CHIENS PÊCHEURS. — LE SACHEH DES ONONDAGA
J'achetai, «les Indiens, un habillement complet : deux peaux d'ours, l'une pour demi-toge, l'autre pour lit. Je joignis, à mon nouvel accoutrement, la calotte de drap rouge à cotes, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes cheveui flottaient sur mon cou découvert; je portais la barbe longue : j'avais du sauvage, du chasseur e( du missionnaire. <>n m'invita à une partie de chasse, qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un carcàjou (1).
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Cette race d'animaux est presque entièrement détruite dans le Canada, ainsi que celle des castors.
Nous nous embarquâmes, avant le jour, pour remonter une rivière sortant du bois où l'on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine, tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens : une partie de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la llottille, et des femmes portaient nos vivres.
Nous ne rencontrâmes pas le carcajou, mais nous tuâmes des loups -cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un grand deuil lorsqu'ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs, tiennent pour certain que le rat se change en caille, et la taupe en loriot.
Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment à notre table. On accoutume les chiens à plonger; quand ils ne vont pas à la chasse, ils vont à la pêche : ils se pré-
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cipitent dans les fleuves et saisissent le poisson jusqu'au fond de l'eau. Un grand feu, autour duquel nous nous placions, servait aux femmes pour les apprêts de notre repas.
Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour nous mettre les yeux à l'abri de la fumée dont le nuage flottant au-dessus de nos tètes, nous garantissait tellement quellement de la piqûre des maringouins.
Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve les anatomies : diminués de taille, à mesure que la matière diminuait d'énergie, ces hydres, griffons et autres se trouveraient aujourd'hui a L'étal d'insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes d'aujourd'hui.
M. Violet m'offril ses lettres de créance pour !•■- Qnoodagas, reste d*ui>.- dp» six nations irôquoises. J'arrivai d'abord au lac «les Onondagas. Le Hollandais choisi! un lieu propre a établir notre camp : une rivière sortait du lac, notre appareil lui dressé dans la courbe de cette
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rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l'un de l'autre, deux piquets fourchus, nous suspendîmes horizontalement, dans l'endentement de ces piquets, une longue perche. Des écorces de bouleau, un bout appuyé sur le sol, l'autre sur la gaule transversale, formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous servir d'oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes des sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les bois, près de notre camp : ils ne s'en éloignèrent pas.
Il n'était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes huttes. Je pris mon fusil et j'allai flâner dans les environs.
Entre des hauteurs nues et pierreuses, à mi-côte, s'élevait une méchante cabane; une vache maigre errait dans un pré au-dessous.
J'aime les petits abris « A chico pajarillo chico nidillo, à petit oiseau petit nid. » Je m'assis sur la pente, en face de la hutte plantée sur le coteau opposé.
Au bout de quelques minutes, j'entendis des
voix dans le vallon : trois hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses; ils les mirent paître et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Vne femme sauvage sortit de la hutte, s'avança vers l'animal effrayé et l'appela. La vache courut à elle, en allongeant le cou avec un petit mugissement. Les planteurs menacèrent de loin l'indienne qui revint à sa cabane. La vache la suivit.
Je me levai, descendis le rampant de la côte, traversai le vallon et, montant la colline parallèle, j'arrivai à la hutte.
Je prononçai le salut qu'on m'avait appris
Siegohl Je suis venu. » L'Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage : « Vous êtes venu •, ne répondit rien. Alors je essai la vache : le visage jaune et attristé de l'Indienne laissa paraître des signes d'attendrissement.
Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec an reste de doute, puis elle B'avança <-i vint passer ta main Bur le front de bs compagne de misère et de solitude.
Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car j'avais épuisé mon indien : « Elle est bien maigre! » L'Indienne repartit en mauvais anglais : ■ Elle mange fort peu, shc eats ver y Uttle. — On l'a chassée rudement », repris-je. Et la femme répondit : « Nous sommes accoutumées à cela toutes deux, both » . Je repris : « Cette prairie n'est donc pas à vous? » Elle répondit : « Cette prairie était à mon mari qui est mort. Je n'ai point d'enfants, et les chairs blanches mènent leurs vaches dans ma prairie. »
Je n'avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que je ne compris point; c'étaient sans doute des souhaits de prospérité.
Je retournai à mon ajoupa, où m'attendait une collation de pommes de terre et de maïs. La soirée fut magnifique : le lac, uni comme une glace sans tain, n'avait pas une ride.
Le lendemain, j'allai rendre visite au sachem des Onondagas : j'arrivai à son village à dix heures du matin. Aussitôt, je fus environne de jeunes sauvages qui nie parlaient dans leur
langue mêlée de phrases anglaises et de quelques mots français; ils faisaient grand bruit et avaient l'air joyeux. Ces tribus indiennes, enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des troupeaux; leurs cabanes sont remplies d'ustensiles achetés, d'un côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l'autre, aux marchés des États-Unis.
Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueurdu mot; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.
Les relations anglaises ne manquent jamais d'appeler le sachem indien the old yentleman. ( >j\ le rwii.r gentilhomme a une plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre parfoîf W h-l'\ rase et ronde comme un fromage, d'un chapeau bordé A trois cornes, •■H signe «l'honneur européen, C'est tout son rétament,
Le Htebem Onondagas me reçut bien et me ni asseoir w une natte, ji parlait anglais et entendait le français; mon guide gavait l'iro* quois ■ Is conversation fut facile^ Entre autres
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choses, le vieillard me dit que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il l'avait toujours estimée. Jl se plaignit des Américains ; il les trouvait injustes et avides, et regrettait que, dans le partage des terres indiennes, sa tribu n'eût pas augmenté le lot des Anglais.
Les femmes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière vertu restée aux sauvages, au milieu de la civilisation européenne; on sait quelle était autrefois cette hospitalité ; le foyer avait la puissance de l'autel.
Lorsqu'une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venait demander l'hospitalité, l'étranger commençait ce qu'on appelait la danse du suppliant; l'enfant touchait le seuil de la porte et disait : « Voici l'étranger! » Et le chef répondait : « Enfant, introduis l'homme dans la hutte. » L'étranger, entrant sous la protection de l'enfant, s'allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant de la consolation : « L'étranger a retrouvé une mère et une femme; le soleil se lèvera
et se couchera pour lui, comme auparavant. » Je pris congé du vieux sachem et nous voilà, mon guide et moi. remontés à cheval. Notre route, devenue plus pénible, était à peine tracée par des abatis d'arbres. Les troncs de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans les fondrières.
Les défrichements, sur les deux bords de la route que je parcourais, offraient un curieux mélange de l'état de nature et de l'état civilisé. Dans le coin d'un bois, qui n'avait jamais retenti que des cris du sauvage et des bramements de la bête fauve, on rencontrait une terre labourée; on apercevait, du même point de vue, le wigwanrnd un Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de cea habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes hollandaises; d'antres Q'étaient qu'a demi terminées cl n'avaient, pour toit, que le ciel.
J'étais reçu dans ces demeures, ouvrages d'un matin: j'\ trouvais souvent une famille avec les élégances <!«• l'Europe : (\^^ meubles d'acajou, un piano, dea tapis, de- glaces, à
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quatre pas de la huttel d'un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs (étaient revenus des bois ou des champs avec la cognée ou la houe, on ouvrait les fenêtres. Les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au piano le duo de Panrfolfetto, de Paesiello, ou un rantabile, de Cimarosa, le tout à la vue du désert, et, quelquefois, au murmure d'une cascade.
Dans les terrains les meilleurs, s'établissaient des bourgades. La flèche d'un nouveau clocher s'élançait du sein d'une vieille forêt. Gomme les mœurs anglaises suivent partout les Anglais, après avoir traversé des pays où il n'y avait pas trace d'habitants, j'apercevais l'enseigne d'une auberge qui brandillait à une branche d'arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient à ces caravansérails : la première fois que je m'y reposai, je jurai que ce serait la dernière.
Il arriva qu'en entrant dans une de ces hôtelleries, je restai Stupéfait à l'aspect d'un lil immense, bâti en rond autour d'un poteau : chaque voyageur prenait place dans ce lit, les
pieds au poteau du centre, la tête à la circonférence du cercle, de manière que les dormeurs étaient rangés symétriquement, comme les rayons d'une roue ou les bâtons d'un éventail. Après quelque hésitation, je m'introduisis dans cette machine, parce que je n'y voyais personne Je commençais à m'assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi : c'était la jambe de mon grand Hollandais; je n'ai, de ma vie, éprouvé une plus grande horreur. Je sautai dehors du cabas hospitalier, maudissant cordialement les usages de nos bons aïeux. J'allai rlormir dans mon manteau, au clair de lune. Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. Une troupe de colons et d'Indiens passa l.i rivière avec nous. Nous campâmes dans des prairies peinturées de papillons et de fleurs. \ ec nos costumes divers, nos différents iipes autour de nos feux, nos chevaux attachés "ii paissant, nous avions L'air d'une caravane. C'est là que je fis la rencontre d'un ser penl a sonnettes qui se laissai! enchanter par le son d'une flûte.