frère, historiographe du roi, et que Fauchrr de Saint-Maurice a réimprimée dans sa collection (IV, p. 48-56) :

Er on

d'aller, avec les Canadiens et sauvages, passer la rivière à trois quarts de lieue, pour faire une diversion. Bougainville devait les accompa-

« Le sieur de Rigaud envoya au snarquis de M. deux off, etc. Ces officiers vinrent directement à notre batterie, où était M. de Montcalm, et ne virent seulement pas M. de Rigaud. Je le sais, car je fus envoyé pour faire avec ce dernier ce fameux passage de rivière et sommer ensuite les Anglais à un signal convenu. Ce fut dans cet intervalle qu'ils arborèrent le drapeau blanc. Ainsi vous voyez qu'à tort avez-vous mis plus bas, et, plus que tout encore, la manœuvre hardie du sieur de Rigaud. Les officiers anglais étaient déjà à notre tranchée quand cette manœuvre fut exécutée » (3 juillet 1757). La version de Bougainville, rapprochée du texte de Pouchot et des autres documents, paraît assez logique. S'il a été détaché, au même moment que les Canadiens, pour sommer les Anglais à midi, ainsi que le porte son journal, écrit à la hâte le jour même, ce ne peut être qu'après que Montcalm eût renoncé à précipiter la sommation, donc, au plus tôt, à partir de neuf heures. C’est ce que confirme le témoignage de Yalartic, ainsi que le mémoire anglais anonyme publié par Faucher de S .ut-Maurice (p. 59-65) et l'ouvrage de Mante (p. 69-70). Or, en ce moment même (neuf heures), la défense anglaise perdait son chef; et, si le vieux Chouaguen battit la chamade une demi-heure ou une heure après, les Canadiens et Bougainville avaient à peine eu le temps de faire une lieue et demie, aller et retour, sans compter le passage de la rivière. En résumé, ei l'on essaie de coordonner une série de témoignages passablement contradictoires, on arrive à peu près, croyons-nous, aux conclusions suivantes : Rigaud aura recu l'ordre de traverser la rivière dès l’aube; mais, soit indolence, soit autre cause, il y eut un énorme retard dans l'exécution (Montcalm à Lévis, 17 août 1756); plusieurs officiers, cependant, ayant connaissance de cet ordre, auront cru qu'il avait été exécuté sur-le-champ (Pouchot, Désandrouins). En réalité, le passage n’eut lieu qu'entre neuf et dix heures (Malartic, Bougainville, Mante, relation anglaise). Montcalm expédiait, en même temps que Rigaud, Bougainville et, peut-être, La Pause, avec ordre de sommer à midi, ayant renoncé, sur le conseil de Pouchot, à sommer dès le débarquement des Canadiens sur l’autre rive; et il fit connaître son changement d'intention dans la tranchée (Désandrouins). Le colonel Mercer, averti du mouvement des Canadiens, se préparait à y faire face, par l’envoi du colonel Schuyler, lorsqu'il fut tué, ce qui désorganisa la défense. Le colonel Littlehales, qui lui succédait, voyant surtout les batteries des Français terminées, se décida, après une courte réunion de conseil de guerre, à battre la chamade et envoya directement deux officiers à Montcalm, pendar * que Rigaud, Bougainville et les Canadiens franchissaient la rivière sans opposition (Pouchot, Mante, relation anglaise). De la sorte, Bougainville a pu croire que le mouvement de Rigaud était absolument inutile, tandis que les Anglais eux-mêmes auront avoué, par la suite, — du moins les hommes, sinon les chefs de la garnison, — qu'ils en avaient reçu quelque crainte, sans trop distinguer si cette impression n’a pas été produite après coup (relation anglaise; Bigot, lettre du 3 sept. 1756, citée par Ferland, p. 543-544). Nous n'avons pu nous procurer le récit de Williamson signalé par Gerald E. Hart (The Fall of New-France. Montréal, Drysdale, 1888, p. 72); quant au récit de Pouchot, imprimé vinglcinq ans après l'événement, peut-être traduit-il une légère confusion dans les souvenirs de l'auteur, Les papiers de Désandrouins ont été publiés en extraits par l'abbé Gabriel (Verdun, Renvé-Lallemant, 1887); et l'Histoire de Mante (History of the late War in North America) a parü à Londres, dès 1772, chez Strahan et Cadell.

gner et sommer l'ennemi à l'heure de midi. Mais la mort du comman- À dant anglais, le colonel Mercer, tué “’un boulet dès neuf heures du À matin, désorienta du coup la défense. « Une heure après, les ennemis 1 ont arboré pavillon blanc et deux officiers sont venus faire des propositions pour capituler. J'ai été envoyé pour proposer les articles et rester en otage. » Bougainville était accompagné de M. de la Pause, chargé de rapporter la réponse. La capitulation entraina la ruine de ; la place, qui fut complètement incendiée et dont il ne resta momentanément d’autres souvenirs qu'une croix et un poteau aux armes de

France.

Bougainville, dépêché à Montré: , y porta la glorieuse nouvelle.

« J'ai goûté le plaisir que donne la première victoire, mon cher frère; j'envoie à notre belle-maman le journal de notre expédition. Bien entendu que ce journal, qui est pour elle seule, sera aussi pour l’historiographe du Roi. Cette prise, au reste, est l’une des plus importantes que l’on put faire dans l'Amérique. Je vous le prouverais aisément, mais je n’en ai pas le temps. Si $. M. voulait faire frapper une médaille sur cet événement, qui en vaut la peine tout autant que bien d’autres, Vivant, que vous connaissez, est en état de vous donner tous les éclaircissements dont vous pourriez avoir besoin. Au reste, si le ministre ne juge pas à propos de faire imprimer notre journal comme supplément à la Gazette de France, il faut que vous lui fassiez voir le jour par la voie du Mercure ou de quelqu’autre journal; toutefois, vous y feriez les changements convenables, car le style se ressent un peu, je crois, de la rudesse des camps et des bois de l'Amérique.

« … Je n'ai pas un instant à moi. À peine avons-nous le temps de manger et de dormir. Cette campagne est bien rude; le général, qui a , fait celle de Bohême, trouve celle-ci encore plus fatigante?... J’oubliais de vous dire que j'ai tranché de l’inscriptionnaire. Sur les cendres de Chouaguen, nous avons planté une £raix et un poteau aux armes de France. Sur la croix, j'ai donné pour devise : « In hoc signo vincunt ; » a! sur le poteau : « Manibus date lilia plenis. » Cela peut être fort mau= vais. — A la bonne heure; à la guerre comme à la guerre 3... »

1. La prise de Chouaguen donna lieu à quelques friponneries, suivant l'usage, qui prouvent « de plus en plus... le peu de foi que l’on doit ajouter à ce que disent les personnes chargées de quelques détails, et combien ce pays-ci est gouverné par la Providence... M. Mercier, commandant l'artillerie, chargé d'in ventorier les poudres et munitions trouvées à Chouaguen, n’a chargé son inventaire que de vingt-trois milliers de poudre, et M. Jacob, officier d'artillerie, fort honnête homme, fort exact, rara avis in tlerris el praesertim in America septentrionale, a, par des visites exactes sur les barques, rapporté aux magasins dix milliers de poudre de plus et... de balles » (Bougainville, Journal, 12 mars 1757).

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