‹ La jeunesse de Bougainville et la Guerre de sept ans [microforme]Chapitre 8 sur 113 · tre misance et atière à de légi- B en état · texte numérisé non relu

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en masse. Le vainqueur s'efforce alors de la retenir par tous les moyens ; el la lutte commence pour la nationalisation nouvelle de la province. Les années s’écoulent; les habitants, restés fidèles au souvenir de leur ancienne patrie, opposent, à défaut d’une résistance utile, une inertie morose, et finissent par devenir une gêne dans l'œuvre d'assimilation ou une entrave à l'immigration de nouveaux sujets. Le gouvernement, dès lors, change de tactique, attend avec impatience l'heure de les voir disparaitre et ne se cache pas de souhaiter leur exil avec autant d’empressement qu'il en montrait autrefois à les retenir. Il n’en fut pas autrement en Acadie, et le scandale de la déportation qui suivit n’est malheureusement pas exceptionnel. Toutefois, les agents provinciaux de l'Angleterre, exerçant à distance, loin d’un gouvernement indolent, y mirent des formes tantôt captieuses, tantôt brutales, qui sont une honie pour le pays dont ils soutenaient les intérêts, Parkman, dans ses deux derniers volumes, à propos du traité d'Utrecht, revient sur la question et signale sans hésitation les documents retrouvés par l'abbé Casgrain!. Cependant, il continue d'affirmer, avec beaucoup de vraisemblance, que les Acadiens, quoi que l’on prétende, n'étaient point unanimes dans leur désir de se soustraire au régime anglais et que l'émigration ne leur eût point été difficile pour peu qu'ils l'eussent désirée sincèrement?, Mais, au total, il se récuse et laisse au lecteur le soin de prononcer entre l'abbé Casgrain et le champion des Anglais de la Nouvelle-Écosse, M. Akins.

Encouragé par ce premier succès, l'abbé Casgrain a voulu récrire

1. À Half-Century of Conflict, I, p. 203. Il reconnaît d’ailleurs qu'il s'est trop avancé en attribuant à l'abbé Le Loutre l'assassinat du capitaine Howe (Jbid., 11, 197) et convient que l'Angleterre, par son apathie, a été la cause première du désarroi.

2. « S'ils avaient eu l'envie d'émigrer, le gouverneur anglais n'avait pas le moyen de les en empêcher, Par la Baye-Verte, sur l'isthme, ils communiquaient fréquemment et facilement avec les Français de Louisbourg, sans que les Anglais pussent s'y opposer. Ils avaient des armes et dépassaient de beaucoup la garnison anglaise » (Half-Century of Conflict, 1, 189). « Beaubassin était si parfaitement hors de la portée du gouvernement anglais qu'il se maintint des relations et des transactions fréquentes entre les deux colonies... Les Anglais ne tiraient de l’Acadie aucune espèce de ressources; on n'y levait aucun impôt... Il eût été impossible de les percevoir [les contributions], etc. » (Rameau de Saint-Père, Zbid., 11, p. 8-12; Casgrain, Évangéline, p. 61). Ce dernier reconnaîl aussi que les Acadiens eussent pu s'éloigner sans peine et qu'ils eurent tort de céder à la défense du gouverneur anglais. Le reproche d'indolence que leur adresse Malartic (2 févr. 1759) et qui scandalise son éditeur, M. Gaflarel, ne doit donc pas être sans fondement (Journal des campagnes du comte de Malartic. Dijon, Damidot, 1890).

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dans le sens canadien l’histoire de Montcalm et de Wolfe!, que Parkman venait de raconter, 11 espérait qu'une seconde excursion dans les archives d'Europe lui fournirait une nouvelle moisson d'inédit et d'imprévu. Son espoir ne s'est qu'à demi réalisé. L’'inédit s'est rencontré, grâce aux papiers de quelques familles, surtout celles de Montcalm, de Lévis et de Bougainville, que l’on a mis obligeamment à sa disposition ; mais il n’a rien recueilli d'imprévu qui lui permit de donner à son livre l'attrait d'une révélation. De ces documents, l'essentiel d'avance se trouvait extrait par d'autres voies; et, si les papiers de Lévis nous font mieux connaitre le caractère des chefs ou le travail quotidien de l’armée, le récit des opérations n'en subit aucun renouvellement. Parmi les papiers aussi de Bougainville, le Journal du jeune aide de camp, déjà signalé par Henri Martin, avait été l'un des documents les mieux utilisés dans l’histoire de Parkman?, qui en avait trouvé une copie, aujourd’hui perdue, au ministère des colonies?, Par ailleurs, les recherches de 1 abbé Casgrain ne semblent guère avoir dépassé le cercle de ces découvertes appuyées de la bienveillance familiale ; aussi, malgré les vastes prétentions qu'il énumère dans sa Préface, peut-on dire qu'il a récrit la guerre du Canada au moins de frais possible‘. Pour compenser l'insuffisance

1. Montcalm et Lévis. Québec, 3, Demers, 1891, 2 vol., in-8° de 572 et 484 p. En même temps que ce livre, paraissaient à Toronto (Rowsell et Hutchison; Londres, Kegan Paul) les volumes de l'History of Canada de M. William Kingsford, relatifs aux derniers temps de la domination francaise, Le travail de Kingsford, qui doit conduire le lecteur des origines de la colonie à la réunion du Haut et du Bas Canada (1841), en est à son septième volume ; mais nous n'avons à parler ici que des tomes III (1726-1756) et IV (1756-1763), publiés en 1889-90. Écrits avec simplicité, ces volumes ont une saveur originale et sont d’une impartialité suflisante, quoique naturellement imprégnés de sentiment anglais.

2. Si l'on en juge par les extraits déjà publiés, le journal de Montcalm reproduit souvent mot à mot celui de Bougainville. C’est un détail que l'abbé Casgrain néglige d'observer, mais sur lequel nous reviendrons.

3. Les documents de nos dépôts d'archives sur Bougainville semblent le jouet d'une méchante fatalité. C’est ainsi que la bibliothèque du Muséum a égaré le Journal inédit d'un volontaire de son expédition autour du monde, cité par M. Assézat dans la grande édition de Diderot (Paris, Garnier, t, II, 1875, p. 197).

4. « D'autres recherches ont été faites en Angleterre, principalement au British Museum et au Public Record Office. A cette masse de pièces manuscrites, il faut ajouter les nombreux imprimés... Je croi, pouvoir dire qu’il n’y en a aucun, tant soit peu important, qui ait échappé à ma connaissance » (p. 7-9). — Nous avons eu la curiosité de relever page à page le nombre des pièces nouvelles que l'auteur se flatte superbement ainsi d'introduire dans l'histoire. Pas une pièce du British Museum ou du Public Record Office ! Pour la France, en dehors des deux collections Montcalm-Lévis et Bougainville, le chiffre des documents nouveaux serait de 15, sauf erreur légère ; et le nombre

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mt — ark- des quelques rectifications qu'il apporte au texte de Parkman!, il 8 les nous à naturellement donné de longs extraits, fort agréables, des l'im- pièces nouvelles qu'on lui a bien voulu confier, ainsi que des autres tré, sources faciles qu'il avait sous la main; seulement ces extraits sont n, de ajusiés à la hâte, pour les besoins de la cause, sans grand travail posi- personnel, sans ombre de critique, car nous ne saurions accepter ner à comme lelle un évident parti pris de réflexions et de protestations ntiel Jjingoïstes, qui n'échappent d'ordinaire à la banalité que pour tompiers ber dans le faux. Quand mème, au point de vue liltéraire, ces | tra= deux volumes se lisent avec intérêt; et l'on n'y trouverait guère ueun à reprendre dans la forme, si l’auteur, qui se propose évidemment rnal de faire oublier son devancier, ne lui empruntait ses procédés el l'un jusqu'à ses phrases avec une candeur toute primitive qui nous , qui ramène au temps de Froissart. On a, certes, le droit de prendre son , des bien où on le trouve; encore faut-il être sûr que ce bien soit à nous. blent Si Parkman, dans sa préface, dit : « In short, the subject has been bien- studied as much from life and in the open air as at the library énu- table, » l’abbé Casgrain s’écrie aussitôt imperturbablement : « Ce o du livre est le fruit d’études faites en plein air autant que dans l'intésance rieur des bibliothèques et du cabinet » (p. 9). Puis il emboite le pas 184 P: des ouvrages nouveaux consultés ne s’élèverait pas à 20, en y comprenant hison ; l'Histoire de France d'Henri Martin, celle d'Angleterre de Hume, celle des illiam États-Unis, de Bancroft, et les Lettres de X. Marmier sur l'Amérique. Visibleail de ment, l'auteur a fabriqué son livre avec celui de Parkman, comine on accusait union autrefois Michelet d'avoir écrit les premiers volumes de son Histoire de France, ous tenant la plume d'une main et feuilletant de l'autre l'Histoire de Sismondi, bliés {. Ce sont surtout des rectifications de chiffres, effectifs de troupes ou pertes Ale el de combat, Mais l’abbé C. ne commence son récit de la campagne qu'à l'arripenti- vée de Montcalm; et, pour les années précédentes, il y aurait quelques menus détails à corriger dans l'ouvrage américain, Parkman, notamment, veut réta- } epro- blir la date de la mort de La Jonquière : « Il mourut le 6 mars 1792 (Bigot au | Cas- ministre, 6 mai), et non le 17 mai, comme le prétendent les Mémoires sur le Canada, 1749-1760. » La vérité est qu'il mourut le 17 mars, suivant le texte joue formel de Bigot; et Longueil, le 1 mai, écrit qu'il exerce le commandement Put depuis le 25 mars (Archives des colonies, Canada, 1752, fol. 86 et 345). De

même, l'affaire du P, Tournois (Parkman, I, 65) n'est pas aussi simple qu'on 1 la raconte; ce jésuite n'était pas français, mais natif, croit-on, de la Flandre À hollandaise, ce qui expliquerait ses ‘elations avec les Hollandais d'Orange ; (Albany). D'ailleurs, Duquesne en fait grand cas (cf, La Jonquière au ministre, L 25 juillet 1750, et non 27 février; et 19 octobre, au lieu de 29 octobre ; Duquesne au ministre, 12 et 31 octobre 1754). A ce propos, on notera que les sœurs Desaulniers sont au nombre de trois et non de deux (1751, fol, 173 et suiv.; 378-388). Il n'est pas vraiment exact de dire qu'à l'attaque du fort Nécessité « les Français perdirent 72 tués et blessés » (1, 159) ;. il faut lire 2 tués et 70 blessés, « la plupart très légèrement, »

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avec une amusante désinvolture, plaquant une description où l’au-

e teur américain en plaque une et s’efforçant de peindre la scène et les personnages avec la fidélité d’un disciple de bonne école. Cette pillerie

naïve ne l'empêche pas de déclarer avec une nuance de dédain que

l'ouvrage de Parkman manque de sérieux. « C’est le tort, dit-il gra-

vement, de vouloir faire de la fantaisie historique Cela est joli à voir,

intéressant comme un roman ; mais que devient l’impartiale histoire? »

(p. 492). Ce que l’impartiale histoire gagne à son propre travail, nous

essaierons de le dire, mais le roman n’y perd rien. Du reste, le style

fleuri a ses dangers. Outre l’abus de tableaux, de descriptions, d’énu-

mérations que l’on peut allonger sans cause?, il induit en tentation

de faire appel à la fantaisie et de suppléer par des inventions au

silence des textes. L'abbé Casg'ain, qui écrit volontiers à la légère,

| insoucieux des minuties et des scrupules de l’érudition, tombe aisément dans le piège. Nous en donnerons ailleurs un curieux exemple. Les papiers de famille ouverts à l’abbé Casgrain se composent surtout, avons-nous dit, des journaux et correspondance de Mont- 4 calm, de Lévis et de Bougainville. Les journaux et correspon- | dance du Mi de Montcalm et du Ch" de Lévis sont descendus par héritage au C** Raymond de Nicolay, qui eut, en les communiquant, la sage précaution d'en exiger la publication complète. La province de Québec a pris cette publication sous son patronage; et l'on ne saurait trop la remercier de la façon généreuse dont elle accepte la tâche. L'abbé Casgrain, chargé de la direction, a voulu y joindre la publication de tous les documents qui, dans nos Dépôts

1. Ainsi, Parkman ouvrant son chap. x1v (siège de Louisbcurg) par une

description des ruines de la place et de la côte désolée du cap Breton, l'abbé

Casgrain commence exactement de même son chap. xvin sur cet événement.

H On relèverait déjà quelques emprunts innocents du même ordre dans son

Pèlerinage au pays d'Évangéline, quoiqu'il y couvre d’anathèmes l'historien

. américain (comparez Parkman, 1, 268-269, et Casgrain, p. 110-111, 114). Si l'abbé

Casgrain ignore l’art d'être original, nous pouvons lui recommander l'exemple :

des nombreux Anglais qui ont écrit l’histoire de Clive ou de Warren Hastings

en sachant ne pas reproduire le récit de Macaulay, ou mieux l'exemple de son

compatriote Kingsford, dont l’œuvre semble tout indépendante de celle de Parkman.

2. La Quarterly Review, d'avril 1868, a spirituellement parodié ce style (p. 289-292). Macaulay lui-même n'encourageait pas les imitateurs; quant aux emprunteurs d'idées tout écloses ou de phrases toutes faites, il leur décochait cette boutade résignée : « That is rather audacious. However I shall not complain., À man should have enough to spare something for thieves. » George Trevelyan, Life and Letters of Macaulay. Leipzig, Tauchnitz, 1876, IV, p. 248-249.

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de la guerre et de la marine, se rapportent à cette époque. Déjà plusieurs provinces de la Nouvelle-Angleterre avaient donné l'exemple! et fait copier dans nos archives une importante quantité de pièces. L'ensemble de la collection canadienne, qui doit représenter environ vingt-cinq volumes in-40, sera d’un indispensable secours pour les travailleurs ?, Mais, cette fois encore, nous sommes obligé d'accompagner de fortes réserves les remerciements auxquels l'abbé Casgrain se flatte sans doute d’avoir droit.

« Ce qui mérite d'être imprimé mérite d'être édité, » observait récemment l'English historical Review. Il parait bien ici que n’est pas éditeur qui veut. Le rôle comporte de certains devoirs dont l'abbé Casgrain n’a pas, ce semble, l’idée précise. Avant tout, il faut livrer au publie un texte irréprochable. Or, sans parler des nombreuses fautes d'impression que l'on peut relever dans ces volumes et qu’il nous parait difficile de mettre toutes, soit au compte de l’imprimeur, soit à la charge des militaires écrivains ou de leurs copistes*, en

1. On en trouve l'indication dans le livre de Parkman, avec la plupart des autres renseignements bibliographiques nécessaires. La province de Québec même avait aussi fait publier, de 1883 à 1885, par les soins de l’Hon. J. Blanchet, secrétaire de la province, et sous la surveillance, comme éditeur, de M. Faucher de Saint-Maurice, quatre volumes de Documents relatifs à l’histoire de ia Nouvelle-France (Québec, Aug. Côté).

2. Les volumes parus sont au nombre de sept : Extraits des archives des ministères de la guerre et de la marine à Paris, t. I. Québec, Demers, 1890; Journal des campagnes du chevalier de Lévis. Montréal, Beauchemin, 1889 ; Leltres du chevalier de Lévis. Ibid., 1889 ; Lettres de la cour de Versailles. Québec, Demers, 1890; Lettres et pièces mililaires. Ibid., 1891; Lettres de Bourlamaque au chevalier de Lévis et de Montcalm à Bourlamaque. Ibid., 1891; Letires de Montcalm à Lévis. Ibid., 1894. Les six derniers rentrent dans la « Collection des manuscrits du maréchal de Lévis, » qui formera onze volumes. La collection des Extraits, qui s'ouvre en juin 1755, remplira douze volumes. — Nous devons à la gracieuse obligeance de l’Hon, Louis Pelletier, ministre secrétaire de la province de Québec, un exemplaire de ces ouvrages qui ne se rencontrent pas facilement dans nos bibliothèques. Nous sommes heureux de lui offrir l'expression de notre reconnaissance,

3. À cause de la guerre et de la saisie possible des navires par la flotte anglaise, on expédiait les lettres en duplicata et triplicata, souvent de la main d’un sous-officier copiste, ce qui interdisait dans une certaine mesure les communications el réflexions intimes. C'est ainsi que Bougainville n'écrit pas à moins de trente personnes par triplicata pour un même courrier, notamment à MM. de Marville (ex-lieutenant de police), de Chastellux, de Séchelles (ancien contrôleur général des finances), de Moras (ministre de la marine), l'abbé Foucher, Bouguer, d'Alembert, Clairault, de Chamousset (l'économiste philanthrope), de Chevert, duc de Mirepoix, de Raïgemortes, Turgot, de Gournai (intendant de commerce), M"* Hérault, de Moras, de Ménilglaise et de’ Cramayel (Lettre à son frère, 3 juillet 1757).

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général fort étrangers à l'orthographe !, l'abbé Casgrain publie les lettres de Montcalm à Bourlamaque d’après une copie médiocre. Ces lettres très attachantes, où Montcalm épanche le fond de son cœur en prenant la précaution inutile de demander à son correspondant de les jeter au feu, appartiennent à la collection de Sir Thomas Phillips en Angleterre. Parkman avait obtenu l'autorisation de les faire copier par un scribe anglais. Gelte copie, il a bien voulu la communiquer à son tour à l’abbé Casgrain, ce qui, peut-être, aux yeux du lecteur sceptique, expliquera pourquoi l'abbé, si virulent contre le savant américain dans son Pèlerinage au pays d’Évangéline, en parle avec une médéraltion plus acceptable dans son dernier ouvrage. Mais il tombe sous le sens, et l'éditeur en convient (p. 299), quand on connait le style primesautier, heurté, original, elliptique de Montcalm et sa fameuse écriture presque indéchiffrable, qu'un scribe anglais ne pouvait q'ie se trouver fort embarrassé de reproduire intégralement cetle correspondance. Et si, quoique imparfaite, cette copie suffisait à Parkman pour les grandes lignes de son histoire, elle était manifestement au-dessous du nécessaire pour une édition complète et

1. La collation des papiers de Lévis a été faite par M. Léon Lecestre. Mais ce premier travail n'obligeait pas à conserver pieusement toutes les fautes du texte dans l'édition définitive. Il est assez amusant de voir l'abbé Casgrain rétablir avec scrupule « dans la nuit » au lieu de « dans nuit » (Lévis, Journal, p. 149) et « M. le marquis » au lieu de « M. les marquis » (Lévis, Lettres, p. 268), quitte à laisser subsister « l’abbaye de Mississicoux » pour « la baie de Missiscouy » (Lévis, Journal, p. 224), ou les « bas valus » pour les « bas valets » (Bourlamaque, Lettres, p. 256). Mais, chose plus sérieuse et qui nous met en méfiance, on ne peut s’en rapporter visiblement aux extraits que l’auteur imprime dans son livre de Montcalm et Lévis. La comparaison de certains passages de pièces encore inédites avec les originaux que nous possédons ou les extraits analogues que donnent le P. Sommervogel et M. de Bonnechose (Montcalm et le Canada français, 8° éd. Paris, Hachette, 1891) n’est guère favorable à l’ouvrage canadien. Exemple, texte du P. Sommervogel : « Le vendredi 16 et du 27 au 4, au soir, nous avons navigué avec des brumes... » (Montcalm à sa mère, 11 mai 1756); texte de l'abbé Casgrain : « Le vendredi 16 et jusqu'au 27, nous avons navigué... » Comparer de même les extraits de la lettre de Montcalm à sa femme, du 16. avril 1757, dans Parkman (1, 455), Casgrain (I, 212-213) et Bonnechose (153). La concordance n’est qu'approximative. Soit €:t en passant, nous ne saurions trop réclamer le texte complet de ces lettres vivantes et spirituelles. Mais, en attendant, pour les pièces qu'il publie, l'abbé Casgrain se fait trop beau jeu en déclarant que, s'il « rencontre un bon nombre de phrases défectueuses, » il préfère les laisser « telles que dans le manuscrit » (Leltres et pièces militaires, p. 357). La critique, ne sachant plus à qui s'en prendre, devient inutile, Comment savoir, entre autres, si les nombreux points de suspension dans certains documents, comme les lettres de l'abbé de l'Isle-Dieu (Extrait des archives, I, p. 188 et suiv.), sont une ponctuation de l'auteur ou une coupure de l'éditeur ?

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définitive. L'abbé Casgrain, à défaut d'un texte irréprochable, nous devait au moins les raisons qui l'empêchaient de nous le donner. Inutile d'arguer la difficulté du travail. Notre siècle en a vu bien d’autres, ne fût-ce en Angleterre que le déchiffrement des Mémoires de l’inoubliable Samuel Pepys, dont Bougain ville devait un jour, sur l'Océan, chercher vainement à l'horizon l’ile baptisée de son nom célèbre.

En second lieu, l'éditeur devait s'inquiéter de classer les textes dans le meilleur ordre possible. Sur ce nouveau terrain, l'abbé, courant au plus facile, nous donne les pièces dans l'ordre du recueil original?, Il est cependant manifeste que cet ordre, établi par le Ch" de Lévis, à qui la mémoire aura fait quelquefois défaut, n’est pas d’une exactitude rigoureuse. Si l’on tient à en conserver le souvenir, rien n'interdit de le rappeler au bas des pages, en classant du reste les pièces par ordre de date réelle. Dans tous les cas, il fallait au moins nous indiquer cette date. L'abbé Casgrain n’en a cure. Il consent à nous prévenir, lorsque l'erreur est trop grossière, que des lettres datées fautivement in-extenso de 4758 ne sont point à leur place parmi les pièces de cette année courante’. Mais, quand des pièces sans millésime sont égarées parmi des pièces d’autres années, il nous laisse le soin de le découvrir‘. Nous citerons comme exemple

1. On sait, en effet, que la bibliothèque de Cheltenham, où se conserve la collection de Sir Thomas Phillips, accueille libéralement toutes les recherches, et que les gouvernements ou les grandes institutions publiques peuvent même y racheter les documents qui les intéressent, comme l'a déjà fait le gouvernement prussien et comme vient de le faire notre département de la Gironde (Rev. hist., sept. 1894, p. 215). Or, le catalogue dressé par M. Omont (Bibl. de l'École des chartes, 1890, p. 85) relève six volumes de pièces sur la guerre du Canaoa, dont un seul est reproduit ici. Pourquoi négliger les autres ? Et, surtout, pourquoi ne pas copier directement les originaux ?

2. 11 semble pourtant se décider à changer de système dans le dernier volume (Lettres de Montcalm à Lévis, 1894 : cf. p. 59, 65, 164, 204), quoiqu'il revienne par endroits au système ancien (p. 138 el 144). Comme nous ne voyons aucune importance à l'ordre actuel du manuscrit, nous ne reprocherons pas à l'éditeur d’avoir violé son programme et composé par exemple le volume des Leltres et pièces militaires, qui devait répondre au tome XI de la collection manuscrite, avec des pièces tirées en partie d’ailleurs (/bid., note, p. 162). Nous lui reprocherons plutôt de n'avoir pas montré partout la même indépendance.

3. Par exemple les deux lettres chiffrées de Bougainville datées de Blaye, 18 mars 1758 (Leltres de la cour de Versailles, p. 103-114). Tout le monde sait, en effet, que Bougainville n'est venu en France que durant l'hiver 1758-59. L'éditeur canadien de la collection, dont nous avons déjà parlé, de Documents relatifs à l'histoire de la Nouvelle-France n'a cependant pas rectifié la date et le classement fautifs de la lettre du tome IV, page 143 : « Paris, 7 janvier 1758. » Cette publication, d'ailleurs, laisse aussi beaucoup à désirer.

4, Au moins dans les cinq premiers volumes publiés de la collection Lévis.

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une lettre du 48 mars 4758, qu'il emploie à sa vraie date dans son histoire de la guerre, mais qu’il imprime, sans en rien dire, parmi les pièces de l’année suivante dans l'édition officielle.

Enfin, le troisième et dernier devoir de l'éditeur serait, croyonsnous, d'éclairer toutes les difficultés, de renseigner sur toutes les allusions que le lecteur ordinaire peut rencontrer dans son livre. Ici encore, l'abbé Casgrain s’efface avec trop de scrupule. Ses notes sont aussi rares qu’insignifiantes et, d'ordinaire, aussi souvent fausses que justes. Il nous apprend, à la page 8 du tome II, que le Mi de Paulmy était fils du Mi d’Argenson, pour s’apercevoir à la page 412 qu'il n’en était que le neveu. Il rectifie les noms propres écorchés, lantôt dans le texte?, tantôt en appendice*. Mais le plus curieux est qu'il semble chercher à obscurcir ce qui n’embarrasse personne‘. [Il sème des points d'interrogation pour marquer ses doutes ou son ignorance dans les occasions les plus singulières. Croira-t-on qu’un historien de la guerre du Canada, rencontrant sous la plume du Gh°" de Lévis, à propos de la marche du général Forbets (Forbes) contre le fort Duquesne, le nom du fort de Royal Hernont, ne sache pas y reconnaitre le fort de Loyalhannon ? Ou que, retrouvant fréquemment le nom de M"° de Baraute, femme en

1. Montcalm et Lévis, 1, p. 368, et Lettres de Bourlamaque, p. 296-299. — De même, la lettre du 20 juin 1756 (Lettres de Bourlamaque, p. 350) est du 29. La lettre du 27 juin [1758] est du 27 juin 1757 (/bid., p. 263); Montcalm y parle de la réunion du Conseil de guerre qui aura lieu en automne. La lettre du 19 [octobre 1758] (Zbid., p. 266) est du 19 mars précédent : elle se rapporte à l'affaire de Rogers du 13 mars. Le mémoire de Vaudrauil et la réponse de Montcalm du 23 janvier 1758 sont du 23 juin suivant (Pièces militaires, p. 25-32) : ce changement de date a son importance. La iewre de Monckton à Lévis (1bid., p. 259) est adressée à Vaudreuil; celle destinée à Lévis vient après. Enfin, les lettres du 25 novembre 1760 (Lettres de Lévis, p. 382- 394) sont du 27 novembre, puisque Lévis ne débarqua que le 26 à la Rochelle (Journal de Lévis, p. 314). Parkman et M. Gaffarel, dans ses notes sur Malartic, donnent la date exacte. Dussieux a publié celle au ministre de la guerre (App., n° xxx1x), avec quelques variantes et compléments légers, que l'abbé Casgrain, suivant son principe commode d'ignorer les publications antérieures (Extraits des archives, I, 9, note), ne s'est pas donné la peine de relever. :

2. Exemple : Lydius au lieu de Lidieux (Lévis, Journal, p. 41).

3. Malartic pour Malartie (Ibid., p. 115), Townshend pour Towsend (Ibid., p. 217). Souvent aussi, l'éditeur ne rectifie rien,

4. Il se dispense d'expliquer les phrases qu'il ne comprend point en déclarant qu'« il en est peu dont on ne saisisse le sens » (Pièces militaires, p. 357, et Lettres de Bourlamaque, p. 299). Mais, pour témoigner de sa conscience, il nous fait remarquer qu’une phrase très intelligible lui paraît incompréhensible (Pièces militaires, p. 11). Il suffisait d'y rétablir le mot « dans » après le mot « retranchement. »

5, Lévis, Lettres, p. 213, = Washington écrivait aussi Loyalhanning.

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