‹ La jeunesse de CalvinChapitre 19 sur 34 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Noyon après le départ de Calvin. — Laurent de Normandie, son ami, lieutenant civil du bailliage. — Il devient le chef des protestants de la région. — Ses fonctions à la cour près du Dauphin. Il fait partie de l'entourage de -Alarguerite de Navarre. — Liberté relative des protestants Noyonnais. — La ville devient le quartier général des réformés de Picardie. — Venue de Grespin d'Arras. — Nombreuses émigrations de Noyonnais qui se réfugient à Genève. — - Départ de M. de Montmor. — Laurent de Norman^ die nommé maire. — Protection ouverte accordée aux protestants. — - Apogée de leur influence et de leur action .

Après le départ de Calvin, ce fut Laurent de Normandie, son entier et singulier ami, qui sous son inspiration dirigea la petite église. Grâce à son ascendant personnel et à l'estime générale qui l'entourait, ce personnage devint rapidement le chef incontesté des réformés de la région. Appartenant à l'une des plus vieilles et des plus riches familles de robe du pays, il conquit bientôt une situation exceptionnelle qui le mit, lui et ses partisans, pendant un certain temps hors de toute atteinte. Ses fonctions de lieutenant civil du bailliage de Vermandois le rendaient tout-puissant et lui permettaient de défendre sans trop de péril ses corréligionnaires.

Durant les premières années qui suivirent le départ du réformateur, il ne se passa dans Noyon aucun fait bien saillant. Le groupe protestant s'accroissait et se fortifiait dans l'ombre, sans qu'aucune lutte ouverte de la part des catholiques vînt révéler son existence. Ce fut en quelque sorte une période de transition, pendant laquelle les deux partis, qui allaient se combattre si rudement, s'observèrent l'un l'autre, en se préparant pour l'avenir. Une correspondance active, dont il ne reste malheureusement que de rares fragments, mais sur laquelle les allusions sont des plus fréquentes, se poursuivait entre le réformateur genevois et ses compatriotes^.

L'influence de Laurent de Normandie s'accroissait chaque jour, d'une manière sensible. Le jeune avocat aspirait à jouer un rôle prépondérant et tâchait d'obtenir des dignités, dans le but d'augmenter son autorité vis-à-vis de ses compatriotes. C'est assurément pour ce motif, qu'il se fit nommer en 1545, secrétaire de Monseigneur le Dauphin, qui devait, deux ans plus tard, monter sur le trône sous le nom d'Henri H. Cette situation lui conférait un certain nombre de privilèges. Voulant éviter des contestations à ce sujet, Laurent fit lire au conseil de ville, ses lettres officielles de nomination, (il Août 1545.)

Vers le même temps, un autre Noyonnais, Jehan le Mannier, appartenant, comme Laurent, à une famille très en vue, obtint par l'entremise de ce dernier et celle de Madame de Canny, une fonction dans la maison du Dauphin. Tout en habitant la ville une certaine partie de l'année et en ne séjournant pas à la cour d'une manière continue, les deux nouveaux dignitaires prétendirent profiter de toutes les exemptions d'impôts auxquelles

1 II est assez vraisemblable de supposer Laurent de Normandie comme étant le carissime frater auquel s'adresse Calvin dans sa lettre du mois de janvier 1542 {Opéra, n« 384).

ils auraient eu droit, s'ils avaient été constamment fixés près de leurs maîtres. Il en résulta de longues contestations. Les catholiques qui siégeaient au conseil de ville n'eurent garde de laisser passer cette occasion de montrer leur animosité vis-à-vis du chef des protestants. Ils déclarèrent que les deux personnages mis en cause n'étaient pas commensaux de Monseigneur le Dauphin, et que leurs privilèges, sans cette condition, restaient à l'état de lettre morte. Madame de Ganny, dont Jehan le Mannier était le bailli, écrivit alors aux magistrats municipaux, les priant affectueusement de se montrer plus conciliants. Ces derniers, « attendu que ladicte dame peut faire beaucoup de plaisir à la ville, » assemblèrent sur le champ le grand conseil avec tous les notables habitants (8 février 1546). La question fut exposée à la réunion dans tous ses détails. Le conseil de ville avait pris soin de consulter des jurisconsultes et des avocats de Paris. Il résultait de la réponse envoyée par ces derniers que les deux demandeurs, pour jouir de leurs privilèges, devaient avoir servi leurs quartiers. On passa alors aux voix et l'assemblée décida que, pour cette année-là seulement, il serait fait remise à Laurent et à son collègue des tailles et cotisations de la ville « en faveur de Madame de Canny et sans préjudice de l'avenir. » Il ressort de cette affaire, en elle-même peu importante, quelque chose de très singulier. Le chef des protestants de Noyon, l'ami de Calvin, occupait à la cour, près du futur roi, la charge de secrétaire, poste de confiance qui le mettait dans l'intimité du Dauphin et des plus grands personnages. Cette situation lui permit dd connaître de près Catherine de Médicis, l'épouse de son maître, et tout ce monde de politiques qui allaient jouer dans les prochaines dissensions religieuses un rôle si actif. Mais un fait encore plus significatif qui nous est révélé par les débats du corps de ville noyonnais, c'est que Laurent de Normandie exerçait également une autre fonction dans la maison du roi de

Navarre. Il fréquenta donc la grande amie des Réformés de France, la charmante et gracieuse Marguerite d'Angoulême.

Tout ce qu'il y eut à cette époque de fin et de grand semble s'être personnifié en elle. Esprit subtil et délicat, âme infiniment curieuse et passionnée, elle a fait sentir partout sa douce influence. Partout où les idées de justice et de liberté se sont trouvées en cause, son action se retrouve publique ou cachée. Elle intervient sans se lasser, tout ensemble persuasive et obstinée. Forte de sa toute-puissante séduction, elle lève les plus rudes obstacles et change les résolutions les plus opposées. Dans ce siècle si prodigieusement mouvementé, il n'est pas d'initiative audacieuse, de combat contre les vieilles routines et les préjugés qu'elle n'ait encouragé, souvent même inspiré. Les novateurs, aussi bien en philosophie qu'en religion, trouvèrent en elle une protectrice toujours bienveillante et sûre. Avec cela, l'amie de Lefèvre d'Etaples et de Gérard Roussel n'a été ni crédule, ni fanatique. Au fond, très peu protestante, comme l'a dit Michelet, elle ignora lés convictions énergiques, la foi ombrageuse. Bien que portant la passion en toutes choses, elle resta maîtresse de son enthousiasme. Elle ne perdit jamais le sens de la douce raillerie, de la critique ironique. C'est ce qui la préserva de la haine. C'est ce qui fait aussi que son énigmatique et attrayante figure reste comme le sourire de cette époque troublée.

Dans l'entourage de la reine de Navarre, Laurent dut trouver bien des appuis sympathiques. Sa protectrice. Madame de Canny était une des personnes les plus influentes du cercle de Marguerite, avec qui elle se trouvait en pleine communauté d'idées et dont, dès l'origine, elle avait partagé les tendances religieuses. Ce fut bien certainement au crédit de cette puissante amie que Laurent dut d'obtenir sa fonction près du roi de Navarre et aussi le poste de secrétaire du dauphin. Calvin avait ainsi, dans son compatriote, avec lequel il était en constants rapports, un

LA .lEUNESSE DE CALVIN 134

correspondant précieux qui pouvait lui envoyer les renseignements les plus sûrs. Mais ce qu'il faut dégager de tout cela, c'est que cette situation toute privilégiée de Laurent, presque inexplicable, si l'on songe qu'il était d'ores et déjà notoirement huguenot, lui donnait toute facilité pour accroître à Noyon son parti, en lui permettant de braver sans danger le clergé. Gela explique les événements si particuliers dont Noyon va être le théâtre, les communications continuelles avec Calvin, sans péril pour ceux qui s'en chargeaient, et montre à quel point tout ce monde se tenait et s'aidait mutuellement. Il y a dans le mouvement protestant noyonnais un changement si manifeste des rôles, une telle conviction de sécurité, une bienveillance si marquée des hauts fonctionnaires royaux, gouverneurs de l'Ile de France et de Picardie et de leurs lieutenants, à l'égard des hérétiques, un tel parti pris du roi de ne point faire agir, qu'on ne saurait expliquer cette attitude singulière que par un concours de très hautes influences qui contrecarraient les efforts du clergé et des catholiques. Le roi Henri II n'oubliait pas que Laurent avait été un moment attaché à sa personne ; il connaissait les noms des personnes qu'on accusait auprès de lui, et empêchait qu'on procédât contre eux. C'est sûrement grâce à des appuis de ce genre que l'ancien lieutenant civil, condamné à mort et brûlé en effigie, put revenir tranquillement plus tard à Noyon et y séjourner, sans être inquiété, dans la maison du gouverneur royal.

Noyon était dès lors une sorte de quartier-général pour les réformés de la région du nord. Les personnages les plus importants du parti s'y donnaient rendez- vous, lorsque quelque décision grave s'imposait. La protection du lieutenant civil rendait les conciliabules plus faciles et aussi moins dangereux qu'ailleurs. C'est ainsi, par exemple, qu'en juillet 1546, JeanCrespin d'Arras, le futur auteur du Martyrologe, vint à Noyon pour y faire un

séjour prolongé. Laurent de Normandie à qui l'unissait une vieille amitié^ le reçut dans sa maison. Grespin, de concert avec son hôte, s'occupa activement de surveiller la petite église et d'affermir les frères dans leur foi. Plusieurs habitants se présentèrent devant lui, se déclarant prêts a émigrer à Genève, près de leur compatriote. Grespin les encouragea et leur confia des lettres pour Calvin où il faisait de Laurent et de ses qualités de cœur un éloge enthousiaste 2. Il se montre cependant assez sobre de détails, sachant combien souvent les missives adressées au réformateur étaient interceptées. C'est que la situation devenait de plus en plus difficile. Une agitation assez intense se manifestait dans toute la Picardie. Grespin, bien que tourmenté par la maladie des siens et d'autres fâcheuses adversités, se multiplia pour faire face aux nécessités du moment. 11 dut pour cette raison prolonger son séjour dans le pays picard, où il se trouvait encore l'année suivante^ (1547). Des messagers qui partaient périodiquement pour Genève tenaient Galvin au courant des agissements de ses compatriotes.

Tous les jours d'ailleurs de nouveaux émigrants prenaient le chemin de l'exil, Galvin les recevait affectueusement, s'occupant avec sollicitude de leur faciliter les moyens de subsister et les recommandant à ses amis pour des emplois. Il prenait cependant au préalable des renseignements en écrivant à Noyon sur leur compte, de crainte d'avoir affaire à quelque intrus. Laurent de Normandie était à cet égard son confident. Il s'occupa de la sorte de François de Montigny, sur lequel tout

1 Ils avaient été tous deux témoins du mariage de conscience de Théodore de Bèze, comme on l'a dit plus haut.

2 Lettre du 42 juillet 1546 {Opéra n° 808). La lettre est datée : Ëx hospitio urbis nutritiœ Novioduni.

3 Lettres de décembre 1546 (Opéra n» 858) et de juillet 1547 {Opéra n» 928). « Tuorum civium ad te litteras exspecto quas mittam» écrit Baudoin à Galvin.

d'abord, planaient quelques soupçons, qu'une lettre du lieutenant civil de Noyon dissipa promptement^. Ces réfugiés appartenaient aux classes les plus diverses de la société. On y comptait même des chanoines. Il se rencontra jusqu'à des jeunes filles assez courageuses pour entreprendre un si périlleux voyage 2. Ce fut également à ce moment que le chef d'une des plus riches familles de Noyon, Nicolas Picot, maire des drapiers, s'exila pour aller retrouver le réformateur genevois^ (1546).

Il faut citer encore parmi les personnages qui émigrèrent de Noyon pour cause de religion, le célèbre imprimeur Jean, de Tournes, qui se retira à Lyon. C'est là qu'il publia les Marguerites de la Marguerite des princesses^, et entre autres éditions célèbres celles de Dante ^, de Pétrarque^ et de Vitruve'. Son fils alla plus tard s'établir à Genève^.

A cette même époque, le fils du seigneur de Montmor, avec lequel Gakin était parti pour Paris en 1523, vint se retirer à Genève, près de son ami d'enfance. Il avait longtemps hésité à prendre cette détermination, et avait pour ce motif correspondu

ï Lettre de Calvin à Viret du 17 décembre 1546 {Opéra n» 864). Le François dont il est question dans cette lettre est certainement François de Montigny.

2 Lettre de Ci'espin à Calvin, déjà citée {Opéra n» 808).

3 il était le beau-frère d'Antoine Cauvin par sa femme Catherine Le Fert. Reçu bourgeois en 1547, membre du conseil des CC en 1560. Sa famille devint par la suite une des plus influentes de Genève (Lettre de Crespin. Opéra n" 808).

M547, in-8o.

5 1547, in-.12.

6 1550, in-16.

7 Commenté par Philander. 1552, in-4o.

^ Il travailla quelque temps chez l'imprimeur allemand Gryph ou Gryphe, s'installa vers 1540 pour son compte. Sa devise était Quod tibi fieri non vis, alteri ne feceris, avec le symbole de deux serpents enlacés. Il mourut imprimeur du roi, en 1564. Son fils se retira à Genève en 1585, où il devint membre du conseil des CG.

à diverses reprises avec le réformateur. Un peu moins âgé que Calvin, il avait alors trente-quatre ans. C'était, paraît-il, une bonne nature «humaine et docile». Sa jeunesse avait été particulièrement orageuse. Au moment de son arrivée à Genève, Calvin fit même à ce sujet une sorte d'enquête qui lui fut favorable^. Nicolas Picot et son beau frère Lefert témoignèrent de sa ferme résolution de changer de vie, ajoutant que ses débauches antérieures n'avaient laissé dans sa santé aucune trace fâcheuse. Les événements noyonnais de 1547 retardèrent s,a venue^. Les soupçons qui pesaient alors sur les protestants rendaient leurs allées et venues très difficiles. M. de Montmor fit le voyage accompagné d'un receveur et de plusieurs autres compatriotes •^.

Ce fut, au reste, à partir de ce moment que les agitations religieuses devinrent plus violentes. Une succession d'événements très graves arrivés vers cette époque, amena dans Noyon un état de perturbation extraordinaire et rendit entre les deux partis l'accord impossible. Ces faits se succédèrent avec une étonnante rapidité, révélant tout un vaste mouvement antérieur. Ils causèrent le départ des plus notables personnages, bouleversèrent le pays et mirent à son comble l'animosité des protestants et des catholiques qui se partageaient la cité. Ce qui prouve bien le nombre toujours croissant des protestants et leur force, c'est précisément la longueur de cette lutle, dans laquelle le clergé et les catholiques faillirent succomber. Il faut songer que les émigrations successives avaient dû affaiblir à la

1 Lettre à M. de Jalais, d'août 1547 {Opéra n» 944).

2 Lettre de septembre 1547 {Opéra n» 948).

3 II est fait dans la correspondance de Calvin plusieurs allusions à M. de Montmor : « Habitant autem in ejus parrochia (il s'agit ici d'un ministre du nom de Maurice, avec qui Calvin était en querelle) très nobilissimi viri ex nobilihus et antiquis familiis orti quorum unus episcopi Noviodunensis consobrinus est (Lettre de 1551. Opéra n» 526).

longue le clan réformé, et néanmoins il apparaît, durant ces vingt années, toujours aussi actif, disposant d'une influence quasi-prépondérante, dirigé constamment par les principaux bourgeois et défendu d'une manière ostensible par tous les fonctionnaires, hommes de robe, officiers royaux, au premier rang desquels figure le lieutenant du bailliage.

Il y eut néanmoins pour le parti huguenot des alternatives de succès et de revers. Il semble avoir atteint l'apogée de son influence vers 1546, époque à laquelle son chef, Laurent de Normandie, reçut les honneurs de la mairie. L'ami de Calvin fut élu maire, pour l'année courante, le 25 avril 1546^. Le titre de premier magistrat municipal joint à la situation que lui donnait déjà sa fonction de lieutenant civil du bailliage, acheva de le rendre tout à fait prépondérant. Il est certain que sous son administration la propagande dut être des plus actives. Les réformés ouvertement protégés dominaient en maîtres dans la ville. Toute liberté leur était laissée, au grand scandale du clergé. Malgré les efforts de ce dernier, Laurent acheva sa magistrature sans trop d'encombre 2. Après son gouvernement survinrent les graves événements qui donnèrent le signal d'une guerre ouverte entre les deux factions qui jusque-là se contentaient de s'observer soupçonneusement, sans qu'aucun grand coup eût été frappé.

1 11 succédait à Jean le Comte, licencié es lois, prévôt royal, le père d'Antoine le Comte, le célèbre jurisconsulte. Laurent présida pour la première fois le conseil de ville, le 28 avril 1546. Le nombre des juristes était, comme toujours, considérable, eu égard à la population. Toute cette génération qui gouvernait alors Noyon était contemporaine de Calvin et avait étudié avec lui aux universités.

•^ 11 eut pour successeur, au renouvellement de Pâques 1547, Godefroy de Parthenay, licencié ès-lois, qui conduisit l'enquête commencée à la suite de son départ pour Genève.

Page 1