‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 9 sur 24 · ET DE CHASTENAY · texte numérisé non relu

ET DE CHASTENAY

IMPRESSIONS i/lN JEUNE PROVINCIAL.

Vous m'avez laissé sur le chemin de (lombourg à Rennes : je débarquai dans cette dernière ville, chez un de mes parents. Il m'annonça, tout joyeux, qu'une dame de sa connaissance, allant a Paris, avait une place à donner dans sa voiture, et qu'il se faisait fort de déterminer cette dMme à me prendre avec elle. J'acceptai, en maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclul l'affaire et me présenta bientôf à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste el désinvolte, < | u i se prit à rire en me regardant. A minuil les chevaux arrivèrent, el doua partîmes.

Me voilà dans une chaise de poste, au milieu de la nuit. Je ne savais où j'étais; je me collais dans l'angle de la voiture, de peur de loucher la robe de madame Rose. Lorsqu'elle me parlait, je balbutiais, sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de payer le postillon, de se charger de tout, car je n'étais capable de rien. Au lever du jour, elle regarda, avec un nouvel ébahissement, ce nigaud dont elle regrettait de s'être emberloquée.

Dès que 1 aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus plus l'habillement et l'accent des paysans bretons, je tombai dans un abattement profond, ce qui augmenta le mépris que Mmc Rose avait de moi. Je m'aperçus du sentiment que j'inspirais, et je reçus, de ce premier essai du monde, une impression que le temps n'a pas complètement effacée. J'étais né sauvage et non vergogneux; j'avais la modestie de mes années, je n'en n'avais pas l'embarras. Quand je devinai que j'étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une timidité in*

LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND \Ho

surmontable. Je no pouvais plus dire un mot.

Nous avancions vers Paris. A la descente de Saint-Cyr, je fus frappé de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations. Bientôt nous atteignîmes Versailles : l'orangerie et ses escaliers de marbre m'émerveillèrent. . .

Les succès di- la guerre d'Amérique avaient ramené des triomphes au château de Louis XIV; la ni ne y régnait dans l'éclat de la jeunesse et de la beauté: le trône, si près de sa chute, semblait n'avoir jamais élé plus solide. Et moi, passant obscur, je devais survivre à cette pompe, je «levais demeurer, pourvoir les bois d' Tiianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors.

Enfio, nous entrâmes dans Paris, Je trouvais à tous les visages un air goguenard : comme II gentilhomme périgourdin, j«i croyais qu'on me regardai! pour m moquer de moi. madame Rose se lit conduire rue «lu Mail, g Y Uni ri de l'Europe, el s'empressa de se débarrasser de -<'ii imbécile. A peine étais*je des* rendu île voilure. Qu'elle <lii au portier :

« Donnez une chambre à ce monsieur. — Votre servante, » ajouta- t-el le, en me faisant une sorte de révérence courte. Je n'ai, de mes jours, revu madame Rose.

Une femme monta devant moi un escalier noir et raide, tenant une clef étiquetée à la main; un Savoyard me suivit portant ma petite malle. Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre; le Savoyard posa la malle en travers, sur les bras d'un fauteuil. La servante me dit : « Monsieur veut-il quelque chose? » — Je répondis : « Non. » Trois coups de sifflet partirent, la servante cria : « On y va! » sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l'escalier avec le Savoyard.

Quand je me vis seul enfermé, mon cœur se serra d'une si étrange sorte qu'il s'en fallut peu que je ne reprisse le chemin de Bretagne. Tout ce que j'avais entendu dire de Paris me revenait dans l'esprit, j'étais embarrassé de cent manières. Je m'aurais voulu coucher, et le lit n'était point fait; j'avais faim, et je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer

aux usages : fallait-il appeler les gens de l'hôtel? fallait-il descendre? a qui m'adresser? Je me hasardai à mettre la tète à la fenêtre : je n'aperçus qu'une petite cour intérieure profonde comme un puits, où passaient et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint qui en tapissait l'intérieur.

Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente, approche ; ma porte s'ouvre : entrent mon frère et un de mes cousins, fils d'une Bœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, ell<' avait fait dire à mon frère, dont elle* avait bu l'adresse à Rennes, que j'étais arrivée Paris. Mon frère m'embrassa. Mon cousin Rforeau était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, Boufflant, étouffant, la bouche entrouverte, la langue à moitié tirée, connaissant toute la terre, vivant

dans les tripots, les antichambres et les salons. « Allons, chevalier, s'écria-t-il, vous voilà à Paris; je vais vous mener chez madame de Chastenay? » Qu'était-ce que celte femme dont j'entendais prononcer le nom pour la première fois? « Lechevaliera sans doute besoin de repos, dit mon frère; nous irons voir madame de Farcy (1), puis il reviendra dîner et secoucher. »

Un sentiment de joie entra dans mon cœur : le souvenir de ma famille, au milieu d'un monde indifférent, me fut un baume. Nous sortîmes. Le cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à mon hôte de me faire descendre au moins d'un étage. Nous montâmes dans la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu'habitai l madame de Farcy.

Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l'avaient bientôt fait rechercher. J'ai déjà dit qu'elle

i Sœuf il'' Chateaubriand.

était née avec un vrai talent pour la poésie.

Elle est devenue une sainte, après avoir été une des femmes les plus agréables de son siècle.

Quand je retrouvai ma sœur, à Paris, elle était dans la pompe de la mondanité.

Julie était infiniment plus jolie que Lucile, elle avait des yeux bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient, par leurs mouvements gracieux, quelque chose de plus charmant encore ;i sa taille charmante. Elle était brillante, aniiiHr. riait beaucoup sans affectation, et mon- Lraîl, «mi riant, des dents perlées.

Julie m.' reçu! avec cette tendresse qui n'appartient qu'à une sœur, J»* me sentis pro-

'■n étant Berré dans ses bras, -»•- rubans,

-un bouquet de rosée et tes dentelles. Rien ne

remplacé l'attachement, la délicatesse et le

dévouement d'une femme; on sel oublié de Bea frères «'t de bos amis; on set méconnu <!<• ses compagnons : on ne l'es! jamais <!»• -a mère,

de sa sœur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer, dans la foule des morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bienaimée. Elle vint, et l'infortuné fut retrouvé par Edith au cou de cygne : « Editha swaneshales, quod sonat collum cycm. »

Mon frère me ramena à mon hôtel, il donna des ordres pour mon dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je passai ma première nuit, à Paris, à regretter mes bruyères et à trembler devant l'obscurité de mon avenir.

A huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva : il était déjà à sa cinquième ou sixième course. « Eh bien! chevalier, nous allons déjeuner; nous dînerons avec Pommereul, et, ce soir, je vous mène chez madame de Chastenay. » Ceci me parut un sort, et je me résignai. Tout se passa comme le cousin l'avait voulu. Après déjeuner, il prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales des environs du Palais-Royal. Nous fûmes

ponctuels au rendez-vous du dîner, chez le restaurateur. Tout ce qu'on servit me parut mauvais. La conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut question de la cour, des projets de finances, des séances de l'Académie, des intrigues du jour, de la pièce nouvelle, etc.

Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le chevalier de Guer et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur, lequel a écrit quelques campagnes de Bonaparte.

Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon cousin me réclama pour madame de Chastenay el j'allai avec lui chez ma destinée.

Je vis une belle femme qui n'était plus de la première jeunesse. Elle me rerut bien, tâcha de im- mettre à L'aise, me questionna sur ma prcvinc»; <-t sur mon régiment. .!•' fus gauche <'i embarrassé; je faisais des signes à mon cousin j>our abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne tarissait poinl sur mes mérites, assurant que j'avais fait des vers, el m'invitant à celé-

brer madame de Chastenay. Elle me débarrassa cette situation pénible, me demanda pardon d'être obligée de sortir et m'invita à revenir la voir le lendemain matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement d'obéir.

Je revins le lendemain, seul, chez elle : je la trouvai couchée, dans une chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu'elle était un peu souffrante et qu'elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Elle avait remarqué la veille ma timidité, elle la vainquit au point que j'osai m'exprimer avec une sorte d'abandon. J'ai oublié ce que je lui dis; mais il me semble que je vois encore son air étonné. Elle me tendit la plus belle main du monde, en me disant avec un sourire : « Xous vous apprivoiserons. »

Je partis le lendemain pour Cambrai.

Qui élait cette dame de Chastenay? .le n'en gais rien : elle a passé comme une ombre charmante dana mu vie.

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