CHAPITRE II
Événements et scandales de 4547. — Grande enquête. — Venue du lieutenant général de l'Ile de France. — Témoignages sur les communications avec Genève. — Active propagande des livres de Calvin. — Venue de nombreux prédicants. — Action singulière du réformateur sur ses compatriotes. — Décisions prises par le clergé. — Laurent de Normandie, de Montigny et leurs amis quittent la ville. — Leur arrivée à Genève. — Mort de la femme de Laurent. — Profonde amitié de Calvin pour ce dernier. — Madame de Canny. — Arrivée de l'inquisiteur général de la Foi. — Nouveaux sacrilèges. — Cérémonies d'expiation. — Prétendus prodiges. — Intervention du Parlement. — Jugement de Laurent, de Picot, de Montigny et des autres réfugiés noyonnais. — Supplice en effigie. — Impression produite à Genève. — Triste situation de Madame de Canny. — Sa correspondance avec Calvin.
La nuit qui précéda le 20 août de l'année 1547, l'image du crucifix du petit cimetière Saint-Martin, fut arrachée, brisée, traînée dans la boue et finalement attachée au pilori, sur le grand marché. On pense ce qu'une pareille action excita de rumeurs et d'agitation, surtout chez le clergé. Les chanoines s'assemblent deux fois coup sur coup, le matin et le soir. Ils se rendent en corps près de l'évêque, Jean de Hangest, qui se trouvait alors par hasard dans la ville. Des processions solennelles sont ordonnées ayec un jeûne préalable. Tout le monde est requis d'y assister, le cierge à la main. L'évêque, accompagné de son chapitre, préside portant lui-même le crucifix outragé. Arrivé devant le portail de l'église Saint-Martin, tout le peuple crie miséricorde , au milieu des Parce Domine que chantent
les prêtres. La cérémonie d'expiation, faite pour produire une grande impression, se termine par un long sermon de pénitence du chanoine Buret, docteur en théologie. Puis, au sortir de cette manifestation religieuse, une grande enquête commence. Le lieutenant général de Vermandois, M*" Michel de Y, vient dans la ville en qualité de commissaire délégué par le roi pour informer du scandale. Il dirige et préside l'enquête, de concert avec le maire Godefroy de Parthenay, et quelques jours plus tard, le 2 septembre, le conseil de ville est par son ordre convoqué en séance extraordinaire.
L'assemblée est imposante. Il s'y trouve une foule de notables personnages. De plus, le maire a fait semondre tous les officiers, bourgeois et marchands de la ville d'avoir à y assister ;)oi*r savoir et entendre de ceulx qui estoient suspectez dudict acte et notez d'hérésie. Outre le maire de Parthenay on remarque Antoine le Conte, licencié ès-lois, le futur professeur de Bourges, émule de Gujas; beaucoup d'avocats, Pierre de Géré, François Bergerac, Gharles Gonstant, Richard de Normandie, prévôt du roi, etc., tous enquêteurs, Pierre François de Montigny qui devait peu après gagner Genève, et enfin le receveur Glaude Robert, un parent d'Olivetan et, partant, de Galvin. Ghose digne de remarque, seul, le lieutenant du baillage, Laurent de Normandie, qui, eu égard à sa fonction, devrait siéger au premier rang dans cette réunion, est absent. II sent que l'orage va éclater et que tout le poids de l'affaire va retonjber sur ses partisans et sur lui, que la voix publique accuse déjà sourdement. Il se tient à l'écart, attendant la tournure des événements, prêt à partir au premier signe pour Genève. En tout cas, il aura des défenseurs sérieux, puisque plusieurs des enquêteurs sont de ses amis. Les autres protestants, moins compromis ou moins en vue, paraissent au conseil d'enquête et, chose piquante, réussissent à faire passer* quelques-uns des leurs parmi les commissaires. Preuve de plus
de l'action singulière exercée par leur parti. Ce succès dut être pour les catholiques une véritable humiliation. Mais, malgré cette défaite momentanée, la victoire devait leur rester.
Cependant le lieutenant-général préside l'assemblée. C'est à lui qu'il appartient de faire tels propos, remontrances ou interrogatoires qu'il lui plaira. Il annonce que le roi a été averti du scandale et que M. de Marivaux, gouverneur de l'Ile de France l'a commis, pour en venir informer. Mais il n'y a là qu'un simple prétexte. Il s'agit, dit-il lui-même, d'éclaircir des menées secrètes beaucoup plus inquiétantes. Ainsi les catholiques ne dissimulent plus leurs visées. Ce qu'ils veulent, c'est bien moins découvrir les auteurs de l'attentat, que faire le procès général des Réformés. Il n'est question que du grand bruit et scandale des habitants de la ville qui communiquent continuellement avec Genève et avec ceulx qui sont suspectz et notez d'Erésie, natifs dudict Noion, demeurant audit lieu de Genève,
Il semble qu'on redoute de nommer Calvin par son nom. Mais cette longue périphrase le désigne assez clairement. On va donc dresser la liste des personnes soupçonnées d'adhérer aux croyances nouvelles. On recherchera celles qui ont communiqué avec les prédicans ou autres hérétiques, et aussi, avec la plus grande attention, celles qui possèdent des livres réprouvés ou défendus. C'est là un fait sur lequel on reviendra souvent au chapitre et au conseil de ville. Les livres et, d'autre part, la liberté de parole dont jouissent les ministres huguenots, voilà la double préoccupation des catholiques. Il est certain que Calvin et les autres Noyonnais réfugiés à Genève se livraient à une propagande des plus actives. On en verra plus loin une preuve convaincante, qui donnera aussi une idée des rapports étroits conservés par Calvin avec ses compatriotes. Seulement tout cela reste secret et en quelque sorte insaisissable. Les catholiques sont inquiets et ne savent à qui s'en prendre.
Et puis ils manquent de preuves formelles. Ils espéraient que cette grande séance leur en donnerait, mais il y a parmi les enquêteurs, comme parmi les témoins appelés, trop de partisans des huguenots, pour qu'on arrive à un résultat sérieux. Il semble qu'il y ait, de la part delà population, comme une grande conspiration de silence. Les chanoines ont beau redoubler leurs exhortations, on ne dénonce personne. Ils usent alors de la ressource du serment. Chacun des assistants doit jurer de déclarer tout ce qu'il sait sur les communications avec Genève*. Les commissaires répètent que la profanation du crucifix n'a pu être inspirée que par les réfugiés de la cité de Calvin, où des scandales tout à fait analogues ont été jadis commis. Les débats s'enveniment. Les catholiques, las de ces incertitudes et de ces mouvements secrets, cherchent à séparer nettement la population en deux camps. Ils savent que les protestants, bien qu'étant les plus nombreux, ont intérêt à ce que la situation reste vague et mal définie. Enfin de nouvelles ressources sont employées, le serment imposé derechef, si bien qu'à la fin quelques habitants se décident à parler. Ils affirment qu'ils ne savent rien de sûr touchant la profanation du crucifix, pas plus que sur les livres hérétiques. Tout ce qu'ils peuvent dire, c'est que depuis quelque temps, plusieurs Noyonnais sont allés à Saint-Claude en pèlerinage, et de là, à Genève. Mais ils s'empressent d'ajouter que lesdits personnages sont gens bien vivants, sur lesquels ne plane aucun soupçon. Il est bien évident cependant que ce pèlerinage à un sanctuaire si éloigné et si peu célèbre n'était qu'une feinte employée, pour aller de là visiter Calvin, sans exciter trop de rumeur 2.
1 La péripl^rase employée plus haut pour désigner Calvin revient à tout instant. >;i U>*^»rr^-
^ Ce prétexte pouvait cependant paraître plausible. On voit qu'au moyen âge le pèlerinage au tombeau de saint Claude était très en faveur dans le Noyonnais et que de nombreux habitants , tant de Noyon que des environs.
Un autre témoin * déclare quelque chose de plus précis, c'est qu'un libraire de la rue Saint-Jacques va souvent et ordinairement à Genève et en Allemagne, et qu'il en rapporte des livres dangereux et censurés. A la suite de cette disposition, le lieutenant général informa les habitants de Noyon, que défense formelle leur était faite de communiquer désormais avec la cité de Calvin. Il enjoint une fois de plus à tous ceux qui auraient connaissance de faits précis, de venir les révéler et de nommer les personnes suspectes. On verra que cette prescription ne fut guère respectée par la suite. La séance fut levée sur ces Vagues conclusions.
L'enquête se poursuivit, mais les catholiques n'en obtinrent pas le résultat qu'ils en attendaient* C'était en somme, un échec pour leur parti. Il devenait manifeste que les protestants étaient puissants et soutenus. Cette information eut cependant pour le clergé un résultat indirect de grande importance. Quelques jours plus tard, le lieutenant civil, Laurent de Normandie, Lancelot de Montigny, tous proches amis de Calvin, quittèrent la ville, avec un certain nombre d'autres concitoyens^ -pour se retirer à Genève, auprès de leur compatriote. '"-'^ .^'^^^:^v.
Comme il fallait s'y attendre, l'événement causa de grandes agitations. L'élite de la ville en richesse et en influence émigrant ainsi, conduite par le premier magistrat, le représentant de l'autorité royale : il y avait là de quoi émouvoir les esprits. Le départ de Laurent n'eut cependant pas lieu immédiatement. Il parut au conseil de ville jusqu'au 3 avril 1548. C'est vraisem-
Salency, Babœuf, etc., l'entreprirent. Cette dernière localité possédait raérae une confrérie spéciale de saint Claude, instituée dans ce but, avec des règlements et des usages particuliers touchant ce pèlerinage. Cela montre qu'il y avait au sujet de ce sanctuaire une vieille tradition et l'on s'explique très bien que les protestants s'en soient servis pour justifier leurs voyages continuels de ce côté-là.
1 Charles Constant, le maire des maréchaux.
blablement vers cette date qu'il partit pour Genève, avec sa femme Anne de la Vacquerie et ses trois enfants, et un groupe d'amis dévoués. Il laissait à Noyon son vieux père^, pour qui il éprouvait une tendre affection. Cette séparation lui fut particulièrement douloureuse. Le voyage dut être très pénible : Calvin rendit plus tard dans la préface de son Traité des scandales un éclatant hommage à l'énergique volonté et à l'abnégation dont Laurent fit preuve en cette circonstance^. Ce dernier retrouva à Genève Jean Crespin d'Arras et Théodore de Bèze, ses amis, qui avaient quitté la France à peu près en même temps que lui. Son arrivée causa une joie singulière a Calvin qui, au milieu de ses luttes continuelles, se trouvait assez isolé. L'ami d'enfance qui venait le rejoindre fut pour lui un précieux soutien et un conseil éclairé. Il resta jusqu'à la fin le plus intime ami du réformateur, qui a fait allusion en maint endroit de ses écrits à la tendre affection qui l'unissait à son compatriote ^.
Laurent était à peine installé à Genève qu'une douloureuse épreuve vint le frapper et mettre le comble aux chagrins qui l'accablaient. Les fatigues du voyage avaient gravement compromis la santé de sa femme, Anne de la Vacquerie. De plus, la situation de l'ancien lieutenant civil, au moment de son arrivée, était des plus précaires, ses biens ayant été confisqués à Noyon ; il fallut travailler pour vivre. Anne ne résista pas à ces pénibles changements. Elle s'alita bientôt vers les fêtes de Noël 1548 et mourut dans le courant d'avril de l'année suivante. C'était une personne d'un caractère très doux et résigné, qui faisait le charme
1 Ce dernier mourut quatre ans plus tard,
2 « Relicla patria, écrit-il dans cette préface, hue ad nos voluntarius exsul migrasti, quot et quam violentis Satanae machinis fueris impeditus nos quidera duo optimi sumus testes » {Opéra, tome VllI).
3 « Normandie, écrivait-il à Farel, qui est à ce point mon ami que je l'aime plus que personne» (Opéra n» 1253).
de la petite société au milieu de laquelle elle vivait. Calvin fut profondément affligé de cette perte. Tl assista la femme de son bon frère jusqu'à ses derniers moments et fit part de sa mort à Madame de Ganny dans une lettre touchante^, Tune des plus émues qu'il ait écrites. Il la chargea de préparer le père de la défunte, Éloy de la Vacquerie, qui habitait Noyon, lui recommandant de n'annoncer la triste nouvelle qu'avec les plus grands ménagements. Cette épître contient le récit détaillé de la maladie de Madame de Normandie, qui, au dire de Calvin, «trespassa aussy paisiblement comme si elle se fust endormye^ ».
On se rappelle ce qui a été dit plus haut au sujet de Madame de Ganny •'^. Calvin avait commencé avec elle depuis quelques mois déjà, par l'entremise de Laurent, une correspondance qui devait se poursuivre durant des années^. Il se faisait pour ainsi
1 Lettre du 29 avril 1549, adressée à Madame de Ganny {Opéra n» 1179). Gomme dans la plupart des lettres envoyées à des amis d'enfance, Calvin sigpe ici: Gharles Despeville.
2 Galvin entre dans les plus minutieux détails, rapportant les paroles de la mourante. Elle faisait, paraît-il, de fréquentes allusions à Noyon : « Elle après me tenant par la main me dist : « Que je suys heureuse et que je suis bien tenue à Dieu, de ce qu'il m'a icy amenée pour y mourir. Si j'estoys en ceste malheureuse prison, je n'oseroye ouvrir la bouche. Icy non seulement j'ay liberté de glorifier Dieu, etc.» «Hélas! disait-elle encore, que seroit-ce si j'estois maintenant à Noyon, où je n'oseroye ouvrir la bouche pour confesser franchement ma foy, encore que les prestres et les moynes desgorgeassent à l'entour de moi tous leurs blasphèmes » (Préface du Traité des scandales),
^ Voir plus haut chapitre III. On peut encore consulter au sujet de Madame de Ganny, ïHistoire ecclésiastique de Bèze, II, p. 344; De Thou, livre XXV; Florimond de Rémond, Naissance de l'hérésie, p. 847. '* •
* « Madame, je n'eusse pas entrepris de vous escrire, si un homme auquel je me doys fier entre les aultres ne m'en eust donné la hardiesse, m'asseurant que mes lettres vous seroient agréables. G'est Monsieur de Normandie, lequel se sentant obligé envers vous, pour l'affection que vous lui avez monstrée, auroit un singulier désir de vous faire service, quant il en auroit le moyen. » Plus loin, Calvin parle « de la longue distance de lieux laquelle ne permet plus grande communication entre nous», ce qui indique clairement des relations antérieures (Lettre du 8 janvier 1549. Opéra n» 1117).
dire son guide spirituel , la relevant et l'encourageant dans sa foi, au milieu de toutes les difficultés qu'elle rencontrait dans son entourage, surtout de la part de son mari. Ce dernier se montrait alors farouche ennemi des réformés, qu'il devait quelques années plus tard protéger ouvertement.
L'exode de Laurent émut le clergé noyonnais si profondément que de multiples cérémonies d'expiation furent prescrites. La sainte croix fut processionnellement promenée à travers la ville et M^ Buret, l'orateur accrédité du moment, adressa un sermon au peuple, lui recommandant de faire amende honorable et surtout l'invitant, ajoute expressément la conclusion capitulaire, à ne pas se laisser séduire ou ébranler à l'occasion du départ de ses compatriotes. Le vicaire et l 'officiai de Tévêché furent désignés avec le chanoine Buret comme enquêteurs chargés d'informer contre les complices de Laurent de Normandie. Les chanoines reconnaissaient que la connaissance d'un si énorme crime revenait à l'évêque, seul maître du droit de coercition en pareil cas ; mais d'autre part ils ne cachaient point leur peu de confiance dans le zèle des officiers épiscopaux, tenus par eux depuis longtemps dans une constante suspicion.
Les représentants de l'évêque reçurent à cet effet sommation sur sommation par l'entremise des notaires royaux. Une longue lettre fut également envoyée à l'évêque de Hangest pour lui demander de veiller, d'un peu plus près, sur la cité et le diocèse théâtres de pareils scandales ^
Les événements racontés plus haut n'étaient que le prélude d'une série de faits analogues. Le 6 juin 1548, une injure du même genre fut faite aux images religieuses qui étaient peintes sur la maison du chanoine Jean Laurent. Le clergé entretenait
1 La conclusion capitulaire fut signifiée le 12 septembre 1548 à M« Waleran Randon, chantre de la cathédrale et vicaire général de l'évêché de Noyon.
adroitement le peuple dans des idées de pénitence et multipliait toujours les cérémonies i. Sur ces entrefaites arriva l'inquisiteur général de la foi que l'on attendait depuis longtemps. Il descendit, vers les premiers jours d'août 1550, chez le doyen Gharmolue, l'un des plus fougueux ennemis des hérétiques. Le but de sa visite était, d'une manière générale, d'extirper l'hérésie qui afflige l'Eglise et, plus particulièrement, de mettre fin aux scandales dont Noyon est le théâtre : « occasione tam nuntiorum quam litterarum et librorum qui mittuntur a Gebenna in hanc urbem per eos qui, relicto suo natali solo, suisque filiis fide postposita, secuti sunt lohannem Calvinum principaleni predicatorem Gebennœ. » Le texte est ici explicite. C'est bien Calvin qui est visé en même temps que ses amis. Les messagers , les livres qu'ils expédient ne sont un mystère pour personne.
Le clergé fit à l'inquisiteur une solennelle réception. On pourvut k tous ses besoins et aux frais de son équipage. Une convocation fut adressée sur-le-champ aux gens d'Eglise et au peuple, en vue d'une réunion générale pour le dimanche suivant, ainsi que le voulaient les coutumes canoniques usitées en pareil cas. Il y eut, comme d'ordinaire, grande procession, et le lendemain le chapitre et les abbayes furent mandés pour entendre les monitions et exhortations du grand-inquisiteur. On voit'par les procès-verbaux de sa venue qu'une surexcitation extraordinaire régnait dans la ville. On peut dire que nulle part ailleurs dans le nord de la France un pareil mouvement ne s'est produit. La situation de la ville à cette époque est exceptionnelle et unique. On ne peut songer à l'exposer ici dans tous ses détails. L'essentiel est de l'indiquer et d'attirer l'attention sur ce curieux épisode de la vie municipale d'une ville au seizième siècle.
1 Conclusions capitulaires des 13 mars, 13 juin 1549, 8 août 1550. Procession, sur Tordre du roi, pour l'extirpation de l'hérésie et la réforme de l'Église gallicane.
Après le départ du grand-inquisiteur, la ville rentra dans un calme relatif qui dura jusqu'au mois d'avril 1551. Le 7 de ce mois, le grand crucifix de l'église Saint-Pierre fut, comme précédemment celui de Saint-Martin, arraché, maculé de boue, et finalement suspendu au pilori de la cité. De là nouvelle procession solennelle avec prières publiques sur la grande place, devant le beffroy. Le crucifix fut reporté dans l'église. Voyant que ces cérémonies d'expiation produisaient une grande impression sur le peuple, le clergé résolut de les renouveler fréquemment. Les fragments de la vraie croix que l'église cathédrale prétendait posséder furent montrés par toutes les rues, le clergé psalmodiant à voix basse, comme en temps d'interdit ou de calamité publique.
L'évêque de Hangest étant absent, deux chanoines, L. Pennetier et J. de Livre, furent députés à l'évêque de Soissons, pour décider avec lui ce qu'il convenait de faire dans ces conjonctures. A la suite d'une conférence tenue avec ce personnage, on résolut d'enlever les images, crucifix ou emblèmes religieux qui pouvaient se trouver dans Noyon, et de les transporter dans l'intérieur des églises. A partir du mardi 3 mai, jour de l'invention de la Sainte-Croix , il y eut chaque dimanche des processions d'expiation, avec des prières pour l'anéantissement de l'hérésie. Toutes ces mesures indiquent bien les craintes toujours croissantes du clergé. Provisoirement du moins , il n'est plus maître de la rue. Les signes sacrés ne se trouvent plus en sûreté sur les places publiques. Les protestants sont à la veille de l'emporter et de triompher.
Le 31 mai 1552, un nouvel attentat contre la croix fut commis de nuit. Un certain nombre d'habitants furent aussitôt arrêtés, mais malgré les tentatives faites pour les convaincre de leur crime, on dut les relâcher bientôt faute de preuves. Leur délivrance eut lieu le dimanche 2 aoiit 1551, à midi. Il faut croire que le clergé vit de très mauvais œil cet élargissement, auquel
il s'était opposé de tout son pouvoir. Il prétendit, pour s'en venger, qu'à l'heure même où les prisons furent ouvertes, d'effrayants prodiges s'étaient accomplis, comme marques de la colère divine. Il afïirma que les eaux de la Verse, du côté de la porte de Wé, s'étaient à ce moment-là changées en sang, et que le dimanche suivant, à l'heure des supplications solennelles au couvent des Franciscains, la même eau s'était mise à bouillir soudainement^. La population épouvantée par les faits qu'on lui racontait, se mit à craindre de plus grands malheurs.
Les choses en arrivèrent à un tel point que le Parlement intervint. Le 3 août 1552 le conseiller Louis Gayaut fut nommé rapporteur et commissaire. Il prit aussitôt connaissance des inforniations faites par M^ Mathieu Orry, inquisiteur de la Foy, et par le célèbre Democharès, en octobre et novembre 1550, contre Laurent de Normandie et ses amis. Déjà un décret de prise de corps avait été lancé contre ces derniers, le 21 juin précédent. Il y eut plusieurs significations successives de cet acte, restées toutes bien entendu sans résultat. Les accusés étaient très nombreux; on comptait parmi eux outre le lieutenant civil, Lancelot de Montigny et sa femme, Ghristotle le Fèvre, Barbier, Jacques Bernardy, Nicolas Picot, Nicolas Neret, Pierre Labbe, un nommé le Balafré porteur de livres, Claude Dupré, etc. 2. Cette seule énumération montre toute l'importance de l'émigration amenée par les scandales de 1547. Une foule de témoins furent appelés à déposer. Après quoi, sur les conclusions du Procureur général, la cour jugeant par défaut déclara
1 A la suite de ces prodiges, dont on fit grand bruit, les portes de la ville furent fermées le jour de la Fête-Dieu, et des fêtes solennelles eurent lieu, pour éviter des scandales possibles.
2 II y avait aussi un certain nombre de femmes : « Marguerite, veuve de Gillet Gallot, Catherine de S. Pol, veuve de Ponthus, Martine Claude, Martine Mariette, sa fille, Catherine Gornille de Villette, Jacqueline Esgret. »
les accusés atteints et convaincus du crime de lèse-majesté divine*, et les condamna, si aprehendés peuvent estre sinon par figure à être traînés sur une claie, depuis la prison royale de Noyon, jusqu'à la grande place et marché public de la ville. Publication de l'arrêt était prescrite à chaque carrefour. Puis, les accusés devaient être pendus ^ et brûlés en efïigie, après confiscation de leurs biens meubles et immeubles. L'arrêt serait ensuite gravé sur une grande table d'airain, qui resterait exposée, en un lieu des plus apparents, devant le beffroi, « pour perpétuelle mémoire dudict crime et exemple à ceulx qui sont infectz de la peste lutérique. »
De plus, un certain nombre de suspects restés à Noyon furent par le même arrêt, décrétés de prise de corps. Ils devaient être gardés en prison, jusqu'à plus ample décision de la cour. C'étaient: Adrien Gensier, un ministre nommé Mourrault, chanoine d'Amiens, Simon Marchant, M^ Abel prédican, envoyé de Calvin, Joseph Mercier et sa femme. Le Prévost d'Orbel, avec sa famille, Antoine Bachelier et Gilles Reyaulme. Cet arrêt, curieux à tous égards, fut prononcé le 7 septembre 1552^. Calvin s'amusa beaucoup de cette sentence qui témoignait dit-il (( de la stupeur ridicule du Parlement qui ne visait que lui dans toute cette affaire sans oser cependant le nommer»^. Des amis lui firent parvenir le texte intégral de l'acte judiciaire. L'incendie qui ravagea Noyon quelques mois plus tard ayant anéanti, avec
1 «Pour eulx estre substraitz et retirez de la ville de Noyon et eulx relirez volontairement en la ville de Genève, ville suspecte et réceptacle aux suspectz et infantz du crime d'hérésie pour en icelle vivre, comme les autres infidelles, contre les règles et constitutions de la Saincte Église. »
2 « Et illec a potences plantés, mesmeraent à l'endroit auquel de toute ancienneté avoit accoutumé estre le carcan de la dite ville. »
3 Archives nationales, X^^^ 112, non paginé. Publié dans le Bulletin, 32» année, p. 158.
* Lettre du 15 février 1553 {Opéra, n» 1704).
le beffroi, la table d'airain sur laquelle le jugement avait été gravé, Laurent de Normandie et Calvin plaisantèrent sur cette circonstance. Laurent disait qu'il s'opposerait à l'exécution de l'arrêt, jusqu'à ce qu'on lui ait rendu son beffroi^. Mais au fond, l'événement les contrista tous deux plus qu'ils ne voulaient l'avouer.
Tous ces événements eurent leur contre coup immédiat sur la situation de Madame de Ganny. Son mari qui voyait avec un déplaisir croissant les procédés bienveillants dont elle usait à l'égard des huguenots, ses coreligionnaires, la tourmentait de plus en plus. Anne de Pisseleu, grâce au crédit dont elle jouissait à la cour, avait pu jusqu'ici contrebalancer l'action de M. de Ganny, mais à la suite de l'arrêt infamant qui venait de frapper ses amis de Noyon, elle dut se résigner à toutes les vexations. Cependant les procédés employés à son égard devinrent si violents, qu'elle songea aussi à émigrer vers Genève. Elle écrivit à ce sujet à la compagnie des ministres, par l'intermédiaire de Galvin, une lettre très pressante dans laquelle elle sollicitait leurs conseils sur la conduite à tenir. En présence des malheurs qui la menaçaient, tels que la prison perpétuelle et peut-être le bûcher, il ne lui restait qu'à quitter le pays 2.
La réponse des ministres fut envoyée quelques mois plus tard ^, mais elle n'apporta aucune solution bien précise. D'autre part, la situation devint de plus en plus intolérable. Galvin écrivait souvent à l'ancienne bienfaitrice de Laurent, pour la soutenir et l'encourager, montrant à son sujet une affectueuse
1 Lettre à Blaurer du 19 novembre 1552 {Opéra, n» 1674).
2 Lettre du 24 juin 1552 {Opéra, n» 1634). Madame de Ganny demande surtout si la loi de mariage l'oblige à rester auprès de son mari, même idolâtre.
3 En août 1552. Voir Opéra, tome X, l^e partie, p. 239, et Correspondance, no 1640.
inquiétude. Au bout de quelque temps, il la pressa très vivement de quitter le milieu hostile dans lequel elle vivait et de se retirer près de ses anciens compatriotes^. Mais ce projet n'eut pas de suite, M. de Ganny, par un retour tout à fait imprévu, se fit protestant à son tour, se montrant dès lors aussi fougueux huguenot qu'il avait été catholique intolérant 2.
1 Lettres du 7 juin 1553 et du 24 juillet 1554 {Opéra, n'>^ 1751 et 1789) : {( Madame, combien que je ne sois pas tellement despourveu de compassion que je ne sente mon cœur enserre, ayant la captivité plus estroicte que jamais où vous estes maintenant tenue, etc.», et ailleurs « Par quoy je vous prie, au nom de Dieu, de coupper broche à toutes les entreprises qui vous recuUent... Si Dieu vous a donné quelques coups d'esperon , il ne vous en fault esbaïr. » Il y eut aussi des difficultés au sujet d'un personnage suspect que Madame de Canny avait indûment protégé {Opéra, n» 1693).
^ On en verra plus loin une preuve des plus manifestes.