‹ La jeunesse de Catherine de MédicisChapitre 15 sur 52 · LA JETS ESSE · texte numérisé non relu

LA JETS ESSE

venait de lui enlever. Laurent se mit en route pour la France en mars 1518 : à la nouvelle de son arrivée prochaine, François Vettori vint à sa rencontre, afin de l'accompagner auprès du Roi. La Cour était à Amboise : François reçut en ce beau lieu l'hôte qui devait bientôt devenir son cousin, et le fit avec de grands honneurs et une pompe princière. On lui avait préparé les plus beaux appartements du château , des remparts duquel la vue planait avec délices sur la belle Touraine et sur la vallée de la Loire. C'était le séjour favori des Rois de France , depuis que Charles YII avait réuni Amboise à la couronne de France. C'est en effet le pays des plus magnifiques châteaux royaux et seigneuriaux de la France : le château de Blois, où l'architecture du moven âge coudoie celle de Louis XII et de François Ier; ensuite Chambord, la merveille de la Renaissance; et Azavle-Rideau et Chenonceaux, où Diane de Poitiers et Catherine de Médieis ont habité, et qui rivalisent en beauté, sinon en grandeur, avec Chambord; puis Loches, qui nous rappelle â la fois Agnès Sorel et le malheureux Ludovic le Maure. Ce fut là, à Amboise, que Louis XI fonda l'ordre chevaleresque de Saint- Michel, que Charles VIII naquit et fut élevé, qu'il fit venir des architectes italiens pour de nouvelles constructions, et qu'il mourut en laissant à ses deux

successeurs la tache de transformer L'ancien château selon le gracieux et harmonieux style de la Renaissance. La Heine Claude y donna aussi naissance au Dauphin, et, en fait de souvenirs moins heureux, faut-il dire que ce fut encore là que le Roi brisa la résistance du Parlement, qui s'était opposé au concordat dont les conventions récentes avec Rome lésaient les libertés gallicanes.

La cérémonie du baptême du Prince eut lieu dans ce château d'Amboise, le 25 avril 1518. La sœur du Roi, Marguerite, Duchesse d'Alençon, plus tard Reine illustre de Navarre, et le Duc Antoine de Lorraine, ainsi que le Duc d'Urbin, tinrent l'enfant sur les fonts de baptême. On lui donna le nom de son père, auquel il paraissait devoir succéder : mais ce ne fut que plus tard , et pour peu de temps seulement , que , d'après les décrets éternels, ce nom devait être porté sur le trône de France. Peu de temps avant le baptême du Prince aine, la Reine avait déjà eu un second fils, qui avait reçu le nom de son parrain Henri VIII, Roi d'Angleterre : Henri, Duc d'Orléans, plus tard Dauphin et Roi de France. Le Florentin Andréa del Sarto, appelé à Paris par François Ior, au printemps de cette année, le peignit en le représentant dans un berceau, pour son très-heureux père '.

1 Sur le voyage de Laurent de Médicis en France, en 1518^

Les fêtes furent splendides. Pendant dix jours ce nfe furent que banquets, danses et tournois, des combats et des sièges feints, auxquels le Duc d'Urbin prit part : mais il y manquait un Politien ou un Pulci pour chanter sa bravoure et son habileté, comme autrefois pour Julien et Laurent, dans les brillants tournois qui furent accomplis sur la place

et sur le mariage, ou trouvera de nombreux renseignements dans les dépêches de Francesco Vettori au gouvernement florentin (aqli Otto dîpratica, magistrature qui, de 1512 à 1527, avait la charge des affaires extérieures et des choses de la guerre), ainsi que dans la correspondance épistolaire de Goro Gheri de Pistoie, Evêque élu de Fano et Secrétaire d'Etat du Duc d'Urbin. Voyez les lettres de Vettori, ainsi (pie la correspondance étrangère d'août 1517 jusqu'à la fin de 1518; dans l'archive des Riformagionî, à Florence, anno x, dist. vi, n. 17. Registrum Utterarum, possédé parle marquis Gino Capponi. Voyez aussi le Sommario délia Storia cCItatia, publié par l'auteur du présent livre dans YArchivio slorico italuow, appendice VI; Florence, 18 V8. Sur le baptême et sur les noces, il faut aussi consulter : Mémoires de Messire Martin du Bcllav, seigneur de Langey. La description la plus circonstanciée des cérémonies nuptiales est celle de Robert de La Mark, seigneur de Sedan et de Fleuranges. Parlant de la mariée, il la dit «la plus jeune fille de Boulongne qui estoit 1res belle dame et jeune » ; il la dit aussi « qui estoit trop plus belle (pie le marié. » Sur les présents que le Pape Léon X envoya en France, voyez A. Fabroni, Leonis X Pont. Max. Vîta. Pise, 1797, adnot. lxix.

de l'église de Suinte-Croix, à Florence. Un tableau de Raphaël Sanzio représente Laurent d'Urbin à cette époque de sa vie; les traits n'ont ni beauté ni séduction, quoique ne manquant pasd'éneryie et d'expression : on y remarque aussi fort peu de noblesse, chose rare à trouver chez les Médicis, dans la physionomie desquels dominent plutôt la sensualité et l'astuce l.

1 L'original a disparu, ainsi que le portrait de Julien de Médicis par le même maître. H en existe une ancienne copie dans le corridor qui conduit du Palais Vieux au Palais Pitti. « El retiaelo inio elie fa Raphaello da Oïbino » , écrit Laurent à Baltazar Turini, le 4 lévrier 1517. Un an après, le portrait fut terminé. (Goro Gheri, Lettere.) Voyez Gave, Vasari et Passavant. 1, 258, ou il y a une erreur de date, et II, i77. Dans la chambre de Léon X, au Palais Vieux, pour la fresque qui représente la grande conjuration des Cardinaux, eu 1517, Vasari a dépeint Laurent près de sou oncle Julien, et, près de lui, Léonard de Vinci et Michel-Ange s' entretenant avec les Médicis. {Ragionamento di ('jionjio Vasari, sur les Inventions qu'il a peintes a Florence, dans le palais de Leurs Altesses. Glornata II , ragionamento III. Opère di G. V. Firenze, 1792, 166.) Dans la même salle, outre un médaillon de marbre avec le buste de Laurent de Médicis, et un autre représentant Catherine, ou voit deux tableaux dont le sujet est emprunté à l'histoire d'Urbin : l'investiture du Duché pour Laurent el le siéee de San Léo. Vasari n'a jamais peint de portraits meilleurs que ceux qui sont dans cette salle, lesquels, soit par le coloris, soit parle caractère, appartiennent aux meilleures fresques de l'épo-

Vint le mariage. Il fut célébré le troisième jour après le baptême du Dauphin, et le Roi y déploya une pompe extraordinaire. La cour du château avait été transformée en tente, et les murs étaient recouverts d'étoffes magnifiques : on se fût cru dans la salle la plus immense et la plus splendide. Là se fit le banquet des noces. Les nouveaux mariés avaient leur place à la table du Roi, où Madeleine brillait de tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Près d'eux figuraient tous les Princes français ou étrangers, et les Envoyés, suivant leur rang. A la table en face étaient la Reine Claude et Madame Louise, mère du Roi. C'était une scène fort belle à voir. Chaque mets était apporté au son des fanfares. Après le repas, la danse, qui dura jusqu'à une heure après minuit. La quantité des lumières et des torches était si grande, que la nuit parut semblable au jour. Soixante-douze jeunes dames formèrent des quadrilles par douze, et en costumes variés, les unes Italiennes, les autres Allemandes ; elles dansaient au son du tambourin et d'autres instruments inusités aujourd'hui. La fête fut terminée à deux heures.

que. Angelo Allori, surnomme le Bronzmo, a représente le Duc d'Urbin dans cette gracieuse collection de portraits des Me'dicis, qui étaient au battant d'un cabinet du Palais Vieux, et qui sont maintenant dans la chambre du directeur de la galerie publique.

Le matin suivant, les tournois commencèrent : on n'en avait jamais vu de plus beaux en France. Ils dînèrent huit jours consécutifs; le Duc d'Urbin y prit part et se montra, dit-on, à son avantage devant sa jeune épouse. Le plus beau spectacle, cependant, fut celui d'une grande manœuvre militaire. On avait construit, en plein champ, une forteresse de bois entourée de fossés, munie de canons de gros calibre établis en bois cerclé de fer, lançant des boulets pleins d'air qui renversaient gens et chevaux, sans leur faire cependant grand mal. LTne artillerie du même genre opérait le bombardement. Le Duc d'Alençon , avec cent hommes d'armes à cheval, était dans la forteresse, assiégée par le Connétable de Bourbon avec cent cavaliers et le Comte de Vendôme avec autant d'hommes d'infanterie. Le sieur de Fleurange, Robert de la Marck, vint avec quatre cents fantassins au secours de la ville assiégée. Tout à coup, le Roi François apparut, armé de pied en cap, et se jeta dans la forteresse avec les troupes de Fleurange. Les assiégés firent des sorties vigoureuses. Âlençon attaqua les troupes du Bourbon ; Vendôme combattait contre le Roi et Fleurange, et l'artillerie tonnait comme dans une vraie bataille; cela eut trop l'air d'un combat véritable, car, cette fois, nombre d'hommes furent écrasés et tués. Les combattants

durent se séparer : ce ne fut point chose facile, et ce l'eût été encore bien moins si tous n'avaient été complètement épuisés.

Le jour du baptême, le neveu du Pape avait reçu du Roi François le cordon de Saint-Michel, et s'était déclaré à jamais son serviteur, l'assurant de son inviolable affection dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Le Roi ne voulut pas demeurer avec le Souverain Pontife en reste de bonne grâce et de générosité. Il assura à la jeune Duchesse un revenu de dix mille écus d'or, pris en partie sur sa fortune propre, et en partie, d'après une concession royale, sur le comté de Lavaur '. On donna au Duc une compagnie de cent lances. Les Envoyés florentins, François Vettori et Jacques Gianfigliazzi , qui assistèrent aux noces, ne pouvaient assez trouver de paroles pour exprimer les sentiments favorables qui animaient le Roi envers les Médicis et Florence. A en juger d'après les paroles du Roi, écrit Gianfigliazzi , rien au monde ne lui est plus cher que Florence '. Tout paraissait sourire à l'alliance nouvelle.

1 Voyez, aux Archives <!«• l'Empire, les lettres de François I" pour faire tenir au Due et à la Duchesse d'Urbin, père et mère de Catherine de Médicis, les dix mille livres de rente tpi'il lenr a assignées sur le comte de Lavaur.

' Guicciardini , Istorie ctltalia, XIII, '«-.

Laurent et Madeleine restèrent encore quelque temps en France. Laurent accompagna, jusqu'il Angers, le Roi, qui parlait pour la Bretagne; puis les deux époux allèrent visiter les terres de la Duchesse. Ce fut dans ce même temps que plusieurs des plus beaux tableaux de Raphaël Sanzio arrivèrent à Paris : la Sainte Famille et Y Archange saint Michel. Laurent de Médicis fut le médiateur de ce précieux envoi. On voulait envoyer ces beaux ouvrages à Marseille par mer : le Pape Léon s'y opposa, et il les fit transporter à Lyon sur des mulets. Le Pape ne voulait pas les confier au perfide élément '.

Les amis qui étaient à Florence désiraient un prompt retour. « Dès que Laurent pourra prendre un congé honorable du Roi, qu'il vienne », écrivait Goro Gheri de Pistoia , évéque de Fano, que le Pape avait adjoint à son neveu pour le soin de ses affaires politiques. Gomme les corsaires barbaresques rendaient la mer dangereuse, on recommanda à Laurent de choisir le chemin par terre. La fin de juillet vint, que Laurent était encore à Lyon. Le départ de cette ville fut fixé au 31 : « Dieu veuille, écrivit Gheri, que Votre Excellence trouve

1 Goro Gheri, Lettere al Turini ed a Lorenzo de Medici,

25 mars, 15 avril, 8 mai, 17 mai, 3 juin. Voyez Gave, II, 146, 148.

quelque fraîcheur eu chemin ! ici nous mourons de chaleur, et depuis nombre d'années rien ne s'est vu de pareil. » La sœur de Madeleine, la Duchesse d'Albanv, accompagna les époux jusqu'en Auvergne, où se fit le partage de l'héritage, puis une escorte leur fut donnée pour les conduire jusqu'à Chambéry. Les voyageurs arrivèrent le 20 août à Bologne, où on les reçut avec de grandes marques d'honneur. Deux cents nobles étaient venus de Parme à leur rencontre : on avait préparé de grandes fêtes à Reggio et à Modène. Le 30, ils étaient à Poggio, château de plaisance au bord de la plaine de Pistoja. Ce château était encore tout plein des joyeux et fastueux souvenirs du jeune âge de Laurent le Magnifique, et ils y demeureront tout aussi attachés que les sombres événements particuliers à Bianca Capello et que les amères dissidences de Côme III et de sa femme Mademoiselle d'Orléans. AKonsina Orsini , la veuve orgueilleuse et peu aimée de Pierre de Médicis, s'était rendue de la villa Caniggiuolo à Poggio, pour recevoir son fils et sa bru.

Tout alla pour le mieux. La Duchesse causait une agréable impression à tous ceux qui la voyaient. Le 7 septembre eut lieu la réception solennelle. Laurent de Médicis avait déjà écrit qu'il ne voulait aucune pompe ni aucun tournois. Cependant toute la ville

était en mouvement. Les nombreux amis et clients de la famille voulaient absolument honorer et fêter les nouveaux mariés. On employa tant de soie pour les hommes et les femmes, que les réserves de la ville ne purent y suffire, et qu'on dut écrire à Venise et à Lucques. Les anciennes lois somptuaires de la République durent être renouvelées, afin de mettre des bornes à ce luxe, et éviter ainsi la ruine des familles '. Laurent de Médicis avait eu l'intention d'aller à Home auprès du Pape , sitôt après son arrivée à Florence, pour lui rendre compte des commissions verbales dont l'avait chargé le Roi. Mais Madonna Allônsina tomba malade, et le départ fut retardé. Léon X, cependant, était parti pour Viterbe par Civita Castellana : le Duc quitta Florence le 30 septembre, et baisa les pieds au Saint- Père à Montefiascone. Les Cardinaux et les Envoyés étrangers étaient venus à sa rencontre, et le Pape se montra très-satisfait de ses communications2. Peu de temps après, Laurent arrivait de nouveau à Florence.

1 Goro Gheri , Lcttere a Lorenzo cd a Jacopo Gianfigliazzi , envoyés des Florentins en France; 2 juin, 23 juillet, 6, 10, 17, 20 et 30 août : « Corne sapete, Sua Excellenza fugge le cérémonie. » » Mi pareva gentilissima Madama. »

2 Lettre du Duc d'Urbin au Cardinal Bibbiena, 20 septembre 1ÔIS, et de G. Gheri à Jacopo Gianfigliazzi, 0 octobre.

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