SON ENTRÉE DANS L'ORDRE DE MALTE
Les sanglants États de Bretagne se réunirent au mois de décembre 17S8.
Les esprits étaient alors agites par diverses causes : l'assemblée des Notables, L'impôt territorial, le commerce des grains, la tenue prochaine «lis États Généraux et L'Affaire du collier, la Cour plénièreet le Mariage de Figaro, rands bailliages el Gagliostro <-t Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles étaient L'objel des controverses, dans toute- les familles.
La noblesse bretonne, de sa propre autorité,
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s'était convoquée à Rennes, pour protester contre l'établissement de la Cour plénière. Je me rendis à cette diète : c'est la première réunion politique où je me sois trouvé de ma vie.
J'étais étourdi et amusé des cris que j'en tendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils; on gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, jambe de bois, disait d'une voix de stentor : « Allons tous chez le commandant, M. de Thiard; nous lui dirons : « La noblesse bretonne est à votre porte: » elle demande à vous parler : le roi même » ne la refuserait pas! » A ce trait d'éloquence, les bravos ébranlaient les voûtes de la salle. Il recommençait : « Le roi même ne la refuserait pas! » Les huchées et les trépignements redoublaient.
Nous allâmes chez M. le comle de Thiard, homme de cour, esprit doux et frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme; il nous regardait comme des hou hous, des sangliers, des bêtes fauves; il brûlait d'être hors
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de notre Armorique et n'avait nulle envie de nous refuser l'entrée de son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu'il voulut, après quoi nous vînmes rédiger cette déclaration : « Déclarons infâmes ceux qui pourraient accepter quelques places, soit dans l'administration nouvelle de la justice, soit dans l'administration des Etats, qui ne seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne. » Douze gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi : à leur arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d'où ils sortirent bientôt en façon de héros; \\< furent reçus, à leur retour, avec des branches de laurier.
Nous portions des habits avec de grands boutons de nacre semés d'hermine, autour desquels boutons était écrite, en latin, celte devise: Plutôt mourir que de se déshonorer. »
Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets, prit le parti de me foire . i l'ordre de Malle II fallait, pour
cela, me bure entrer dans la cléricature : elle pouvait mVtn donnée par M Courtois dePrst-
signy, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc dans ma ville natale, où mon excellente mère s'était retirée; elle n'avait plus ses enfants avec elle; elle passait le jour à l'église, la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables : je la rencontrai un matin, dans la rue, portant une de ses pantoufles sous son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient, dans sa retraite, quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps. Lorsque nous étions tête à tète, elle me faisait de beaux contes en vers, qu'elle improvisait. Dans un de ces contes, le diable emportait une cheminée avec un mécréant, et le poëte s'écriait :
Le diable, en l'avenue Chemina tant et tant, Qu'on en perdit la vue En moins d'une heur' de temps.
« Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite. »
Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n'y entendais rien: elle était charmante, ma mère.
Elle avait une longue complainte sur le Récit véritable (Tune cane sauvage, en la ville de Montfort-la- Cane -lez -Saint -Malo. Certain seigneur avait renfermé une jeune fille d'une grande beauté dans le château de Montfort. A travers une lucarne, elle apercevait l'église de Saint- Nicolas; elle pria le saint avec des yeux pleins de larmes et elle fut miraculeusement transportée hors du château, mais elle tomba entre les mains des serviteurs du félon. La pauvre fille éperdue, regardant de tous les côtés pour ehercher quelque secours, n'aperçut que des canes sauvages sur l'étang du château. Renouvelant sa prière à saint Nicolas, elle le supplia, si elle devait perdre la vie et qu'elle ne put accomplir I«-^ trœux qu'elle avait faits à saint Nicolas, de permettre que les oiseaux les rcmplissenl eux-mêmes a leur façon, <in son nom et pour sa personne.
La fille mourut dans l'année : voici qu'à la translation «les o> de saint Nicolas, le !» mai, nn«' cane Bauvage, accompagnée <!<• bcs petits canetons, vint à l'église «!«' Saint-Nicolas. Bile
y entra et voltigea devant l'image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le battement de ses ailes ; après quoi, elle retourna à l'étang, ayant laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton s'en retourna sans qu'on s'en aperçût. Pendant deux cents ans et plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec sa couvée, dans l'église du grand saint Nicolas, à Montfort. L'histoire en a été écrite et imprimée en 1652 : l'auteur remarque fort justement : « que c'est une chose peu considérable devant les veux de Dieu, qu'une chétive cane sauvage; que néanmoins elle lient sa partie pour rendre hommage à sa grandeur; que la cigale de saint François était encore moins prisable et que pourtant ses fredons charmaient le cœur d'un séraphin. »
Mais madame de Chateaubriand suivait une tradition : dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse, laquelle obtint d'être changée en cane, pour échapper à son vainqueur.
Je n'ai retenu que ces vers d'un couplet de la romance de ma mère :
Cane la belle esl devenue, Cane la belle est devenue.
Et s'envola, par une grille.
Dans un étang plein de lentilles.
Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint, de l'évéque de Saint-Malo, la promesse de me donner la cléricature.
Je me mis à genoux, en uniforme, l'êpôe au côté, aux pieds du prélat; il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tète; cela s'appela tonsure, de laquelle je reçus letti < bonnes formes. Avec ces lettres, 200*000 livres de reniai pouvaient m'échoir, quand mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte.
La cléricaiure, à moi conférée pour les raisons I aies, ;i l'ail dire, par des biographes mal informés, que j'étais d'abord entré dans l'Église.
Ceci se passait <'ii 1788. J'avais des chevaux <
je parcourais la campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et anciennes amies; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles; toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me caresser : Nunc vada latranlis Scyllœ. Je suis allé bien loin admirer les scènes de la nature; je m'aurais pu contenter de celles que m'offrait mon pays natal.
Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière depuis son embouchure jusqu'à Dinan, mériteraient seuls d'attirer les voyageurs, mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de forêts, de criques et de hameaux d'antiques manoirs de la Bretagne féodale et d'habitations modernes de la Bretagne commerçante. Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguettes, ils fricassaicnt des piastres et les jetaient toutes bouillantes, au peuple, par les fenêtres.
Ces habitations sont d'un très grand luxe. Bonabant, château de MM. de Lasandre, est en partie de marbre apporté de Gènes, magnificence dont nous n'avons pas même ridée à Paris. La Brillantais, Le Beau, le Mont-Marin, La Ballue, le Colombier, sont ou étaient ornés d'orangeries, d'eaux jaillissantes et de statues. Quelquefois, les jardins descendent en pente au rivage derrière les arcades d'un portique de tilleuls, à travers une colonnade de pins, au bout d'une pelouse : par-dessus les tulipes d'un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses tempêtes.
Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire «l'une petite bastide blanche avec un jardin; parmi les herbes potagères, les
geilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de ihé de (layenne, un pied de tabac de Virginie, une Heur de. la Chine, enfin quelque souvenir d'une autre ii. 1 1 d'un autre soleil : c'est l'itinéraire et la carte du maître du I i « • m .
Les tenanciers de la côtfi Boni d'une belle
\S1 LÀ iEUHÉSSÈ DE CHATEAUBRIAND
race normande : les femmes grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callemandre et de soie rayée, files bas blancs à coins de couleur. Leur front est ombragé d'une large coiffe de basin ou dfe batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou llottent en manière de voile. Une chaîne d'argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche.
Tous les matins, au printemps, ces filles du Aord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles : lorsqu'elles soutiennent d'une main, sur leur tête, des vases noirs remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les Yalkyries de l'Edda, dont la plus jeune est V Avenir, ou les Ganéphores d'Athènes, n'avaient rien d'aussi gracieux.
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