I AMUKAI. — DÉBUTS AL' RÉGIMENT. M"UT DE M. DE CHATEAUBRIAND, LE PÈRE
Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison.
Un de mes beaux-frères : le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma sœur Bénigne restée veuve du comte de Ouébriac), m'avait donné des lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le «hevalier de Guéii.in. homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à une table où mangeaient desofficiers distingués par leurs talents : MM. Achard, des Mahis il». La Martinière. Le marquis de Mortemari était colonel du régiment : le comte d'Andrezél, major : j'étais particulièrement placé sous li tutelle de celui-ci.
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Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après, j'avais pris l'habit de soldat; il me semblait l'avoir toujours porté. Mon uniforme était bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes vœux. Je ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants étaient dans l'usage de faire passer un nouveau venu ; je ne sais pourquoi, on n'osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires. Il n'y avait pas quinze jours que j'étais au corps, qu'on me traitait comme un ancien. J'appris facilement le maniement des armes et la théorie ; je franchis mes grades de caporal et de sergent, aux applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous des vieux capitaines comme des jeunes souslieutenants.
Tout aurait été à merveille, sans ma folle ardeur pour la toilette. On affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne : petit chapeau, petites boucles serrées à la tête, queue attachée raide, habit strictement agrafé. Gela me déplaisait fort; je me soumettais le matin à ces
entraves, mais le soir, quand j'espérais n'être pas vu de mes chefs, je m'affublais d'un plus £rand chapeau ; le barbier descendait les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue; je déboutonnais et croisais les revers de mon habit. Voilà qu'un jour, je me rencontre nez à nez avec M. d'Andrezel : « Qu'est-ce que cela, monsieur? me dit le terrible major : vous garderez trois jours les arrêts. » Je fus un peu humilié.
Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j'avais habitée et le café que je fréquentais : je ne les pus retrouver; tout avait disparu, hommes et monuments.
L'année même où je faisais à Cambrai mes premières armes, on apprit la mort de Frédéric H. \ cette nouvelle, importante pour le public, succéda une autre nouvelle douloureuse pour moi : Lucile m'annonça que mon père avait été emporté d'une attaque 'l'apoplexie, le
surlendemain de cette fête de l'Angevine, une des joies de mon enfance.
Je pleurai M. de Chateaubriand : sa mort me montra mieux cequ'il valait ; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je croyais encore le voir se promener, le soir, dans la salle de Combourg ; je m'attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si l'affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du caractère, au fond elle n'en était pas moins vive.
Avec mon père finissait le premier acte de ma vie : les foyers paternels devenaient vides : jeles plaignais, comme s'ils eussent été capables de sentir l'abandon et la solitude. Désormais, j'étais sans maître et jouissant de ma fortune : cette liberté m'effraya. Qu'en allais-je faire? A qui Ja donnerais-je ? Je me défiais de maforce; je reculais devant moi.
J'obtins un con^é. M. d'Andrezel, nommé lieutenant- colonel du régiment de Picardie, quittait Cambrai : je lui servis de courrier. Je traversai Taris, où je ne voulus pas m'arrê-
ter un quart d'heure; je revis les landes de ma Bretagne avec joie.
Ma famille se rassembla à Corn bourg ; on régla ta partages; cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s'envolent du nid paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna; ma mère se fixa à Saint-Malo; Lucile suivit Julie; je passai une partie de mon temps chez mesdames de Maiigny, de Ghateaubourg et de Farcy.
Marigny, château de ma sœur aînée, à trois lieues de Fougères, était agréablement situé entre deux étangs, parmi des bois, des rochers e! «les prairies. J'y demeurai quelques mois tranquille; une lettre de Paris vint troubler mon repos.
An niMintnl d'entrer au service et d'épouser Mademoiselle de Rosambo, mon frère n'avait point encore quitté la robe (1); par cette raison il ne pouvait monter dans les carrosses cl). Son
i Oi appelait (genscU rob« tout ceu* çuj leuaientâla iture.
Monter daoi l< droit accordé bui
danta d'ancienne! Cunillei 'i111 pouftleol fournir dea de noblesse antérieurei à 1 î<m>.
ambition pressée lui suggéra l'idée de me faire jouir des honneurs de la cour, afin de mieux préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient été faites pour Lucile lorsqu'elle fut reçue au chapitre de l'Argentière; de sorte que tout était prêt : le maréchal de Duras devait être mon patron (1). Mon frère m'annonçait que j'entrais dans la route de la fortune, que déjà j'obtenais le rang de capitaine de cavalerie, rang honorifique et de courtoisie; qu'il sera ensuite aisé de m'attacher à l'ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros bénéfices.
Cette lettre me frappa comme un coup de foudre : retourner à Paris, être présenté à la cour, — et je me trouvais presque mal quand je rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon! Me faire comprendre l'ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié !
Mon premier mouvement fut de répondre à
(1) Maréchal duc de Duras, premier gentilhomme de la chambre du roi.
mon frère qu'étant l'aîné, c'était à lui de soutenir son nom; que, quant à moi, obscur cadet de Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu'il y avait des chances de guerre; mais que si le roi avait besoin d'un soldat dans son armée, il n'avait pas besoin d'un pauvre gentilhomme à sa cour.
Je m'empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny, qui jeta les hauts cris; on appela madame de Farcy, qui se moqua de moi; Lucile m'aurait bien voulu soutenir, mais elle n'osait combattre ses sœurs. On m'arracha ma lettre, et, toujours faible quand il s'agit de moi, je mandai à mon frère que j'allais partir.
Jr parti- en effet; je partis pour être présenté à la première cour de L'Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et j'avais l'air d'un homme <|u<- Ton traîne aux galères, ou sur lequel on va prononcer une sentence de mort.
CHATEAUBRIAND REVIENT A PARIS. VIE SOLITAIRE QU'IL Y MÈNE. — SA PRÉSENTATION A LA COUR,
j'entrai à Paris }>ar le chemin que j'avais -uivi la première fois; j'allai descendre au même hôtel, rue du Mail : je ne connaissais que cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chamhiv. maifl dans un appartement un peu plus graûd et donnant sur la rue
Mon frère, soif qu'il lut embarrassé de mes manière*) Kril qu'il <'ût pitié de tna timidité, ne me mena point dans l<- monde et ne me fil faire connaissance avec personne. Il demeurait rue des Kôeséa-Montmartre, j'allais tous les jours dîner chas lui. à trois heures; nous noua quittions ensuite e( noua ne nous révoyions que
le lendemain. Mon gros cousin Moreau n'était plus à Paris. Je passai deux ou trois fois devant l'hôtel de madame de Chastenay, sans oser demander au suisse ce qu'elle était devenue.
L'automne commençait. Je me levais à six heures; je passais au manège; je déjeunais. J'avais heureusement alors la rage du grec : je traduisais V Odyssée et la Cyropédie jusqu'à deux heures, en entremêlant mon travail d'études historiques. A deux heures, je m'habillais, je me rendais chez mon frère; il me demandait ce que j'avais fait, ce que j'avais vu; je répondais : « Rien. » 11 haussait les épaules et me tournait le dos.
Un jour, on entend du bruit au dehors; mon frère court à la fenêtre et m'appelle : je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j'étais étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille.
A quatre heures, je rentrais chez moi; je m'asseyais derrière ma croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient i\
cette heure dessiner à la fenêtre d'un hôtel bâti en face, de l'autre côté de la rue. Elles s'étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la leur. De temps en temps, elles levaient la têle pour regarder ce voisin; je leur savais un gré infini de leur marque d'attention : elles étaient ma seule société à Paris.
Quand la nuit approchait, j'allais à quelque spectacle; le désert de la foule me plaisait, quoiqu'il m'en coulât toujours un peu de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je rectifiai les idées que je m'étais formées du théâlre, à Saint-Malo. Lorsque je ne m'emprisonnais pas dans la salle de l'Opéra ou des Français, je me promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu'à dix et onze heures <lu soir. Je n'aperçois pas encore aujourd'hui la 61e des réverbères, de la place Louis W ,i la barrière des Bons-Hommes, sans me souvenir des angoisses dans lesquelles j'étais, quand je suivis celle route pour me rendre à Versailles lors «le ma présentation.
Rentré au l".ri-, je demeurais une partie «le
loi LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND
la nuit la tête penchée sur mon feu qui ne me disait rien : je n'avais pas, comme les Persans, l'imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à l'anémone, et la braise à la grenade. J'écoutais les voitures allant, venant, se croisant; leur roulement lointain imitait le murmure de la mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vont dans mes bois de Combourg. Ces bruits du monde, qui rappelaient ceux de la solitude, réveillaient mes regrets; mon imagination inventait l'histoire des personnages que ces chars emportaient : j'apercevais des salons radieux, des bals, etc. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et l'entendant aux échos de mon foyer.
Le jour fatal arriva; il fallut partir pour Versailles plus mort que vif. Mon frère m'y conduisit la veille de ma présentation et me mena chez le maréchal de Duras, galant homme dont l'esprit était si commun qu'il réfléchissait quelque chose de bourgeois sur
ses belles manières : ce bon maréchal me fit pourtant une peur horrible.
Le lendemain matin, je me rendis seul au château. On n'a rien vu, quand on n'a pas vu la pompe de Versailles, même après le licenciement de l'ancienne maison du roi : Louis XIV était toujours là.
La chose alla bien, tant que je n'eus qu'à traverser les salles des gardes : l'appareil militaire m'a toujours plu et ne m'a jamais imposé. Mail quand j'entrai dans l'Œil-de-bœuf (1) et que je me trouvai au milieu des courtisans, alors commença ma détresse. On me regardait : j'entendais demander qui j'étais. Il se faut souvenir de l'ancien prestige de la royauté pour se pénétrer de l'importance dont était alors une présentation. Une destinée mystérieuse s'attachait an débutant; on lui épargnait Pair protecteur méprisant qui composait, avec l'extrême politesse, lie manières Inimitables «lu
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un ôil-de-bœuf qui précédait la chambre à coucher du roi, à
lies.
grand seigneur. Qui sait si ce débutant ne deviendra pas le favori du maître?
Lorsqu'on annonça le lever du roi, les personnes non présentées se retirèrent; je sentis un mouvement de vanité : je n'étais pas fier de rester, j'aurais été humilié de sortir.
La chambre à coucher du roi s'ouvrit : je vis le roi, selon l'usage, achever sa toilette, c'est-à-dire prendre son chapeau de la main du premier gentilhomme de service. Le roi s'avança allant à la messe; je m'inclinai; le maréchal de Duras me nomma : « Sire, le chevalier de Chateaubriand ». Le roi me regarda, me rendit mon salut, hésita, eut l'air de vouloir s'arrêter pour m'adresser la parole. J'aurais répondu d'une contenance assurée : ma timidité s'était évanouie. Parler au général de l'armée, au chef de l'État, me paraissait tout simple, sans que je me rendisse compte de ce que j'éprouvais. Le roi, plus embarrassé que moi, ne trouvant rien à me dire, passa outre. Ce souverain que je voyais pour la première fois, ce monarque si puis-
sant était Louis XVI, à six ans de son échafaud.
Nous courûmes à la galerie pour nous trouver sur le passage de la reine lorsqu'elle reviendrait de la chapelle. Elle se montra bientôt, entourée d'un radieux et nombreux cortège ; elle nous fit une noble révérence, elle semblait enchantée de la vie. Et ces belles mains, qui soutenaient alors avec tant de grâce le sceptre de tant de rois, devaient, avant d'être liées par le bourreau, ravauder les haillons de la veuve, prisonnière à la Conciergerie !
Si mon frère avait obtenu de moi un sacrifice, il ne dépendait pas de lui de me le faire pousser plus loin. Vainement, il me supplia de rester à Versailles, afin d'assister, !<■ soir, au jeu de la reine: tTu seras, me dît-il, nommé à la reine, et 1»- roi te parlera. » Il ne me pouvait pas donner de meilleures raisons pour m'enfuir. Je me bâtai «le venir tacher ma gloire dans mon hôtel garni, heureui d'être échappé à la cour, mais voyant encore devant moi la terrible
l'iS LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND
journée des carrosses, du 19 février 1787 (1).
Le duc de Coigny ( 2) me fit prévenir que je chasserais avec le roi dans la forêt de Saint - Germain. Je m'acheminai, de grand matin, vers mon supplice, en uniforme de débutant, habit gris, veste et culotte rouges, manchettes de dentelle, bottes à l'écuyère, couteau de chasse au côté, petit chapeau français à galon d'or. Nous nous trouvâmes quatre débutants au château de Versailles : moi, les deux messieurs de Saint- Marsault et le comte d'Hautefeuille. Le duc de Coigny nous donna nos instructions : il nous avisa de ne pas couper la chasse, le roi s'emportant lorsqu'on passait entre lui et la bète. Le rendez-vous était au Val, dans la forêt de Saint -Germain, domaine engagé par la couronne au maréchal de Beauvau.
L'usage voulait que les chevaux de la première
I CVst à la date du 23 lévrier 17S7 que l'on trouve, dans la liste des gentilshommes admis aux honneurs de la Cour, Ie-s noms suivants : le comte Charles d'Hautefeuille, le haron de Saint-Marsault, le haron de Saint-Marsault-Châtelaillon. le chevalier de Chàteauhriand, le comte du Saillant, le chevalier de Grille, le chevalier Levicomte de Blangy.
I Premier écuyer.
chasse, à laquelle assistaient les hommes présentés, fussent fournis des écuries du roi.
On bat aux champs : mouvement d'armes, voix de commandement. On crie : Le roi! Le roi sort, monte dans son carrosse : nous roulons dans les carrosses à la suite. Il y avait loin de cette course et de cette chasse, avec le roi de France, à mes courses et à mes chasses dans les landes de la Bretagne : et, plus loin encore, à mes courses et à mes chasses avec les -Hiivages de l'Amérique : ma vie devait être remplie de ces contrastes.
Nom arrivâmes au point de ralliement où «I»' nombreux chevaux de selle, tenus en main sous les arbres, témoignaietll leur impatience. i irrosses arrêtés dans la forêt avec les gardes, les groupes d'hommes <-i de femmes, les meutes à peine contenues par les piqueurs, les aboiements des chiens, le hennissement des rln!\;nix, le bruit des cors, formaient une mimée.
L - chasses «le nos rois rappelaient, à la \m anciennes et les nouvelles mœurs de
la monarchie, les rudes passe-temps de Glodion, de Ghilpéric, de Dagobert, la galanterie de François Ier, de Henri IV et de Louis XIV.
Mon imagination prit celte chasse historiquement et je me sentis à Taise : j'étais d'ailleurs dans une forêt, j'étais chez moi.
Au descendu des carrosses, je présentai mon billet aux piqueurs. On m'avait destiné une jument appelée l'Heureuse, bête légère mais sans bouche, ombrageuse et pleine de caprices, assez vive image de ma fortune, qui chauvit sans cesse des oreilles. Le roi, mis en selle, partit; la chasse le suivit, prenant diverses routes. Je restai derrière, à me débattre avec V Heureuse, qui ne voulait pas se laisser enfourcher par son nouveau maître; je finis cependant par m'élancer sur son dos : la chasse était déjà loin.
Je maîtrisai d'abord assez bien ï Heureuse-, forcée de raccourcir son galop, elle baissait le cou, secouait le mors blanchi d'écume, s'avançait de travers à petits bonds, mais lorsqu'elle approcha du lieu de l'action, il n'y eut plus
moyen de la retenir. Elle allonge le chanfrein, m'abat la main sur le garrot, vient au grand galop donner dans une troupe de chasseurs, écartant tout sur son passage, ne s'arrêtant qu'au heurt du cheval d'une femme qu'elle faillit culbuter, au milieu des éclats de rire des uns, des cris de frayeur des autres. Je fais aujourd'hui d'inutiles efforts pour me rappeler le nom de cette femme, qui reçut poliment mes excuses. Il ne fut plus question que de ['aventure du débutant.
Je n'étais pas au bout de mes épreuves. Environ une demi-heure après ma déconvenue, je chevauchais dans une longue percée à travers des parties de bois désertes, un pavillon s'élevait au bout : voilà que je me mis à songer à palais répandus dans la forêt (Je la couronne, en souvenir de L'origine des rois cheve- I u s : an coup de fusil part; ? Heureuse tourne court, brosse tète baissée dans Le fourré et me porte juste à l'endroit où Le chevreuil venait d'être abattu : !<• roi parait
le me souvins alors, mais trop tard, des
injonctions du duc de Coigny : la maudite Heureuse avait tout fait. Je saute à terre, d'une main poussant en arrière ma cavale, de l'autre tenant mon chapeau bas. Le roi regarde et ne voit qu'un débutant arrivé avant lui aux fins de la bête; il avait besoin de parler; au lieu de s'emporter, il me dit avec un ton de bonhomie et un gros rire : « Il n'a pas tenu longtemps. » C'est le seul mot que j'aie jamais obtenu de Louis XVI. On vint de toutes parts; on fut étonné de me trouver causant avec le roi. Le débutant Chateaubriand fit du bruit par ses deux aventures; mais, comme il lui est toujours arrivé depuis, il ne sut profiter ni de la bonne ni de la mauvaise fortune.
Le roi força trois autres chevreuils. Les débutants ne pouvant courre que la première bête, j'allai attendre au Val, avec mes compagnons, le retour de la chasse.
Le roi revint au Val, il était gai et contait les accidents de lâchasse. On reprit le chemin <lc Versailles. Nouveau désappointement pour mon frère : au lieu d'aller m'habiller pour me
trouver au débotté, moment de triomphe et de faveur, je me jetai au fond de ma voiture et rentrai dans Paris plein de joie d'être délivré de mes honneurs et de mes maux. Je déclarai à mon frère que j'étais déterminé à retourner en Bretagne.
Content d'avoir fait connaître son nom, espérant amener un jour à maturité, par sa présentation, ce qu'il y avait d'avorté dans la mienne, il ne s'opposa pas au départ d'un frère d'un esprit aussi biscornu.
Telle fut ma première vue de la ville et de la cour.
Pour en finir avec la cour, je dirai qu'après avoir revu la Bretagne et m'ètre venu fixer à Paris avec mes sœurs cadettes, Lucile et Julie, je m'enfonçai plus que jamais dans mes habitudes solitaires, On me demandera ce que devint l'histoire de ma présentation. Bile resta la. — Vous ne chassâtes donc plus avec le roi? — Pas plus qu'avec l'empereur de la Chine. — Voua ne retournâtes donc plus à Versailles? — J'.-ilhii deux fois jusqu'à Sèvres; le cœur me
faillit, et je revins à Paris. — Vous ne tirâtes donc aucun parti de votre position ? — Aucu n . — Que faisiez- vous donc? — Je m'ennuyais. — Ainsi, vous ne vous sentiez aucune ambition? — Si fait : à force d'intrigues et de soucis, j'arrivai à la gloire d'insérer, dans VAlmanach des Muses, une idylle dont l'apparition me pensa tuer d'espérance et de crainte. J'aurais donné tous les carrosses du roi pour avoir composé la romance : 0 ma tendre musette ! ou : De mon berger volage.
Propre à tout pour les autres, bon à rien pour moi : me voilà.