CALVIN HUMANISTE
Son second séjour à Paris. — Les études philologiques. — Danès. — Le De Clementia. — Calvin et ses correspondants. — Pierre Robert. Son caractère et son œuvre. — Deuxième séjour de Calvin à Orléans. — Retour à Paris.
Calvin quitta Noyon dans le courant de juin 4531. Mais avant de se fixer définitivement à Paris, il fit un court voyage à Orléans, afin d'y revoir ses amis, Daniel en particulier. On lui fit l'accueil le plus affectueux. Qui sait ? Peut-être les fréquentes visites qu'il prenait plaisir à faire dans cette famille, n'étaient-elles pas sans but? Dans la lettre qu'il écrivit à la suite de ce voyage, il y a une mention toute spéciale à l'adresse de Françoise Daniel. Il est permis de supposer qu'elle ne fut pas étrangère à l'attrait manifeste qui ramenait sans cesse Calvin vers cet aimable milieu. C'était une maison nombreuse et animée. François Daniel était marié, mais n'en continuait pas moins à habiter avec ses parents. Il semble qu'après la mort de son père cette famille hospitalière ait remplacé pour Calvin la maison paternelle devenue déserte.
Quoi qu'il en soit du motif de sa visite, il dut, après quelques agréables journées, se mettre en route pour la capitale. Il fit, ainsi qu'il en avait l'habitude, le chemin à pied. Comme la plupart des hommes de son temps, il paraît avoir été grand marcheur. Ces infatigables travailleurs ne dédaignaient point l'activité physique. Ils réparaient par des courses à pied ou des exercices du corps bien réglés les longues veilles passées dans
l'étude ^ Tous ces hommes du seizième siècle voyagèrent beaucoup. Ce fut le secret de cet équilibre d'esprit et de corps qui frappe en eux. Contrairement aux préjugés qui régnent sur leur compte, la vie solitaire du savant de cabinet, toujours plongé dans les livres, n'a point été leur fait. Ce furent des gens de bonne compagnie, presque tous très lancés dès leur jeune âge. Voyant beaucoup de monde, entourés de nombreux amis, ils ne connurent point l'isolement. Calvin en est bien la preuve la plus frappante. A Paris comme à Orléans, k Bourges comme à Noyon, il vécut dans un cercle très mouvementé. A aucune époque de son existence, malgré la tournure méditative de son esprit, malgré l'inflexibilité de son caractère entier, le réformateur n'a été dans sa vie privée le personnage sombre et concentré qu'on s'est plu à représenter. Sa correspondance le montre durant ses années d'études, comme un jeune homme d'un commerce agréable, très répandu, aimé et recherché, séduisant tout son entourage. On se disputait le plaisir de l'héberger. Quand il revient, à l'époque qui nous occupe, c'était à qui le logerait.
A son arrivée d'Orléans, il se trouva très fatigué par suite de la chaleur et dut, pour se reposer, s'abstenir de tout travail. Il mit à profit ces quelques jours de répit pour faire plusieurs visites et s'acquitter des commissions dont la famille Daniel l'avait chargé. Accompagné de son ami Gop, il alla visiter à son couvent la sœur de François. Cette dernière était à la veille de prononcer ses vœux et il s'agissait de s'entendre avec les
1 Nous voyons qu'à cette époque Calvin faisait de l'équitation avec un certain Viermseus {Opéra, lettre n» 5). Quand plus tard, à Genève, la maladie réprouva si cruellement , il écrivait, sans doute en se rappelant ces distractions de sa jeunesse: «Tant y a que s'il ne me faict la grâce de me restituer en meilleure disposition, je ne suis pas en train de jammais monter sur cheval» (Lettre à M. de Falais de mars 4546. Opéra n° 784).
religieuses pour fixer le jour de la cérémonie, qui devait se faire en grande solennité i. L'abbesse vint donc au parloir pour discuter la question avec les jeunes visiteurs. La scène, telle qu'elle est racontée par Calvin lui-même, a quelque chose de charmant 2. Pendant que la supérieure s'entretient gravement avec Gop, notre étudiant prend à part la jeune nonne, et la pressant de questions cherche à connaître ses véritables sentiments. On voit que Calvin n'a qu'une médiocre confiance en cette vocation et que l'arrière-pensée d'une contrainte, exercée par les sœurs, domine chez lui. La future religieuse proteste, en termes très vifs, de la fermeté de sa décision, et son interlocuteur met fin à Va parte, après l'avoir engagée à s'en remettre plutôt à Dieu qu'à ses propres forces. Il semble dire qu'après tout l'affaire ne le regarde pas, et vient retrouver l'abbesse pour savoir d'elle quand aura lieu la profession. Le choix de la date lui en est laissé, mais à la condition qu'un certain Pylade^ y assisterait. Bref, après avoir discuté, on se sépara sans bien s'entendre et sans rien fixer, l'époque de l'arrivée de ce personnage étant encore ignorée. C'est dans cette circonstance, comme nous l'avons fait remarquer plus haut ^, qu'apparaît pour la première fois une certaine tendance à l'esprit d'examen qu'il est utile de noter. Évidemment, la méfiance et l'opposition qu'il manifeste, n'ont rien de bien caractéristique, et ce n'est encore qu'un simple indice des sentiments qui commençaient à s'éveiller en lui.
Ces visites terminées, Calvin s'occupa de son logement. Le père d'un de ses camarades d'études appelé Goiffart, sur lequel
1 Parmi les nouvelles religieuses admises, il y avait encore la fille d'un changeur d'Orléans, maître du frère de Daniel,
2 Opéra n° 5 et Herminjard II, 346.
3 II n'y a là très probablement qu'un surnom. Go personnage est tout à fait inconnu.
* Voir plus haut au chapitre III, p. 38.
nous manquons tout à fait de renseignements, voulait qu'il habitât chez lui, désirant vivement en faire le compagnon de son fils. Mais cette combinaison offrait pour notre jeune humaniste l'inconvénient de le faire demeurer trop loin de l'endroit où professait Danès, dont il allait suivre les cours. 11 préféra pour ce motif se loger au collège Fortet, le même où cinquante ans plus tard devait être arrêté le plan de la Sainte Ligue et où siégea le Conseil des Seize^, Il habitait dans cet établissement uniquement à titre d'hôte et non en qualité de boursier.
Calvin troilva un maître digne de lui en Pierre Danès, vaste et encyclopédique intelligence, qui embrassait à la fois les philologies grecque et latine, la rhétorique, les mathématiques, la philosophie, la médecine et la théologie, l'un des esprits les plus profonds et les plus puissants de cette Renaissance qui compta tant de génies universels 2. Amyot, Barnabas Brisson, Gagni"^ furent ses disciples. Les contemporains mêmes le mirent audessus de Budé. Il circulait à ce sujet un distique célèbre :
Magnus Budœus, major Danesius ille, Argivos norat, iste etiam reliquos.
A son retour dans la capitale, les amis du jeune philologue l'accueillirent avec joie. Plusieurs de ceux qu'il avait connus à Orléans et à Bourges s'y trouvaient maintenant réunis. Un cercle relativement nombreux et animé se forma bien vite, dont Calvin, par l'ascendant de son talent, devint dès le début le chef et l'inspirateur.
1 Le collège fut fondé en 1397 par Pierre Fortet, originaire d'Aurillac, chanoine de la cathédrale de Paris. Il occupait les maisons qui subsistaient encore récemment sous les n»» 19 et 21 de l'ancienne rue des Sept-Voies. (Voir Hist. de la ville et du, dioc. de Paris^ de l'abbé Lebœuf, édition Gocheris, If., 601 et 702.)
'^ Voir Launoy, Regii Navar. gymn, paris, hist , p. 720.
^ Gagni (Jean de), Gagnœus, appelé aussi Gagnée ou Guigni, théologien et érudit, né à Paris, mourut en 1549.
Dans ce groupe d'amis , les invitations étaient fréquentes et l'on se recevait mutuellement beaucoup ^ Il se passa à ce propos un fait assez caractéristique qui jette un certain jour sur les mœurs et les habitudes de ces cercles d'étudiants. Un frère de Daniel étant venu passer quelque temps à Paris alla visiter Calvin, qui le reçut amicalement et le décida à prolonger son séjour 2. Mais le jeune voyageur, d'humeur nomade et de goûts assez fantasques, rêvait de courir le monde. Calvin, d'un caractère moins enthousiaste, tenta de combattre cette résolution, lui conseillant de retourner tout simplement à Orléans, dans sa famille, puisque Paris lui déplaisait; mais ces tentatives n'eurent aucun succès. Un jour que Calvin avait invité à" dîner le frère de son ami avec un autre camarade, il attendit vainement leur venue, durant toute une journée. Étonné, il envoie vers le soir à l'hôtellerie où ses hôtes étaient descendus. Les deux voyageurs s'étaient mis en roule le matin même pour l'Italie, sans que rien piit faire supposer une aussi rapide décision. Un ami commun, Pierre de Wingle, les avait même conduits jusqu'à quelques milles de Paris. Calvin écrivit sur-le-champ à Orléans pour expliquer qu'il n'était pour rien dans ce voyage inattendu, dont la famille de Daniel se montrait fort étonnée. Un trait de ce genre n'a rien d'exceptionnel et s'accorde bien avec l'idée que l'on peut se faire de la vie aventureuse et mouvementée des étudiants du seizième siècle, que le désir de voir le monde faisait vagabonder de ville en ville et entraînait souvent à des courses lointaines. Voyageant à pied, vivant plus de la charité publique que de leurs modiques ressources, ces jeunes gens s'en allaient un peu au hasard, visitant les universités, s'intéressant à toutes choses, entendant les maîtres illustres, se fai-
ï Voir passtm la correspondance de Calvin, par exemple. Opéra, n<^^ 8 eiii. ^ Lettre à François Daniel. Opéra, n» 8.
sant dans leurs lieux de séjour des amis avec qui ils demeuraient en relation, ce qui leur procurait partout de nombreux et solides appuis. De cette manière, ceux qui par la suite commençaient quelque entreprise, se dévouaient a quelque grande œuvre , trouvaient sans peine des disciples et des adeptes, ou tout au moins des approbations sympathiques qui les encourageaient. Il n'en est pas un qui n'ait dû beaucoup à cette façon d'entendre la vie. Il n'y a pas eu non plus de meilleur ni de plus sûr moyen de propagande pour toutes les grandes idées de réforme qui furent alors émises.
Le mauvais état de la santé de Calvin, en lui occasionnant de fréquentes indispositions, l'obligeait à certains ménagements. C'est ainsi que voulant, à ce moment, partir pour Orléans, il en fut empêché par un malaise assez grave ^. Le jeune médecin qui le soigna dans cette circonstance se disposait précisément à faire aussi le voyage d'Orléans, où il projetait de s'établir. Calvin, encore trop faible, ne put l'accompagner, mais il lui remit une lettre très chaude de recommandation pour François Daniel 2. Il y faisait l'éloge du jeune praticien, de sa science et de son caractère, ajoutant qu'on pouvait se confier à lui sans crainte; et se livrant à cette occasion à quelques plaisanteries. « Je n'ignore point, écrit-il, combien il est délicat de recommander un médecin. Si vous le louez à tort, autant vaudrait confier à un voleur une épée pour massacrer les gens, puisque vous le mettez à même de causer la mort de tant de personnes. C'est qu'il est permis aux médecins, comme ils l'avouent eux-mêmes, de tuer impunément. »
C'est la période heureuse et tranquille de la vie de Calvin,
1 Nam dum discessum meditor, correptus sum gravi diarrhœa (LeUre ù Daniel. Opéra, n» 10).
2 Mêfne lettre. Toutes ces lettres de recommandation que Calvin écrivit en si grand nombre ont un accent très sincère et convaincu.
92 LA JEUNESSE bE CALVIN
celle qui précéda les grandes luttes et pendant laquelle il se recueillit, pour ainsi dire. Il poursuivait en toute liberté, sans contrainte aucune, les études qu'il préférait. A ce moment sa seule ambition manifeste était de conquérir un nom dans l'humanisme. Gomme on l'a dit, Reuchlin, Érasme ou Lefèvre étaient alors ses modèles, plutôt que Zvvingle ou Luther^. Le premier ouvrage qu'il publia répondait à cette tendance. C'était une œuvre exclusivement philologique, pleine d'érudition, écrite avec vigueur et où la clarté de l'exposition révèle le juriste, rompu à l'argumentation précise et pénétrante. Beaucoup de questions contemporaines étaient agitées dans ce travail où fourmillaient les allusions 2.
Le commentaire des deux livres du de Clementia ^ de Senèque parut dans le courant du mois d'avril. On sait que l'ouvrage était dédié à Claude de Hangest, abbé commendataire de Saint- Éloi, ami d'enfance de Calvin, qui avait étudié avec lui successivement à Noyon et à Paris, et probablement aussi à Orléans^. L'épître dédicatoire, conçue en un style très ferme et très personnel, révèle chez son auteur une réelle maturité d'esprit. Calvin déclare n'avoir souci des artifices littéraires, si peu sincères et si pleins de banalité auxquels trop d'écrivains contem-
1 Kampschulte, 235.
2 Cette préoccupation est très évidente, 11 y est traité de la réforme de la justice, du désordre de l'administration, des rois dont l'amour des peuples constitue la meilleure garde, etc. Mais il est douteux que l'œuvre ait été écrite dans le but d'engager le roi à la clémence vis-à-vis des hérétiques.
3 L. A. Senecse .. libri duo de Clementia, ad Naeronem Caesarem loannis Calvini Noviodunaei commentariis illustrati. Parisiis 1532, in-S». Une seconde édition en a été donnée à Genève en 4576, in-folio. Voir Opera.Y, p, 5 etsuiv. La préface est datée du 4 avril et une lettre adressée à François Daniel le 22 du même mois annonce que l'ouvrage a paru. Il faut donc en placer l'apparition entre ces deux dates.
* Il semble avoir suivi dans cette dernière ville les cours de Nicolas Duchemin , qui lui dédia également son Antapologia, parue en 1531 à Paris, chez Ger. Morrhius, in-4<^.
porains ont recours, pour justifier la publication de leurs livres et se concilier les lecteurs. Ce sont les conseils et les encouragements de quelques amis, parmi lesquels de Gonnan, qui l'ont décidé à affronter le public sur une matière qu'ont abordée avant lui des savants de premier ordre, tels qu'Érasme « literaram alterum decus ac primœ deliciœ, » C'est en souvenir des bienveillants procédés de la famille de Hangest à son égard, qu'il dédie à son ancien compagnon d'études ces prémices de ses travaux.
Cette publication fut pour le jeune débutant une grave affaire. L'idée d'affronter le public savant lui causait une certaine appréhension: ci Tandem jacta est aléa y^ écrivait-il à François Daniel, en lui annonçant l'apparition du livre ^. L'impression avait été faite à ses frais, ce qui prouve que le fils du procureur de Noyon n'était pas si pauvre. Le sacrifice n'en avait pas été moins très lourd pour sa bourse d'étudiant 2. Mais sa volonté très ferme de produire et de prendre dans le monde savant quelque autorité lui avait fait négliger les considérations d'argent. Aussitôt l'ouvrage mis en vente, il s'occupa avec la plus grande activité des questions de publicité. Il écrivit à tous ses amis, les chargeant de remettre les exemplaires aux professeurs et les pressant d'agir en sa faveur, de toutes leurs forces. Le désir de rentrer dans ses déboursés n'était chez lui qu'une préoccupation secondaire. On sent qu'il y a dans cette propagande méthodique et réfléchie un but plus élevé, celui d'arriver à s'imposer. Il parle d'envoyer en une seule fois cent exemplaires à Orléans, tâche d'engager les professeurs de Paris à choisir
1 Voir les lettres à Daniel, d'avril 1532, et celle de Daniel à Calvin (Opéra, n°s 13, 14, 15).
2 « Sed meis sumptibus excusi, qui plus pecuniae exhauserunt quain tibi persuader! possit; nunc omnem operani do ut aliquid coUigatur», écrit-il à Daniel le 22 avril, lettre citée.
Touvrage de Sèneque coQiaie sujet de leurs leçons, et fait des tentatives analogues près de ses anciens maîtres de Bourges et d'Orléans, par l'intermédiaire de ses amis ^. Il a hâte de connaître l'accueil fait à son livre 2. Dans toute cette affaire, Calvin fait preuve d'une ténacité extrême. Une sorte de surexcitation perce dans sa correspondance. Il a conscience de sa valeur et craint que le public ne l'apprécie point comme il le mérite. Cette volonté si ferme et si obstinée, qui est sa caractéristique, apparaît dans cette circonstance avec une singulière netteté.
Calvin était alors très à court d'argent. Il est probable que les dépenses causées par l'impression de son commentaire du de Clementia contribuèrent dans une mesure sensible à amener cette gêne. Il fit vainement appel à son frère Charles qui était son procureur à Noyon et chargé comme tel de recouvrer ses créances et de toucher les revenus de ses bénéfices; mais ce dernier, négligent et oublieux, laissa la demande sans réponse ^» Poussé par la nécessité immédiate, Calvin se résigna k écrire a Nicolas Duchemin pour lui exposer sa pénible situation et lui emprunter deux couronnes ^. Cette démarche lui coûtait beaucoup; mais comme il l'écrit lui-même, son dénûment était tel, qu'il ne pouvait attendre davantage. « Nunc me urget nécessitas, quae nec diem nec horam ferre potest. )> Cette afl'aire
^ Le professeur Christophe Landré ou Landrin, Antoine du Pinetj Matliuriii de la Brosse, Nicolas le Roy et d'autres personnages dont les noms ne peu- Vent être identifiés, sont désignés spécialement par Calvin, comme devant recevoir des exemplaires.
2 Primum velim mihi ut rescribas quo favore vel frigore excepti fuerint (Lclire à Daniel. Opéra, n» 14).
3 II paraît que ce procédé n'avait rien d'exceptionnel de la part de Charles, puisque Calvin ajoute «ut solet»).
* Lettre à Duchômin {Opéra, n" 9).
lui causa un vif tourment. Son caractère fier et hautain souffrait d'une pareille extrémité ^.
Un fait qui ressort des fragments conservés de cette correspondance, c'est que Calvin se montrait très exigeant vis-à-vis de ses amis. Exact et ponctuel par caractère, il prétendait trouver les mêmes qualités de régularité chez ses correspondants. Ceux-ci moins sérieux ou plus oublieux commettaient souvent des retards qui leur attiraient de vertes semonces de sa part. Il y eut même, à la suite de négligences de ce genre, des brouilles momentanées. Inflexible sur ce chapitre, Calvin s'aigrissait et il fallait l'intervention d'un ami commun pour obtenir le pardon du retardataire. Daniel lui-même éprouva à diverses reprises les effets de cette mauvaise humeur 2, Duchemin dut s'interposer et arriva à tout arranger^. Une autre fois, ce fut Duchemin luimême qui fut pris en faute. Calvin refusa d'effectuer un voyage projeté à Orléans, jusqu'à ce que le jurisconsulte eût répondu à ses lettres ^^
1 Cop, à qui Calvin aurait préféré s'adresser, venait de s'installer et de dépenser à l'achat de ses meubles tout l'argent dont il disposait; quant aux autres amis, ils étaient tous trop éloignés. Calvin expose tout cela à Duchemin, pour lui expliquer sa démarche.
'^ Lettre de janvier 1532, n. s. Opéra, n<» 6 : « Si quod tibi decedens pollicilus sum, écrit Daniel à Calvin, tardiuscule quam par sit exsequor, forsitan negligentise vel ingratitudinis suspectus tibi sum, veluti immemor tui nostreequc mutuae ilHus et veteris amicitiai desertor.»
- 3 Intérim apud Calvinum epistolse vice fungeris, illique nos commendatiores facias, rogo, ac persuadeas me illum non minus flagranter amare quam quura et ille me fraterna quadam pietate complecteretur et ego illum supra modum tum mirarer tum amarer (Lettre de Daniel à Duchemin de janvier 1532. Opéra, n» 7).
* LcUre de Calvin à Daniel de 1532 (Opem, n» 14) : Ghemino quid scribam })lane non habeo, quum ille toties provocatus non respondea, nec statui me ad iter accingere nisi prius scripserit. » Dans une autre lettre de Calvin à Daniel, c'est Framberge qui est mis en cause {Opéra, n» 18). Une autre fois, il signale les retards de du Pinet et de la Brosse {Opéra, n" 13), etc. H n'est [)as de lettre où il n'exprime quelque plainte à ce sujet.
En somme, Calvin était sur tous ces points très susceptible. D'une politesse scrupuleuse, il attachait une importance exagérée aux moindres manquements. Le fait d'avoir oublié de lui envoyer quelque salutation amicale par un camarade prenait à ses yeux une véritable gravité^. Lui-même, d'ailleurs, se montrait très prolixe sur ce point, énumérant dans chacune de ses missives toute une série de commissions de ce genre 2.
Daniel étant venu passer quelques jours à Paris est invité par son ami à prendre un repas chez lui. Mais une affaire urgente l'ayant rappelé à l'improviste à Orléans, il quitte la capitale sans prendre congé de Calvin qui l'attendait. Grave mécontentement de ce dernier qui écrit aussitôt à Duchemin pour se plaindre de ce procédé. Il faut que Daniel écrive pour s'excuser et réparer cette incartade^. Ces petites exigences auxquelles les amis de Calvin étaient habitués, n'empêchaient pas ces derniers de lui rester profondément attachés et de lui pardonner ces boutades. On ne l'en recherchait que davantage. Toutes ces discussions se terminaient ordinairement par de pressantes invitations de venir passer quelque temps à Orléans ^. Ces voyages durent être assez fréquents. Nous voyons également par une autre lettre qu'il se retira un moment à Chaillot, dans les environs de Paris ^. En somme, son existence dans la capitale était active et mouvementée.
Durant tout ce temps, l'évolution religieuse de Calvin s'accomplissait lentement. La question de l'origine de ses idées a été traitée plus haut; il n'y a plus lieu de revenir ici sur les influences qui déterminèrent ce changement. Rien ne permet de
1 opéra. Lettre nM8.
2 On peut citer à peu près toutes les lettres de cette période. 2 Opéra. Lettre n» 11.
* Id. Lettres n»» 11, 14, 15, etc.
" Id. Lettre n» 6.
conjecturer à quel moment commença le combat intérieur qui se déclara, et à quel moment il finit. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que le futur réformateur n'a point souff'ert profondément de cette crise. Ce terrible cri d'angoisse qui s'échappa tant de fois de la poitrine d'un Luther, Calvin ne le proféra jamais. Il n'avait point été aussi pénétré qu'il le disait lui-même des (i superstitions papales », Les dogmes catholiques ne le satisfaisant plus^, il résolut d'en entreprendre un long et minutieux examen 2. Mais ce qu'il écrit plus tard de l'extrême terreur qu'il éprouvait à entrer en lui-même à ce moment, des tourments de sa conscience, ne doit pas être pris à la lettre^.
La conversion définitive de Calvin fut avant tout une question de logique et de réflexion, où le sentiment ne fut pour rien. Les scandales du clergé l'avaient peu choqué. Les choses de la doctrine furent son unique préoccupation. Que les ministres du culte fussent plus ou moins dignes de leur mission, c'était là chez lui un souci d'ordre secondaire. Tout au contraire, comme il l'avoue lui-même, le respect de l'Église l'empêcha longtemps de faire le pas décisif. Il ne s'y hasarda qu'après avoir reconnu que sa crainte était vaine et ses scrupules exagérés'^. Selon
1 Épître à Sadolet, datée de Strasbourg, i" septembre 1539 {Opéra, V, p. 385) : « His omnibus quum utcumque perfunctus essem, tametsi nonnihil interquiescebam , procul tamen aberam a certa conscientise tranquillitate», et plus loin : « Rudimenta autem quibus fueram initiatus ejusmodi erant ut nec me ad legitimum numinis tui cultum satis instituèrent. »
2 Quum jam animus meus ad seriam attentionem comparatus foret, hic vero tanquam illata luce animadverti, in quo errorum sterquilinio fuissem volutatus quod inde sordibus ac maculis fœdatus essem » {Épître à Sadolet, loc, cit.).
3 « Quoties enim, Domine, vel in me descendedam vel animum ad te tollebam , extremus horror me incessebat , cui nuUa piacula nulljïî satisfactiones niederi possent. Ac quo me propius considerabam, eo acrioribus pungebatur aculeis conscientia, ut non aliud restaret solatium quam me ipsum oblivione ludere» {Épître à Sadolet, loc. cit.).
* Una prœsertim res animum ab illis meum avertebat : Ecclcsiœ rêve-
toutes les vraisemblances et autant qu'il est possible de déterminer un mouvement d'idées si intime, ce changement dut s'opérer dans la seconde moitié de l'année 1532.
Ayant donc ainsi reçu « quelque goust et cognoissance de la vraye piété» il ne songea plus qu'à avancer dans cette voie. L'étude de la religion, en l'absorbant presque exclusivement lui fit négliger ses autres travaux d'ordre scientifique^. Une telle résolution n'était pas sans risque pour lui. Au lieu de la carrière facile et commode qu'il pouvait poursuivre dans l'humanisme, il ne se ménageait désormais qu'un avenir incertain. En s'éloignant de l'Éghse, il abandonnait en même temps tous les honneurs et les bénéfices auxquels il était en droit de prétendre 2. 11 en coûtait aussi à sa fierté d'avancer qu'il avait fait jusque-là fausse route ^. En somme, ce ne fut pas sans regret qu'il quitta son ancienne vie.
Durant ses années d'études, Calvin resta en correspondance continue avec Olivetan, alors en Suisse ^. Le nom de ce person-
ventia. Verum ubi aliquando aures aperui, meque doceri passus suni, supervacuum fuisse timorem illuni intellexi ne quid Ecclesiœ majestati decederet {Èp. à Sadolet, loc. cit.). Calvin parle cependant, mais d'une manière incidente, dans cette même épître des abus du clergé : « Eo usque res deveniebat, ut palam esset conspicuumque eruditis simul ac indoctis, verum ecclesiae ordinem tiinc intériisse; claves quibus ecclesise disciplina continetur^ fuisse pessime adulteratas », etc. Mais il est clair que ce spectacle agit peu sur sa croyance. Son évolution religieuse part d'une tout autre origine que celle de Luther. Lés questions dogmatiques absorbent toute son attention. Gomme il le dit, il n'était pas nouveau aut Antichristi pro pastorihue illic prœsiderent )) .
1 Tanto proficiendi studio exarsi ut reliqua studia quamvis non abjicerem, frigidus tamen sectarem » (Préf. Comm. Ps.).
2 (( Ego si meis rationibus consultum voluissem nequaquam discessissem a vestrafactione. Neque vero gloriabor fuisse mihi in illa facilem ad honores obtinendum viam » {E^ntt'c à Sadolet).
3 « Aegerrime adducebar, ut me in ignoratione et errore tota vita versatum confiterer » (/ci., loc. cit.).
* Opéra. Lettre n» 8. Calvin à Daniel (février 1532) : « Literis Roherti fratris non potui maturius respondere quia , quum mihi circitér médium No-
nage se présente trop souvent dans cette étude, pour qu'il ne soit pas nécessaire de tracer ici une rapide esquisse de son caractère et de sa carrière, surtout au point de vue des rapports qu'il entretint avec son compatriote.
Il est certain que le rôle d'Olivetan n'a pas été suffisamment mis en relief. Son action sur les commencements de la Réforme française, pour avoir été peu bruyante et peu apparente, n'en a pas moins été considérable. Une place lui est due à côté des précurseurs, Lefèvre d'Étaples et Gérard Roussel. C'est lui qui amena Calvin à la foi nouvelle. Si sa traduction de la Bible en langue française n'est pas la première en date, comme on l'a cru longtemps à tort, cette œuvre a du moins exercé une influence très appréciable. Elle a été dès son apparition singulièrement répandue et peut être considérée à ce point de vue comme la première traduction , vraiment populaire. Pierre Robert est mort jeune, sans avoir donné toute sa mesure, mais durant sa courte et féconde carrière, son activité a été infatigable^. Il fut, parmi les ouvriers de la première heure> l'un
Vembrem redditae fuissent, mox suscipienda nobis fuit quindecim dierum pit)^ fectio. Quominus autem citius ad nos pervenerint, obstitit nuncii morbus qui duodecim circiter diebus periculoso morbo Litgduni decubuerat. Intérim prailerierant nundinae quibus elapsis non habebam quo literas destinerem». Il ne s'agit pas d'un frère de Daniel, comme on l'a supposé. Le mot frater est souvent employé par Calvin quand il parle d'Olivetan. Il suffit de se rendre compte de l'itinéraire du messager, pour constater que le Robert en question est bien Pierre Robert.
ï Voici rapidement énumérées les principales circonstances de la vie d'Olivetan après son départ de France. On le trouve, dès 1531, à Neuchâtel, exerçant les modestes fonctions de maître d'école. En 1532, il part pour évangéliser les vallées vaudoises, avec Saunier et Farel. Il est probable qu'il assista avec eux au synode du Val d'Angrogne. Au mois d'octobre de la même année, il revient à Genève, d'où il est expulsé avec ses amis. Il regagne les vallées dans la seconde moitié d'octobre avec Saunier et quelques autres (voir la lettre de Saunier à Farel du 5 novembre 1532. Herminjard II, p. 452). Il y reste jusqu'en 1535. G*est l'époque de sa plus grande activité de missionnaire, c'est aussi celle de la revision de sa traduction, dont l'impression commença en
des plus courageux et des plus ardents. Cachant sous des dehors timides et réservés une grande force de volonté, il se refusa toujours aux compromis et ignora l'incertitude et les défaillances que tant d'autres éprouvèrent à ces difficiles moments. Si l'on a pu contester avec raison l'anecdote qui le représente faisant dès i532 une propagande active et interrompant à Genève, en pleine église, le sermon d'un prêtre catholique, par une véhémente sortie qui eut pour résultat de mettre sa vie en danger et de le forcer à s'enfuir de la ville (1533), un pareil acte d'audace n'avait du moins rien d'invraisemblable de sa part^. Il faut se rappeler que protestant déclaré, dès son séjour aux Universités, il dut comme tel quitter Orléans en 1528 et se réfugier à Strasbourg, pour éviter la persécution. Plus tard, au moment de sa mission évangélique dans les vallées Vaudoises du Piémont, ni les fatigues excessives, ni les entreprises périlleuses ne l'ont arrêté. Sa santé fut toujours chancelante et l'obligea plus d'une fois à interrompre ses rudes travaux 2, mais en dépit de tous ces
janvier ou février 1534, chez Pierre de Wingle, ditPirot Picard, à Neuchâtel. L'ouvrage parut le 4 juin 1535. Dans l'intervalle, en mars ou avril de cette même année , il est de retour en Suisse et va à Neuchâtel , où il rencontre Bonaventure Desperiers. En septembre 1535, Calvin écrivait de Baie à Fabri à son sujet {Opéra, n» 29. Herminjard, III, 345), disant qu'il a reçu une lettre de Pierre Robert, mais qu'il remet à un autre temps la revision de sa traduction du Nouveau Testament, ajoutant que le manuscrit ne lui avait été remis qu'incomplet, par la faute du relieur. Quoi qu'il en soit, il projette de s'en occuper plus tard, régulièrement, une heure par jour. — En 1535-1536, nouvelle mission d'Olivetan aux Vallées. Dès avril 1536, il est attendu derechef à Genève, où il s'installe en mai, en qualité de professeur au collège. Il y resta jusqu'au moment de son voyage en Italie.
1 Cf. Herminjard, II, 425, note 2. Lettre du nonce du pape au conseil de Genève (Ghambéry, 8 juillet 1532). Le fait en question aurait eu lieu un peu plus tard, en 1533, pendant qu'Olivetan était à Genève, précepteur des enfants de Jean Ghautemps ; mais, on le répète, cet épisode de la vie du traducteur de la Bible n'a rien d'authentique.
2 Lettre de Saunier à Farel, datée des vallées du Piémont, 5 novembre 1532. « Olivetanus debilis ob fluxum ventris», etc. — Dans les lettres de cette
obstacles il ne se découragea jamais. C'était une âme facile et douce, dédaigneuse de l'éclat et du bruit, d'un caractère serviable et dévoué. Ses amis obtinrent tout de lui. Ce fut à leur demande qu'il acheva ce colossal travail de traduction, commencé depuis longtemps, mais qu'il n'osait mettre au jour. Il révisa son œuvre avec une prodigieuse rapidité dans l'espace d'une année. Tout d'abord, il ne voulait point se charger de cette tâche qu'il trouvait trop lourde pour ses forces. 11 fallut de longues instances pour vaincre sa timide réserve.
Cette révision fut effectuée dans la solitude des montagnes Vaudoises ^. L'auteur y mit la conscience qu'il apportait à toutes choses, suivant le texte avec une rigoureuse exactitude et ne voulant, comme il le dit lui-même, «juger par opinion d'autrui qui n'est pas chose fort certaine». Grâce aux belles recherches de M. Reuss, justice a été enfin rendue à cette œuvre que la critique avait trop longtemps dédaignée. Olivetan avait lu les rabbins et les grands commentateurs juifs des douzième et treizième siècles ; pour ce qui concerne l'Ancien Testament, sa traduction est entièrement nouvelle et originale. On n'en peut dire autant du Nouveau Testament paru en 1536, ni des apocryphes qui furent préparés hâtivement 2.
époque, Olivetan est généralement désigné sous le pseudonyme de Lodovicus, Il est question également, dans tous ces documents, de son homonyme Simon Robert, avec qui il faut éviter de le confondre. (Voir Herminjard, II, 286, 449 et 490.)
1 La dédicace est datée des Alpes, le 12 février 1535.
2 Lecteur, n'incrimine pas un savant qui a bien mérité des études sacrées, écrit Calvin dans la préface ; et plus loin : « Ce sera rendre justice à notre cher Robert, dont les autres qualités éminentes sont surpassées par sa modestie, que j'appellerais volontiers une humilité portée à l'excès, puisqu'elle a voulu l'empêcher d'entreprendre une œuvre sainte. » Calvin continuait en disant qu'il ne répondrait pas aux attaques dirigées contre « un labeur digne de louange». Voir sur toute cette question de la traduction de la Bible l'admirable travail de M. Reuss, Revue de théologie de Strasbourg, 3« série, III,
D'une modestie presque exagérée^, il ne demandait qu'à vivre obscur et caché au milieu de ses livres et de ses fidèles Yaudois. Il avait cependant, comme tous les initiateurs de la Réforme française, une culture d'humaniste des plus distinguées, particulièrement dans les langues grecque et hébraïque. On a vu plus haut qu'il avait été à Strasbourg l'élève de Bucer. C'est grâce à ce dernier qu'il compléta l'instruction commencée à Paris et à Orléans, sous des maîtres dont il est difficile de préciser les noms avec certitude. Si l'on en juge par le catalogue de sa bibliothèque qui nous a été conservé 2, ses goû(s, en matière littéraire, durent être des plus variés. Rabelais et Alain Ghartier figurent parmi ses auteurs de prédilection, a côté d'Homère, d'Hésiode et de Ghrysostome ^,
Toutes ses qualités d'esprit et de cœur lui avaient conquis de de vives sympathies dans son entourage. Farel, Fabri, Viret, Saunier, Froment et surtout Calvin lui portaient une singulière amitié. Ce dernier l'estimait et l'aimait entre tous. Il le considérait comme un esprit vif et pénétrant. Leurs liens de parenté avaient été l'origine de cet attachement que des affinités et des idées communes changèrent en une affection que Calvin qualifiait lui-même de « vêtus familiaritas n^'. Plus âgé que lui de quelques
4, 5; Bulletin, I, 76; XII, 413, et XXIV, p. 328. Lalouette, Histoire des trad. franc, j chapitre III, et l'excellent article de M. Douen dans V Encyclopédie des sciences religieuses.
1 Toutes les particularités de sa vie, aussi bien que les témoignages épars dans la correspondance des premiers réformateurs, révèlent suffisamment ce côté de son caractère. Gela n'a pas empêché Audin de l'appeler un de ces esprits livrés au doute et à l'orgueil et que Dante place dans les enfers {Vie de Calvin, I, p. 16).
2 Voir Opéra, X, p. 166. Lettre n*» 182, de septembre 1539.
3 Cette petite bibliothèque, dont la composition nous est connue grâce à l'inventaire pubhé par M. Reuss, le suivant dans ses voyages, il est bien certain qu'elle ne contenait que ses livres de choix, d'un usage journalier.
* Préface mise par Calvin à la traduction de la Bible par Olivetan. Édition de Neuchâtel, 1535, in-folio, caractères gothiques. — « De interprète, dit-il.
années, l'ayant devancé aux Universités aussi bien que dans les opinions nouvelles, Pierre Robert lui servait de guide et pour ainsi dire de conseil dans les circonstances difficiles. Gomme preuve sensible de leur confiance réciproque, ils se renvoyaient et se corrigeaient mutuellement leurs ouvrages. C'est ainsi que Calvin révisa de très près la traduction de la Bible, dont l'impression avait été achevée en juin 1535^ et dont une nouvelle édition parut à Genève, en J536 et 1538. Olivetan de son côté rendit le même service à son ami pour le traité de la Psychopannychî'a.
Une sorte de roman discret, resté mystérieux pour ses amis eux-mêmes, semble avoir traversé sa vie. Il était entré en relation, lors de son séjour à Neuchâtel, avec un pasteur des environs, François Martoret du Rivier, auquel il faisait de fréquentes visites^. Une jeune sœur de ce dernier, nommée Jeanne, qui habitait à la cure, frappée des nobles qualités du jeune réfugié français, séduite par son caractère ferme et décidé, se prit à l'aimer. Pierre partageait son sentiment, mais toujours timide et réservé, n'osait avouer dans son entourage cette inclination réciproque. Il craignait aussi de contracter vis-à-vis de son amie un engagement qui pouvait devenir plus tard un obstacle à ses projets d'évangélisation. Il partit alors pour les vallées vaudoises. Cette affaire de cœur entra sûrement pour quelque chose dans cette résolution. Gomme le voyage était périlleux et que des dangers de toute sorte attendaient les missionnaires, Pierre Robert rédigea son testament avant son départ.
En témoignage de son secret attachement, il y donnait à
parcius loquor, ne quid cognationi quœ illi mecum intercedit aut veleri nostrae familiaritati dare videtur» {Opéra, IV). Calvin ne l'appelle dans sa correspondance que Robertus noster, Olivetanus meus.
* Ce pasteur exerçait alors son ministère à Saint-Biaise, près de Neuchâtel, plus tard, en 1536, il fut appelé à Moudon. Voir Opéra, n^ 170. Lettre de Fabri à Farel, et Herminjard, II, 448, 454; III, 215.
Jeanne la moitié de ses biens : le reste devant revenir à Fabri. De retour de sa mission, il conserva la même attitude indécise. Pressé de questions par Calvin que cette affaire intriguait, il affirma qu'aucune promesse de mariage ne le liait ^. Les choses en restèrent là, sans que Pierre se laissât toucher par l'affection silencieuse que Jeanne continuait de lui porter. Plus tard, au moment de son départ pour l'Italie, il fit un second testament. Cette fois, toutes ses dispositions furent changées. Jeanne fut oubliée. La petite fortune devait être partagée entre Calvin et son frère pour une moitié et les pauvres pour le reste 2. Mais le réformateur, lors de l'ouverture de la succession, se refusa à accepter ce legs qu'il trouvait injuste. Malgré la gêne où il se trouvait à cette époque, il chargea ses amis de s'entendre avec Jeanne et partagea avec elle la portion de l'héritage qui lui revenait. L'excessive réserve dont son ami avait fait preuve dans toute cette affaire l'avait peiné. Il tenta de la réparer par cette délicate attention. Olivetan était mort en Italie dans le courant de l'année 1538, probablement à Ferrare ^. Sa perte affecta profondément Calvin qui venant à peine de commencer son apostolat, avait plus que jamais besoin de ses lumières. Au milieu des personnalités puissantes qui l'entourèrent, cette curieuse et ènigmatique figure peut paraître un peu effacée. Toute de dévouement et d'abnégation, son œuvre a quelque chose d'impersonnel, mais elle n'en est que plus digne d'attention et de sympathie.
Dans le courant de l'année 1532, pour des motifs qu'on
1 Opéra, no 465. Lettre de Farel à Fabri du 11 avril 1539.
2 Papillion , Pierre de la Fontaine et Fabri étaient seulement désignés comme exécuteurs testamentaires. Opéra, lettre n» 170.
3 La nouvelle de sa mort fut apportée à Genève, en 1537, par Françoise Baussiron, femme de Sinapi, médecin de la cour de Ferrare {Opéra ^ lettre n» 158). Il circula à ce moment des bruits d'empoisonnement qui semblent peu fondés et auxquels l'entourage d'Olivetan ajouta peu de créance.
ignore, Calvin se décida à aller s'installer derechef à Orléans, auprès de ses amis. Son but était-il d'obtenir le grade de docteur dans la même université oii il avait précédemment conquis la licence? Voulait-il simplement se rapprocher d'un milieu, particulièrement sympathique? Les circonstances assez obscures de cette période de sa vie ne permettent aucune conjecture à ce sujet. Ce qui est certain, c'est qu'il reprit momentanément la vie d'étudiant^.
Ce fut, en effet, durant ce second séjour qu'il fut choisi par ses compatriotes de Picardie, comme procureur de leur nation 2. Il eut en cette qualité à s'occuper de la curieuse redevance connue sous le nom de Maille d'or de Florence, Les Picards de l'Université d'Orléans percevaient depuis des temps très anciens un droit tout spécial, sous la forme d'une pièce d'or pesant deux deniers dix-sept grains. Ce droit était dû par les détenteurs de certains biens provenant de la seigneurie de Beaugency et s'y trouvant situés pour la plupart. Le payement s'en effectuait le jour de la fête de saint Firmin, patron de la nation de Picardie, en grande cérémonie. Après la fête religieuse et la remise solennelle de la maille d'or, il y avait ordinairement de grands discours, dont un prononcé par le procureur en exercice, puis des réjouissances, des danses et un grand banquet. iiCereri BaC' choque post sacra litamus)) dit un étudiant picard dans un récit de cette vieille coutume^.
Ce droit souvent contesté par les débiteurs de la nation devint
1 Ce fait était ignoré avant la curieuse découverte de M. Doinel {Bulletin , 26»-' année, p. 174). Il est difficile de préciser les dates de ce séjour. Calvin était encore à Paris dans le courant de mai 1532.
2 Desmay, p. 43.
3 Voir à ce sujet l'intéressant mémoire de M. Bimbenet: Les Écoliers de la nat, de Picardie et de Champagne à l'Univ. d'Orléans. Mém. de la Soc. des antiq. de Picardie, X, 393 et 474 et Mém. de la Soc. archéol. et histor. de l'Orléanais.
l'occasion d'une foule de procès que les étudiants durent supporter à grands frais. Calvin fut précisément mêlé, durant l'exercice de sa charge de procureur, à une difficulté de ce genre. On a eu plus haut l'occasion de parler de cette affaire qui donna lieu ensuite à une singulière légende^. Les débiteurs de la maille, parmi lesquels se trouvait un certain François de Berry, ayant refusé d'acquitter ce droit, la nation les cita en Parlement. Les dépenses de procédure devenant considérables, on dut vendre deux burettes d'argent, propriété de la nation. Chacun des étudiants picards fut astreint à fournir une certaine somme et M^ Jehan Lamiray fut constitué leur procureur pour la durée du procès. Calvin eut à présider à ce moment plusieurs séances importantes, dans lesquelles ces diverses mesures furent prises-. Quelque temps après, lorsqu'il avait déjà quitté Orléans, l'affaire fut jugée à l'avantage des Picards dont les prétentions furent reconnues et maintenues ^.
Parmi les étudiants dont la présence à Orléans est constatée par les divers actes de cette procédure, il faut citer en première ligne Laurent de Normandie, de Noyon, ami personnel de Calvin, qu'il devait suivre k Genève, après avoir organisé et dirigé pendant plusieurs années, sous l'inspiration du réformateur, le clan protestant de sa ville natale. Fils du procureur royal, Jean de Normandie, il appartenait à une vieille famille de robe qui dès le milieu du quatorzième siècle apparaît comme l'une des plus riches et des plus puissantes de la cité. Parmi les autres Picards qui entouraient Calvin, plusieurs paraissent avoir été liés particulièrement avec lui, Jehan Le Roy par exemple. Quant aux autres, Girard de Riez, Jehan le Mire, Jacques
1 Voir chapitre IV, p. 52.
2 Ces réunions se tenaient dans Féglise Notre-Dame-des-Bonnes-Nouvelles d'Orléans.
3 Acte de janvier 1534, cité par Doinel. loc. cit.
Normand, Jehan de Robécourt, Jehan Fabry, ils, durent être pour lui de simples camarades^.
D'Orléans Calvin alla passer quelque temps en Berry. D'après Bèze, il aurait profité de ses relations à Bourges pour commencer dans les environs une sorte d'apostolat. Il allait à Lignières, où il était reçu chez le seigneur du lieu qui trouvait que Calvin prêchait mieux que les moines et qu'il allait rondement en besogne. Mais ce témoignage ne saurait être pris à la lettre. Les anciens biographes du réformateur avaient une tendance naturelle à donner à sa carrière d'apôtre des antécédents plus éloignés qu'elle n'en eut en réalité. Une tradition se forma ainsi, à laquelle quelques tentatives de propagande ont pu servir de fondement, mais qui exagère assurément la portée de ce premier apostolat. Il faut ranger dans la même catégorie l'assertion de Desmay qui prétend qu'à la même époque durant un séjour à Noyon, le jeune novateur prêcha publiquement à Pont-l'Évêque.
Cependant ces traditions, exactes ou non, n'en sont pas moinsintéressantes et méritent d'être rapportées.
Calvin quitta Orléans, à la clôture des cours, pour aller passer quelque temps à Noyon. Il assista, en qualité de chapelain, au chapitre tenu le 23 août 1533, pour ordonner des prières contre la peste qui ravageait sa ville natale, et rentra à Paris vers la fin de septembre.
Il descendit rue Saint-Martin chez son compatriote picard Etienne de la Forge, marchand, «homme riche et craignant Dieu». Ce personnage dont Calvin ne parlait jamais par la suite qu'avec le plus grand respect 2, monta sur le bûcher en
1 Les autres noms cités sont ceux de Charles Couronnai , Jehan Benoist, Charles Houchart, Jehan Quarron, Jehan Roquet, Guillaume Sotin, Louis de Boulogne, François Poytevin, Jacques Jabin. Voir Doinel, loc. cit.
- «Quand il parlait de ce personnage, dit Colladon (Éd. Reuss, p. 56),
1535, quelques semaines après le départ de celui qui avait été son hôte^. Sa maison hospitalière était à ce moment un asile ouvert à tous les réformés. Elle devint rapidement, grâce à la présence de Calvin, le rendez-vous des novateurs les plus en vue. Gérard Roussel en particulier y venait fréquemment. Le jeune réformateur entra ainsi en relation avec lui, séduit, disait-il plus tard, par la piété sincère dé ce personnage dont l'exemple fut pour lui d'un profit immense 2.
c'estoit toujours en lui rendant témoignage de grande piété, de bonne simplicité et sans feintise; que c'estoit un marchand bien prudent et diligent, mais néanmoins de fort bonne conscience et vray chrestien. «
1 Journal d'un bourgeois de Paris (Éd. Lalanne, à la date), «Etienne de la Forge, rue Saint-Martin, enseigne du Pellican, 50 à 60 ans, marié et estimé homme de bien, bruslé au cimetière Saint- Jean. »
2 Schmidt, Gérard Roussel, p. 94. Voir l'épître de Calvin à Roussel. Opéra, V, p. 279-312.