LÉGENDES SUR CALVIN
Nous donnerons ici les éclaircissements complémentaires et surtout les différents textes qu'il nous a été donné de recueillir, touchant les légendes dont Calvin a été l'objet. On insistera spécialement sur la légende du fer rouge et sa propagation depuis le xvi^ siècle, en suivant autant que possible l'ordre chronologique des témoignages. .
Il est naturel de commencer par les écrivains antérieurs à Bolsec, auxquels il a été fait allusion: Simon Fontaine. Histoire catholique de notre temps j 1558, in-S'^, Paris, f** 193 v". „ On a semé des propos infâmes de la vie Calvin, lesquels s'ils estoient vrais donneroient argumens irrécusables de l'extrême besterie de ceux de ce pays là. " Voici le témoignage de Surius*, rapporté à l'année 1538 de sa chronique : „ Huic (Argentorensi novae Ecclesise) aliquando prsefecit Johannes Calvinus, ex Gallia profugus, qui postea Genevensem in Allobrogibus Ecclesiam occupavit. Hune Calvinum a patriâ sua ob vitse improbitatem exulasse quidam scribit *, eumdemque alius dicit inter dissolûtes suse urbis viros dissolutissimum , inter inconstantes et fœdifragos incoDstantissimum. " {Commentarius hrevis rerum in
^ Surius est né en 1552, à Lubeck.
orbe gestarum ah anno salutis 1500 usque in annum 1567. — Edition de Louvain , 1568, p. 415.) A ce même ordre de témoignages vagues appartiennent : Du Preau (Prateolus). De vitiis sectis et dogmatihus omnium hereticorum. Cologne, 1569, in-f^., 2*^ édition 1605 in-4^, tome m, p. 110. — La Vacquerie: De Tentationibus (1561). — Democharès : Épitre au clergé de Nojon 1570. (V, pièces justificatives).
Ce sont, comme on Ta vu, des imputations sans précision. Tout autre est le texte de Bolsec qu'il est utile, vu son importance, de citer intégralement. „ Comment Calvin est flestry et marqué d'un fer chaud sur Vespaule à Noyon. — Voyons premièrement de ses mœurs et actes, puis nous dirons de sa doctrine. De sa nativité en la ville de Noyon, l'an 1509, je n'en dy autre chose. De son père Girard Cauvin, pareillement je n'en diray, si non que, selon une attestation faicte des plus apparens de laditte ville et baillée par escrit de notaire juré à un JBertelier secrétaire de la seigneurie et conseil de Genève, il fut un très exécrable blasphémateur de Dieu. Je puis dire cecy, pour avoir veu laditte attestation es mains dudit Bertelier qui avoit esté expressément envoyé pour avoir information de la vie et mœurs et de la jeunesse dudit Cauvin, et en ladite attestation estoit contenu que ledit Calvin, pourveu d'une cure et d'une chapelle, fust surprins et convaincu du péché de sodomie j pour lequel il fut en danger de mort par feu, comme est la commune peine de tel péché ; mais que l'Evesque de laditte ville, par compassion, feit modérer laditte peine en une marque de fleur de lys chaude sur l'espaule. Iceluy Calvin, confus de telle vergongne et vitupère, se défit de ses deux bénéfices es mains du curé de Noyon, duquel ayant receu quelque somme d'argent, s'en alla vers Allemaigne et Italie, cherchant son adventure et passa par la ville de Ferrare où il receut quelque aumône de Madame la Duchesse, " etc. {Histoire de la Vie, mœurs ^ actes, doctrine, constance et mort de Jean Calvin, jadis ministre de Genève, recueilly par M. Hiérosme Hermès Bolsec, docteur en médecine à Lyon — Lyon chez Patrasson 1577 — chapitre v). Il parut cette même année 1577 une autre édition de l'œuvre de Bolsec à Paris chez Guillaume Chaudière, puis chez Gervais Mallot. Il y eut aussi des
éditions allemandes, à Cologne etc. On en trouvera l'énumération dans l'article si remarquable de M. Bordier (2^ édition de la France protestante des frères Haag, V. Bolsec).
Trois ans après, en 1581, l'anglais Campian, copiant Bolsec écrivait à peu près la même chose dans sa Demonstratio fidei. Ratio tertia (1581) de même que le jésuite Durœus (Joliannes). Confutatio responsionis GuUelmi Witakari ad rationes decem quibus fretus Edm. Campianus certamen anglicanœ ecclesiœ ministris ohtulit in causa fidei, Paris, 1582, in-8^, f"^ 65 r*' et 73 v^. „Lutlierus vester et Calvinus et Beza genua Baal flexerunt et signum sibi bestise inuri passi sunt. Nisi forte liliorum illud signum quo nefandi criminis casusa Noviodunensis Calvini inustus est, bestiae ignum abrasit. " — Reginald (Guillaume), savant anglais qui professa à Reims et écrivit vers 1596, reproduisit à peu près la même assertion, toujours d'après la même source, dans son ouvrage : CdlvinoturcismuSy Id est Calvinisticœ perfidice cum Mdhometana collatio (publié en 1605).
Conrad Sclilusselburg {Theologia Galvinista. Liv. II. Francfort, 1592.) „De Calvini variis flagitiis et sodomiticis libidinibus, ob quas stignia Joannis Calvini dorso impressum fuit a magistratu sub quo vixit. "
Stanislas Rescius, chanoine de Wermi en Pologne (De Atheismis et Phalarismis Evangelicorum^ in-4^1596, p. 71). „0b insignem vitse morumque turpitudinem patria exulare jussus est.
Stanislas Hosius, né à Cracovie, en 1503, et mort en 1576, secrétaire du roi de Pologne, nommé cardinal par Pie IV, en 1561, l'un des membres les plus influents du concile de Trente, répète les mêmes accusations. (1584. Cologne, 2 vol. in-f**.)
Les commentaires les plus affirmatifs et les plus circonstanciés ont été ajoutés par la suite. Le théologien Stapleton va jusqu'à dire que les membres de la famille de Calvin cherchèrent à faire enlever des archives de Noyon, ce témoignage de l'opprobre de leur parent, mais que leurs instances échouèrent totalement : „Inspiciantur adhuc hodie civitatis Noviodunensis in Picardia scrinia et rerum gestorum monumenta : in illis adhuc hodie legitur Joannem hune Calvinum Sodomise convictum, ex Episcopi et- Magistratûs indulgentia solo stigmate in tergo notais
tum urbe excessisse. Nec ejus familise honestissimi viri adhiic superstites impetrare hactenus potuerunt^ ut hujus facti memoria quœ toti familise notam aliquam inurit e civicis illis monumentis ac scriniis eraderetur". (Œuvres de Thomas Stapleton, professeur de théologie à Louvain. Tome IV, p. 749. In prompt, cathol. sabhato hebd. 111 quadragesimœ. Edition de Paris, 1620, cité par Drelincourt. Défense de Calvin^ page 22Q, Stapleton, né en 1535, écrivit en 1587.
Le jésuite Lessius, en 1610, copiant Bolsec, a affirmé la chose encore plus nettement si c'est possible. Comme son témoignage a été souvent cité, même par des écrivains de notre époque, il ne sera pas sans intérêt de le reproduire ici : „De infamia Calvini, a-t-il dit, constat ex actis judicialibus Novioduni illum convictum et per sententiam damnatum de nefando crimine et publiée exutendum fuisse, nisi ad preces episcopi pœna ignis fuisset commutata in supplicium virgarum et ferri candentis in tergo ustulationem. — L. I. De his qui notantur infamia. Quid ergo ex compromisse. De his qui notantur infamia" {sic). — (Leonardi Lessii e soc. Jesu opuscula. Liber de vera capessenda religionej page 81.) Dans un autre passage de son livre, ce même Lessius explique ainsi l'absence de preuves et de témoignages
écrits, touchant le prétendu crime de Calvin „Hœc ille
ante annos circiter 23, quia conscripsit illa aliquot annis ante evulgationem. Itaque tune exstabant adhuc acta publica, quibus id continebatur, quse tamen jam dicuntur renovata et mutata, omissa infami illa de scelere et stigmate Calvini narratione. Facile id potuit Stapletonus cognoscere per Angles qui assidue illac transibant, Duaco Rhemos vel Rhemis Duacum commeantes". On peut juger du procédé de l'argumentation. Les Archives de Noyon sont muettes sur le crime reproché à Calvin, mais cette lacune ne prouve rien. Les registres ont dû être assurément falsifiés.
A l'appendice du même livre (chapitre 3) figure une autre assertion non moins caractéristique, qui, aussi bien que la précédente, a été répétée dans une infinité d'autres ouvrages. C'est toujours le même procédé, attaquer les mœurs de l'hérésiarque, salir sa vie, pour discréditer plus sûrement sa doctrine: „....Cum
puer Calvini minister quatuor francorum millibus hero substractis se in fugam dedisset et amici vellent illum persequi, nunquam Calvinum permittere voluisse : ne videlicet compreliensus puer arcana patefaceret. Quaî res ingentem suspicionem movit, ipsum puero àbiisum esse^.
On peut rapprocher de ce témoignage celui non moins cynique, de Florimond de Rémond : „0n dit et plusieurs Tout escrit que le principal du collège de Baucourt accusa Calvin du grand et vilain crime et que sur la plainte que des jeunes enfants luy firent, il y eut sentence par contumace donnée contre lui"
Voici maintenant le passage caractéristique concernant Calvin, qui se trouve dans l'ouvrage publié sous le nom du cardinal de Richelieu : „ Calvin fut nourry dès son bas âge pour estre ecclésiastique. N'ayant encore que dix-huit ans, par la licence du siècle, il fut pourveu d'une cure, laquelle deux ans après, il permuta avec une autre. Pendant qu'il possédait ces bénéfices il fut plusieurs fois repris et de la liberté de sa créance, et de la dépravation de ses mœurs. Mais ayant esté enfin condamné pour ses incontinences qui le portèrent jusques aux dernières extrémitez du vice, il se retira des environs de Noyon et de l'Eglise romaine tout ensemble." {Traittê qui contient la Méthode la plus facile et la plus asseurée pour convertir cens qui se sont séparez de l'Église par le cardinal de Richelieu. Paris 1651 in-4«, p. 320.)
Citons encore plusieurs auteurs du milieu du XVIP siècle. Bonaventure Hocquard. Perspectivum Lutheranorum et CalvinistaruMj p. 922. Vienne.
Jacob Schveler, doyen de Lausanne. „ Calvinum vero constat in Gallia ob flagitiosum pederastrise vitium candenti ustulatum ferro." {Hercules cathoïicus Hydrœ ursince decem capitum domitor et viperarum inde prognatarum ex parte recastigator , Fribourg (Suisse) 1651, p. 33.)
De Rouvrai, professeur de théologie à Berne. Abomination du Calvinisme, I, section 16« (1650) : „Cet homme sordide fleur de lysé en France, concubinaire à Strasbourg, convaincu de larcin à Metz, sodomite à Bâle et hypocondriaque à Genève, s'est déclaré l'instituteur du calvinisme, etc."
Il ne faudrait pas croire que le pamplilet de Boisée soit aujourd'hui lettre morte. Tout au contraire, les nouvelles éditions qu'on en donne de notre temps contiennent in extenso ces allégations fantaisistes. Nous n'en citerons que pour exemple la récente édition publiée à Lyon chez Scheuring en 1875. (328 pages) avec une introduction et des extraits de la vie de Théodore de Bèze par le même et des notes à l'appui, par M. L. François Chastel, magistrat.
En somme, toutes ces calomnies roulent sur le même thème et remontent à une source identique. On craignait que les accusations formulées touchant les aventures galantes de Calvin ne fussent pas suffisantes. Il fallait y ajouter encore des faits monstrueux et contre nature, que le latin permettait de propager. Il y a eu là toute une trame savante, patiemment ourdie, par des gens que leurs convictions fanatiques ont pu laisser en certains cas de bonne foi.
Voir encore : Bayle : art. Bertelier. — Varillas. Histoire de Vhérésie. I. Préface et tome IV, livre X, p. 368, où l'auteur parle de deux enquêtes faites à Noyon sur Calvin et ses mœurs, l'une par Turbes sous le règne de François I^*" et où comparurent 48 témoins, l'autre sous Henri II, dans laquelle on en entendit 52. — Roisselet de Sauclières lils de Nismes (sic). Histoire du protestantisme en France depuis son origine jusqu'à nos jours f précédée de Vhistoire des hérésies de Wiclef, de Jean Hus, et de Luther. Montpellier 1839. La question du fer rouge y est traitée en 107 pages, publiées peu après à part sous le titre: Discours sur le crime contre nature et la flétrissure reprochés publiquement à Calvin. (Montpellier 1839.) L'ouvrage fourmille d'erreurs et de confusions de dates. — L'ombre de Rousseau à Calvin in-8''. Genève (s. d.).
On ne saurait mieux clore cette énumération que par un passage significatif et peu connu de la Correspondance de Joseph de Maistre. Voici ce qu'écrivait, le 26 janvier 1818, le célèbre publi<îiste catholique à M. l'abbé Vuarin, curé de Genève : „...J'ai de terribles notes sur Genève- et sur Calvin, mais tous mes papiers sont encore emballés. Trouveriez-vous à Genève les
opuscules de Lessius. (Leonardi Lessii e societate Jesu opuscula. Lyon in-folio). Dans ce volume vous trouverez son traité De vera capessenda réligione. S. François de Sales disait : „ C'est Dieu qui vous l'a dicté". Vous y trouverez un chapitre sucré sur Calvin et sur les honorables causes qui le firent chasser de Noyon, sa patrie. Voyez cela et lisez aussi l'article Lessius dans le Dictionnaire historique de Feller. " {Œuvres complètes. Edition Vitte et Pérussel. Lyon 1886. Tome XIV formant le tome VI de la Correspondance y p. 122, n^ 532.) Enfin citons en terminant Audin. Vie de Calvin. II, p. 240. „...Kécusez donc, si vous l'osez, de semblables témoins? Qui sait? peut-être finira-t-on par retrouver à Noyon cette fleur de lys dont Bolsec accusait Calvin de porter des stigmates" et l'auteur cite en note quelques réfé^ rences de textes toutes fautives et inexactes.
Il faut renoncer à indiquer même les titres des nombreux ouvrages qui jusqu'à nos jours, ont répété et affirmé cette calomnie. Tout ce qu'on vient d'en rapporter sufiit amplement pour en retracer l'histoire.