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éternel, Au reste, ce mémoire en demanderait plusieurs autres détaillés sur des objets particuliers; mais c'est l'affaire de temps plus tranquilles et qui permettent de faire et de défaire. J'ai pensé seulement que Monsieur de Moras ne serait pas fâché de sevoir le vrai de plusieurs choses dont il lui importe d'être instruit, En tout cas, ma chère maman, ce ne sera jamais ma faute si mes lumières ne répondent pas à mes intentions... Ces différentes occupations ont rempli mon temps pendant un hiver affreux et dans un pays qui ne m'offrait que des idées tristes, des sujets de regretter et un ennui invincible, »
Il profite de la rencontre pour demander qu'on plaide auprès du ministre la cause de Montcalm.
« Il ne tient pas à lui d'adoucir l’amertume de mon exil. Il me témoigne beaucoup d'amitié et la plus grande confiance, Quelquefois il me gronde, mais j'en profite, et mon caractère y gagnera. Me permettezvous de vous dire, ma chère maman, qu'il s’en faut bien que la commission dont il est chargé ici soit aussi agréable que peut-être on se l'imagine? Vous verrez, par ce qu’il vous en écrit lui-même, qu'il n'a que trop de sujets de se plaindre. Il est sous les ordres d'un homme borné, sans talents, peut-être exempt de vices, mais ayant tous les défauts d'un petit esprit, rempli des préjugés canadiens, qui, de tous, sont les plus sots, jaloux, glorieux, voulant tout attirer à soi. I ne témoigne pas plus de confiance à M. de Montcalm qu’au dernier lieutenant de l'armée, Il est même certain qu'il manque à cet égard à ce qui lui est ordonné par ses instructions, Cependant, je puis atte: ‘er que mon général a vis-à-vis de lui la conduite la plus ouverte, la plus sage et la plus respectueuse; qu'il n’est point d’avances qu'il ne fasse tous les jours; enfin, que le service du Roi n’en souffre pas de sa part. Tous ies chagrins sont pour lui: il les dévore dans le secret et le silence, »
Puis il parle du nouveau projet de campagne dont Montcalm doit aussi l’entretenir par lettre directe; et, dans une singulière prévision, il annonce le prochain massacre du fort Georges.
« Je vous dirai seulement que nous comptons sur deux sièges et une bataille, que votre enfant frémit des horreurs dont il sera forcé d'être le témoin. Difficilement pourrons-nous contenir ces sauvages des pays d'en haut, les plus féroces de tous les hommes et grands anthropophages de leur métier. lcoutez un peu ce que les chefs sont venus dire, il y a trois jours, à M. de Montcalm : « Mon père, ne compte pas que nous puis- « sions aisément faire quartier à l'Anglais. Nous avons des jeunes gens « qui n’ont point encore bu de ce bouillon, La chair fraiche les a ame- « nés ici des extrémités de l'univers ; il faut bien :vils apprennent à « manier le couteau et à l’enfoncer dans un cœur axlais. » Voilà nos camarades, ma chère maman; quelle compagnie, quel spectacle pour un cœur humain !! »
1. 30 juin 1757, — Nous aurons près de 8,000 hommes, éerit-il à son frère,
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A son frère, Bougainville montre la chaude affection qui s'attache aux derniers débris d’une famille,
« de reviens à vous, mon cher frère. Sans doute, je suis enchanté que vous m'assuriez fortement de votre tendresse pour moi. Ces assurances me sont précieuses et chères; mais croyez que je n’en ai jamais douté. J'ai pu me plaindre de n'avoir pas reçu de vos nouvelles; mais mon cœur vous rendait justice, »
EL il ajoute une profession de foi qui marque bien le fond de son vrai sentiment, car on la retrouve constamment dans ses lettres.
« Je sais bien qu'il ne tiendra pas à vous que je n’obtienne plus que je ne mérite, Au reste, je vous avouerai que, fort aise d'obtenir, si cela est possible, d'être refusé ne me rendra pas malheureux. Ce qui me touche le plus, c'est de mériter, Je ne travaille que pour avoir quelque considération, pour être digne de l'estime de ceux que j'honore, pour augmenter leur amitié, en un mot, pour avoir cette bonne renommée qui vaut mieux que ceinture d'or, Content du petit patrimoine qui nous est laissé, je ne désire point une plus grande fortune !, De valoir quelque chose, de rend”: mon âme capable de toute épreuve, voilà l'objet de mon ambition, Mun séjour ici m'a encore plus attaché à tout ce aue
aimais en partant de France, »
« dont 1,800 sauvages, nus, noirs, rouges, rugissant, mugissant, dansant, chantant la guerre, s’enivrant, demandant du bouillon, c'est-à-dire du sang, attirés de 500 lieues par l'odeur de la chair fraîche et l'occasion d'apprendre à leur jeune’ :e comment on découpe un humain destiné à la chaudière, Voilà nos ca. rades qui, jour et nuit, sont notre ombre, Je frémis des spectacles affreux qu'ils nous préparent, »
1. Comine nous tenons à montrer ici la loyauté, la sincérité de Bougainville dans tous les sentiments qu'il exprime, nous raconterons un fait de beaucoup postérieur, qui n'en témoigne que mieux de la continuité de son désintéressement. Ce fait, traditionnel dans la famille, est d'ailleurs confirmé par une note du B°"de Bougainville que nous venons de retrouver ct dont nous reproduisons l'essentiel. — D'Arboulin de Richebourg, président du directoire général des postes en 1791-1792, ainsi que nous l'avons dit, était immensément riche, « Ce M. de Richebourg, mort presque pauvre par suite de la Révolution [cf, Chevery, Mém., LU, p. 347], devait cette grande fortune à la générosité de mon père (on pourrait presque se servir d'un autre terme), qui, institué par mon grand-oncle et parrain d'Arboulin son légataire universel, déchira le testament sur la parole de M, de R, que l'intention du testateur était de voir mon père renoncer à ses droits, comme ayant recu postérieurement à la date du testament un don de 200,000 fr. — Plus tard, M. de R., pressé sans doute par le remords, nous fit 5,000 livres de rente viagère, à ma mère, à mon frère Amand [le second des quatre fils de Bougainville] et À moi. Nous n’en avons joui aucun et n'avons reliré que 15,000 livres de la succession Richebourg. » On jugera de la fortune en question par un détail Richebourg avait fait construire, rue de Courcelles, le superbe Hôtel de Bragance, acheté plus tard (1841) par la seine Christine, et prétendait ave” dédain que cet hôtel « faisait à peine chaussure à son pied, »
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À ce propos, Bougainville, dans sa droiture et tout soucieux de l'honneur de la famille, est inquiet du rôle que son oncle joue dans les coulisses de la cour.
« J'ai beaucoup réfléchi sur le changement de ministère. J'ai cru voir que le Roi renvoyait M. le Cte d’Argenson à regret et qu’il sacrifiait M. de Machault aux mânes de la faveur de ce premier... On m'écrit de manière à jeter des nuages sur la conduite de inon oncle au sujet de la disgrâce de son cher comte !, Qu’en pensez-vous ? C’est une âme franche qui se connaît en procédés, en sentiments, que j'interroge ici. Vous me direz comment cela vous a affecté. »
Enfin, Bougainville confie à son frère ses intérêts académiques, pour lesquels il est toujours en éveil.
« M. Bouguer m'écrit que la place vacante a été donnée à M. Borda. Mon absence me fait tort. Toutefois, je me recommande à vous pour les choses possibles en ce genre. Car, quelque désir que j'aie d'entrer dans ce corps illustre, je ne me repais pas de chimères. En vérité, je n'ai pas trop le temps de botaniser. En hiver, la neige couvre la terre. En été, ia guerre, mon métier, les sauvages si on s’écarte : une plante ne vaut pas le risque de se faire lever la chevelure, et ils nous en ont levé à la vue de nos grandes gardes. »
Il Lermine en faisant, avec l'autorisation de Montcalm, les rectifications que nous avons signalées au récit du siège de Chouagren, dont « M. l'académicien » venait d'envoyer quelques exemplaires ?. Sur ce point, qui tenait, on peul le croire, fort à cœur aux officiers français, l'excellent d'Arboulin avait été d’un heureux secours. La Gaselte de France avait publié son récit beaucoup trop dans le sens de Vaudreuil. Aussitôt, d'Arboulin et l'abbé de Bernetz, parent d'un des officiers de l’armée, lieutenant-colonel du Royal-Roussillon, avaient couru chez la Marquise et obtenu l'autorisation, pour J.-P, de Bougainville, d'insérer dans le Mercure et le Journal de Verdun une
1. Le bruit courait que d'Arboulin avait acheté, des mains d’un domestique, un billet de d’Argenson à M"° d'Estrades annonçant la prochaine disgrâce de Mre de Pompadour (Mém. de M"° du Hausset, éd, Fournier, p. 87). Marmontel indique aussi M°° d'Estrades comme la complice de d’Argenson (Mém., éd. Tourneux, Il, 25-27), et le duc de Broglie vient d'adopter cette version de la crise. Mais M. Louis Lacour (#ém. de Lauzun, ?° éd., p. 21)et M, de Goncourt, d'ordinaire si bien informé, désignent M° d'Esparbès comme l'objet du coniplot, M d'Estrades n'ayant servi que ‘de première et inutile amorce pour détourner le roi de la robine, dont le triomphe bourgeois humiliait les gens de cour en général et particulièrement le clan des d’Argenson (Goncourt, M"° de Pompadour, Paris, Charpentier, 1879, p. 251, et Didot, 1888, p. 193).
2, 3 juillet 1757.
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seconde relation, dont on avait répandu le tirage spécial par toute la cour et la ville!.
Le moment de la nouvelle expédition était venu. « Bougainville a besoin d'aller en campagne?, » écrivait Montcalm; et, sans doute, le général ne le souhaitait pas moins que l'aide de camp. Il fallut commencer par une longue suite de cérémonies sauvages. Le 40 juillet, au Saut-S'-Louis, Bougainville, qui avait présenté sa candidature à l'adoption, fut solennellement déclaré membre de la famille des Iroquois.
« Depuis que je ne vous ai écrit, » dit-il à Mme Hérault dans une lettre du 19 août suivant, « j'ai beaucoup étendu votre famille, et, sans vanité, je vous ai donné d'assez vilains parents. Les Iroquois du Saut- St-Louis ont naturalisé votre enfant adoptif et l’ont nommé Garoniatsigoa, c'est-à-dire le Grand Ciel en courrouæ. Mon air céleste a donc l'air bien méchant? Ma nouvelle famille est celle de la Tortue, la deuxième pour la guerre [venant après celle de l'Ours], mais la première pour les conseils et l’éloquence. Vous reconnaissez dans ce choix le frère d'un académicien et le prétendant à l'être. »
Enfin, le 42 juillet, l'état-major se mit en route pour Carillon. Cette fois encore, on n'était pas sans appréhension. On entrait bien tard en campagne et l’on était dépourvu du nécessaire. Les sauvages étaient à la fois une nécessité et n encombrement. On ne pouvait se passer d’eux et l’on n'osait se fier à ieurs renseignements ‘. On se “rouvait également en peine de les retenir et de les nourrir.
1. Montcalm à Bourlamaque, 24 juin 1757. Dans cette même lettre, Montcalm ajoute : « Le petit Hérault a le régiment de Rouergue et a pris le nom de Séchelles. » C'est donc à tort que l'abbé Casgrain donne le nom de « Hérault de Séchelles » à Me Hérault,