‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 14 sur 24 · ASPECT DE PARIS · texte numérisé non relu

ASPECT DE PARIS

A Paris,, les rues étaient encombrées d'une foule qui stationnait à la pprte des boulangers; l<-> pp0sanjs dix-iiuiaiciit an cuin des bornes; |ej marchands, gprtifl dfi leur» lioiiti<|iit*>, écoutaient et racontaient defl nouvelles. <l<\;mf leurs

portes; au Palai&tRoyal l'aggloménuQnl des agitateurs : Camille Desjpûulina çQiQfntnç&il à Be distinguer dans les groupes.

\ peine in-.)'' descendu, avec madame de

Farcy et madame Lueile, dans un hôtel garni de la rue de Richelieu, qu'une insurrection éclate : le peuple se porte à l'Abbaye, pour délivrer quelques gardes françaises arrêtés par ordre de leurs chefs. Les sous-officiers d'un régiment d'artillerie, caserne aux Invalides, se joignent au peuple. La défection commence dans l'armée.

Tout à coup, le bruit se répand qu'une armée arrive par l'égout Montmartre, que des dragons vont forcer les barrières. On recommande de dépaver les rues, de monter les pavés au cinquième étage, pour les jeter sur les satellites du tyran (1) : chacun se met à l'œuvre.

Un poète breton, nouvellement débarqué, m'avait prié de le mener à Versailles. Il y a des gens qui visitent des jardins et des jets d'eau au milieu du renversement des empires !

Je menai mon Pindare, à l'heure de la messe, dans la galerie de Versailles.

La reine passa avec ses deux enfants; leur

I C'est ainsi que les révolutionnaires appelaient le roi.

chevelure blonde semblait attendre des couronnes : madame la duchesse d'Angoulême, âgée de onze ans, attirait les yeux par un orgueil virginal; belle de la noblesse du rang et de l'innocence de la jeune fille, elle semblait dire, comme la fleur d'oranger de Corneille, dans la Guirlande de Julie :

J'ai la pompe de ma naissance.

Le petit Dauphin marchait sous la protection de sa sœur et M. Du Touchet suivait son élève; il m'aperçut et me montra obligeamment à la reine. Elle me fit, en me jetant un regard avec un sourire, ce salut gracieux qu'elle m'avait déjà fait, le jour de ma présentation. Je n'oublierai jamais ce regard qui devait s'éteindre si tôt.

M arie- An toi nette, an souriant, dessina si bien la forme de sa bouche que le souvenir gourire (chose effroyable!) me fit reconnaître la mâchoire de la lill<i des rois, quand nu découvrit la tête de l'infortunée, dans les exhumations de 1813 1 1 ».

i i. iraqa'on déterra Lei resti i de ta reine, dans Le cimetière de li M ideleine p >ur le* transporter .1 s. uni Déniai

Le 14 juillet (1789), prise de la Bastille. J'assistai, comme spectateur, à cet assaut contre quelques invalides et un timide gouverneur : si l'on eût tenu les portes fermées, jamais le peuple ne fût entré dans la forteresse. Je vis tirer deux ou trois coups de canon, non par les invalides, mais par des gardes françaises, déjà montés sur les tours.

De Launay (1), arraché de sa cachette, après avoir subi mille outrages, est assommé sur les marches de l'Hôtel de Ville: le prévôt des marchands, Flesselles, a la tète cassée d'un coup de pistolet : c'est ce spectacle que des béats sans cœur trouvaient si beau.

Au milieu de ces meurtres, on se livrait à des orgies. On promenait dans des fiacres les vainqueurs de la Bastille, ivrognes heureux, déclarés conquérants au cabaret; des sansculottes (2) commençaient à régner et leur fai-

(1) Le marquis de Launay, gouverneur de la Bastille. ■i La eolotte courte,, considérée comme un vêtement d'aristocrates, avait été abandonnée, d'où le nom de sans-culottes (jue prennaient les révolutionnaires.

saient escorte. Les passants se découvraient, avec le respect de la peur, devant ces héros dont quelques-uns moururent de fatigue, au milieu de leur triomphe. Les clefs de la Bastille se multiplièrent : on en envoya à tous les niais d'importance, dans les quatre parties du monde.

Les experts accoururent à l'autopsie de la Bastille. Des cafés provisoires s'établirent sous des tentes; on s'y pressait, comme à la foire Saint-Germain ou à Longchamp; de nombreuses voitures défilaient ou s'arrêtaient au pied des tours dont on précipitait les pierres, parmi des tourbillons de poussière. Des femmes élégamment parées, des jeunes gens à la mode, placés sur différents degrés des décomhn- gothiques,, se mêlaient aux ouvriers deminu- «pu démolissaient les murs, aux acclamations de la foule. A ce. pendeg-vous w rançon-' traient les orateurs les plus fameux, las. gans de lettres las plus connus, les peintres |< s plus célèbres, les acteurs et les actrices les plus renommés, les danseuses las plus qh vogue,

les étrangers les plus illustres, les seigneurs de la cour et les ambassadeurs de l'Europe.

Tout se dispersa : les courtisans partirent pourBàle, Lausanne, Luxembourg et Bruxelles. Le comte d'Artois, ses fils, les trois Condé, émigrèrent; ils entraînèrent le haut clergé et une partie de la noblesse. Les officiers, menacés par leurs soldats insurgés, cédèrent au torrent qui les charriait hors. Louis XVI demeura seul devant la nation avec ses deux enfants et quelques femmes : la reine, Mesdames et Madame Elisabeth. Monsieur, qui resta jusqu'à l'évasion de Varennes, n'était pas d'un grand secours à son frère, bien que, en opinant dans l'Assemblée des Notables, pour le vole par tète, il eût décidé le sort de la Révolution, la Révolution s'en défiait; lui, Monsieur, avait peu de goût pour le roi, ne comprenait pas la reine, et n'était pas aimé d'eux.

Louis XVI vint à l'Hôtel de Ville, le 17 : cent mille hommes armés le reçurent. 11 est harangué par MM. Bailly, Moreau de Saint- Mcry et Lally-Tollendal qui pleurèrent. Le roi

s'attendrit à son tour; il mit à son chapeau une énorme cocarde tricolore; on le déclara sur place, honnête homme, père des Français, roi d'un peuple libre.

Peu de jours après ce raccommodement, j'étais aux fenêtres de mon hôtel garni avec mes sœurs et quelques Bretons; nous entendons crier : « Fermez les portes ! fermez les portes ! » Un groupe de déguenillés arrive par un des bouts de la rue; du milieu de ce groupe s'élevaient deux étendards que nous ne voyions pas bien de loin. Lorsqu'ils s'avancèrent, nous distinguâmes doux lêtes échevelées et défigurées, que les devanciers de Marat portaient chacune au boul d'une pique : c'étaient les tètes de MM. Foullon el Berthier 1 1 ».

Toul l«- monde M- retira <le> fenêtre-; j'y restai, i,,.. assassins s'arrètèrenl devant moi, me tendirent I»-- piques en chantant, en faisant des en -autant jn.ur approcher «le mon visage les paies effigies. I/o -il d'une de ces tètes,

i l ..h il,, n, contrôleur jjcérn rai de finances; Berthier, gendre idanl de P n

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sorti de son orbite, descendait sur le visage obscur du mort; la pique traversait la bouche ouverte dont les dents mordaient le fer : « Brigands! m'écriai-je plein d'une indignation que je ne pus contenir, est-ce comme cela que vous entendez la liberté? » Si j'avais eu un fusil, j'aurais tiré sur ces misérables comme sur des loups. Il poussèrent des hurlements, frappèrent à coups redoublés à la porte cochère, pour l'enfoncer et joindre ma tète à celles de leurs victimes. Mes sœurs se trouvèrent mal ; les poltrons de l'hôtel m'accablèrent de reproches. Les massacreurs, qu'on poursuivait, n'eurent pas le temps d'envahir la maison et s'éloignèrent.

Ces têtes, et d'autres que je rencontrai bientôt après, changèrent mes dispositions politiques ; j'eus horreur des festins de cannibales et l'idée de quitter la France, pour quelque pays lointain, germa dans mon esprit.

La monarchie fut démolie à l'instar de la Bastille, dans la séance du soir de l'Assemblée

nationale du 4 août. Ceux qui, par haine du passé, crient aujourd'hui contre la noblesse, oublient que ce fut un membre de cette noblesse, le vicomte de Noailles, soutenu par le duc d'Aiguillon et par Matthieu de Montmorency, qui renversa l'édifice, objet des préventions révolutionnaires. Sur la motion du député féodal, les droits féodaux furent abolis.

La vieille France avait dû sa gloire à la noblesse française, la jeune France lui doit sa liberté.

Les troupes, campées aux environs de Paris, avaient été renvoyées, et par un de ces conseils contradictoires qui tiraillaient la volonté du roi, on appela le régiment de Flandre à Yrr- Bailles. Lei gardes du corps donnèrent un repas aux officiera de oe régiment, les télés s'échauffèrent, la reine parut au milieu du banquel avec le Dauphin : on porta la santé dfl la famille royale, le roi vint à son tour : la

niusique militaire joua l'air I -haut <*t favori :

(> Richard! ô mon roi!

La '■> octobre 1 1789) arrive. .!«' ne Pua point

témoin des événements de cette journée. Le récit en parvint de bonne heure, le 6, dans la capitale. On nous annonce en même temps une visite du roi. Timide dans les salons, j'étais hardi sur les places publiques. Je courus aux Champs-Elysées : d'abord parurent des canons, sur lesquels des harpies, des larronnesses, montées à califourchon, tenaient les propos les plus affreux. Puis, au milieu d'une horde de tout âge et de tout sexe, marchaient à pied les gardes du corps, ayant changé de chapeaux, d'épées et de baudriers avec les gardes nationaux : chacun de leurs chevaux portait deux ou trois poissardes, sales bacchantes ivres et débraillées.

Ensuite venait la députation de l'Assemblée nationale; les voitures du roi suivaient : elles roulaient, dans l'obscurité poudreuse d'une foret de piques et de baïonnettes. Des chiffonniers en lambeaux, des bouchers, tablier sanglant aux cuisses, couteaux nus à la ceinture, manches de chemises retroussées, cheminaient aux portières; d'autres legipans noirs étaient

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grimpés sur l'impériale; d'autres, accrochés au marchepied des laquais, au siège des cochers. On tirait des coups de fusil et de pistolet; on criait : Voici le boulanger, la boulangère et le petit mitron] Pour oriflamme, devant le fils de saint Louis, des hallebardes suisses élevaient en l'air deux tètes de gardes du corps, frisées et poudrées par un perruquier de Sèvres.

L'astronome Bailly déclara à Louis XVI, dans l'Hôtel de Ville, que le peuple humain, respectueux ft fidèle, venait de conquérir son roi, et le roi de son côté, fort touché et fort content, déclara qu'il était venu ;i Paris de son plein gré. Cependant Louis XVI n'était pas faux : il était faible; la faiblesse n'est pas la fausseté, mais elle en tienl lieu e! elle en remplit les fonction^: le respect que doivent inspirer la vertu et le malheur du roi saint et martyr rend tout jugement humain presque sacrilège.

Le reste de l'année l~<s<.' vit. les décrets qui dépouillèrent le clergé, détruisirent l'ancienne magistrature, créèn ni les assignats, etc., etc.

Les députés quittèrent Versailles et B8 trans-

portèrent, le 9 novembre, dans l'enceinte du Manège, près des Tuileries.

Les séances de l'Assemblée nationale offraient un intérêt dont les séances de nos chambres sont loin d'approcher. On se levait de bonne heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés arrivaient en mangeant, causant, gesticulant; ils se groupaient dans les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du procès-verbal ; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou motion extraordinaire. Rarement une destruction manquait d'être à l'ordre du jour. On parlait pour ou contre; tout le monde improvisait bien ou mal. Les débats devenaient orageux; les tribunes se mêlaient à la discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les orateurs. Le président agitait sa sonnette; les députés s'apostrophaient d'un banc à l'autre.

Un jour, j'étais placé derrière l'opposition royaliste; j'avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de taille, qui sautait de fureur sur son siège et disait à ses

amis : « Tombons, l'épée à la main, sur ces gueux-là. » Il montrait le coté de la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes, l'entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs chausses à la main, l'écume à la bouche : « A la lanterne ! » Le vicomte de Mirabeau, Lautrec et quelques jeunes nobles voulaient donner l'assaut aux tribunes.

Bientôt ce fracas était étouffé par un autre : des pétitionnaires, armés de piques, paraissaient à la barre : « Le peuple meurt de faim. tltsaiéht-ils ; il esï temps de prendre des ÛfëstiréS coiltfé les aristocrates et de s'élever à lu hauteur de* citc&hWantes. » Le président assurait ces citoyens de son respect : « On a l'œil Bif |.-> li;ntif<. î «pondait-il, et l'Assemblée fera justice. » Là-dessus, nouveau vacarme : leH déptetés de droite 8rêcH&feftl qu'on allai! à l'&nafchié) lea députés de gaiiché répliquaient qui- le peuple étal I libre d'expHtflèr' sa \«>lonlé.

Los lé&nQefl «lu Wir l'emportàiehl §n sfc&hdalte ittf li — du matin : on pârfê Mieux <i

plus hardiment à la lumière des lustres. Lb

salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se jouait un des plus grands drames du monde.

A la fin d'une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d'un air commun, d'une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé comme le régisseur d'une bonne maison, ou comme un notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et ennuyeux, on ne l'écoula pas; je demandai son nom : c'était Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et déjà les sabots heurtaient à la porte.

Dans tous les coins de Paris, il y avait des réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles. J'ai vu le maréchal Gouvion- Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du Marais, dans la Mère coupable, de Beaumarchais. On se transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de l'Assemblée nationale à la tribune en plein vent.

Passaient et repassaient, dans les rues, des députations populaires, des piquets de cavalerie, des patrouilles d'infanterie. Auprès d'un homme en habit français, tète poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les acteurs publiaient les nouvelles; le parterre entonnait des couplets patriotiques. Des pièces de circonstance attiraient la foule.

Les promenades, au boulevard du Temple et à celui des Italiens, surnommé Cobleniz, les allées du jardin des Tuileries, étaient inondées de femmes pimpantes. Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours où barbotaienf les sans-culottes.

L'élégance el le goût de la société aristocratique se retrouvaient à l'hôtel de La Rochefoucauld, aux Boirées de mesdames de Poix, d'Hénin, de Simiane, 'If Vaudreuil, dans quelques h.ilon> «je la haute magistrature, restas ouverts.

Quand on s'était perdu <J<; vue vingt-quatre

heures, on n'était pas sûr de se retrou ver jamais. Les uns s'engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres méditaient la guerre civile : les autres partaient pour l'Ohio (1), où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les sauvages, les autres allaient rejoindre les princes : cela tout allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche : les royalistes affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du parlement; les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances, annonçaient le règne de la paix et du bonheur, avec celui de la liberté.

(1) Un des états de l'Union américaine.

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