LES ORIGINES RELIGIEUSES OE CALVIN. — OLIVETAN
Esquisse du caractère picard. — Traits communs à tous les grands hommes de la Picardie. — La Ligue et la Réforme commencent dans le même pays. — Esprit frondeur des Picards, -r Tendances à la controverse. — Noyon ville picarde par excellence. — Milieu de procureurs. — Mœurs processives. — Vie municipale des villes au seizième siècle. — Les précurseurs et les apôtres de la Réforme sont tous originaires de Picardie. — Olivetan et Calvin. — Manifestation antiluthérienne à Noyon. — Études de Pierre Robert (Olivetan) à Orléans, puis à Strasbourg. — Action des Universités dans la Réforme. — Situation particulière de l'église de Noyon au seizième siècle. — Clergie. — Querelle des reliques. — Rivalité entre l'évêque et le chapitre. — Barbe non canonique. — Départ de l'évêque. — Apparition de la Réforme. — Rôle d 'Olivetan* dans la conversion des Noyonnais et en particulier dans celle de Calvin. — Origine des idées de ce dernier. — Olivetan a été l'auteur de son évolution religieuse. — Témoignages formels à cet égard. Erreur au sujet du. rôle de Melchior Wolmar. — Caractère de la conversion de Calvin. — Doutes, lutte intérieure. Décision tardive. — Contraste avec Luther.
Il n'est peut-être pas de pays, si l'on en excepte la Bretagne, où tous les hommes marquants aient entre eux une affinité plus complète, qu'en Picardie. Pour peu qu'on groupe les noms célèbres qui apparaissent aux époques les plus diverses, on se rendra compte d'une ressemblance commune très frappante. De même les grandes périodes de son histoire offrent toutes un caractère analogue. Tous les mouvements qui se manifestèrent sur cette terre tendent sensiblement vers un même but. Il n'est point de race qui ait poussé plus loin la préoccupation de l'émancipation
et de la liberté et où l'on ait plus travaillé dans ce sens. Nul peuple partant ne se prête mieux à la révolte et à l'action. C'est un ermite Picard dont la parole enflammée a soulevé l'Europe au temps des Croisades, pendant qu'à la même époque les villes de la vaillante et colérique Picardie, Laon, Amiens, Soissons, Saint-Quentin, Noyon, par une série de courageuses revendications, appuyées souvent par l'émeute, donnaient le branle au mouvement communal. Ce sont des paysans Picards qui ont commencé la Jacquerie, personnifiée dans l'un d'eux, ce terrible Grand Ferret, l'ennemi acharné des nobles aussi bien que des Anglais. Tout Tesprit de la race est là. Ces tempéraments sanguins sont d'impitoyables redresseurs de torts. Tls ont l'enthousiasme et l'indignation également faciles. Il ne faut pas s'étonner de les voir tour à tour dans les camps opposés. C'est une remarque curieuse que les deux mouvements contraires, la Réforme française et ce qui la combattit avec le plus d'acharnement, la Ligue, sont nés dans le même pays. On dirait que le Picard avide de controverse, éprouve le besoin de battre en brèche, dès qu'elles sont admises, les idées qu'il a lui-même avancées. C'est avant tout un opposant. Sa rage de discussion l'emporte malgré lui. Il n'est cependant ni sceptique, ni ergoteur. C'est le besoin du mouvement qui anime ces hommes, justement appelés les méridionaux du Nord, par Michelet, qui était lui-même de leur race. Tout ensemble hardis et novateurs, sincèrement épris de justice et de vérité, ils en arrivent vite aux allures de sectaires. Leur clair et enthousiaste génie s'assombrit, tls deviennent alors aussi austères que convaincus, mais qu'on y prenne garde, cette apparente rigidité n'est qu'une conséquence de leur première ardeur. C'est leur désir de voir triompher les causes qu'ils croient justes, leur soif de réformes qui les y a conduits. Si du pays, nous passons aux personnes, la chose n'est pas moins claire. Pierre d'Amiens, Roscelin, Guibert de Nogent, Beaumanoir, sont
moins éloignés de Calvin et de Ramus ^, qu'on ne se l'imagine. Ces deux hommes, nés sur le même sol à quelques années de distance, ne semblent-ils pas la personnification frappante du caractère picard : l'un entreprend et accomplit la Réforme religieuse, pendant que l'autre battant en brèche la scolastique et l'Université poursuit la réforme philosophique. Ceux-là à leur tour ne sont-ils pas les précurseurs directs d'un Saint-Simon ou d'un Condorcet? Avec ce dernier la ressemblance est encore plus sensible, et si Ton considère les autres personnages nombreux qui paraissent au moment de la Révolution, elle s'accuse encore davantage 2. Entre tous les démolisseurs, ils figurent parmi les plus fougueux et les plus convaincus.
A ces divers points de vue, nulle ville n'a été plus pleinement picarde que Noyon. Aucune n'a mieux réalisé qu'elle ce mélange d'esprit frondeur et de dogmatisme obstiné qui est la caractéristique du pays. Si cette cité n'eut pas au moyen âge les destinées fameuses et bruyantes de villes voisines telles que Laon et Amiens, son attitude vis-à-vis des pouvoirs qui cherchaient à ébranler ses privilèges n'a été ni moins ferme, ni moins constante. C'était une ville de clercs et de moines, toute peuplée d'églises et de couvents, ce qui lui valut alors le surnom significatif de Noyon-la- Sainte, On n'y trouvait ni commerce, ni industrie susceptibles d'amener un transit actif ou de grandes agglomérations d'ouvriers. En raison de ce fait, la vie s'y écoulait plus calme et plus tranquille qu'ailleurs. D'un côté, l'élément ecclésiastique représenté par TÉvêque, comte et pair de France, le chapitre de grandes abbayes. En face de l'Église, la commune en rivalité perpétuelle avec elle, acharnée à la défense des droits
1 Ramus est né au petit village de Cuts, à deux lieues de Noyon, en 1516, sept ans par conséquent après Calvin.
2 Camille Desmoulins, Babœuf, etc., plus tard le général Foy, Bérenger dont la famille était originaire de Saint- Quentin, Michelet.
que le clergé lui contestait. Au reste, tout ce monde d'hommes de plume et de procureurs que les corporations religieuses entretenaient, favorisait de toutes manières l'esprit processif. Il résultait de cet état de choses, surtout de cette opposition de l'élément religieux et de l'élément laïc, une vie municipale des plus intenses. La conduite et la défense des intérêts publics habituaient forcément les bourgeois à une plus grande hauteur de vues; elles maintenaient chez eux un niveau relativement plus élevé. C'est un fait général que les libertés municipales, dans les villes du nord de la France, ont dû contribuer beaucoup à former dans ces centres des générations d'hommes éclairés et indépendants. Ceux-ci transportaient volontiers sur le terrain des idées les principes de discussion et d'examen qui les guidaient dans leur politique locale.
Personne ne saura jamais tout ce que l'on doit à ces cités si individuelles, gardiennes énergiques et obstinées, durant des siècles, de libertés ailleurs impossibles et toujours menacées. On y trouvait, comme partout, des coteries aux visées mesquines, mais la vigueur même avec laquelle elles se combattaient, l'énergie des convictions opposées, ne faisaient qu'accentuer l'originalité des caractères. Jamais cette vie n'a été réalisée plus complètement qu'au seizième siècle. Pour peu qu'on pénètre dans le détail de l'histoire de certaines villes, l'impression qui en subsiste, c'est celle d'une vie et d'une activité prodigieuses. Ce serait un grand tort de croire qu'elles ont perdu toute autonomie et qu'elles n'ont plus rien de ce qui les rend si intéressantes à étudier au moyen âge. Presque toutes ont gardé leur physionomie tranchée au dehors comme au dedans. On est trop disposé à ne voir dans le seizième siècle que des courants généraux , que de grands mouvements d'idées, sans faire la part des influences locales. Il faut songer que dans une ville telle que Noyon, des forces de toutes sortes étaient accumulées depuis des siècles, et qu'un
jour, l'énergie employée par les bourgeois à maintenir leurs privilèges prendrait forcément un autre cours et trouverait un emploi plus fécond. Si à quelques années de distance, dans un moment d'exceptionnelle vitalité, le petit centre qui nous occupe s'est tour à tour, avec la même constance, enthousiasmé pour la Réforme et pour la Ligue, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Au fond, ce sont à peu près les mêmes hommes qui ont fait l'une et l'autre révolution. C'est le besoin de lutter contre quelque chose, de faire exercice de leur liberté qui les préoccupe. Il y a eu fanatisme des deux côtés, ou si l'on veut, une conviction égale et un même souci de réaction, seulement dans des sens différents.
Si l'on veut mettre maintenant des noms sur tout cela, on s'expliquera sans peine que le premier signal de la Réforme française lancé par le Picard Jacques Lefèvre d'Étaples ait trouvé, presque au même moment et dans la même petite ville, un double écho, Olivetan et Calvin.
Ce fut dans l'année 1526 que pour la première fois l'attention fut appelée à Noyon sur les opinions de Luther. Jusque-là il n'en avait guère été question que d'une manière vague. Il faut dire, d'ailleurs, qu'on ne s'en occupa alors que pour les plaisanter. Les gens du clergé étaient bien loin de se douter qu'un autre réformateur allait surgir si près d'eux. Un certain chanoine du nom de Charles de Boiielles, qui eut en son temps quelque notoriété, s'avisa de composer une pièce de vers où, d'après les Registres capitulaires ^, les assertions erronées de Luther et de ses disciples étaient réfutées de la belle manière. Son œuvre émerveilla le chapitre, qui lui fit adresser de chaleureux remercîments.
De Rouelles s'autorisa de ces félicitations pour demander qu'on
* Inventaire des Registres capitulaires dans les mss. de Sézille à l'année, d'après les originaux, fos 33 et 160.
fît transcrire sa composition poétique sur un grand tableau qui serait exposé dans la cathédrale, en un endroit des plus apparents, derrière le chœur. De cette manière chacun pouvait l'y lire à l'aise. Le chapitre avait déjà accordé Tautorisation nécessaire, quand deux chanoines firent remarquer à l'assemblée qu'un arrêt du Parlement et une sentence de l'université de Paris défendaient également de faire désormais aucune mention, soit en écrit, soit en paroles, des erreurs de Luther et de toutes les questions qui s'y rattachaient. Grand embarras du chapitre devant cette observation. Enfin, on alla aux voix et il fut décidé qu'on passerait outre.
Le tableau serait quand même exposé dans l'église et aussi dans la salle du chapitre. C'est ce qui fut exécuté peu de temps après. Le 15 janvier 1527, tout Noyonnais put prendre connaissance de ces vers, grâce auxquels les erreurs du moine allemand étaient stigmatisées en bonne forme. On n'a pas craint d'insister sur ces détails qui forment un curieux contraste avec ce qui devait se produire quelques années plus tard. La plaisante et satirique réfutation qui fit pâmer d'aise les chanoines en 1526, est une preuve de plus de l'insouciance générale du clergé. La portée de la Révolution qui s'accomplissait de l'autre côté du Rhin lui échappait complètement. Il n'en comprenait nullement le caractère, s'imaginant faire bonne justice de ce mouvement avec quelques plaisanteries.
Pendant que les chanoines de Noyon s'égayaient de la sorte, un de leurs compagnons, encore tout inconnu, étudiait à Strasbourg auprès de Martin Bucer et se pénétrait là de ces mêmesidées de Réforme, dont on s'amusait tant dans sa ville natale. Il s'appelait Pierre Robert et était fils d'un procureur en cour d'église^, collègue de Gérard Gauvin, à qui l'unissaient d'ail-
* Son père se nommait Jehan Robert. Il fut reçu bourgeois seulement en 1509 {Registre des bourgeois de Noyon).
leurs de très proches liens de parenté. Pierre avait étudié à Orléans avant de venir à Strasbourg, mais là ses opinions suspectes avaient déjà donné l'éveil. Il avait dû se réfugier près de Bucer, pour éviter d'être inquiété. Une fois en sûreté, il se mit avec ardeur à l'étude du grec et de l'hébreu, deux langues dans lesquelles il n'était encore qu'imparfaitement instruit ^.
Ce fut assurément durant ce séjour que ses opinions se fixèrent définitivement. Bucer était dès cette époque un apôtre infatigable. Il se trouvait depuis longtemps en relation avec les Picards qui devaient jouer par la suite un rôle décisif dans la révolution religieuse qui se préparait. Nous savons, en effet, d'une manière certaine, que Lefèvre d'Étaples et Gérard Roussel s'étaient rencontrés à Strasbourg dans le courant de l'année 4525 avec Capiton 2, Farel, Bucer, et aussi un certain Simon Robert de Tournai. Coïncidence digne de remarque, ce dernier personnage se trouvait encore à Strasbourg avec sa femme en mai 1528, quand Pierre Robert de Noyon y séjourna. Il est bien vraisemblable que cette rencontre n'était pas due seulement au hasard. Nous croirions volontiers que ces deux Robert étaient parents. Tous deux étaient originaires de la même région, car il ne faut pas oublier que, par suite des traditions du moyen âge, les rapports entre Tournai et Noyon, jadis réunis sous la même crosse, étaient encore des plus actifs au seizième siècle ^. Mais
1 Lettre de Bucer à Farel du l^r mai 1528, Herminjard II, n» 232. L'active propagande faite par Bucer en faveur des idées de Réforme est très évidente dans cette lettre, curieuse à tous égards. Voyez encore une lettre d'Andronicus à Bucer du 29 avril 1533, Herminjard III, n» 415, qui démontre que des relations existaient déjà depuis longtemps entre Bucer et Olivetan. Il n'est pas douteux pour bien des raisons que le Noviodunensis juvenis de la lettre de 1528 soit Olivetan. Cela ressort de tous les rapprochements.
2 Voy. Zivinglii 0pp. VII, 439. Lettre de Capiton à Zwingle du 20 novembre
3 L'évéché de Tournai resta uni à celui de Noyon jusqu'en 1146. La séparation des deux sièges ne se fit qu'après de longues difficultés. — Un fait à
ce n'est là qu'une présomption qu'aucun texte formel ne vient confirmer. Quoi qu'il en soit, il est utile, à ce propos, de signaler ici le rôle tout particulier joué par certains Tournaisiens dans les commencements de la Réforme. Le jurisconsulte Baudouin, l'ami de Calvin, la Forge, son hôte à Paris pendant un certain temps, Michel Arande, Jean Châtelain étaient tous compatriotes et furent de bonne heure en relation avec les Réformateurs noyonnais. Ces rapprochements ne sont pas à dédaigner. D'insignifiantes circonstances expliquent parfois bien des influences mystérieuses. Tous ces jeunes gens originaires du même pays se rencontraient aux universités^. Ils y faisaient partie de la même nation, suivaient les mêmes règlements, observaient les mêmes coutumes et vivaient d'une vie presque commune. Les nouvelles idées pouvaient se propager dans ces petits groupes avec une singulière rapidité. Cette fréquentation continuelle produisait facilement une certaine surexcitation dans les esprits. Ceux qui parmi ces égaux se révélaient comme supérieurs acquéraient bien vite une puissante action. Calvin lui-même l'a bien montré lors de son passage aux universités. Ses compatriotes picards le choisirent comme procureur annuel de leur nation à Orléans 2. Il n'est pas douteux que ce soit à ce moment-là qu'il gagna à ses doctrines ceux de ses compagnons qui le suivirent plus tard à
noter, c'est que Jehan Robert, le père de Pierre, dit Olivetan, paraît être le premier de sa famille qui soit venu se fixer à Noyon. On ne voit dans les Registres aucun bourgeois de ce nom reçu avant lui. On peut donc très bien admettre qu'il était originaire de Tournai, comme le grand-père de Calvin l'était de Cambrai. Il est bon d'ajouter qu'au cours du seizième siècle ces Robert, une fois implantés à Noyon, y jouèrent un certain rôle, et qu'il est souvent question d'eux comme d'une famille influente.
^ Les Tournaisiens faisaient partie, dans les universités, de la nation de Picardie.
2 Lefèvre d'Étaples fut, lui aussi, procureur de la nation de Picardie lors de son séjour à l'Université de Paris (du Boulay, Histoire de l'Université de Paris, t. VI, p. 941-942). Ces distinctions sont tout à fait significatives.
Genève. Ces rapprochements ont donc une réelle importance. Si Lefèvre d'Étaples, Gérard et Arnould Roussel*, l'hébraïsant Vatable, Olivetan et Calvin sont sortis du même pay^, il y » assurément dans cette communauté d'origine quelque chose qui doit attirer l'attention 2.
Si maintenant, laissant Pierre Robert étudier à Strasbourg, on cherche à préciser quelle était au juste à ce moment la situation de Noyon, on verra que jamais conditions plus favorables ne furent réunies pour la propagation des nouvelles doctrines. Tout se prêtait à la formation tranquille d'une petite Église secrète. Vienne une parole jeune et convaincue et les adeptes se multiplieront.
Nous ne parlerons que pour mémoire de la peste qui sévissait d'une manière continue dans la ville, depuis plus de quinze ans. 11 est certain que le triste fléau avait contribué à aigrir les esprits.
Mais ce qui dut, plus que tout autre motif, mettre les habi-
^ Les Roussel sont nés à Vaquerie, près d'Amiens. Vatable est né à Gamaches.
2 Un autre rapprochement, choisi entre plusieurs, c'est que la famille des Bèze, qui était originaire de Vezelay, eut dès le commencement du seizième siècle des rapports avec les habitants de Noyon. Nicole de Bèze, l'oncle de Théodore, dont le véritable nom était Deode, fut prieur commendataire de l'abbaye de Villeselve, au diocèse de Noyon. Ce bénéfice le forçait à venir de temps à autre dans cette ville. C'est ainsi qu'on voit la municipalité noyon naise offrir en 1510 à M. Nicole de Bèze, conseiller en parlement, « deux grant pos de vin » (Archives de Noyon, GC. 85, f» 6). Plus tard, il transmit le prieuré à son neveu Théodore de Bèze qui vint lui-même à diverses reprises à Noyon et dut, comme son oncle, entrer en relations avec les fonctionnaires des chapitres, c'est-à-dire avec le père de Calvin et celui d'Olivetan. Dans la suite, quand Théodore de Bèze alla vers 1535 étudier à Orléans et à Bourges, il entra dans la même société qu'avait fréquentée jadis Calvin et dans laquelle le souvenir de ce dernier devait encore être très vif. Quand, en 1548, Théodore se décida à renoncer à ses bénéfices à la suite d'une grave maladie et à se retirer à Genève, Calvin n'était assurément pas pour lui un étranger. Ils avaient tous deux des relations communes. Pour n'en citer qu'un exemple, Laurent de Normandie, l'intime ami de Calvin, fut, avec Crespin, témoin du mariage de conscience que Théodore de Bèze contracta avec Claudine Denosse, en 1544.
tants dans une singulière défiance à l'égard du clergé, ce furent les dissensions intestines qui divisaient alors les diverses puissances ecclésiastiques de la ville. Il semble, à s'en tenir aux apparences, qu'il n'y ait eu là rien d'exceptionnel. L'histoire de Noyon, au moyen âge, est remplie de semblables rivalités. Rarement l'évêque et le chapitre vécurent en parfaite harmonie. Ils ne s'entendaient guère que pour lutter contre les bourgeois. Ceuxci, en revanche, montrèrent constamment vis-à-vis de l'élément religieux une sorte d'hostilité sourde, qu'une multitude de procès et de difficultés révèlent suffisamment. Peu de municipalités furent aussi nettement laïques. C'était une opposition de tous les instants. Ce n'est pas que les bourgeois aient toujours eu le bon droit de leur côté. Bien des arrestations non justifiées de gens d'Église prouvent le contraire. Quand la situation arrivait à l'état aigu, on ne reculait de part et d'autre devant aucune vexation.
Parmi toutes les causes qui contribuèrent à amener cet état de choses, il convient d'en signaler une dont, à notre avis, l'action a été capitale: nous voulons parler du nombre toujours croissant des clercs marchands, c'est-à-dire des personnes qui jouissaient du privilège de clergie. Cette exception qui, à l'origine, favorisait un nombre restreint de personnes, en était venue à s'appliquer à une foule de gens exerçant des professions séculières et lucratives et n'ayant d'autre caractère ecclésiastique que certains signes extérieurs. On s'avouait clerc uniquement par intérêt. Cette condition de clergie permettait à ceux qui la possédaient, de commercer à des conditions infiniment plus avantageuses que les autres marchands, exempts qu'ils étaient d'une foule de redevances et de droits. Là est la vraie cause de la plupart des conflits qui éclatèrent entre le clergé et la municipalité. Ce privilège exorbitant atteignait dans leurs intérêts les plus immédiats ceux des habitants qui restaient en dehors des juridictions ecclé-
siastiques. Il n'y avait plus, de la sorte, libre concurrence. Ce serait une erreur de croire qu'avec les temps modernes, cette inégalité ait disparu. Tout au contraire, au commencement du seizième siècle l'abus avait atteint ses dernières limites et dépassé toute mesure. Jamais le privilège n'avait paru plus criant et plus lourd à supporter. Le peuple en murmurait hautement. Nombre d'écrivains politiques de ce temps signalent cet état de choses et en font d'amères critiques^. Toutes ces inégalités choquantes ont été pour beaucoup dans la facilité avec laquelle les idées de Réforme se sont introduites dans certains milieux. Ces causes profondes ont exercé au moins autant d'action que certains abus plus apparents et par là même plus souvent remarqués.
Mais d'autres circonstances locales ont encore influé d'une manière immédiate, en facihtant l'esprit de critique et d'examen. Il faut songer que toute l'histoire de l'Église de Noyon au quinzième siècle se ramène à la question des reliques de saint Éloi. Cette querelle passionna la ville , divisa le clergé et causa dans la cité un trouble singulier. Il s'agissait de savoir qui des deux, du chapitre cathédral ou de l'abbaye de Saint-Éloi, possédait le véritable corps du ministre de Dagobert. La lutte atteignit des proportions inouïes. Il y eut enquête sur enquête, arrêt sur arrêt. A la fin le Parlement donna gain de cause aux chanoines en J462. Le procès avait duré plus de soixante ans 2. Il est certain que ces dissensions oiseuses avaient dû mettre en éveil les esprits raisonneurs. On se demandait de quel côté étaient les faussaires. Au reste, l'arrêt du Parlement ne termina pas la dispute. On continua à se harceler, et plus d'une fois le corps de
^ Ce n'est pas dans une étude comme celle-ci qu'il est possible de discuter une pareille question. Tout au plus peut-on appeler l'attention sur ce fait et indiquer en passant les conséquences qu'il entraîna.
2 C'est sans doute ce fait qui donna à Calvin la première idée de son fameux Traité des Reliques. Genève, P. de la Rovière, 1599.
M. sainct Eloi servit de prétexte aux violences et aux voies de fait.
On sortait à peine de ces fâcheuses affaires, quand une scission plus grave se produisit. Depuis le commencement du seizième siècle, la famille des Hangest, l'une des plus considérables de la région noyonnaise , avait la haute main sur les affaires ecclésiastiques. Elle disposait des plus gros bénéfices et accaparait pour ainsi dire le siège épiscopal , qu'elle occupa pendant trois quarts de siècle. On sait le rôle tout particulier que joua cette famille , aussi bien dans les destinées de Calvin que plus tard dans l'histoire de la Réforme française. Le premier qui attira sur lui l'attention fut Charles de Hangest, élu évêque de Noyon en janvier 1502. Il conserva cette dignité jusqu'en 1525, époque à laquelle il la résigna pour la transmettre à son neveu, Jean de Hangest,. auprès duquel il prit les fonctions de vicaire général de l'évêché.
C'est sous ce dernier que la Réforme naquit dans la ville et s'y développa. Son action singulière dans ce mouvement, qu'elle ait été réfléchie ou non , a été trop importante pour qu'on ne s'y arrête pas ici. Durant les cinquante-deux ans qu'il conserva l'évêché, son attitude fut énigmatique et indécise. Si l'on songe que deux de ses neveux et l'un de ses frères ont été ouvertement huguenots, on comprendra mieux son abstention et ses allures étranges. Tout d'abord, les relations entre lui et le chapitre furent tendues et difficiles. Une inimitié profonde en résulta^ La chose dut paraître aux fidèles d'autant plus choquante qu'une cause ridicule avait amené le différend. Jean de Hangest, comme beaucoup de ses contemporains, portait la barbe longue, malgré les prescriptions canoniques. Le chapitre imagina de l'en empêcher et de le rappeler a l'observation de la règle primitive. Cette demande intempestive n'était au fond qu'une petite vengeance, et la stricte application des règlements ecclésiastiques
n'entrait pour rien dans cet excès de zèle. Bref, on pria l'évêque par délégation de se mettre en estât décent , c'est-à-dire cuni rasura decenti, s'il voulait officier dans la cathédrale et entrer dans le chœur. Le prélat n'en fit rien et se présenta quand même devant la porte en habits pontificaux. Les chanoines, devant cette bravade, entrèrent en fureur et le doyen fit fermer le portail (r avril 1533^).
L'évêque dut se retirer mitre en tête et crosse en main. L'insulte l'humilia profondément. Cet incident étrange entraîna des conséquences que les deux partis opposés n'avaient assurément pas prévues. La lutte s'envenima. En novembre 1534 , des prières publiques et des processions ayant été ordonnées en expiation des horribles blasphèmes et autres indignitez contre le sacrement de l'autel 2, le chapitre fixa lui-même le jour de la cérémonie et fit nettoyer les rues. L'évêque qui devait présider, ayant ouï parler de ces préparatifs, fit mettre en un cul de fosse le crieur qui convoquait le peuple, et au jour dit, quand tout était prêt et une partie des habitants déjà rassemblés dans l'église, il donna contre-ordre et fit annoncer à son de trompe la remise de la cérémonie à huitaine. De là, grande exaspération dans le clergé et dans le peuple. Les chanoines résolurent de passer outre et effectuèrent la procession. Une sentence foudroyante les en punit. Trente d'entre eux furent mis en interdit et excommuniés. Les offices publics furent suspendus et une procédure compliquée commença.
De nombreux arrêts intervinrent. Une décision du Parlement du 22 décembre 1534 enjoignit à l'évêque d'absoudre les chanoines interdits, ce que Jean de Hangest exécuta de mauvaise grâce ^. En somme, le prélat sortait vaincu du différend. Il s'en
^ Le même fait se renouvela plus tard en 1547, le jour de l'Assomption. 2 II s'agit ici de l'affaire des placards. ^ Par acte du 25 février 1535.
vengea en quittant la ville ^. Son absence, en privant le clergé noyonnais de soji chef, laissa, en quelque sorte, le champ libre à la Réforme. Elle explique la facilité avec laquelle les nouvelles idées se propagèrent. Au reste, l'inquisiteur Démocharès^ a bien compris tout ce qu'eut de fâcheux cette défection quand il a dit, s'adressant aux Noyonnais : « C'est un grand bienfait de Dieu, en qui vous avez placé votre espérance, que vous ayez pu échapper aux morsures de ce serpent (Calvin). Il faut songer que l'absence prolongée de votre pasteur vous laissait sans soutien et que vous n'aviez avec vous que des juges notoirement ennemis. »
Pendant que les gens d'Église se disputaient de la sorte pour une barbe non canonique, de secrètes agitations se produisaient dans la ville. Ce même jeune homme de Noyon, que l'on a vu plus haut étudier à Strasbourg, avait communiqué à ses compatriotes les idées de Luther qu'il avait appris à connaître sur les bords du Rhin. La propagation commença lente et mystérieuse. Quand le chapitre, entre deux enquêtes judiciaires, s'en aperçut, il était trop tard pour aviser. L'ennemi était dans la place, insaisissable, et l'on ne pouvait songer à l'en faire sortir.
C'était surtout dans la classe aisée et éclairée, parmi les gens de plume ou de robe que les idées luthériennes trouvaient plus d'adhérents. Plusieurs seigneurs des environs s'y rallièrent également de bonne heure. Péronne de Pisseleu, sœur de la duchesse d'Étampes et femme de Michel de Brabançon, seigneur deCanny, faisait partie du petit groupe de la Cour, qui s'était rallié à la Réforme. Elle est citée dès 1533 comme une protestante déclarée. C'était une femme intelligente et fine, jouissant d'un grand crédit à la Cour. Elle résidait une partie de l'année au château de Va-
1 II alla séjourner longtemps à Rome qu'il dut quitter pour dettes.
•^ Le futur juge d'Anne Dubourg, qui était, d'ailleurs, chanoine de Noyon.
resnes, près de Noyon, et se trouvait en rapport d'amitié avec les Normandie. Elle se constitua, dès le début, la protectrice des Réformés du pays, et il n'est pas douteux que son action n'ait été pour beaucoup dans le tranquille développement du protestantisme noyonnais. Grâce à son intervention, beaucoup d'ennuis et de mesures répressives furent évitées à ses coreligionnaires. Plus tard, Calvin entretint avec elle une correspondance dont une partie nous a été conservée. A en juger par ce que nous possédons de ces lettres, il est probable que le Réformateur se trouva en relation avec Madame de Ganny, soit à Paris, soit à Noyon. Mais, faute de documents, le rôle de cette femme influente à l'époque qui nous occupe est difficile à préciser*.
Quoi qu'il en soit, les Normandie, les Picot, les Montigny, les d'Artois, les Martine, les Gollemont, et surtout les Robert et les Gauvin formaient une sorte de petit clan frondeur, contre lequel les chanoines n'osaient agir. Les premiers indices de ces tendances sont précisément les démêlés racontés plus haut. Sans parler des faits plus graves qui arrivèrent par la suite, Gérard Gauvin et son fils Charles sont censurés et excommuniés la même année (1531). Or au même moment François Daniel écrivait à Jean Calvin pour lui persuader de faire agir auprès de Jean de Hangest, l'évêque élu de Noyon, dans le but d'obtenir quelque dignité ecclésiastique. Calvin ne donna aucune suite à cette proposition, mais elle témoigne d'une manière certaine qu'il n'était pas encore entré dans le mouvement d'idées de sa famille. Pour qu'un de ses amis intimes et de ses fidèles confidents pût songer à l'obtention possible de la charge d'official pour Calvin, il fallait que ce dernier n'eût encore donné aucun motif de le soupçonner personnellement. On peut saisir cependant, dès cette époque, dans sa correspondance, un trait qui semble dénoter
1 Nous reviendrons sur ceUe personne dans notre troisième partie.
quelque méfiance à l'égard des choses ecclésiastiques. Il s'agit d'une sœur de son ami Daniel, laquelle était sur le point d'embrasser la vie monastique. Elle y était fermement décidée. Calvin écrit néanmoins qu'il l'a éprouvée, pour s'assurer qu'elle n'obéissait pas à la contrainte et qu'elle ne cédait point par manque de volonté. Il l'engage à lui confier ses hésitations. Puis, voyant que la jeune novice persiste dans sa résolution, il ajoute qu'il n'a pas voulu l'en détourner, n'étant pas venu au couvent dans ce but. Il s'est contenté de lui recommander de ne pas trop se fier à ses propres forces , mais de s'en remettre à Dieu in quo sumus et vivimus.
Il ne faut pas assurément exagérer la portée de ces paroles. On peut reconnaître toutefois qu'elles supposent une sorte de tendance à l'esprit d'examen qu'il n'est pas inutile de signaler. Depuis cette époque jusqu'à la fin de l'année 1533, aucune des lettres, soit écrites par Calvin, soit reçues par lui, ne révèle clairement sa situation d'esprit. Le discours qu'il rédigea et qui fut prononcé en Sorbonne par le recteur Nicolas Cop, son ami, est, en quelque sorte, un manifeste tout à fait imprévu. Il y exposait en effet la doctrine de la justification par la foi. C'est là qu'on aperçoit pour la première fois le changement décisif de ses idées. Or, il est bien certain que la conversion n'avait pas été soudaine. Les affaires de famille racontées plus haut, les relations faites aux universités , avaient depuis longtemps préparé le terrain et déterminé la rupture.
Le point essentiel qu'il importe de fixer, c'est de savoir quel fut le premier initiateur. Si l'on cherche un témoignage explicite à cet égard, on trouvera que toutes les assertions formulées sur cette question ont une commune origine. La vie de Calvin écrite par Théodore de Bèze forme à ce point de vue une source unique dont l'autorité ne peut être mise en doute. Tous les autres témoignages rapportés par les histoires postérieures dérivent du sien.
Or, cet ami et ce confident de Calvin durant seize ans, écrit que ce fut un sien parent et ami nommé maître Pierre Robert , autrement Olivetanus, qui lui fit goûter quelque chose de la pure religion, en l'éloignant des superstitions papales. Remarque importante : Bèze note la transformation comme s'étant opérée à Noyon. A coup sûr, il en avance un peu la date, puisqu'il la suppose déjà accomplie lors du départ de Calvin pour Paris ; mais le fait n'en est pas moins affirmé. II est bien probable que Calvin avait répandu lui-même cette opinion dans son entourage, et que Bèze n'en a été que l'écho ^.
Un fait très digne de remarque, c'est que ni la vie latine, ni la vie française de Calvin par Théodore de Bèze, ni la rédaction remaniée par Nicolas CoUadon, ne font la moindre allusion à une. influence spéciale exercée sur l'esprit de Calvin, soit à Orléans, soit à Bourges. Pour ce qui concerne notamment l'action attribuée à Melchior Wolmar qui, d'après certains historiens, aurait été décisive, aucun de ces deux auteurs considérés comme les mieux informés, n'en a fait mention. Ils rapportent simplement que Calvin suivit les leçons de grec et d'hébreu du savant allemand, mais ils n'attribuent à ce dernier aucun rôle particulier dans la conversion de son élève. Plus tard seulement, des biographes postérieurs ont cru pouvoir inférer de ce passage peu explicite que Wolmar avait été l'initiateur de Calvin aux idées de Réforme. Ils fondaient leur assertion uniquement sur ce fait que le célèbre professeur avait été, durant son séjour à Bourges, un partisan avéré des doctrines de Luther. Mais, on vient de le voir, des témoignages positifs contredisent cette induction. Au reste, une dernière preuve tout à fait concluante
1 Golladon a répété la chose dans les mêmes termes. Le témoignage de Papire Masson dans sa Vita Calvini concorde également avec celui de Bèze. Plus tard, Bayle, dont la vue est en toutes choses si sagace, ne s'y est point trompé et a pris soin de signaler l'action d'Olivetan sur son compatriote.
se présente à l'appui de notre opinion. C'est que, dans la dédicace adressée par Calvin à son ancien maître en tête de son Commentaire de la seconde épître aux Corinthiens*, le Réformateur ne parle nullement d'une action de ce genre. Énumérant tous les services que Wolmar lui a rendus et les obligations qu'il lui conserve, il passe complètement sous silence l'influence religieuse, qui, si elle s'était réellement produite, aurait dû être rappelée en première ligne. Calvin considère Wolmar comme un maître dévoué auquel il doit, pour la plus grande part, son avancement dans les lettres. Le grec et l'hébreu furent le motif de leurs rapports affectueux, mais le changement de religion n'y eut point la première part. Dans le cas contraire, Calvin n'aurait pas manqué de reconnaître cette initiation, pour lui beaucoup plus importante que les leçons de philologie.
D'autre part, il est bien certain que Calvin hésita longtemps avant de se rendre aux conseils et aux exhortations d'Olivetan. Il a signalé lui-même, en plusieurs endroits de ses écrits, son obstination et sa résistance. La nouveauté des doctrines l'effrayait à ce qu'il assure, et il eut grand'peine à se décider à y prêter l'oreille. Il se résigna très difficilement à renoncer à l'ignorance et à l'erreur, dans lesquelles jusqu'alors sa vie s'était écoulée, témoignage qui se trouve assez en contradiction avec ce qu'il rapporte de sa suhita conversio^. Il est probable que cette expression doit s'entendre dans ce sens, que le jour où la lumière se fît pleinement dans son esprit, où ce qu'il crut être la vérité lui parut démontré, ses scrupules cessèrent et le changement s'opéra sur le champ. Mais auparavant une longue crise d'incertitude et de doute l'avait tourmenté et ébranlé dans sa foi première.
1 Correspondance de Calvin. Édit. du Corpus Reformatorum XII, n" 814. Cette dédicace est du mois d'août 1546.
2 Voir la Préface du Commentaire des Psaumes. Corpus Reformatorum. Calvini Opéra. Tome XXXI. C'est le document capital pour cette question.
C'est un fait singulier que, pour tout ce qui touche à cette question, Calvin se soit montré constamment dans ses écrits très sobre de détails et d'éclaircissements. Il semble qu'il ait éprouvé quelque répugnance à exposer les péripéties de sa conversion. Son rôle de Réformateur l'astreignait à une certaine réserve et à un certain mystère. Il préférait qu'on supposât son adhésion aux idées de Réforme comme un fait d'importance secondaire et que le public le considérât comme ayant été dès son extrême jeunesse un opposant et un émancipé. C'est ce qui explique pourquoi nombre de ses disciples ont cherché à faire remonter son changement de croyances beaucoup plus haut qu'il ne convient de le faire remonter en réalité. Quelques-uns ont admis qu'il était dès 1531 un infatigable apôtre de la foi nouvelle, un réformateur militant. Nous croirions volontiers que cette date a pu jouer un certain rôle dans les péripéties de son évolution religieuse. C'est en effet celle de la mort de son père et d'un séjour prolongé à Noyon, à la suite duquel il quitta l'étude du droit. Ce changement d'études est quelque chose de significatif. Mais de là à admettre une conversion définitive, il n'y a aucun rapport. La vérité c'est que, disposé depuis longtemps par son caractère même, préparé par son éducation, le milieu de sa famille, ses relations, se» études, il ne se déclara franchement huguenot que le jour où toutes ces circonstances réunies l'entraînèrent presque contre son gré, et où, pour ainsi dire, il ne lui fut plus possible de faire autrement.
D'autres personnes dans son entourage furent séduites et convaincues avant lui. Il ne fit que suivre, après mûre réflexion, leur exemple. Il semble qu'il ait pris à tâche de ne rien faire paraître de ses hésitations, qui restèrent secrètes, même pour ses amis. Aucune des lettres qui nous ont été conservées ne trahit le trouble de ses idées. Un mois avant le discours de Cop, vers la fin d'octobre 1533, racontant à son ami François Daniel
l'affaire du collège de Navarre et de la reine Marguerite, il parle des réformés avec une complète indifférence, et les traite comme des gens avec lesquels il n'aurait eu aucun rapport. Il dit vaguement : Visum est statut pessimum exemplum eorum libidini qui rébus noms inhiant'^. On ne sent nulle part dans son récit l'accent personnel. Il arriva précisément chez lui le contraire de ce qui se passa dans l'âme d'un Luther.
Calvin n'a point connu l'incertitude douloureuse ni le déchirement poignant. Son évolution religieuse s'est faite méthodiquement. Il a pesé en juriste les raisons pour et contre. Dans cette nature raisonneuse et concentrée, la dialectique remplaçait l'intuition soudaine. Sa sensibilité n'eut pas à souffrir de ce combat intérieur. Les indignations étaient susceptibles d'être contenues. Il les contint même si bien que le jour où la lumière se fit, où la conviction fut absolue, sa nouvelle foi le trouva quand même maître de lui et toujours prudent. Sa conversion ne fit pas de lui un apôtre. Du Tillet le lui a reproché durement quand il lui écrivit quelques années plus tard, parlant de sa doctrine : (cYous avez abandonné votre nation, pour ce que ne l'y avez osé divulguer et maintenir pubhquement ». ^
1 Édition de la Correspondance du Corpus Reformatoruni. N" 19.
2 Lettre de du Tillet à Calvin, de décembre 1538. — Édition de la Correspondance du Corpus Reformatorum. N« 153.