‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 11 sur 24 · NOUVELLES CONNAISSANCES · texte numérisé non relu

NOUVELLES CONNAISSANCES

La nouvelle solitude dans laquelle j'entrai en Bretagne, après ma présentation, n'était plus celle de Combourg; elle n'était ni aussi entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forc<

Chez mes sœurs, on allait dansant de voisins • n voisins, jouant la comédie dont j'étais quelquefois un mauvais acteur. L'hiver, il fallait subir, à Fougères, la société d'une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et je ne pouvais pas, comme à Paris, être oubli»'.

D'un autre coté, je n'avais pas vu l'armée, la cour, sans qu'un changement se fût opéré

dans mes idées : en dépit de mes goûts naturels, je ne sais quoi, se débattant en moi contre l'obscurité, me demandait de sortir de l'ombre. Julie avait la province en détestation ; l'instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur un plus grand théâtre.

Je sentais donc, dans mon existence, un malaise par qui j'étais averti que cette existence n'était pas ma destinée.

Cependant j'aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était charmante. Mon régiment avait changé de résidence : le premier bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe ; je rejoignis celui-ci : ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à mon métier, je travaillais à la manœuvre; on me confia des recrues que j'exerçais sur les galets au bord de la mer : cette mer a formé le fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.

On retrouvait, à Dieppe, quelques redevances féodales que j'avais vu payer h Gombourg : il était dû, au bourgeois Yauquelin, trois tètes de porcs ayant chacun une orange entre les dents,

et trois sous marqués de la plus ancienne monnaie connue.

Je revins passer un semestre à Fougères.

Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution d'abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre; Lucile, à son tour, vainquit mes répugnances : nous prîmes la route de Paris.

Mon frère était marié; il demeurait chez son beau -père, le président de Rosambo, gendre de M. de Malesherbes (1), rue de Bondy. Nous convînmes de nous placer dans son voisinage : par l'entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous arrêtâmes nu appartement dans ces mêmes pavillons.

La présence <!«• mes deui sours me rendit

Paiis moins insupportable; mon penchant pour

l'étude affaibli! encore mes dégoûts.

l Chrétien Guillaume de Lamoignon •!<• Malesherbes,

célèbn • t nomme d'état, an< ien premier président ï

des aides, ancien ministre, Mrs l< défenseur de

F.<nii> \ VI ■ t attira sur l'échaJiud avec m Mit madajBêds

fcotambo, i petite-fille la marquise de Chateaubriand et le ■arquii de Chateaubriand, mari de > • Ile « i. le ■{ Aoréal, an II.

Mon inclination et celle de mes sœurs nous jetèrent dans la société littéraire du chevalier de Parny, de Ginguené, de Lebrun-Pindare, de Chamfort, de La Harpe, etc. Notre position nous força d'en fréquenter une autre : la famille de la femme de mon frère fut naturellement, pour nous, le centre de cette dernière société.

Le président Le Pelletier de Rosambo, mort depuis avec tant de courage, était, quand j'arrivai à Paris, un modèle de légèreté. A cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d'une révolution prochaine. Le suprême bon ton était d'êlre Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l'armée ; d'être tout, excepté Français. Ce que l'on faisait, ce que l'on disait, n'était qu'une suite d'inconséquences.

M. de Malesherbes avait trois filles, mesdames de Rosambo, d'Aulnay, de Montboissier : il aimait de préférence madame de Rosambo, à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le président de Rosambo avait également trois fdles, mesdames de Chateaubriand, d'Aulnay, deTocqueville, et un fils dont l'esprit

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brillant s'est recouvert de la perfection chrétienne.

M. de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Maintes fois, au commencement de la Révolution, je l'ai vu arriver chez madame de Rosambo, tout échauffé de politique, jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma belle- sœur et se laisser lutiner, avec un tapage affreux, parles enfants ameutés. C'aurait été du reste un homme assez vulgaire dans ses manières, s'il n'eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de l'air commun : à la première phrase qui sortait de sa bouche, on sentait l'homme d'un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus naturelles s'étaient un peu entachées d'affectation, par la philosophie qu'il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage, mais bouillant, passionné au poini qu'il me disait un jour, en parlant de Gondorcel : «Cet homme a été mon ami : aujourd'hui, je ne me ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien. »

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Les flots de la Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l'eût décelé à la terre.

Les franches façons de M. de Malesherbes m'ôtèrent toute crainte. Il me trouva quelque instruction; nous nous touchâmes par ce premier point : nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de ses conversations. C'est en m'entretenant avec lui que je conçus l'idée de faire un voyage dans l'Amérique du Nord, pour découvrir la mer vue par Hearne et, depuis, par Mackensie (1).

Nous nous entendions aussi en politique : les sentiments généreux du fond de nos premiers troubles allaient à l'indépendance de mon caractère; l'antipathie naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant. J'étais du coté <!<• M. de Malesherbes et de Madame de Ptosambo. contre M. de Kosambo et contre mon frère, à qui l'on donna le surnom de r enragé

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Chateaubriand. La Révolution m'aurait entraîné, si elle n'eût débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d'une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d'admiration et un argument de liberté; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, do plus lâche, de plus borné qu'un terroriste.

Enfin ce qui m'attacha davantage à l'illustre vieillard, ce fut sa prédilection pour ma sœur : malgré la timidité de la comtesse Lucile, on parvint, à l'aide d'un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer un rôle dans une petite pièce, à l'occasion de la fête de M. de Maies herbes; elle se montra si touchante que le bon <-t grand homme en avait la tète tournée. Il poussait, plus que mon frère même, à sa translation du chapitre d'Argentière à celui de Remiremont, où l'on exigeai! les preuves rigoureuses et difficiles des seize quartiers.

Tout philosophe qu'il était, M. de Malesberbes avait, à un haut degré, les principes de la naissance.

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