‹ La jeunesse de ChateaubriandChapitre 18 sur 24 · PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE^ SAUVAGES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE^ SAUVAGES

Baltimore, comme toules les autres métropoles des États-Unis, n'avait pas l'étendue qu'elle a maintenant : c'était une jolie petite ville catholique, propre, animée, où les mœurs et la société avaient une grande aflinité avec les mœurs «•( la société de l'Europe.

le payai mon passage an capitaine el lui donnai un dîner d'adieu. J'arrêtai ma place au stage-coach qui faisait, trois fois la semaine, le voyage de Pensylvanie. A quatre heures «lu matin, j'y montai, ei me voilà roulant Bur i hemins <lu Nouveau Moud.-.

La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un pays assez plat : presque point d'arbres, fermes éparses, villages clairsemés, climat de la France, hirondelles volant sur les eaux, comme sur l'étang de Combourg.

En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au marché, des voitures publiques et des voitures particulières. Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes plantées, se coupant à angle droit, dans un ordre régulier, du nord au sud et de l'est à l'ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue qui suit son bord occid entai. Cette rivière serait considérable en Europe : on n'en parle pas en Amérique, ses rives sont basses et peu pittoresques.

Descendu d'abord à l'auberge, je pris ensuite un appartement dans une pension où logeaient des colons de Saint-Domingue et des Français émigrés.

A Philadelphie, j'aurais pu me croire à Li verpool. OU à Bristol. L'apparence dû peuple était

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agréable : les quakeresses, avec leurs robes grlsèâ, leurs petits chapeaux uniformes, et leurs visages pâles, paraissaient belles.

Lorsque j'arrivai à Philadelphie, le général Washington il) n'y était pas; je fus obligé de l'attendre une huitaine de jours. Je le vis passer, dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides.

Mais, quand j'allai lui porter ma lettre de iv.-ommandation, je retrouvai la simplicité du vieux romain.

Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des Etats- Unis : point de gardes, pas même de valets. le frappai, un-' jeune serrante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui, elle me répondit qu'il y était. Je répliquai que j'avais une lettre a lui remettre. La servante me demanda won nom. difficile à prononcer en anglais et qu'elle ne put retenir. Bile mfl dit alors doucement : Walk fn, Ht /entrez, triôti*

I L'un de* fondateur* d< La République des El I il fut le premier président.

sieur », et elle marcha, devant moi, dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises : elle m'introduisit dans un parloir où elle me pria d'attendre le général.

Au bout de quelques minutes, le général entra : d'une grande taille, d'un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence; il l'ouvrit, courut à la signature qu'il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand! » C'était ainsi qu'il l'appelait et qu'avait signé le marquis de La Rouerie.

IVous nous assîmes. Je lui expliquai, tant bien que mal, le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français et m'écoutait avec une sorte d'étonnement; je m'en aperçus et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple, comme vous l'avez fait. — WeU, ivell, young mon! Bien, bien, jeune homme, » s'écriat-il, en me tendant la main. 11 m'invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.

Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n'étions que cinq ou six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le général nous montra une clef do la Bastille. Ces clefs, je l'ai déjà remarqué, étaient des jouets assez niais qu'on se distribuait alors. Si AYashington avait vu, dans les ruisseaux de Paris, les vainqueurs de la Bastille, il aurait moins respecté sa relique.

Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l'ai jamais revu; il partit le lendemain et je continuai mon voyage.

Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d'un monde.

J'étais impatient de continuer mon voyage. Ce n'étaient pas les Américains que j'étais venu voir, et je brûl.iis de me jeter dans une entreprise pour laquelle je n'avais rien de préparé que mon imagination et mon courage.

Quand j«- formai I'- projet de découvrir le passage au nord-ouest, on ignorai! si l'Amérique septentrionale s'étendail sous le pôle, en r< \j« »ignanl l<* Groenland, ou ai elle se terminait à

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quelque mer, contiguë à la baie d'Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn avait découvert la mer, à l'embouchure de la rivière de la Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les 119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich (1).

Sur la côte de l'océan Pacifique, les efforts du capitaine Gook et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes.

Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s'entretenir de la course de Mackenzie : parti, le 3 juin 1789, du fort Chipewan, sur le lac des Montagnes, il descendit, à la mer du pôle, par le fleuve auquel il a donné son nom.

Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma route droit au nord ; mais je me serais fait scrupule d'altérer le plan arrêlé entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher à l'ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest, au* dessus du golfe de Californie; de là, suivant le

(1) Ville d'Angleterre (Kent) qui possède un célèbre observatoire d'où les Anglais comptent leur premier méridien.

profil du continent, et toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de Behring, doubler le dernier cap septentrional de l'Amérique, descendre à l'est, le long des rivages de la mer polaire, et rentrer, dans les États-Unis, par la baie d'Hudson, le Labrador et le Canada.

Quels moyens avais-je d'exécuter cette prodigieuse pérégrination? aucun.

Je ne trouvai pas le moindre encouragement à Philadelphie. J'entrevis, dès lors, que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne serait que le prélude d'un second et plus long voyage.

Un stage-coach, semblable à celui qui m'avait amené de Baltimore, me conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée, commerçante, qui, cependant, était loin «l'être ce qu'elle est aujourd'hui, loin de ce qu'elle sera dans quelque! années, car les États-Unis croissent plus rite que ce manuscrit.

le m'embarquai ô New-York, sur !<• paquebot qui faisait voile pour Albany, situé en

amont de la rivière du Nord. La société était nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une collation de fruits et de lait; les femmes étaient assises sur les bancs du tillac, et les hommes sur le pont. La conversation ne se soutint pas longtemps : à l'aspect d'un beau tableau de la nature, on tombe involontairement dans le silence.

Arrivé à Albany, j'allai chercher un M. Swift, pour lequel on m'avait donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait de pelleteries avec les tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l'Angleterre aux États-Unis. Après m'avoir entendu, M. Swift me fit des objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas entreprendre, de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je serais forcé de passer, un voyage de cette importance, que, quand j'aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j'arriverais à des niions glacées où je périrais de froid et de faim : il me conseilla de commencer par m'ac-

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climater, m'invita à apprendre le sioux, l'iroquois et l'esquimau, à vivre au milieu des coureurs de bois et des agents de la compagnie de la baie d'IIudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais alors, dans quatre ou cinq ans, avec l'assistance du gouvernement français, procéder à ma hasardeuse mission.

Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me contrariaient. Si je m'en étais cru, je serais parti tout droit pour aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift mon déplaisir; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour me rendre à Niagara et à Pittsbourg : à Pitlsbourg, je descendrais l'Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets. J'avais toujours, dans la tète, mon premier plan de rouie.

M. Swift engagea, à mon Bervice, un Hollandais qui parlait plusieurs dialectes indiens. J'achetai deux chevaux et je quittai Alhany.

Tout le pays qui s'étend, aujourd'hui, entre le territoire de cette ville et celui de Niagara, esl habit.- et défriché; le canal de New-York le tra-

verse; mais alors une grande partie de ce paya était déserte.

Lorsque, après avoir passé le Mohawk, j'entrai dans des bois qui n'avaient jamais été abattus, je fus pris d'une sorte d'ivresse d'indépendance : j'allais d'arbre en arbre, à gauche, à droite, me disant : « Ici, plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus de république, plus de présidents, plus de rois, plus d'hommes. » Et, pour essayer si j'étais rétabli dans mes droits originels, je me livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide, lequel, dans son âme, me croyait fou.

Hélas! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête si fièreî tout à coup, je viens m'énaser contre un hangar. Sous ce hangar s'oiïrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j'aie vus de ma vie. Ils étaient . une vingtaine, tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tète et des anneaux passés dans les narines.

Un petit Français, poudré et frisé, habit vertpomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c'était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons d'ours. Il avait été marmiton, au service du général Rochambeau, pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New- York, après le départ de notre armée, il se résolut d'enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec le succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du Nouveau Monde En nie parlant des Indiens, il médisait toujours : Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. • Il 9e louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers; en effet, je n'ai Jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenanl son petit violon entre son menton e( sa poitrine, accordai! l'instrument fatal; il criai! aux [roquoifl : .1 vas places! El toute la troupe -aniaii comme une bande de démons.

N'était-ce pas une chose accablante, pour un disciple de Rousseau, que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l'ancien marmiton du général Rochambeau donnait à ces Iroquois? J'avais grande envie de rire, mais j'étais cruellement humilié.

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