DANS LE NOUVEAU MONDE ET S'EMBARQUE A SA1NT-MALO
[/année 1790 compléta les mesures ébauchées de l'année 1789. Le bien de l'Église, mis d'abord sous la main de la nation, fut confisqué, la constitution civile du clergé décrétée, la
noble--'- abolie.
Mesdames, tantes du roi, partirent pour Home, Avec un passe- porl de l'Assemblée nationale.
Mon ré^iimnl, en garnison à Houen, con- Beryq sa discipline assez tard. Mai> enlin. l'ni-
siinvclion 9(a mit parmi |efl soldats de Xavanv.
Le manpii> de Moi temarl émigra, tes officiers
le suivirent. Je n'avais ni adopté ni rejeté les nouvelles opinions, aussi peu disposé à les attaquer qu'à les servir, je ne voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire ; je me retirai.
Dégagé de tous liens, j'avais, d'une part, des disputes assez vives avec mon frère et le président de Rosambo; de l'autre, des discussions non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort.
Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me réfugiais au théâtre : je m'établissais au fond d'une loge, et laissais errer ma pensée, m'ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur.
Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis : il fallait un but utile à mon voyage; je me proposais de découvrir (ainsi que je l'ai dit) le passage au nord-ouest de l'Amérique. Personne ne s'occupait de moi : j'étais alors, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieu-
tenant tout à fait inconnu; nous partions, l'un et l'autre, de l'obscurité à la même époque, moi, pour chercher ma renommée dans la solitude; lui, sa gloire parmi les hommes. Je me faisais une félicité de réaliser mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage. J'allais le voir le matin ; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents dessins de la coupole arctique ; nous supputions les distances, du détroit de Behring au fond de la baie d'Hudson ; nous lisions les divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais, français, russes, suédois, danois; nous nous enquérions des chemins à suivre, parterre, pour attaquer le rivage de la mer polaire; qous devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendrecontre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de \ h res. Ce( homme illustre me disait : Si j'étais plus jeune, je partirais avec vous. Mais, >* mou âge, il faul mourir où l'on est. Ne manquez pas dem'écrire par tous les
vaisseaux, de me mander vos progrès et vos découvertes : je les ferai valoir auprès des ministres. C'est bien dommage que vous ne sachiez pas la botanique! »
Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort, Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le Dictionnaire, de Rousseau, les Flores élémentaires ; je courais au Jardin du Roi, et déjà je me croyais un Linné.
Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. Le chaos augmentait : il suffisait de porter un nom aristocrate pour être exposé aux persécutions : plus votre opinion était consciencieuse et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc de lever mes tentes : je laissai mon frère et mes sœurs à Paris et m'acheminai vers la Bretagne.
Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouerie qui s'était distingué dans la guerre de l'Indépendance américaine. Je lui demandai une lettre pour le général Washington.
Je choisis Saint-Malo pour m'embarquer, afin d'embrasser ma mère. J'y demeurai deux
mois, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis de mon départ projeté pour les Indes.
Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin : il devait transporter, à Baltimore, l'abbé Xagot, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef.
Le 8 avril 1791, je rejoignis, en rade, le navire (1), sur lequel mes bagages étaient chargés. On leva l'ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait, quand le pilote cùtier nous quitta, après nous avoir mis hors des passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait lourdement les écueils a quelques encablures du vaisseau.
Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d'y laisser ma mère tout en larmes. J'apercevais les clochers et les (JOmesdqç églises où j'avais prié avec M)cjle, les murs, les remparts, les forts, les (purs, les grèves où j'ayais
i i. t.i h '•■ Sa ni Pierre,
passé mon enfance avec Gesril et mes camarades de jeux; j'abandonnais ma patrie déchirée. Reverrais-je jamais cette France et ma famille?
Le calme nous arrêta, avec la nuit, au débouquement de la rade; les feux de la ville et les phares s'allumèrent : ces lumières qui tremblaient sous mon toit paternel semblaient, à la fois, me sourire et me dire adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et l'obscurité des flots.
Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions, de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma cabine : je me couchai, balancé dans mon hamac, au bruit de la lame qui caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva, les voiles déferlées qui coiffaient les mais s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac, le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.