L'ILE <AINT-P1ERRE. BAIN INTEMPESTIF AI MILJKO
LES REnlTNS. — TERRE d'aMFRIQLE.
Rendu à la mer, je recommençai à contempler ses solitudes.
Ma retraite pendant le jour, lorsque je voulais éviter les passagers, était la hune du grand màt; j'y montais lestement aux applaudissements des matelots. Je m'y asseyais dominant ta vagues.
L'espace, tendu d'un double azur, avait l'air d'une toile préparée pour recevoir les futures créations <l'im grand peintre. L;i couleur des .•aux était pareille à celle du verre liquide. De longues et hautes ondulations ouvraient, dan»
leurs ravines, des échappées de vue sur les déserts de l'Océan. Descendu de l'aire du mat, comme autrefois du nid de mon saule, toujours réduit à une existence solitaire, je soupais d'un biscuit de vaisseau, d'un peu de sucre et d'un citron ; ensuite je me couchais, ou sur le tillac, dans mon manteau, ou sous le pont, dans mon cadre.
Le vent nous força d'anordir et nous accostâmes le banc de Terre-Neuve. Quelques glaces flottantes rôdaient au milieu d'une bruine froide et pâle.
Les hommes du trident ont des jeux qui leur viennent de leurs devanciers : quand on passe la Ligne, il faut se résoudre à recevoir le baptême : même cérémonie sous le Tropique, même cérémonie sur le banc de Terre-Neuve, et, quel que soit le lieu, le chef de la mascarade est toujours h bonhomme Tropique Tropique et hydropique sont synonymes pour les matelots : le bonhomme Tropique a donc une bedaine énorme; il est vêtu, lors même qu'il est sous son tropique de toutes les peaux de mouton et de
LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND ï~2o
toutes les jaquettes fourrées de l'équipage. Il se tient accroupi dans la grande hune, poussant, de temps en temps, des mugissements. Chacun le regarde d'en bas : il commence à descendre le long des haubans, pesant comme un ours, trébuchant comme Silène. En mettant le pied sur le pont, il pousse de nouveaux rugissements, bondit, saisit un seau, le remplit d'eau de mer et le verse sur le chef de ceux qui n'ont pas passé la Ligne, ou qui ne sont pas parvenus à la latitude des glaces. On fuit sous les ponts, on remonte sur les écoutilles, on grimpe aux mâts : père Tropique vous poursuit; cela finit au moyen d'un large pourboire.
Nous gouvernâmes vers les îles Saint-Pierre el Ifiquelon, cherchant une nouvelle relâche. Quand nous approchâmes de la première, un matin, entre dix heures et midi, nous étions presque dessus; Bea côtes perçaient, en forme dr bosse noire, à travers la brume.
Non- mouillâmes «levant la capitale de l'île : doui ne la voyions pas, mais nous entendions le bruil de la terre. Les passagers se hâtèrent
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de débarquer; le supérieur de Saint- Sulpice, continuellement harcelé du mal de mer, était si faible qu'on fut obligé de le porter au rivage. Je pris un logement à part; j'attendis qu'une rafale, arrachant le brouillard, me montrât le lieu que j'habitais, et pour ainsi dire le visage de mes hôtes, dans ce pays des ombres.
Le port et la rade de Saint-Pierre sont placés entre la côte orientale de l'île et un îlot allongé, Vile aux Chiens. Le port, surnommé le Bantrhois, creuse les terres et aboutit à une flaque saumâtre. Des mornes stériles se serrent au noyau de l'île : quelques-uns, détachés, surplombent le littoral ; les autres ont, à leur pied, une lisière de landes tourbeuses et arasées. On aperçoit, du bourg, le morne de la vigie.
La maison du gouverneur fait face à l'embarcadère. L'église, la cure, le magasin aux vivres, sont placés au même lieu; puis viennent la demeure du commissaire de la marine et colle du capitaine du port. Ensuite commence, le long du rivage, sur les galets, la seul»' nue du bourg.
Je dînai deux ou trois fois chez le gouverneur, officier plein d'obligeance et de politesse. Il cultivait, sur un glacis, quelques légumes d'Europe. Après le dîner, il me montrait ce qu'il appelait son jardin.
Du jardin, nous montions aux mornes, et nous nous arrêtions au pied du mât du pavillon de la vigie.
Un matin, j'étais allé seul au Cap -à- l'Aigle, pour voir se lever le soleil du côté de la France. Là, une eau hyémale formait une cascade dont le dernier bond atteignait la mer. Je m'assis au ressaut d'une roche, les pieds pendants -11 r la vague qui déferlait au bas de la falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures du morne; elle avait les jambes nues, quoiqu'il fit froid, et marchait parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffes sous le mouchoir des Indes dont sa têt* était entortillée; par-dessus ce mouchoir, elle portait un chapeau de roseaux du pays en façon de mi ou de berceau* lu bouquet de bruyères lilas lui servait «le parure. De f<'ni|i<
en temps, elle se baissait et cueillait les feuilles d'une plante aromatique qu'on appelle, dans l'île, thé naturel. D'une main, elle jetait ces feuilles dans un panier qu'elle tenait de l'autre main. Elle m'aperçut : sans être effrayée, elle se vint asseoir à mon coté, posa son panier près d'elle et se mit, comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à regarder le soleil.
Nous restâmes quelques minutes sans parler; enfin, je fus le plus courageux et je dis : « Que cueillez- vous là? La saison des lucets et des atocas est passée. » Elle leva de grands yeux noirs, timides et fiers et me répondit : « Je cueillais du thé. » Elle me présenta son panier, a Vous portez ce thé à votre père et à votre mère? — Mon père est à la pêche. — Que faites- vous l'hiver, dans l'île? — Nous tressons des filets, nous péchons les étangs, en faisant des trous dans la glace; le dimanche, nous allons à la messe et aux vêpres où nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la neige et nous voyons les garçons chasser les ours blancs. —
Votre père va bientôt revenir! — Oh! non : le capitaine mène le navire à Gènes... »
Elle se leva, prit son panier, et se précipita par un sentier rapide, le long d'une sapinière. Elle chantait d'une voix sonore un cantique des Missions :
Tout brûlant d'une ardeur immortelle, C'est vers Dieu que tendent mes désirs.
Elle faisait envoler, sur sa route, de beaux oiseaux appelés aigrettes, à cause du panache de leur tête; elle avait l'air d'être de leur troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile, s'assit augouvernail et s'éloigna.
Noua passâmes quinze jours dans l'île. De ses cotes désolées, on découvre les rivages encore plu- désolés de Terre-Neuve. Les mornes, à l'intérieur, étendent des chaînes divergentes dont la plus élevée se prolonge vers l'anse Rodrigue. Dana les vallons, lu rnrln* granitique, mêlée d'un mica rougeel rordâtre, se rembourre d'un matelas de sphaignes, de lichen et de dicranum.
La pointe septentrionale de Terre-Neuve arrive à la latitude du cap Charles Ier du Labrador ; quelques degrés plus haut commence le paysage polaire. Si nous en croyons les voyageurs, il est un charme à ces régions : le soir, le soleil, touchant la terre, semble rester immobile et remonte ensuite dans le ciel, au lieu de descendre sous l'horizon. Les monts revêtus de neige, les vallées tapissées de la mousse blanche que broutent les rennes, les mers couvertes de baleines et semées de glaces flottantes, toute cette scène brille, éclairée comme à la fois par les feux du couchant et la lumière de l'aurore : on ne sait si l'on assiste à la création ou à la fin du monde.
Après avoir embarqué des vivres et remplacé l'ancre perdue àGraciosa, nous quittâmes Saint- Pierre. Cinglant au midi, nous atteignîmes la latitude de 38 degrés. Les calmes nous arrêtèrent à une petite distance des côtes du Maryland et de la Virginie. Au ciel brumeux des régions boréales avait succédé le plus beau ciel; nous ne voyions pas la terre, mais l'odeur
(les forêts de pins arrivait jusqu'à nous. Les aubes et les aurores, les levers et les couchers du soleil, les crépuscules et les nuits étaient admirables. Je ne me pouvais rassasier de regarder Vénus, dont les rayons semblaient m'envelopper.
Un soir, je lisais dans la chambre du capilaine, la cloche de la prière sonna : j'allai mêler mes vœux à ceux de mes compagnons. L-< officiers occupaient le gaillard d'arrière avec les passagers; l'aumônier, un livre à la main, un peu en avant d'eux, près du gouvernail: les matelots se pressaient pêle-mêle sur |e lillac : nous nous tenions debout, le visage tourné vers la proue du vais-eau. Toutes les voiles étaient pliées.
ls globe du soleil, prêt à se plonger dans les (lots, apparaissait entre les cordages du navire, .-m milieu des espaces sans bornes : on eût dit, par les balancements de la poupe, que l'astre radieux changeai I h chaque instant d'horizon.
I,a chaleur nous accablait; le vaisseau, dans
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un calme plat, sans voile et trop chargé de ses mats, était tourmenté du roulis : brûlé sur le pont et fatigué du mouvement, je me voulus baigner, et, quoique nous n'eussions point de chaloupe dehors, je me jetai du beaupré à
Tout alla d'abord à merveille, et plusieurs passagers m'imitèrent. Je nageais sans regarder le vaisseau; mais, quand je vins à tourner la tête, je m'aperçus que le courant l'entraînait déjà loin. Les matelots, alarmés, avaient filé un grelin aux autres nageurs. Des requins se montraient dans les eaux du navire, et on leur tirait des coups de fusil pour les écarter. La houle était si grosse qu'elle retardait mon retour, en épuisant mes forces. J'avais un gouffre au-dessous de moi et les requins pouvaient, à tout moment, m'emporter un bras ou une jambe. Sur le bâtiment, le maître d'équipage cherchait à descendre un canot dans la mer, mais il fallait établir un palan, et cela prenait un temps considérable.
Par le plus grand bonheur, une brise presque
insensible se leva; le vaisseau, gouvernant un peu, s'approcha de moi; je ne pus m'emparer de la corde, mais les compagnons de ma témérité s'étaient accrochés à cette corde ; quand oo nous tira au flanc du bâtiment, me trouvant à l'extrémité de la fde, ils pesaient sur moi de tout leur poids. On nous repêcha ainsi un à un, ce qui fut long. Les roulis continuaient; à chacun de ces roulis en sens opposé, nous plongions de six ou sept pieds dans la vague, ou nous étions suspendus en l'air à un même nombre de pieds, comme des poissons au bout d'une ligne : à la dernière immersion, je me sentis prêt à m'évanouir: un roulis de plus, et c'en était fait. On me hissa sur lo pont à demi mort.
Deu* jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le cœur me battit, quand 1<> capitaine me la montra : l'Amérique! Un pilote vmi ;i bord; nous entrâmes dans la baie de Chesapeake. Le Boir même, <>n envoya une chaloupe chercher dea \ h rea irais. Je me joignis au parti el bientôt je foulai le sol américain.
Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux, annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes, au bout d'une demi-heure, tenait de la ferme d'un Anglais et de la case d'un créole. Des troupeaux de vaches européennes pâturaient des herbages entourés de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau rayée. Des noirs sciaient des pièces "de bois, des blancs cultivaient des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, nous ouvrit la barrière de l'enclos. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules, des œufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à lapetite Africaine.
On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore : en approchant, les eaux se rétrécirent; elles étaient lisses et immobiles: nous avions l'air de remonter un fleuve indo- U-nl bordé d'avenues.
Baltimore s'offrit à nous comme au fond d'un lac. En regard de la ville s'élevait une colline boisée, au pied de laquelle on commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai du port. Je dormis à bord et n'atterris que le lendemain. J'allai loger à l'auberge avec mes bagages; les séminaristes se retirèrent à l'établissement préparé pour eux, d'où ils se sont dispersés en Amérique.