‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 13 sur 24 · I NE HISTOIRE UE REVENANT. — TROUBLES EN BRETAGNE. RETOUR A PARIS · texte numérisé non relu

I NE HISTOIRE UE REVENANT. — TROUBLES EN BRETAGNE. RETOUR A PARIS

.)< qttitiai ma mère et j'allai voir mes sœurs aînées, aux environs de Fougères. Je demeurai un ni' »i< chez M"1" de Chateaubourg. Ses deux maisons de campagne, Lascardais et Le Plessis, ptèà >aint-Aubin-du-Cormior, célèbre par se tour et ta bataille, étaient situées dans un pays «le roches, de landes el de bôië*

Ma >.i-ur a\ail pour régifiSéUr M. Livuivl,

jadis jésuite, duquel il Ôtaïl fc*fi?é une étrange

a\enture.

Quand il fut nommé régisseur a LasCardais,

le comte de Ûhateaubôufg, le père, venait de mourir : M. Livoret, qui ne l'avait pas nniim,

fut installé gardien du castel. La première nuit qu'il y coucha seul, il vit entrer, dans son appartement, un vieillard pâle, en robe de chambre, en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L'apparition s'approche de l'àtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et s'assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps. Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa lumière, et sort de la chambre, en fermant la porte.

Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers qui, sur la description de la lémure, affirmèrent que c'était leur vieux maître. Tout ne finit pas là : si M. Livoret regardait derrière lui, dans une forêt, il apercevait le fantôme, s'il avait à franchir un échalier dans un champ, l'ombre se mettait à califourchon sur l'échalier. Un jour, le misérable obsédé s'étant hasardé à lui dire : « Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi », le revenant répondit : « Non. »

M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d'imaginative, racontait tant qu'on

voulait son histoire, toujours de la même manière et avec la même conviction.

Un peu plus tard, j'accompagnai en Normandie un brave officier atteint d'une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de paysan : une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu, séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie, on saignait le patient; en délassement de ses souffrances, on le plongeait dans des bains de glace : il grelottait dans cette torture, les ongles bleus, le violet et grincé, les dents serrées, la tète chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.

Quand le malade s'attendrissait, il ouvrait un parapluie, croyant se mettre à l'abri de ses lai nies : si h- moyen était sûr contre les pleurs, il faudrait élever une statue à l'auteur de la découverte.

Mes seuls bons moments étaient ceux <>ù je m'allais promener dans 1«' cimetière de l'église • lu hameau, bâtie sur un tertre. Je rêvais à la

société de Paris, à mes premières années, à mon fantôme, à ces bois de Combourg dont j'étais si près par l'espace, si loin par le temps; je retournais à mon pauvre malade...

Je ramenai mon compatriote parfaitement

Madame Lucile et madame de Farcvy, revenues avec moi en Bretagne, voulaient retourner à Paris ; mais je fus retenu par les troubles de la province. Les États étaient annoncés pour la fin de décembre (1788)

Le comte de Boisgelin, qui devait présider l'ordre de la noblesse, se hâta d'arriver à Piennes. Les gentilshommes furent convoqués par lettres particulières, y compris ceux qui, comme moi, étaient encore trop jeunes pour avoir voix délibérative. Nous pouvions être attaqués, il fallait compter les bras autant que les suffrages : nous nous rendîmes à notre poste.

Plusieurs assemblées se tinrent chez M. de Boisgelin, avant l'ouverture des États. Toutes les scènes de confusion auxquelles j'avais assisté se

renouvelèrent. Le chevalier de Guer, le marquis de Trémargat, mon oncle le comte de Bedée, qu'on appelait Bedée l'artichaut, à cause de sa grosseur, par opposition à un autre Bedée, long et effilé, qu'on nommait Bedée l'asperge, cassèrent plusieurs chaises en grimpant dessus pour pérorer. Le marquis de Trémargat, officier de marine à jambe de bois, faisait beaucoup d'ennemis à son ordre : on parlait, un jour, d'établir une école militaire où seraient, élevés les fils de la pauvre noblesse : un membre du tiers s'écria : « Et nos fils, qu'auront-ils? — L'hùpital! », répartit Trémargat : mot qui, tombé dans la foule, germa promptement.

Li - KiaU se tinrentdans le couvent des Jacobins, sur l;i place du palais. Nous entrâmes, <l;in> l,i -ail.- il.- ty ;m<vs; nous n'y fûmes p;iplulùt établis que le peuple nous assiégea. Les ï\, 26, 1~ el Î8 janvier iT-s'.i furent des jours mallieiiivux. Le émule de Tbiard avait peu de troupe-: chef ind&sii e( iftps i igueur, il se

remuait et n*agÎ8Sai| pojnt, LVenle. de < 1 lui i

de Rennes, à la ttyfl de laquelle était Mmvau,

avait envoyé quérir les jeunes gens de Nantes; ils arrivaient au nombre de quatre cents, et le commandant, malgré ses prières, ne les put empêcher d'envahir la ville. Des assemblées, en sens divers, au champ Montmorin et dans Jes cafés, en étaient venues à des collisions sanglantes.

Las d'être bloqués dans notre salle, nous prîmes la résolution de saillir dehors, l'épée à la main; ce fut un assez beau spectacle. Au signal de notre président, nous tirâmes nos épées tous à la fois, au cri de : Vive la Bretagne! et, comme une garnison sans ressources, nous exécutâmes une furieuse sortie, pour passer sur le ventre des assiégeants. Le peuple nous reçut avec des hurlements, des jets de pierres, des bourrades de bâtons ferrés et des coups de pistolet. Nous fîmes une trouée dans la masse de ses flots qui se refermaient sur nous. Plusieurs gentilshommes furent blessés, traînés, déchirés, chargés de meurtrissures et de contusions. Parvenus à grande peine à nous dégager, chacun regagna son logis.

Des duels s'ensuivirent entre les gentilshommes, les écoliers de droit et leurs amis de Nantes. Un de ces duels eut lieu publiquement sur la place Royale; l'honneur en resta au vieux Keralieu, officier de marine, attaqué, qui se battit avec une incroyable ligueur, aux applaudissements de ses jeunes adversaires.

Un autre attroupement s'était formé. Le comte de Montboucher aperçut dans la foule un étudiant nommé Ulliac, auquel il dit : « Monsieur, ceci nous regarde. » On se range en cercle autour d'eux; Montboucher fait sauter l'épée d'Uliiac et la lui rend : on s'embrasse, et la foule se disperse.

L'année 1789, si fameuse dans notre histoire et dans l'histoire de l'espèce humaine, me trouva donc dans les landes de ma Bretagne; je ut' pus même quitter la province qu'assez lard, et n'arrivai à Paris qu'après l'ouverture ilt- Ktats i.cneraux, la constitution du tiers état tu Assemblée nationale, le serment du Jeu de Paume, la séance royale «lu 23 juin, <-t la réunion du clergé ei de la noblesse au tiers état.

Le mouvement était grand sur ma route : dans les villages, les paysans arrêtaient les voitures, demandaient les passe-ports, interrogeaient les voyageurs. Plus on approchait de la capitale, plus l'agitation croissait. En traversant Versailles, je vis des troupes casernées dans l'Orangerie, des trains d'artillerie parqués dans les cours, la salle provisoire de l'Assemblée nationale élevée sur la place du Palais, et des députés allant et venant parmi des curieux, des gens du château et des soldats.

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