LE RÉFORMATEUR
Affaire du collège de Navarre. — Le Miroir de Vàme pécheresse, censuré par les théologiens. — Nicolas Gop, recteur. — Discours de l'église des Mathurins , rédigé par Calvin. — Sa fuite. — Ses pérégrinations. — Séjour en Saintonge. — Du Tillet, Calvin et Rabelais. — Nérac, Poitiers. — Les Placards. — Départ de Calvin pour Bâle. — L'Institution chrétienne.
Dans les premiers jours d'octobre les élèves du collège de Navarre jouèrent en public une comédie^. C'était l'habitude dans les établissements de ce genre de donner chaque année à la même époque, le divertissement d'une représentation. Les
^ Nous racontons tous ces curieux démêlés d'après la lettre même de Calvin, si pleine de renseignements précis, envoyés de Paris à la fin d'octobre 1533 {Opéra, lettre n» 19. Herminjard, III., p. 106). On peut voir aussi à ce sujet Du Boulay, Hist. univ. Paris, XV, 238. Grevier, Hist. de VUniv. de Parts, V, 271, etc. Au moment où ce fait se produisit, quatre docteurs de Sorbonne, parmi lesquels le fameux Noël Béda et le Picart, venaient d'être bannis de Paris sur l'ordre du roi. On attribuait cette mesure à l'influence de Marguerite. Cette dernière avait obtenu récemment de son frère que certains personnages suspects d'hérésie, tels que Gérard Roussel et les augustins Bertault et Courault, seraient autorisés à monter en chaire à Paris (voir Herminjard, III, lettres n"s 417, 418, 422). L'exaspération était très grande contre elle. Un moine nommé Toussaint Lemand proposa de la mettre dans un sac et de la jeter à la Seine (Génin, Lettres de Marguerite, p. 56). Le canevas de la pièce était celui-ci : Une reine est occupée à filer, lorsqu'une mégère (G. Roussel) s'approche d'elle et lui remet, pour la séduire, un évangile. La reine le lit, et se changeant dès lors elle-même en furie, elle ne travaille plus qu'à opprimer les malheureux et les innocents. (Voir le travail remarquable de M. Schmidt, Gérard Roussel, prédic. de la reine de Navarre, p. 87 et suiv.).
acteurs étaient ordinairement choisis parmi les élèves qui quittaient les classes de grammaire, pour entrer en rhétorique. Cette fois, ils s'avisèrent de jouer une pièce de leur composition, faisant allusion aux événements contemporains. Il s'agissait en réalité d'une satire dirigée contre la reine de Navarre et Gérard Roussel. Ce dernier se trouvait clairement désigné sous le nom insultant de Megœra par allusion à Mag* Gerardus, Les plaisanteries les plus grossières étaient lancées contre Marguerite. L'application de cette satire était transparente et personne ne s'y trompa. La cour s'indigna de cette inconvenante manifestation. Aussitôt que la reine en eut été informée, de sévères mesures furent prises contre les auteurs et le personnel de la maison. Le prévôt de Paris, Jean de la Barre accompagné d'une centaine de sergents se rendit au collège. Sur son ordre, l'établissement fut cerné avant que personne pût s'en échapper, et il entra avec quelques hommes. L'auteur de la pièce ne fut point retrouvé. Il avait entendu à temps, de la chambre d'un de ses amis, le tumulte produit par l'arrivée des gens de justice, et il s'était réfugié dans une cachette ignorée de la maison. Voyant ses recherches infructueuses, le bailli se décida à arrêter un certain nombre des jeunes acteurs* Le censeur voulut s'y opposer et une bagarre s'en suivit, au cours de laquelle des pierres furent lancées contre le représentant de l'autorité royale. Ce dernier s'empara néanmoins des élèves et leur fit répéter les passages incriminés de la comédie. Il procéda sur cette donnée contre les chefs du collège responsables^ de tout ce désordre. L'un des professeurs, le plus en vue, Lauretus, fut saisi et incarcéré, mais il obtint, comme faveur, d'être enfermé
1 II était défendu aux collèges de jouer aucune farce contre l'honneur du roi et des personnes de son entourage (Herminjard, III, p. 94. Du Boulay, op. cit. passim).
chez un particulier. Jean Morin, le principal, ancien recteur de l'Université, fut consigné dans sa demeure, et une enquête active fut commencée sur-le-champ.
Entre temps, Marguerite apprit que les théologiens de la Sorbonne s'étaient permis de censurer et de saisir l'ouvrage publié récemment par elle, le Miroir de l'âme pécheresse. Elle s'en plaignit au roi son frère qui écrivit aussitôt k l'université, pour savoir d'elle les motifs de cette décision peu respectueuse.
A la suite de cette lettre, le recteur Nicolas Gop^ convoqua les quatre facultés et prononça devant l'assemblée générale du corps universitaire un long et véhément discours, pour blâmer la témérité des théologiens 2. Il demanda aux autres facultés de ne point se mêler h. cette dangereuse affaire et de ne point se mettre en opposition avec l'aimable Reine livirtutum omnium et honarum literarum mater ». L'avis unanime de tous les assistants parmi lesquels se trouvait le jurisconsulte Pierre de l'Estoile, fut qu'il fallait désavouer la censure. Les théologiens souscrivirent comme les autres à la décision. On devait écrire au roi que le livre n'avait jamais été condamné par l^ Université, qu'il y avait eu méprise et que toute cette affaire reposait sur de fausses allégations. Nicole Leclère, curé de la paroisse de St. André-^des-Arts, auteur de tout le mal, prononça sur la fin de la séance un pompeux discours, ampoulé et hypocrite, dans lequel il prétendait que la faculté de théologie n'avait jamais eu l'intention de rien machiner contre le roi ni contre sa pieuse sœur. Guillaume Petit, l'évêque de Senlis répondit à toute sa dialectique en affirmant nettement que le
^ L'ami de Calvin avait été élu recteur le 10 octobre précédent (Du Boulay, Hisl. Univ. Paris, VI, 238).
2 La Faculté de théologie ne pouvait mettre un livre à l'index sans en faire part aux autres Facultés (Herminjard, III, 109).
livre lui avait paru tout à fait irréprochable, et Gop prépara la lettre d'excuses qui fut adressée au Roi ^.
Calvin suivit avec la plus grande attention ces diverses péripéties qu'il put connaître dans tous leurs détails, grâce à Nicolas Gop. Ce dernier prit assurément conseil de lui, avant d'intervenir d'une manière aussi nette. L'action du futur réformateur dans toute cette affaire n'est pas douteuse. Il est plus que vraisemblable que le discours acerbe prononcé par Gop, avait été inspiré par lui, comme devait l'être celui du 1^' novembre suivant. L'échec de la Sorbonne causa à Galvin une profonde satisfaction qui éclate dans sa correspondance. Il écrivit à Daniel, alors à Orléans, un récit très complet et très vivant du conflit, destiné à circuler chez tous ses amis, et pour lequel il demandait qu'on prit certaines précautions, dans la crainte que des personnes mal intentionnées n'en eussent connaissance.
Gette série d'événements, en eux-mêmes peu importants, n'en eut pas moins un immense retentissement. Ghacun sentait que la lutte allait éclater, que novateurs et orthodoxes allaient entrer en lice et qu'on assistait au prélude de vives agitations. Tout dépendait de l'attitude du roi. La fermeté dont il fit preuve en cette circonstance n'allait-elle pas se démentir? Le temps était venu de frapper un grand coup.
Ge fut Galvin qui s'en chargea. La fête de la Toussaint approchait. Le recleur Gop devait, comme cela avait lieu chaque année, prononcer le jour de cette solennité un grand discours dans l'église des Mathurins, en présence de l'université et du corps professoral. G 'était une occasion toute trouvée pour oser une éclatante manifestation. Galvin écrivit lui-même l'allocution de son ami. Il fit une éloquente harangue conçue, sous le rap-
1 Celui-ci, en témoignage de satisfaction, autorisa l'évêque de Paris à choisir lui-même les prédicateurs dans chacune de ses paroisses.
port de la forme, en un style très ample et très oratoire, d'un ton mesuré, où n'apparaissait aucune hardiesse de langage, mais qui n'en contenait pas moins certaines assertions très nettes, faites pour exaspérer les théologiens : « ...Voilà, s'écriait Calvin par la bouche de Gop, le défaut capital de ces sophistes égarés, qui disputent perpétuellement de lana caprina, qui se combattent, s'injurient, et ne parlent jamais ni de l'amour de Dieu, ni des œuvres véritables. Ils calomnient et salissent toutes choses et font régner partout leurs lois sophistiques. Je vous adjure, vous tous qui m'écoutez, de ne pas supporter plus longtemps ces hérésies qui sont une insulte pour Dieu... » et plus loin, vers la fin, le passage décisif. « ...Le monde et les méchants ont coutume d'appeler hérétiques, séducteurs, imposteurs et parjures, ceux qui s'efforcent de pénétrer les âmes des fidèles du pur et véritable Évangile, ceux qui préfèrent obéir à Dieu. Ils sont heureux les hommes qui supportent courageusement cette injustice et qui au milieu de leur aflliction rendent grâce au Seigneur... Réjouissezvous, dit la parole divine, parce qu'une grande récompense vous est ménagée dans le ciel^....» Personne n'était nommé, mais le sens de ces allusions était assez clair. Pour la première fois l'esprit de la Réforme apparaissait ouvertement dans la vieille Sorbonne. On peut juger de l'étonnement des théologiens, entendant une si fière et si téméraire parole. Le scandale fut immense.
Tout d'abord cependant les théologiens se continrent. Il n'y eut pas de mesure apparente prise sur-le-champ. Il s'agissait de circonvenir le roi, et les intrigues marchaient. Enfin, au bout de quelques semaines, une assignation fut lancée ordonnant au prédicateur d'avoir à comparaître devant le Parlement. Il paraît que la dénonciation était venue des Cordeliers. Gop se retrancha
^ Ge célèbre discours a été publié pour la première fois in extenso dans le Corpus Reformât or um^ no 19 bis de la Correspondance de Calvin.
devant l'immunité universitaire, prétendant que sur des questions de doctrine le tribunal académique était seul compétent. Une assemblée générale des Facultés fut convoquée et le recteur exposa le litige, en faisant adroitement valoir qu'une violation des privilèges universitaires en une pareille circonstance pourrait créer un précédent dangereux pour l'avenir i. Ses collègues les médecins, de même que les professeurs de la Faculté des Arts se prononcèrent en sa faveur, mais les juristes et les théologiens approuvèrent la mesure décrétée par le Parlement. En présence de ce conflit insoluble, puisqu'il y avait partage égal, la Faculté des arts se retire avec Gop dans sa salle particulière de réunion. Pendant que les professeurs se disputent pour discuter, et s'injurient, arrivent les huissiers du Parlement chargés de procéder a l'arrestation du recteur. Ce dernier, averti à temps, put s'échapper de la salle des séances, gagner la porte Saint-Martin et sortir de Paris, sans être inquiété. Il se dirigea vers la Suisse, se rendit à pied à Baie, pays dont sa famille était originaire et s'y fixa» Quelques jours plus tard, une enquête eut lieu à Sainte- Barbe où il était professeur, pendant que sa tête était mise à prix moyennant 300 écus. Un professeur de la Faculté des Arts et le greffier de l'Université assisté de trois bedeaux, conduisirent cette information. On remit à ces commissaires tout ce qui fut trouvé dans la chambre du fugitif, entre autres objets le registre d'inscription des maîtres ès-arts et un trousseau de clefs. Entre temps, une personne amie de l'ancien recteur vint apporter de sa part la somme de trois cents livres et trente deniers, montant de la caisse académique, au moment de sa fuite. Dans la précipitation de son départ, Gop avait emporté avec lui le sceau de l'Université qui ne fut jamais rendu 2.
1 Voir Du Boulay, Hist. Univ, Paris. VI, p. 239.
2 Archives de l'Université, reg. 13, à la date du 16 décembre (cité par Quicherat, Histoire du collège de Sainte-Barbe, I. Pièce n° XVI).
Calvin de son côté n'avait pas attendu la venue des gens de justice. Du collège Fortet où il habitait, il avait eu connaissance des discussions orageuses de la réunion universitaire. Jugeant que des mesures hostiles étaient imminentes, il se décida à fuir. Pour rendre son départ secret, même pour les gens du collège, il s'échappa par la fenêtre de sa chambre qui donnait du côté des Bernardins, en s'aidant des draps de son lit, en guise de cordes ^. Il se sauva d'abord dans le faubourg Saint- Victor, chez un vigneron de sa connaissance et y changea de vêtements. D'après Desmay il aurait revêtu la juppe du vigneron, puis se mettant une besace de toile blanche et une houë sur les épaules, il aurait pris le chemin de Noyon. Rencontré, sur la route, par un chanoine de sa ville natale, celui-ci s'entretint avec lui «luy remonstra sa faute et luy promit de le faire bien appointer s'il voulait changer de vie et s'arrêter au bien de son salut. » Calvin lui aurait répondu : « Puisque je suis engagé, je poursuivray tout outre. Toutefois, si j'avois à recommencer, je ne m'y engagerois jamais^. »
Quoi qu'il en soit de cette anecdote suspecte, il est possible qu'un découragement momentané ait fait faibhr l'âme de Calvin. C'était une tradition à Noyon que le réformateur éprouvait de temps à autre des remords d'avoir abandonné la religion catholique. Cette petite histoire se rattache vraisemblablement à cette opinion, d'ailleurs sans fondement. Il était toujours bénéficiaire, et le clergé espérait qu'avec de belles promesses, on pourrait peut-être l'amener à résipiscence. Mais la rupture était chez Calvin trop sincère pour que des tentatives de ce genre eussent quelque chance de succès.
1 Gum a qusestore et judice reorum... perquireretur et per fenestram pannis lineis, metu instante, sese demisisset, periculo se ipsum exemit (Papire Masson. Vita J. Calvini).
2 Desmay, p. 44.
Nous arrivons ici à l'une des périodes les plus obscures de sa vie. La série des pérégrinations qu'il entreprit, après son départ de Paris, est particulièrement incertaine. Il est presque impossible de les déterminer, en présence des témoignages contradictoires qui s'y rapportent. On s'est, à notre avis, beaucoup trop fié jusqu'ici aux données fournies par Florimond de Rémond. Exposés comme il les présente, les voyages de Calvin deviennent une suite d'énigmes. Il n'a pu sûrement, dans l'espace d'une année à peine, effectuer les séjours prolongés qu'on lui attribue dans quelques villes du midi de la France.
Où alla-t-il d'abord se réfugier en quittant Paris? S'il faut en croire Desmay, il se serait retiré à Noyon. Le clan réformé qui, comme nous l'avons dit, s'y trouvait déjà assez développé, était pour lui une garantie de sûreté. En tout cas, sa ville natale, proche de Paris, devait se présenter comme un asile tout nature en cas de danger *. Une fois au milieu de ses amis, il pouvait aviser à l'aise et combiner plus à loisir ce qu'il convenait de faire.
Pendant ce temps, le bailli Morin, devenu célèbre depuis par sa haine contre les huguenots, faisait une descente au collège Fortet. La chambre que Calvin venait d'abandonner fut visitée et fouillée. On saisit tous ses livres et ses papiers. Sa correspondance en particulier fut recherchée et explorée. De nombreuses lettres compromettantes s'y trouvèrent qui mirent ses amis d'Orléans dans le plus grand péril, voire même en danger de vie, s'il faut en croire Théodore de Bèze, tant les révélations qu'elles apportèrent furent graves 2.
Cependant la reine Marguerite avec qui Calvin était entré en relation peu de temps auparavant et qui le tenait en estime toute
^ La chose est d'autant plus vraisemblable que son départ ayant été tout à fait imprévu, il n'avait eu le temps de combiner aucun voyage éloigné. 2 Bèze (Éd. Reuss), p. 124.
spéciale, s'interposa et agit en sa faveur. Elle apaisa Teffervescence et empêcha que les enquêtes commencées n'eussent une suite fâcheuse. Calvin avisé de ce revirement, probablement à Noyon, comme on l'a vu, revint à Paris pour quelques jours. Présenté à la cour par Marguerite, il fut traité par elle avec la plus grande distinction ^. Mais malgré cet accueil favorable, le séjour de la capitale ne lui parut point suffisamment sûr et, pressé par les invitations réitérées de son ami Louis du Tillet, curé de Glaix et chanoine d'Angoulême^, il se mit en route pour la Saintonge.
Là, dans une paisible retraite, entouré d'amis aimables et érudits, il passa quelques mois charmants, tout consacrés à l'étude et aux doctes entretiens. Il avait à sa disposition une riche bibliothèque qui lui donnait toute facilité pour poursuivre ses recherches. Il s'adonnait surtout aux choses de la théologie et comnaença sûrement à ce moment à s'occuper de la Psychopanîiychia et des travaux préparatoires de VInstitution chrétienne. Encouragé et protégé par du Tillet qu'il appelait luimême son patron, il donnait libre carrière à son activité évangélique. Il rédigeait des sermons et des homélies que son hôte faisait réciter au prône par des curés connus pour leurs sympathies luthériennes « afin de donner au peuple, dit Colladon, quelque goust de la vraye et pure cognoissance de son salut par Jésus-Christ. »
De temps en temps Calvin, du Tillet et quelques intimes se réunissaient dans un village des environs appelé Girac. Là habitait Antoine Chaillou, prieur de Bouteville, qui recevait chez
1 Bèze, Ihid.
2 Louis du Tillet était le frère puîné de Jean du Tillet, greffier du Parlement de Paris, le célèbre historien. Son autre frère Jean était évêque de Saint- Brieuc. Louis avait été élève au collège Sainte-Barbe. (Voir Quicherat, op. ci7. I, p. 217.)
lui la petite société, l'abbé de Bassac, le sieur de Torsac, frère du président La Place, depuis historien du calvinisme. Le grec était l'objet favori de leurs études. Le peuple lui-même con-sacra la réputation du jeune et savant étranger et l'appela le grec de Claioo, nom qui demeura longtemps dans le souvenir des gens du pays ^
Calvin rencontra-t-il Rabelais durant ce séjour en Saintonge? C'est là une question obscure qu'aucun texte formel ne permet de trancher. On sait que l'auteur de Gargantua fut en relations suivies avec du Tillet qu'il venait voir assez souvent, à peu près vers le même temps. Calvin avait assurément déjà rencontré Rabelais à Paris, où tous deux, quand ils s'y trouvaient, fréquentaient le même cercle. En tout cas, s'ils firent en Saintonge plus ample connaissance, par l'intermédiaire de leur ami commun, il est certain qu'ils éprouvèrent l'un pour l'autre une médiocre sympathie. Aucun lien sérieux n'était possible entre ces deux natures, si diversement puissantes, les plus opposées qui furent jamais. Dès la fin d'octobre 1533, Calvin signalait Pantagruel, dans le récit de l'affaire du collège de Navarre envoyé à ses amis d'Orléans, comme un ouvrage obscène, condamné avec raison par la censure 2. Quoi qu'il en soit, il espéra plus tard un moment, qu'en dépit de ses crudités, le formidable rieur qui attaquait l'Église romaine avec une verve si impitoyable, pourrait un jour servir la cause de la Réforme. Son attente fut déçue.
1 Florimond de Remond, 883-885.
2 Opéra, n» 19. Herminjard , III, 110. Calvin écrit , lors de la censure du Miroir de l'âme pécheresse de Marguerite de Navarre, que la Faculté de théologie déclarait que l'ouvrage en question avait été réservé. La sentence n'avait point été prononcée et l'on avait seulement censuré des livres obscènes, tels que Pantagruel : « Se pro damnatis [libris] hdbuisse obscœnos illos Pantagrueîem, Sylvam cunnorum {sic) et ejus monetœ.)) Une nouvelle édition de Pantagruel venait précisément de paraître tout récemment à Lyon cette même année 1533.
Personne n'a jamais été moins protestant que Rabelais. Calvin le comprit par la suite et s'en plaignit amèrement. « D'autres, disait-il en 1550, dans son traité des Scandales, d'autres tels que Rabelais, Desperriers, après avoir goûté le pur Évangile, ont été frappés du même aveuglement. Pourquoi cela? si ce n'est parce qu'ils avaient déjà auparavant profané le gage sacré de la vie éternelle par une audace sacrilège dans la plaisanterie et dans le rire ^. » Paroles saisissantes qui révèlent bien l'infini contraste de ces deux caractères. De son côté Rabelais n'eut garde de ménager Calvin. A cette grave sentence du réformaleur, il répondit par une injure personnelle adressée à l'homme et son œuvre. On connaît ce passage célèbre où parlant d'Anti^ physie au 3® livre de Pantagruel, il termine en disant : « Depuis elle engendra les matagots, cagots et papelars; les maniacles pistolets; les démoniacles Galvins, imposteurs de Genève, les enraigés Putherbes, Briffaulx, Caphars, Chattemittes, Cannibales et aultres monstres difformes et contrefaicts en despit de nature 2, » Ce quatrième livre parut en 1553, trois ans après le traité des Scandales, C'est la seule fois où le nom de Calvin soit prononcé dans l'œuvre de Rabelais, mais on retrouve dans plusieurs autres passages des allusions mordantes dont l'application n'est pas douteuse. On voit que si le réformateur eut un moment quelques illusions au sujet d'une aide possible de la part de l'auteur de Gargantua^, celui-ci n'y répondit guère. La vérité^
1 Opéra, tome VIII. De scandalis, publié en 1550, p. 45 : « Alii ut Rabelaysus, Deperius, Goveanus, gustato evangelio, eadem cœcitate sunt percussi. Cur istud nisi quia sacrum iltud vitœ œternœ pignus sacrilega ludendi aut ridendi audacia antc profanarant. Paucos nomino, quicumque ejusdem sunt farinœ. »
2 Livre 111, chapitre XXXII. Continuation des contenances de quaresme prenant.
^ Rappelons en passant que Gargantua figure dans la bibliothèque de voyage d'OHvetan {Opera^ lettre n^ 182), ce qui semble indiquer que les réformateurs n'eurent pas à l'origine contre Rabelais Vanimosité qu'ils manifestèrent plus tard.
c'est qu'il eut, comme l'a dit Michelet «un mépris magnifique des uns et des autres. »
D'Angoulême, Calvin alla passer quelques jours à Nérac, pour y voir Lefèvre d'Étaples, le vénérable patriarche des humanistes et des réformés français^. Le bon vieillard vivait là tranquillement retiré à la cour de la reine de Navarre, en dehors des luttes qu'il avait jadis si vaillamment conduites. Il accueillit avec joie son jeune visiteur et, frappé des puissantes qualités de son esprit, salua en lui, dit Bèze, le futur restaurateur du royaume de Dieu en France. Il lui donna en le quittant, s'il faut en croire Florimond de Rémond, le conseil de prendre Mélanchthon comme modèle.
La tradition veut qu'en revenant de Nérac, Calvin se soit arrêté à Clairac oii Gérard Roussel était abbé 2. Mais le confesseur de la reine Marguerite se trouvait alors à Paris. C'est à ce moment que doit se placer le séjour à Poitiers pendant lequel le jurisconsulte La Place entendit le jeune apôtre parler magnifiquement de la connaissance de Dieu ^. Il fit dans cette ville une propagande assez active et gagna à la Réforme plusieurs personnages des plus notables, entre autres François Fouquet, prieur des Trois-Moutiers, Renier, lieutenant général du siège, chez lequel il était descendu, Antoine de la Diguie, docteur régent, Philippe Véron, procureur au siège, Albert Babinot, lecteur à l'université, Jean Vernon, l'avocat. Boisseau, sieur de la Borderie, Jean Carvin et surtout le Noyonnais, Charles le Sage, professeur de droit, qui jouissait d'un grand crédit sur Louise de Savoie. Ce fut ce dernier qui engagea Calvin à s'arrêter à Poitiers et
1 Voir la belle monographie de Graf sur Lefèvre d'Étaples, p. 205,
2 Voir Schmidt, Gérard Roussel, p. 101. Florimond de Rémond (p. 921) prétend de son côté que Roussel se trouvait à Nérac quand Calvin y alla. Cette assertion n'est pas plus exacte que l'autre.
3 Bayle, V. art. Calvin et La Place.
qui facilita, par son crédit, les rapides succès obtenus par le jeune réformateur. Il paraît que les novateurs s'assemblaient aux caves de Saint Benoît, aux Crotelles et dans d'autres lieux secrets, pour y causer librement et s'entretenir mutuellement dans leur foi. Partout où il passait, Calvin était reconnu comme le chef naturel des groupes qu'il fréquentait. Avant d'être le réformateur de Genève, il eut en France un rôle beaucoup plus considérable qu'on ne le croit généralement. L'éclat de sa carrière ultérieure a fait oublier l'action qu'il exerça dans son pays^.
De Poitiers il se dirigea sur Orléans, où il écrivit la première préface de sa Paychopannychiay ouvrage exclusivement théologique, commencé en Saintonge, dans le but de réfuter les anabaptistes 2. Il connut sans doute lors de ce voyage la découverte de l'amusante supercherie, imaginée par les cordeliers d'Orléans, affaire dont il rédigea plus tard un récit circonstancié •^.
En mai 1534, nous le retrouvons à Noyon, ce qui permet de fixer à environ six mois la durée totale de ces différentes pérégrinations; ces dernières furent en réalité beaucoup moins longues, qu'on ne l'a cru généralement ^. Nous avons raconté ailleurs avec détail les événements importants qui marquèrent ce
1 Toutes les autres pérégrinations rapportées par Florimond de Rémond, par exemple le voyage en Allemagne, qu'il place à cette époque, sont tout à fait fantaisistes.
2 Nous renvoyons pour toute la question de la composition de ce traité aux commentaires des éditeurs des Opera^ V, p. 169, et X, lettre n*» 21, et à Herminjard, 245. Calvin écrivit une seconde préface à Baie, en 1536. Contrairement à l'opinion accréditée précédemment, l'ouvrage ne parut qu'en 1542. Les éditions antérieures qu'on avait supposées n'ont jamais existé.
3 Opéra, lettre n» 22. L'esprit des Cordeliers d'Orléans.
* La plupart des auteurs ont beaucoup exagéré sur ce point. Florimond de Rémond parle d'un séjour de trois ans en Saintonge (p. 883). Ce témoignage manifestement faux a été trop facilement admis.
séjour de Calvin dans sa ville natale et l'activité évangélique qu'il y déploya ; il n'y a donc pas lieu d'y revenir ici ^.
Le moment des graves résolutions approchait : Calvin rentra à Paris pour s'entendre avec ses amis. Il y eut alors dans son existence une sorte de période de recueillement. Stimulé et encouragé par son entourage, le futur réformateur travaillait avec une ardeur infatigable, constatant lui-même les résultats obtenus et appréciant avec joie ses rapides progrès dans les études qu'il poursuivait 2. Il entrevoyait l'exil comme inévitable dans un avenir prochain, mais cette perspective ne l'effrayait pas. Tout au contraire, la retraite avec la liberté d'action qui en résulterait pour son travail, lui souriait presque. L'ascendant qu'il exerçait déjà autour de lui, lui devenait parfois gênant, en ce sens qu'accaparé a par tous ceux qui avoyent quelque désir de la pure doctrine», il ne s'appartenait plus pour ainsi dire. D'un naturel un peu sauvage et honteux, comme il disait lui-même, il se sentait attiré vers la solitude^. Sa conversion l'avait sous ce rapport quelque peu changé en contribuant à lui donner des habitudes méditatives et renfermées qu'il n'avait point étant étudiant. — « J'ay toujours aimé, disait-il, plus tard ^, requoy et tranquillité, je commençay ^ à chercher quelque cacheté et moyen de me retirer des gens, mais tant s'en faut que je venisse à bout de mon désir, qu'au contraire toutes retraittes et lieux à l'escart, m'estoient comme escoles publiques. » Ce regret evait être sincère. Avec sa prodigieuse activité d'esprit, Calvin éprou-
1 Voir chapitre IV, p. 44 et suiv.
2 S'occupant activement de controverse, il donna à ce moment à Ser^et,; pour discuter avec lui, un rendez-vous auquel ce dernier ne vint pas.
^ (( Natura subrusticus umbram et otium semper amavi » {^Préface des Psaumes), Nous avons dit plus haut que ces paroles ne sauraient être prises à la lettre. Il ne se révéla nullement comme tel durant sa vie d'étudiant.
* Préface des Psaumes.
5 Après sa conversion, c'est-à-dire vers 1533.
vait un incessant besoin de travail intellectuel. Au fond, il rêvait une solitude calme et douce, où entouré de quelques amis, il pourrait donner libre carrière à ses goûts. Sa vie publique avec ses continuelles exigences l'en détourna constamment. On l'a vu plus haut: dans la grave affaire de sa conversion, le réformateur n'a fait que suivre l'impulsion donnée par son entourage^.
D'autre part il est bien certain, pour parler d'une autre période de sa vie^ que sans les excitations impérieuses d'un Farel, il n'eût jamais entrepris l'œuvre qu'il accomplit plus tard à Genève. Les luttes et les polémiques l'avaient d'abord effrayé. Ce ne fut qu'après un combat très vif que son ami triompha de ses hésitations. Cet homme d'un caractère si entier, doué d'une activité si extraordinaire, n'a jamais eu d'initiative. Il fallait qu'une impulsion lui fût donnée pour le décider à agir. Mais cette dernière une fois reçue, sa puissante nature se manifestait dans toute sa plénitude. C'est dans ce sens qu'on peut dire que l'homme qui codifia la croyance protestante et organisa la révolution rehgieuse, a été, pour ainsi parler, réformateur malgré lui.
Cependant la situation pour les réformés devenait de plus en plus critique. Gérard Roussel, sorti de prison (mars 1534) commençait lui-même à se décourager et, abandonnant la lutte, se retirait dans le Béarn auprès de Marguerite, sa protectrice. Son départ dut profondément affliger Calvin qui restait presque seul avec Courault et Bertault pour diriger les réunions secrètes. Un instant, on put croire qu'une détente allait s'opérer. Le roi François P', toujours indécis, fit faire, sur le conseil de la reine de Navarre, des démarches auprès de Bucer et de Mélanchthon regardés en France comme les réformateurs les plus modérés, dans le but d'arriver à une entente 2. On comptait sur des con-
^ Voir ch^ipitre III.
2 Madame de Canny fut mêlée activement à ces négociations.
cessions réciproques. Il y eut des mémoires envoyés à ce sujet.
Au moment où l'espoir d'un arrangement se formait, un événement imprévu bouleversa toutes les combinaisons. Dans la nuit du 19 octobre, des placards contre la messe furent affichés à Paris et en même temps jusque sur les portes du château de Blois, où le roi séjournait alors. Cet acte audacieux changea les bonnes dispositions de François l"^ et donna le signal de la persécution. De toutes parts les bûchers s'élevèrent, et nombre de personnages compromis durent songer à la fuite. Amyot se sauva à Bourges. Marot alla jusqu'en Italie près de la duchesse de Ferrare *. Calvin signalé entre tous les suspects ne pouvait sans danger demeurer plus longtemps dans la capitale. Accompagné de du Tillet, son hôte d'Angoulème, il prit le chemin de l'exil.
Il se dirigea vers Bâle, en passant par la Lorraine et en s*arrêtant à Strasbourg. Près de Metz, une mésaventure qui pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences arriva aux deux fugitifs. L'un des deux domestiques qu'ils avaient emmenés avec eux, s'enfuit en leur enlevant un cheval et tout leur argent. Sans l'autre serviteur, resté fidèle, qui leur prêta dix écus, il leur eût été impossible de continuer leur chemin.
Arrivé à Bâle, non sans encombre, avec son compagnon, Calvin alla se loger dans un quartier tranquille chez une veuve du nom de Catherine Klein, la même qui fut plus tard l'hôtesse de Ramus. Grâce à Nicolas Cop^, il c'était pas tout à fait inconnu dans cette ville. Caché sous le nom de Martianus Lucanius, il reprit sa vie de veilles et de travail, et se renferma
1 Voir la liste des personnes de marque qui prirent la fuite dans Herminjard III, p. 237. — Crespin, Hist. des martyrs, à l'année 1534. Voir aussi la lettre de Conrad Gesner à BuUinger (27 décembre 1534), Opéra, no 23, et Herminjard, III, 235, -— Schmidt, Gérard Roussel, p. 109.
2 C'est probablement par son intermédiaire qu'il entra aussitôt en relation avec le philologue Simon Grynseus.
dans une solitude complète. Les Bâlois se demandaient avec étonnement quel était ce jeune étranger qu'on rencontrait parlois errant dans leurs rues, toujours plongé dans la méditation ^. Pendant ce temps, Calvin poursuivait avec acharnement l'œuvre mystérieuse qu'il avait entreprise. Le 23 août J535, l'Institution chrétienne était terminée. C'est là une date capitale dans la vie du réformateur. Le savant et l'humaniste ont fait chez lui définitivement place à l'apôtre. Avec ce livre commence la grande mission religieuse du chef de la Réforme française 2.
1 De longues années après, Catherine Klein, femme intelligente et distinguée, parlait encore avec une profonde admiration de son hôte de 1535. Elle était fière de sa demeure, où, ditRamus « illustres illse christianse institutionis cœlestesque vigiliœ sunt exaratte et elaboratse » (Pétri Rami Basilea ad senatum populumque Basiliensem, 1572, p. 58, cité dans les Opéra XXI, p. 194).
2 On sait que, de Baie, Calvin gagna l'Italie et se rendit à Ferrare avec du Tillet, qui voyageait sous le nom de Haulmont, En 1536, le réformateur rentra en France et séjourna quelque temps à Paris et à Noyon , pour régler des affaires de famille (voir l'appendice que nous consacrons à cette question). 11 emmena avec lui son frère Antoine Cauvin, sa sœur Marie, le chanoine de CoUemont et quelques autres personnages. Voulant gagner Bâle ou Strasbourg, il fut empêché de s'y rendre directement et dut passer par Genève. Il y resta, retenu par Farel, et son rôle de réformateur commença.