CHAPITRE III
Retour de Laurent de Normandie et de Montigny à Noyon. — Ils descendent chez le lieutenant civil Chastellain. — Ce dernier protecteur des huguenots,
— Rivalité avec le corps municipal. — Mesures prises contre les catholiques de la ville. — Requêtes au roi. — Prescriptions sur la défense. —
— Arrivée du maréchal de Montmorency. — Son attitude énigraatique. — Enquêtes. — Régime des suspects. — Tangry, le nouveau gouverneur, s'allie aux protestants — Lettres du Roi. — Conflits entre les officiers royaux et le corps de ville. — Opposition du peuple et de l'aristocratie urbaine, au point de vue politique comme sous le rapport religieux. — Émeutes. — Leur répression. — Nouvelle émigration vers Genève. — Listes de suspects. — Expulsions. — Arrêts du Parlement. — Retour des protestants. — Manœuvres du clergé. — Prescriptions du gouverneur général de l'Ile de France. — Séditions» — Affaire des chanoines. — Élargissement des réformés emprisonnés. — Fin de la lutte. — Triomphe général des catholiques. — Raisons de ce fait. — Coïncidence avec la mort de Calvin. — Répressions sanglantes. — Oubli complet de ce mouvement.
Malgré toutes les mesures prises par le clergé, la situation des protestants un moment amoindrie se rétablit peu à peu. Aux troubles précédents succéda une période de calme, qui fut très favorable à leur parti. On les retrouve quelques années plus tard, vers 1560, plus puissants et plus libres que jamais^.
Un fait des plus caractéristiques arrivé vers cette époque
1 Une circonstance qui les aida beaucoup à regagner leur ancien crédit, ce furent les dévastations dont la ville fut à diverses reprises le théâtre, en 1552, et surtout en 1557, de la part des Espagnols. Noyon fut complètement saccagé; les chanoines ruinés et mis en fuite. Détail particulier, les Espagnols furent surpris de trouver dans la cité tant de huguenots. Calvin parle de ces ravages à diverses reprises dans sa correspondance.
montre mieux que tout autre rinfluence prépondérante et l'exceptionnelle sécurité, dont les protestants jouissaient encore dans Noyon. A la fm de l'année 1561, des affaires de famille et aussi quelques négociations confiées par Calvin forcèrent Laurent de Normandie et de Montigny à rentrer en France pour quelques mois. Partis de Genève en novembre, ils visitèrent d'abord de Bèze qui les attendait à Saint-Germain. Durant tout ce temps Calvin les suivit par la pensée avec une sollicitude inquiète qui se traduit en maints endroits de sa correspondance à cette époque ^. Le 4 février 1562, Laurent de Normandie et Lancelot de Montigny arrivèrent dans leur ville natale qu'ils avaient quittée depuis douze ans. Pour peu -qu'on se rappelle les circonstances dans lesquelles leur départ avait eu lieu, les causes qui l'avaient amené, le grand retentissement qui en résulta dans la région, les manifestations dont il fut suivi, les amendes honorables publiques, les enquêtes de l'Inquisiteur général, on se rendra facilement compte du danger qu'un pareil retour pouvait présenter. Il faut songer aussi que les deux réfugiés avaient été condamnés par contumace à la peine capitale, par arrêt du Parlement, brûlés en effigie sur la place de Noyon, que l'un d'eux était devenu, à Genève, l'un des personnages les plus en vue du protestantisme, l'ami intime et le lieutenant de Calvin. Assurément, le parti protestant devait être bien puissant dans la ville, malgré tant d'émigrations successives, pour répondre ainsi des dispositions favorables de la majorité des habitants et recevoir ouvertement ces deux hérétiques bannis et jugés à mort. On le voit, la propagande se faisait maintenant au grand jour. On peut juger néanmoins de l'émoi causé dans le peuple par cette arrivée. Ce qui mit le comble à l'agitation.
1 Lettres du 31 décembre 1561 {Opéra, n» 3619), du 4 mars 1562 {Opéra, n« 3732), etc.
c'est qu'ils descendirent chez le premier magistrat de la cité, Louis Ghastellain, lieutenant du bailliage. Devant cette bravade, le clergé n'y tint plus. Il insista près du corps de ville pour que lumière fût faite sur la cause de ce retour soudain. La partie de la population opposée aux protestants, c'est-à-dire le bas peuple en général, puisque l'aristocratie presque tout entière adhérait aux nouvelles doctrines, fit entendre de vifs murmures. Une émeute était devenue imminente. Sur le champ, le maire Pierre Gaiiet convoqua le conseil de ville. Il exposa la situation, mais, détail significatif, ne s'éleva nullement contre le fait même du retour des deux hérétiques. A son avis, une seule chose importait, c'était d'éviter à tout prix une sédition, attendu les édits du Roi. C'était là sa seule préoccupation. Pour le reste, on sent percer dans les termes de la délibération du corps municipal une sympathie secrète pour les personnages mis en cause et pour leurs partisans. On discute vivement, et les assistants se rangent finalement à cet avis : le maire et les échevins se contenteront d'avertir le peuple par Tintermédiaire des chefs de métiers de ne faire aucune émotion ou sédition, pour éviter l'indignation du roi et des princes^. Quelques jours se passèrent sans troubles. Il faut croire cependant qu'une certaine fermentation se produisit, car on éprouva presque aussitôt le besoin de s'informer des opinions du lieutenant royal, du prévôt i\P Robert Martine et d'une manière générale des ofiiciers royaux et autres notables de la ville, tous suspects et vivant selon les règles nouvelles. Leurs croyances étaient connues depuis longtemps , mais l'arrivée des deux Genevois avait ému et exaspéré le clergé. Ge dernier rappela pour la circonstance les anciens scandales, les rompements d'images et de crucifix. Il paraît que depuis l'arrivée des deux réfugiés, des faits analogues venaient
1 Séance du 4 février 1561.
d'être signalés. Il n'était plus question que d'attentats, de sacrilèges. Le maire, Pierre Caiïet, convoque alors une nouvelle réunion où plusieurs personnes viennent déposer et se plaindre d'abus criants commis par le lieutenant civil. S'il faut les en croire, les protestants mènent la ville. Chose à peine croyable, au lieu d'informer sur les sacrilèges et de punir les coupables, le lieutenant fait journellement emprisonner les habitants les plus honorables de la cité, particulièrement les catholiques zélés, ceux qui gémissent hautement au sujet des attentats. Le représentant du roi se livre à ces abus de pouvoir, sans même avoir le prétexte d'un mouvement populaire, puisque les catholiques ont su éviter jusqu'à présent les manifestations tumultueuses. Quoi qu'il en soit, grande est l'effervescence des deux côtés. La rupture est devenue complète.
Revirement singulier, le conseil de ville semble désormais entièrement détaché des protestants. Son attitude change subitement. Les magistrats municipaux sont requis de donner leur avis touchant les événements qui se passent ^. L'avis général est qu'il faut se séparer nettement des officiers royaux et lutter ouvertement contre eux. En conséquence, les procureurs de la ville sont envoyés à Paris et chargés de présenter au Parlement une requête détaillée. Ce document fait entendre à la cour les agissements et croyances des fonctionnaires royaux et la prie d'y mettre un terme, en remplaçant les suspects par d'autres officiers, qui rendent bonne justice et combattent les hérétiques, au lieu de les favoriser. Procuration fut passée au greffier, qui rédigea les protestations, et les procureurs se mirent en route pour Paris.
Dès le 14 mars suivant, les résultats de la démarche étaient
^ Les registres portent « suyvant le povoir à eiiLc donné par le peuple de la dite vil le y), remarque qui montre que la décision à prendre est particulièrement grave.
connus. Le maire les exposa aussitôt au conseil qui éprouva une véritable déception. La requête avait bien été présentée au Parlement, au nom des gouverneurs, spirituel et temporel de l'Eglise de Noyon, des doyen, chanoines, chapelains, maire, jurés et habitants. Mais cette apparente unanimité n'avait point convaincu la cour. Elle avait décidé, sur les conclusions du procureur général, que les suppliants nommeraient les témoins nécessaires pour une information régulière. On verrait alors à vérifier si la requête était fondée. En somme, c'était une fin de non-recevoir; le conseil dut s'incliner. En attendant, une nouvelle procuration fut envoyée à Messieurs de la cour, pour en obtenir une commission d'enquête. C'est qu'il n'y avait pas de temps à perdre. On ne parlait dans les environs que de passages de cavaliers huguenots, et, par suite d'une prescription étrange, les habitants n'avaient aucun moyen de défense entre les mains. Le lieutenant civil Ghastellain leur avait fait enlever toutes leurs armes et bâtons et les avait confiés en garde à Louis Faulteau, hérétique avéré et plus tard banni comme tel de la ville. Comme on le voit, la situation avait quelque chose de presque plaisant. Les catholiques, contraints d'obéir au lieutenant du roi, n'avaient qu'à s'incliner, sans mol dire, devant toutes ces mesures ostensiblement dirigées contre eux.
La nuit du 6 avril 1562, les habitants virent avec effroi passer subrepticement sous leurs murs un corps de troupes considérable. On y comptait plus de deux cents chevaux. Personne ne douta que ce ne fussent des huguenots qui se rendaient à la grande assemblée tenue à Orléans par les princes et les seigneurs de leur parti. Certains habitants crurent même avoir entendu proférer des menaces. Grand effroi pour le parti catholique, qui craint une surprise de la ville. Une attaque aurait été d'autant plus dangereuse que les protestants se promettaient de faire, de l'intérieur, cause commune avec les assaillants.
On décida donc d'organiser un guet général pour toute la ville et de sommer le lieutenant civil de faire rendre les armes aux habitants. En même temps, des instructions sont données à la population, et les précautions les plus minutieuses prescrites pour éviter une escalade. Chacun devra le service du guet en personne: les récalcitrants seront dénoncés et mis en prison. Les jours suivants, ces préparatifs sont poussés avec une fiévreuse activité. Les séances du corps de ville ne roulent plus que sur des questions de guet et d'armement: mais l'hostilité du lieutenant royal entrave la plupart des mesures. Les catholiques se décident alors à frapper un grand coup. Ils demandent au lieutenant général du gouvernement de l'Ile de France, Jehan de l'Isle, chevalier, seigneur de Marivaux, en l'absence du maréchal de Montmorency, de venir se rendre compte par luimême de la situation de Noyon et d'y porter remède, s'il était possible.
Ce personnage arriva dans la cité le 25 avril 1562. Sur-lechamp, une assemblée générale du clergé, des officiers du roi et de l'évêque, du corps de ville, des échevins et notables fut réunie à Thôtel de ville. On voyait figurer parmi les assistants quelquesunes des personnes les plus compromises dans les récents événements : Louis Ghastellain, lieutenant du bailli de Vermandois, Robert Martine, prévôt royal, l'avocat Pierre LeClère, le procureur du roi, Gabriel Geuffrin, tous huguenots et contre qui, en réalité, cette réunion solennelle était dirigée. Le lieutenant général exposa à l'assemblée la situation du royaume. Il insista sur les tumultes et divisions pour le faict de relligion, sur les entreprises et assemblées des sujets du roi , qui , en révolte ouverte contre leur maître, s'emparent des villes et conspirent contre la paix publique. Il recommande la plus grande vigilance, On ne laissera désormais, durant la journée, que deux portes ouvertes. Personne ne pourra entrer dans la ville ou en sortir, avec des
armes, notamment avec des pistolets, ou avec de l'argent en grande quantité, sauf néanmoins pour le service du roi.
Les hôteliers ou taverniers devront chaque jour signaler au maire et aux principaux de la ville les voyageurs qu'ils ont à loger, afin qu'on puisse enquérir sur le compte de ces derniers, savoir s'ils sont suspects et s'ils portent de grandes sommes. Décision plus importante , le lieutenant général ordonne à Ghastellain de faire rendre promptement aux habitants, les armes qu'il tient indûment sous séquestre, en s'autorisant à tort d'un édit du roi. Par contre, les bâtons ou autres instruments quelconques de défense, seront enlevés à ceux que la voix publique accuse d'appartenir à la nouvelle religion. La chose sera faite, ajoute M. de Marivaux, adoulcement et sans commotion, » Dans le cas où les protestants essaieraient de s'opposer aux prescriptions faites plus haut, ils seront arrêtés et gardés à l'hôtel de ville, jusqu'à ce qu'il plaise au roi d'en ordonner autrement. Puis les maire, jurés et gens d'église, renouvellent leurs plaintes au sujet des officiers royaux, qui voulaient interdire le guet et vivaient notoirement en hérésie, favorisant ceux de la secte et cherchant à ébranler leurs compatriotes restés bons catholiques.
Le trésorier de l'église Puleu, en même temps vicaire général de l'évêché, déclare qu'il sait par le curé de la paroisse, que ledit lieutenant ne va jamais à l'église et qu'il ne reçoit plus, depuis longtemps, ni le sacrement de Tautel, ni celui de la confession, pas même le jour de Pâques. Devant ces plaintes et d'autres adressées en général, sur le compte de tous les officiers du roi, le lieutenant de l'Ile de France prend une attitude embarrassée et aussi peu nette que possible. Il se contente de déclarer que le roi entend que ses officiers et sujets vivent dans la foi catholique et romaine. Rien de plus, les catholiques en sont pour leurs frais. Alors se lève le chanoine de la Yacquerie, docteur
en théologie, pour requérir que suivant les ordonnances royales, le lieutenant et les autres suspects d'hérésie, soient tenus d'aller au moins un dimanche sur trois à la messe paroissiale, pour éviter le scandale et le murmure de la population. Il est évident que le sieur de Marivaux n'est qu'un tiède catholique, que ces requêtes touchent peu. Fonctionnaire correct, il recommande aux officiers du Roi et à tous autres de vivre en paix et concorde, de se réconcilier avec la foi ancienne, d'obéir constamment au roi et de se garder des émeutes. L'essentiel est de faire bonne surveillance autour de la ville. S'il est besoin de renforts, les habitants n'auront qu'à les demander et il leur en sera envoyé de suite, pour éviter que nul ne s'empare de la place contre la volonté du roi.
Enfin pour assurer l'exécution de ces divers ordres et faire dans une certaine mesure droit aux réclamations des habitants, le lieutenant général laisse dans la ville un sieur de la Warde, à qui tous, même le HeutenantChastellain devront entière obéissance. Mais aucune de ces prescriptions ne semble avoir affaibli le parti protestant ni diminué sa liberté d'action, puisque le lieutenant civil put continuer, comme par le passé, à recevoir des prédicans. Devant cette bravade, le clergé et la municipalité s'entendent pour rédiger une requête. On nomme comme procureur général chargé de porter plainte, au nom de la cité, noble et discrète personne, M'' Nicolas le Breton, doyen du chapitre. Il devait comparaître devant le roi et la cour et leur exposer la situation en des termes complètement différents de ceux des précédentes requêtes. D'après les dires du clergé, malgré l'union des gens de la prétendue nouvelle religion, il n'y avait eu à Noyon, aucune sédition populaire. La cause de ce calme relatif c'est qu'à la connaissance des autorités ecclésiastiques, aucun prédican public ou secret n'est venu dans la ville, affirmation que les enquêtes précédentes contredisent for-
mellement. D'ailleurs, ajoutent les chanoines, il n'était pas besoin qu'il en vînt, puisqu'il n'y a aucun ou bien peu de la nouvelle religion qui manifestent publiquement leur foi. Voilà qui est singulier, surtout si Ton songe que dans quelques mois une liste de suspects sera dressée, sur laquelle figureront les noms les plus en vue. L'histoire de la ville depuis trente ans ne contredit-elle pas ces affirmations fantaisistes? La démarche même du chapitre prouve qu'il croyait peu à ses propres paroles.
Les protestataires ajoutent bien, il est vrai, qu'il est permis aux juges royaux, par l'édit de janvier dernier, de recevoir des ministres réformés. Mais cette faveur, suivant eux, pouvait amener à Noyon des émeutes qu'il fallait éviter à tout prix. C'est l'éternel prétexte dont use le clergé, en menaçant sans cesse d'émeutes qui ne se produisent point. Il conclut en demandant au roi de défendre au bailli de Vermandois, à son lieutenant et à tous autres juges royaux de recevoir aucun ministre ou prédican, pour faire prêcher à Noyon ou aux environs.
Il y avait à Yaresnes une sorte de quartier général des protestants qui sous la protection puissante de Madame de Ganny, dame du lieu, pouvait agir dans toute la région, sans être inquiété. Les huguenots, tant ceux de Noyon que ceux des villes voisines, s'étaient installés dans ce village privilégié. La liberté y était telle que le prêche se faisait dans l'église. Le clergé s'émut vivement de ce nouveau moyen de propagande. Il demanda qu'un arrêt fût rendu, en vertu duquel tout propos tenu dans le but d'ébranler la religion d'autrui, serait puni de mort. Le 2 mai 1562, l'assemblée communale s'occupa encore une fois de ces questions. Mais chacun, tout en manifestant un grand zèle, cherchait à échapper aux diverses corvées imposées pour la sûreté de la ville ^. Il résultait de ces manquements que les me-
1 Par exemple , le receveur des tailles Jean Martine refuse le logement aux hommes d'armes, à cause des sommes qu'il a en dépôt.
sures les plus opposées aux huguenots ne recevaient aucune exécution. Plaisant contraste qui se retrouvera plus tard au temps de la Ligue. Les plus fanatiques en apparence s'accommodaient volontiers de compromis et d'exemptions.
Sur ces entrefaites arriva une nouvelle à sensation qui fut communiquée en conseil au milieu d'un grand concours de bourgeois et de notables. Louis Ghastellain est jusqu'à plus ample information suspendu de ses fonctions et remplacé par le sire Jehan de Macquerel, écuyer, seigneur de Tangry, nommé par lettres patentes gouverneur et capitaine de Noyon (13 mai 1562). Le jour même a lieu sa réception. Maire et jurés lui promettent obéissance, et l'on s'occupe avec une nouvelle ardeur de tout préparer en vue d'une attaque de huguenots. Les murailles sont réparées et rehaussées, un parapet neuf construit. Une garde permanente de 48 hommes est organisée sur la grand' place. Le gouverneur met toutes les classes à contribution et en particulier le chapitre qu'il impose en hommes et en argent: autant de mesures qui commencent à refroidir l'enthousiasme. Tout étranger passant dans la ville devait être sur-le-champ interrogé et fouillé. Les rassemblements dans les rues étaient sévèrement prohibés. Défense expresse fut faite aux chefs de famille de laisser leurs enfants, leurs serviteurs et d'une manière générale les jeunes gens, former des groupes. Le port même des bâtons fut interdit, crainte de collisions. Les jours de fête, les portes restaient fermées. On n'ouvrait que les guichets des portes Dame Journe et Saint-Jacques, et 20 hommes de garde veillaient à chacune d'elles. Décision significative, la foire annuelle se tint hors des murs pour éviter de laisser circuler les étrangers dans l'intérieur de la ville ^.
1 Voici un détail qui montre bien dans quelle suspicion étaient tenus les officiers royaux et les habitants réputés hérétiques. Un homme portant un
Cependant la concorde entre le clergé et le gouverneur de Tangry dura peu. Ce dernier, de retour d'un voyage à Paris, demanda avec insistance de nouveaux effectifs d'hommes d'armes. Devant un premier refus, il divisa militairement la ville en quatre quartiers, déléguant un capitaine pour chacun d'eux. Effrayés de cette mesure, les catholiques revinrent sur leur décision. Le corps de ville offrit d'entretenir plusieurs hommes pour la garde du gouverneur d'accord avec le chapitre, seulement pendant un mois, moyennant une somme de trente livres dont les riches firent l'avance. La bonne entente se trouva de sorte momentanément rétablie.
Entre temps, les interminables enquêtes contre les huguenots recommencèrent. Deux jurés Charles Rocq et Jean Brunel furent députés par le conseil de ville pour assister avec le notaire Antoine Constant, les vicaires de l'évêché chargés de recevoir les dénonciations. L'enquête porta principalement sur les protestants qui s'étaient réfugiés à Varesnes. Le prévôt de Ferrières s'occupa des Noyonnais et M® Claude de Montigny des suspects de la banlieue. On résolut de dresser une liste générale dans le but de faire sortir les huguenots de la ville. Cette mesure provoqua aussitôt le départ de plusieurs familles notables, émigration dont s'alarmèrent les maire et jurés. Ceux-ci décidèrent (6 juillet J562) que les émigrés ne pourraient rien emporter de leurs biens avec eux, sauf cependant leurs lits et habillements jusqu'à ce qu'il en fût ordonné autrement. La population fut invitée à révéler les noms des autres suspects, afin qu'on pût
volumineux paquet au lieutenant civil Ghastellain fut arrêté par les gardes de la porte Saint- Jacques et conduit au maire, qui commença une information. On reconnut alors que le paquet ne contenait rien d'autre que l'enquête faite par ledit lieutenant contre un catholique. Il n'y avait donc rien de préjudiciable au service du roi, mais il n'en fallut pas moins de longues discussions pour que l'inculpé fût relâché.
procéder à leur expulsion. Il faut croire que les habitants étaient moins bons catholiques que ne l'affirmait le clergé, puisque ces demandes restèrent sans réponse. On ne parviendra plus tard à dresser la liste qu'au prix d'une peine infinie et après quinze années d'enquêtes et de recherches.
Cependant la situation se compliquait. Le sire de Tangry, le nouveau gouverneur, appelé dans la ville pour défendre les catholiques et contrebalancer l'influence du lieutenant civil inclinait de plus en plus vers les protestants. Ses affinités avec les huguenots devenaient manifestes. C'était là une défection à coup sûr bien inattendue. Il avait fait sortir arbitrairement de prison le fils de Gilles Potier accusé d'hérésie, ce qui faisait murmurer le peuple. Il y eut des manifestations bruyantes qui furent vite réprimées. Le gouverneur profilait de sa situation pour contrecarrer sur toute la ligne les vues du clergé. Envoyé pour combattre Chastellain, il semble maintenant agir de concert avec lui. Sous prétexte de mesures de sûreté, il n'est pas de vexations qu'il n'invente. Rien d'amusant comme les doléances qui en résultent, surtout lorsque le gouverneur demande un nombre disproportionné de gardes pour le guet. A ce compte, la population devrait rester en permanence sous les armes.
Pendant ce temps les dépositions continuent devant les vicaires de l'évêché et les députés de la ville. La commission tient des séances régulières. Elle se compose du trésorier du chapitre Jean Puleu et du chanoine de la Vacquerie.
Sur ces entrefaites arrivent des lettres du Roi ^ prescrivant obéissance au sieur de Marivaux, lieutenant général de l'Ile de France, et ordonnant d'empêcher les réunions des huguenots et les prêches de gentilshommes. Il recommande de procéder d'abord par douceur et de n'employer la violence que s'il y a
' Lettres datées du 15 juillet 1562.
résistance. Il enjoint aussi aux officiers royaux d'assister à l'assiette de la taille pour la levée des hommes d'armes. Forts de ces ordres les catholiques redoublent de zèle. Ils somment les protestants de se retirer dans leurs demeures et de n'en plus sortir. Une partie de la population effrayée reste enfermée dans les maisons. Le gouverneur cité devant le conseil de ville cherche maintenant à se disculper. Les accusations portées contre lui par les catholiques l'inquiètent; mais il est aisé de voir par sa justification même qu'elles portent juste. Il y a grande raison de croire qu'il. est décidément huguenot; seulement, dans l'intérêt même de ses coreligionnaires, il croit préférable de le cacher. Il écrit donc au conseil de ville une longue et curieuse lettre où il expose à tous les habitants, manants, gens de justice, clergé, etc., que depuis son entrée en charge, il n'a fait constamment que son devoir, exposant même sa vie en maintes circonstances, pour la sûreté des gens commis à sa garde. Il a la ferme intention de continuer et de rester sans reproche, et cependant on l'accuse. On trouve mal qu'il s'entretienne avec les huguenots, avec le lieutenant civil, par exemple; mais il ne le fait que par suite des obligations de sa charge. Il a du reste en cela agi sans dissimulation. Personne n'a le droit de douter de sapreudhomie. Quant au fait de l'élargissement de Jacques Potier, il expose qu'on a commencé une enquête au sujet de ce prisonnier et qu'aucun témoin ne s'est présenté. La complication des intérêts était telle qu'on ne pouvait s'entendre même pour accuser les protestants. Voyant que l'information n'aboutissait point, le maire et d'autres notables ont été d'avis de relâcher ce huguenot. C'est cet ordre que le gouverneur a exécuté. Tangry termine en se plaignant des menaces et des vexations qu'il a reçues. On l'a accusé d'avoir pris de l'argent, on l'a tenu à l'écart des opérations de l'assiette des tailles imposées pour la garde en le menaçant, ce qui est pis, de lui couper la gorge. A toutes ces
remonlrances, le conseil de ville répond (2 septembre), par l'entremise de son procureur, que le gouverneur doit en toutes circonstances consulter au préalable la municipalité. Pour ce qui est des liens de reconnaissance, ils sont réciproques. Les habitants n'ont-ils pas sauvé Tangry lui-même des mains de gens d'armes soudoyés par les seigneurs de Genlis et de Nivilliers, qui, l'ayant surpris, cherchaient à lui faire un mauvais parti? Quant au fait d'avoir indûment délivré de prison le nommé Potier, on lui faisait remarquer que ce personnage était notoirement huguenot, depuis six mois et qu'il avait jadis épié M"" du Coing, docteur en théologie, «pour l'excéder aux champs». Ce chanoine s'était opposé de toutes ses forces à la délivrance de son agresseur, offrant de fournir des témoins à charge. De plus. Potier était convaincu d'être sacra men ta ire , de même qu'un autre huguenot, nommé Antoine Quenu, également relâché de prison par le gouverneur. Ce dernier, on le reconnaît, n'a agi que sur le conseil de deux personnes suspectes, ce qui diminue un peu sa faute. Quoi qu'il en soit, il a donné en tout cela au peuple de grandes raisons de le soupçonner, comme étant d'intelligence avec les protestants. C'est ce qui a porté les habitants mécontents de demander au gouverneur ou de faire justice des prisonniers ou de les garder, jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par les juges compétents. Le conseil de ville ajoutait qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que quelques menaces lui eussent été adressées par certains manants, puisque tout le monde le soupçonnait d'entente secrète avec les huguenots. C est un véritable scandale de le voir en de pareils termes avec de « telles gens et vermine qui sont en horreur et abomination. » Grief plus grave, la ville avait, pour parer aux séditions, voté un crédit mensuel de 30 livres, destiné à payer la garde du gouverneur. Ce dernier avait complètement négligé de profiter de cet avantage et ne s'était même pas présenté pour y
donner ordre. La population demeurant fidèle au roi et à son maire élu et s'abstenant de toute assemblée tumultueuse, la suppression de ce crédit inutile s'impose. Car, en fin de compte, c'est sur la populace, qui n'a le moyen de vivre qu'au jour le jour, que toutes ces charges retombent. Au moins une fois par semaine le tour de garde de nuit et de jour revient pour chaque habitant. La ville demande en conséquence que des gens notables soient députés au roi pour le supplier de supprimer les obligations que leur impose le gouverneur et de ne laisser à leur tête que le maire « avec lequel ils se gouverneront et rendront obéissance » .
Quelques jours plus tard (15 juillet 1562) le corps de ville revint sur cette requête qui devait être envoyée au roi et à la cour des Aides. On décida la rédaction d'un mémoire explicatif contre les officiers du roi qui prétendaient avoir en leur possession des ordres justifiant toutes ces levées et vexations, alors que la ville avait obtenu précédemment des lettres tout à fait contraires. Le gouverneur demande sur ces entrefaites des hommes pour la garde, mais on les lui refuse. Tous ces détails montrent la situation sous son vrai jour et permettent de discerner les mobiles et les intérêts qui sont en jeu. Le petit peuple, bien que poussé et excité par le clergé, finit par se montrer assez tiède. Il se fatigue vite de supporter seul des charges auxquelles les agitateurs échappent. On sent percer dans ses démarches un sentiment très vif de mécontentement. Dans cette circonstance le corps de ville est forcé d'agir seul. Plus tard pareille attitude se révélera encore au moment de la Ligue. Les premiers moments d'enthousiasme et de fanatisme passés, les classes populaires se montrèrent récalcitrantes. Elles exigèrent que les charges fussent plus également réparties, que la garde fût obligatoire pour tous, même pour les gens du clergé. Ces demandes amenèrent des conflits qui furent pour beaucoup dans l'aff'aiblissement progressif de la Ligue et dans sa défaite finale.
Le 29 juillet 1562, la réponse royale arriva, mais dans l'intervalle toute une série de véritables insurrections avait commencé. Ces émeutes, dont on menaçait les officiers royaux depuis si longtemps, se déclarent alors nombreuses et violentes. La populace pille et saccage les maisons d'un certain nombre de réformés. Le mouvement se répand même dans les campagnes. Aucune force ne réussit à arrêter ces excès. En vain les magistrats se rassemblent (29 juillet 1562) et font lire au peuple la réponse du roi et du cardinal de Bourbon aux doléances récemment envoyées. M^ Antoine Hurdru, avocat de la ville, qui rapportait ces lettres, proteste de l'attachement du corps de ville au roi et à ses officiers, conjurant la populace de se fier au zèle des mayeurs et chefs de justice, pour combattre résolument les gens de la nouvelle religion. Il insiste sur le grand déplaisir causé aux notables par ces événements et lit ensuite les lettres du roi. Défense y était faite à toute personne de piller ou d'attenter au bien d'autrui, sous peine de châtiment capital. Des ordres furent donnés en vue de faire restituer ce qu'on put retrouver des choses enlevées.
En même temps, la ville agissait par tous les moyens en son pouvoir dans le but de se faire exonérer des charges militaires. L'avocat Hurdru en particulier circulait beaucoup. Il alla trouver M. de Marivaux, le lieutenant général du maréchal de Montmorency, gouverneur de l'Ile de France. Ce personnage lui fit de grandes remontrances sur les agitations continuelles de la ville, défendant sous peine de hart, en vertu d'un arrêt du Parlement, de faire aucune assemblée dans le but de piller. Hurdru ayant fait observer qu'un précédent arrêt du Parlement permettait les pillages de maisons protestantes et se trouvait par conséquent en contradiction avec l'autre, Marivaux lui répondit que le dernier devait seul être observé.
D'autre côté, la ville continuait ses démarches pour obtenir
l'exemption du logement de cent nouveaux hommes qu'on lui envoyait. Le cardinal de Bourbon qui avait été chanoine de Noyon et qui remplissait alors les fonctions de lieutenant général du roi, dans la province de Picardie, donna aux magistrats une lettre à l'appui de leur requête. Mais de nouveaux soulèvements contre les huguenots vinrent interrompre et compromettre ces négociations. Dans le courant de septembre, de nombreuses habitations de protestants furent saccagées. Parmi ces dernières, se trouvait celle de Louis Faulteau, l'ami de Chastellain, à qui les armes des catholiques avaient été jadis baillées en garde. La situation, tant à Noyon que dans les environs, s'aggrava à un tel point que le lieutenant général du gouvernement de l'Ile de France vint exprès à Noyon, pour la circonstance. Une grande assemblée générale eut lieu sous sa présidence le 14 novembre 1562. La discussion fut des plus vives. Les magistrats municipaux demandèrent la réduction des contingents. Le clergé joignit ses réclamations à celles des habitants, prétendant ne pouvoir subvenir aux frais d'entretien. Enfin après de longues négociations, le lieutenant général de Marivaux consentit à descendre au chiffre de 50 hommes sous les ordres d'un capitaine et d'un sergent ^. Les plus grandes précautions furent recommandées par le représentant de l'autorité royale, l'obéissance à Tangry prescrite, les pilleries prohibées et la restitution de tous les biens volés ordonnée, notamment ceux de Louis Faulteau.
Pendant ce temps, les huguenots voyant que le sire de Tangry n'osait plus les protéger ouvertement, quittaient la ville en grand nombre. Les uns se réfugiaient à Varesnes, d'autres prenaient un parti décisif et allaient à Genève, rejoindre leurs amis. Toutes ces émigrations avaient été jusqu'à présent volon-
1 Les plus riches de la \ille devaient d'abord les loger, mais rassemblée communale se ravisa et décida l'imposition d'une taille qui ferait peser la charge sur la totalité des habitants.
taires. Une enquête conduite par l'official et les chanoines et aussi bien malgré eux, par les officiers royaux, aboutit à la première expulsion violente de plusieurs personnes notoirement hérétiques 1. Cette décision dut avoir quelque retentissement. Les officiers du roi qui avaient agi par contrainte contre leurs propres partisans, cherchèrent aussitôt à détruire l'effet de la sentence en intriguant auprès du lieutenant général. Ce dernier qui agissait en toute circonstance d'accord avec eux, déclare sur-le-champ qu'après avoir pris connaissance des informations ou enquêtes faites contre les hérétiques , il décide que les Noyonnais expulsés seront autorisés à rentrer dans la ville. Un certain nombre de huguenots cependant sont exceptés de l'amnistie et reçoivent l'ordre de se constituer prisonniers entre les mains de l'official, en attendant que leur procès soit instruit 2. Les personnes ainsi accusées appartenaient toutes au peuple. Aucun des notables hérétiques n'était compris dans ces exceptions. Ceux-là furent seulement portés sur une liste générale des suspects qui fut dressée en même temps, liste particulièrement instructive en ce qu'elle nous montre, mieux que tout commentaire, dans quel milieu social les protestants se recrutaient de préférence à cette époque^. Ce relevé qui comprend plus de 50 noms, et en tête duquel figure le lieutenant civil Chastellain, ne renferme évidemment que la mention des huguenots les plus compromis. Plusieurs amis personnels de Calvin, entre autres l'avocat Antoine d'Artois, s'y trouvent mentionnés. Les procu-
1 Alirieù Bergeron , Alathieu Lenoiry Aatoine Roussel, > Piea?re LesguiUer avec. leurs femmes. ^.,, .;!;,. ,,. . . , f •■prj a.t
2 Les huguenots ainsi exceptés étaient : Tehan La Comble, couvreur; Pierre de Adoguye, Eustache et Éloi Marquette, couvreurs; Jacques Floquart, coutelier; Simon Gervais, cordonnier; la femme de Jacques Verrier, murquinier; Foursy Béruiile, Jehan Millet et la femme de l'avocat Bergeron. Ce sont, comme on le voit, presque tous des gens du peuple.
3 Voir cette liste à l'appendice.
reurs, notaires, médecins y forment la majorité. On y constate également la présence d'un prieur ecclésiastique. Toutes ces personnes étaient autorisées à se retirer « par devers messires de la cour du Parlement, à Paris », pour y faire purger leurs procès par la cour ou des commissaires désignés par elle à cette fm. Il était défendu à quiconque de leur méfaire ou de mal parler d'eux. Chacun devait laisser la justice suivre son cours.
Cependant, les personnes portées sur la liste des suspects ne furent plus autorisées à rester dans la ville, à moins d'un jugement du Parlement régularisant leur situation ou d'une permission expresse. Ces mesures devenant la cause de conflits et de violences, les gardes durent être renforcées. On fit même venir de Compiègne quelques fauconneaux et des armes à feu. En dépit de ces prescriptions les réformés commencèrent à revenir dans la cité, encouragés par ceux qui y étaient restés ; car il est bien certain que la loi n'avait pas été appliquée à tous les suspects. L'un des plus compromis, Gabriel Geuffrin, procureur du roi, revint de Paris avec un arrêt du Parlement rendu en sa faveur et l'autorisant à demeurer dans la ville et à y exercer paisiblement son emploi, comme par devant^ (19 septembre). Le corps de ville dut s'incliner devant cette décision signifiée par le lieutenant général de Marivaux.
On a pu déjà remarquer que durant tout ce temps le lieutenant civil de Noyon se tient systématiquement à l'écart de l'administration. Il conserve son titre et ses fonctions, malgré les tentatives successives faites pour les lui enlever, mais il ne
1 L'information avait été faite, en temps de vacation, sur la requête du procureur général, dont ledit Geuffrin était le substitut à Noyon. Deux conseillers l'avaient interrogé et avaient conclu favorablement « à charge de faire des remontrances audit Geuffrin et de lui recommander de vivre catholiquement et sans scandale dans sa maison ». M. de Marivaux fit aussi de son côté une contre-enquête.
paraît plus au conseil de ville. Le gouverneur de Tangry exerçait la plus grande partie de ses attributions, pour les affaires de police et les choses militaires. L'enquête récente qui lavait cité au premier rang des suspects fit cesser cet état de choses. Dans la réunion du 28 septembre 4562^, M® Claude de Montigny, licencié ès-lois, un proche parent du réfugié genevois, se présenta comme délégué par arrêt du Parlement à l'exercice des fonctions de lieutenant, en remplacement de l'hérétique Ghastellain. D'énergiques mesures furent prises contre les émeutiers. Le lieutenant général fit savoir qu'il avait été extrêmement mécontent du peu de sévérité déployée contre eux. Il envoya un prévôt des maréchaux pour informer contre les coupables. La ville devait lui prêter main-forte et garder en prison toutes les personnes soupçonnées d'avoir pris part aux pillages.
Le maréchal de Montmorency fit faire au corps municipal des reproches encore plus vifs, déclarant qu'on n'avait point fait suffisamment justice des séditions, et donnant à ce sujet les ordres les plus sévères. Les Noyonnais se trouvèrent ainsi pris entre deux feux. Tout le monde s'en prenait à eux. D'autre part, les huguenots continuaient de rentrer dans la ville. L'avocat Antoine d'Artois, l'ami de jeunesse de Calvin, avait obtenu un arrêt du Parlement, l'autorisant à résider à Noyon. Mais il éprouva néanmoins de grandes difficultés à faire respecter cette décision. Le
^ Beaucoup de membres du clergé assistaient à cette séance. Le maire annonça ce jour-là aux habitants que la ville serait déchargée dans quinze jours du logement de la garnison. Il y eut à ce sujet grande réjouissance. On le voit, le zèle des Noyonnais se manifeste plutôt en paroles et en protestations. Quand on arrive aux impositions ou aux levées d'hommes, c'est à qui s'y soustraira. Cette tendance disparaît durant les premières années de la Ligue, où les convictions se montrent si sincères, si agissantes, et le fanatisme si absolu. Mais à la longue le peuple se lassa et, le premier enthousiasme passé, se montra beaucoup plus froid.
vicaire de l'évêque, Tavisel, s'opposa à son retour et exigea que son procès fût instruit, ajoutant que des accusations très graves pesaient sur lui. Il est très probable qu'il s'agissait de ses relations constantes avec Genève (2 octobre 1562). Malgré ces réserves, le nouveau lieutenant, de Montigny, le prit sous sa sauvegarde. Il était clair que le nouveau représentant du roi allait suivre la même politique que ses prédécesseurs. Le clergé qui s'en aperçoit imagine une nouvelle mesure. Par suite d'un accord conclu entre rofficialité et le corps municipal, les personnes soupçonnées d'hérésie devront désormais faire leur profession de foi, publiquement, au prétoire de l'official, les jours ordinaires d'audience. On décide en même temps de poursuivre les enquêtes et les procès interrompus. L'official refuse de communiquer au corps de ville les enquêtes qui concernent d'Artois, prétendant que les magistrats municipaux n'avaient qu'à s'adresser au Parlement. Injonction fut faite à l'officialité, en présence de deux notaires, de donner connaissance des informations. D'autre part, le doyen du chapitre demandait l'élargissement de plusieurs habitants indûment détenus comme huguenots par le corps de ville. Ce dernier y consentit après bien des difficultés. On voit à quel point la situation s'était compliquée. De bons catholiques se voyaient incarcérés comme suspects, par la seule raison qu'ils déplaisaient aux magistrats.
Une correspondance des plus actives se poursuivait toujours entre la municipalité et le lieutenant général de Marivaux. Le maréchal de Montmorency ne cessait de son côté d'adresser des recommandations aux Noyonnais et de les surveiller étroitement. Il les blâme très sévèrement des dévastations qui se commettent dans les environs et ordonne d'arrêter tous les délinquants (28 décembre 1562). Il répète, chose grave, qu'il a appris que des prêches et des assemblées hérétiques avaient lieu dans les villages de la banlieue, et prescrit d'informer à ce sujet.
Malgré ces mesures officielles, la tranquillité est constamment troublée. En mars 1563 les séditions recommencent plus violentes encore ; mais , témoignage instructif, des bourgeois plus hardis révèlent en pleine assemblée municipale qu'il y a dans tout cela des meneurs, auxquels tous les moyens oblicques sont bons pour ameuter la population. Voilà la révélation décisive qui explique bien des choses dans ce mouvement. Les protestants sont presque la majorité, mais la minorité qui les combat excite contre le menu peuple, qui brûle et pille. Les officiers royaux préviennent aussitôt la Chambre que l'administration municipale aura à répondre de tous ces désordres, « mesmement les ministres de Republicque en leurs purs et privez noms ». On sévira particulièrement sur ceux qui, n'étant pas bourgeois de la ville, s'eff'orcent chaque jour de la mettre en péril et de la ruiner. A cette fin, les assemblées de toute nature sont prohibées et les étrangers habitant la ville depuis moins de six mois requis de venir déclarer les motifs de leur séjour. Cette mesure était évidemment dirigée contre les émissaires genevois. Tout compte fait, il ne s'en trouva que trois ^.
Cependant, à la fin une certaine détente s'opéra. Un événement moitié tragique, moitié plaisant, contribua beaucoup à l'amener. Cette histoire, qui fit grand bruit dans la contrée, occupa pendant quelque temps toutes les préoccupations et produisit une diversion favorable.
Vers le milieu de mars 1562 , cinq ou six chanoines de la cathédrale, en promenade dans les environs, surpris par une bande d'hommes d'armes et de cavaliers, durent se réfugier dans l'église de Cannectancourt, où leurs aggresseurs les tinrent assiégés. Dès que la chose fut connue à Noyon, le gouverneur
1 Toussaintz Mousson, Jehan de Grave, hôte de Pierre d'Artois, et Pierre Paru, tous huguenots, bien entendu.
se mit immédiatement en route avec un certain nombre d'habitants pour aller délivrer les chanoines. Mais le petit corps de troupe, attaqué en chemin par M. de Geney et une escouade de chevau -légers 5 fut défait et dispersé, laissant quelques morts et quelques prisonniers, parmi lesquels l'avocat Lamisse. Aussitôt un chanoine de Noyon, M. de Champagne, fut dépêché vers M. de Geney avec une lettre du corps de ville, lui demandant la liberté des prisonniers. L'un de ces derniers fut élargi à la suite de cette démarche et alla communiquer aux Noyonnais les conditions imposées pour la reddition des autres. Il paraît que M. de Ganny était mêlé à toute cette affaire et que Taggression avait eu lieu à son instigation. Le but de ces entreprises successives était de forcer le clergé de Noyon à renvoyer de la prison de la Porte Corhaut, où il était détenu depuis des années, un huguenot de marque, natif du pays d'Artois^.
On décida de renvoyer les prisonniers à M. de Ganny pour éviter un plus grand inconvénient. Gette affaire n'en avait pas moins causé dans toute la ville une grande crainte. Les habitants n'osaient plus sortir dans la campagne. En juillet 1563, l'ancien lieutenant Ghastellain revint soudainement dans la ville et remit au maire une lettre du maréchal de Montmorency adressée aux gens du Roy, aux maire et jurés, et prescrivant en substance «de recevoir dans la ville ledit lieutenant et généralement tous ceux qui s'étaient absentés pour le fait de religion, sans leur faire empêchement ni dans leurs personnes, ni dans leurs biens. » Le maréchal signalait en même temps les menées de certains habitants qui n'osant agir par eux-mêmes, incitaient sous main le populaire contre les protestants. Le lieutenant réintégré garde une allure très fière. Il se rend en la maison de ville où le corps municipal lui fait une brillante réception après lui
1 Les registres ne donnent point son nom.
avoir promis honneur et obéissance. On mit sur le compte de la sottise du peuple toutes les anciennes attaques. Le gouverneur reprit son poste, comme par le passé, et tout rentra dans l'ordre.
Telle fut la fm de cette grande rivalité qui dura plus de trente ans. Il semble dès lors que la pacification soit complète, et que l'avantage demeure aux protestants. Mais on est tout surpris de constater le contraire. A partir du moment qui semble marquer leur triomphe, il ne sera plus question des réformés à Noyon. On cherchera vainement dans les registres la moindre mention qui s'y rapporte. 11 est à remarquer que par une coïncidence frappante, ce changement de situation concorde avec la mort de Calvin, arrivée le 27 mai 1564. Désormais, il n'y aura plus place dans les rues de Noyon que pour les processions, les psalmodies des clercs, et les sermons en plein vent. C'est déjà la ligue qui s'annonce. Le chapitre passe son temps à rédiger des professions de foi contre les huguenots et leur chef. Rien de curieux comme ces diatribes, oii le nom de Calvin revient à chaque ligne, comme celui de l'antéchrist. Ainsi dans l'espace de quelques mois, les choses ont changé totalement de face.
Par quel travail intérieur, par quel mouvement mystérieux, il est difficile de le dire. Ce n'est pas aux registres qu'il faut demander le secret de ces transformations. Y a-l-il eu découragement chez les protestants? La mort de Calvin, en les privant d'un chef et d'un inspirateur, les a-t-elle désorientés? C'est là, ce semble, l'hypothèse la plus plausible.
L'homme qui, en dépit de son froid et austère génie, avait exercé sur ses compatriotes une si prodigieuse séduction, venant à disparaître, le mouvement s'arrêta de lui-même. Peut-être aussi qu'un certain nombre de réformés craignant de nouvelles attaques refusèrent de rentrer dans la ville.
Il vaut mieux ne pas s'arrêter à l'explication donnée par
l'inquisiteur noyonnais Démocharès, quand il a dit, parlant des huguenots : JVumquid oblivioni dedistis quot et quantos in carceres conjecerimus punivimus et nonnullos morte dignos hrachio seculari reliquimus. C'est que le clergé lutta avec une indomptable énergie. Il lui fallait à tout prix écraser ce petit centre de révolte et d'hérésie. Il savait que, dans cette ardente et colérique Picardie, une étincelle suffisait pour tout embraser. De là tant d'efforts entrepris pour étouffer ce foyer. Grâce à l'appui de la plèbe opposée à l'aristocratie en majeure partie protestante, le triomphe des catholiques fut complet.
La réaction qui suivit fut si violente qu'elle anéantit jusqu'au souvenir de ce mouvement.
Quelque trente ans plus tard, le cardinal Alexandre de Médicis, se rendant au traité de Vervins, passa près de Noyon. Il eut la curiosité de voir la maison de Calvin. On la lui montra à Pont-l'Evêque. Il demanda ensuite s'il existait des protestants dans la ville. On lui répondit : Pas un seul.
C'est le témoignage que l'histoire a enregistré. II n'était peutêtre pas sans intérêt de démontrer que l'histoire et la tradition se sont trompées.