HOSPITALITÉ DES MOINES
Bientôt nous sortîmes de la Manche et, l'immense houle de L'oueat nous annonça l'Atlantique.
Le maître de l'équipage de mon vaisseau malouin était un ancien subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait a cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l'Inde, sous le bailli de Suffren (1), et en Amérique, sous le comte d'Estaing (2) : il s'était trouvé à uid- multitude d'all'aires. Appuyé sur
i Célèbre maria français. Il combattit glorieusement aui
IihJ i contre let Anglais*
i Amiral français. H m distingue ani Indes et en Amérique contre lei \ ng
l'avant du vaisseau, auprès du beaupré, de même qu'un vétéran assis sous la treille de son petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une chique de tabac qui lui enflait la joue comme une fluxion, me peignait le moment du branle-bas, l'effet des détonations de l'artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente.
Je le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres faits, quelle couleur avait la terre et le ciel, quel goût les fruits; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers plus beaux que les chênes. Il m'expliquait tout cela par des comparaisons prises des choses que je connaissais : le palmier était un grand chou; la robe d'un Indien, celle de ma grand'mère ; les chameaux ressemblaient à des ânes bossus; tous les peuples de l'Orient, et notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir
LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND -lo
par l'éloge de l'incomparable beauté de notre patrie.
La cloche interrompait nos conversations; elle réglait les quarts, l'heure de l'habillement, celle de la revue, celle des repas. Le matin, à un signal, l'équipage, rangé sur le pont, dépouillait la chemise bleue pour en revêtir une autre qui séchait dans les haubans. La chemise quittée était immédiatement lâVèe dans des baquets, où cette pension de phoques savonnait au — i des faces brunes et des pattes goudron ri >
Au repas du midi et du soir, les matelots, assis en rond autour des gamelles, plongeaient, l'on après l'autre, régulièrement et sans fraude, leur cuiller d'étain dans la soupe flôtttfnte au roulis. Cèvt qui n'avaient pas faim vendaient, pour an Morceau de tabac ou pour un ferre dVau-dt'-vir, leur portion de biscuit el de viande salée à leurs camarade-. Les passagers manjv.iit'nt dans la chambre du capitaine. Quand il faisait beau, on tendait une voilé sur l'arrière du vaisseau, el l'on dînait à ta vue
d'une mer bleue, tachetée, çà et là, de marques blanches, par les écorchures de la brise.
Enveloppé de mon manteau, je me couchais la nuit sur le tillac. Mes regards contemplaient les étoiles au-dessus de ma tête. La voile enflée me renvoyait la fraîcheur de la brise qui me berçait sous le dôme céleste : à demi assoupi et poussé par le vent, je changeais de ciel en changeant de rêve.
Parmi les passagers, mes compagnons, se trouvait un Anglais. Francis Tulloch avait servi dans l'artillerie : peintre, musicien, mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur des sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un catholique : il emmenait son néophyte à Baltimore.
Je m'accointai avec Tulloch : comme j'étais alors profond philosophe, je l'invitais à revenir chez ses parenls. Le spectacle que nous avions sous les yeux le transportait d'admiraration.Nous nous levions, lanuit, lorsque le pont était abandonné à l'officier de quart et à quelques matelots qui fumaient leur pipe en silence.
Le vaisseau roulait au gré des lames sourdes et lentes, tandis que des étincelles de feu couraient avec une blanche écume le long de ses flancs. Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, une mer sans rivage, l'infini dans le ciel et sur les flots! Jamais Dieu ne m'a plus troublé de sa grandeur que dans ces nuits où j'avais l'immensité sur ma tète et l'immensité sous mes pieds.
Des vents d'ouest, entremêlés de calmes. retardèrent notre marche. Le 4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les huit heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic; ce volcan domina long- Lemps des mers non naviguées : inutile phare, la imii: signal sans témoin, le jour.
Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur un»' base de roches, par quarante-cinq brasses d'eau. L'Ile Graciosa clan- l'archipel des Içores) devant laquelle nous étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans leurs contours, comme !••- ellipses d'une amphore étrusque : elles étaient drapées de la verdure
des blés, et elles exhalaient une odeur fromentacée agréable, particulière aux moissons des Açores. On voyait, au milieu de ces tapis, les divisions des champs formées de pierres volcaniques, mi -parties blanches et noires et entassées les unes sur les autres. Une abbaye, monument d'un ancien monde sur un sol nouveau, se montrait au sommet d'un tertre; au pied de ce tertre, dans une anse caillouteuse, miroitaient les toits rouges de la ville de Santa- Gniz.
L'ile entière, avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots. Des roche rs verticaux au plan des vagues lui servaient de ceinture extérieure. Au fond du tableau, le cône du volcan du Pic, planté sur une coupole de nuages, perçait, par delà Graciosa, la perspective aérienne.
11 fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le second capitaine; on mit la chaloupe en mer : elle nagea au rivage dont nous étions à environ deux milles. .Nous aperçûmes du mou-
vement sur la côte; une prame (1) s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fut à portée de la voix, nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en portugais, en italien, en anglais, en français, et nous répondîmes dans ces quatre langues. L'alarme régnait, notre vaisseau était le premier bâtiment d'un grand port qui eût osé mouiller dans la rade dangereuse où nous étalions la marée. D'une autre part, les insulaires voyaient, pour la première fois, le pavillon tricolore; ils ne savaient si nous sortions d'Alger ou de Tunis. Quand on vit que nous avions figure humaine et que nous entendions ce qu'on disait, la joie fut extrême. Les moines nous recueillirent dans le bateau et nous ramâmes gaiement vett S;mla-Cruz : nous y débarquâmes arec quelque difficulté, à cause d'un ressac assez \ iolent.
Tools l'Ile afccourut. Quatre ou eînq algoa* rils, armés de piques rouillées* S'emparèrent de nous. L'uniforme de 8a Majesté m'attiranf
i Sorte de bateau A i imi i et i voiles <
les honneurs, je passai pour l'homme important de la députât ion. On nous conduisit chez le gouverneur, dans un taudis, où Son Excellence, vêtue d'un méchant habit vert, autrefois galonné d'or, nous donna une séance solennelle : il nous permit le ravitaillement.
Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons commode et bien éclairé. Tulloch avait trouvé un compatriote : le principal frère, qui se donnait tout les mouvements pour nous, était un matelot de Jersey dont le vaisseau avait péri corps et biens sur Graciosa. Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra docile aux leçons des catéchistes; il apprit le portugais et quelques mots de latin ; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le convertit et on en fit un moine. Il se souvenait encore de son ancien métier : ayant été longtemps sans parler sa langue, il était enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendît; il riait et jurait en vrai pilotin. Il nous promena dans l'île. Les maisons des villages, bâties en planches
et en pierres, s'enjolivaient de galeries extérieures qui donnaient un air propre à ces cabanes, parce qu'il y régnait beaucoup de lumière. Les paysans, presque tous vignerons, étaient à moitié nus et bronzés par le soleil; les femmes, petites, jaunes comme des mulâtresses, mais éveillées, étaient naïvement coquettes, avec leurs bouquets de seringas, leurs chapelets en guise de couronnes ou de chaînes. Les pentes des collines rayonnaient de ceps, dont le vin approchait celui de Fayal. L'eau était rare, mais, partout où sourdait une fontaine, croissait un figuier et s'élevait un oratoire avec un porlique peint à fresques. Les ogives du portique encadraient quelques aspects de L'Ile el quelques portions de la mer. si sur un de ces figuiers que je vis s'abattre une compagnie de sarcelles bleues, non palmipèdes. L'arbre n'avait point de feuilles, mais il portait des fruits rouges enchâssés comme des cristaux. Quand il futorné des oiseaux cérulés qui laissaient pendre leur- ailes, ses fruits parurent d'une pourpre éclatante, tandis que
l'arbre semblait avoir poussé, tout à coup, un feuillage d'azur.
Un bon souper nous fut servi chez les religieux après notre course. Le lendemain, vers midi, nos provisions embarquées, nous retournâmes à bord. Les religieux se chargèrent de nos lettres pour l'Europe. Le vaisseau s'était trouvé en danger par la levée d'un fort vent du sud-est. On vira l'ancre; mais, engagée dans des roches, on la perdit, comme on s'y attendait. Nous appareillâmes : le vent continuant de fraîchir, nous eûmes bientôt dépassé les Aeores.