DANGERS QUE COURT CHATEAUBRIAND
Nous avançâmes vers Niagara. Nous n'étions plus qu'à huit ou neuf lieues, lorsque nous aperçûmes, dans une chênaie, le feu de quelques sauvages, arrêtés au bord d'un ruisseau, où noua songions nous-mêmes à bivaquer.
Noua profitâmes de leur établissement : chevaux pansés, toilette de nuif faite, nous accostâmes la horde. Les jambes croisées à la manière des tailleurs, nous nous assîmes avec les Indiens autour du bûcher, pour mettre rôtir nos quenouilles de mais.
La famille étail composée de deux femmes,
ïi)ï LA JEUNESSE DE CHATEAUBRIAND
de deux enfants à la mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint générale, c'est-à-dire entrecoupée par quelques mots de ma part et par beaucoup de gestes; ensuite chacun s'endormit dans la place où il était. Resté seul éveillé, j'allai m'asseoir à l'écart, sur une racine qui traçait au bord du ruisseau. La lune se montrait à la cime des arbres ; une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l'Orient avec elle, semblait la précéder, dans les forets, comme sa fraîche haleine. L'astre solitaire gravit peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait sa course, tantôt il franchissait des groupes de nues qui ressemblaient aux sommets d'une chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d'un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires.
Le lendemain, les Indiens s'armèrent, les femmes rassemblèrent les bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes. Nous nous séparâmes, en touchant nos fronts et notre poitrine. Les guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant ; les femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans des fourrures, aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu'à ce qui1 la troupe entière eût dispara entre les arbres de la forêt.
Les sauvages du Saut de Niagara, dans la dépendance des Anglais, étaient chargés de la police de la frontière, di ce Côté, Cette bizarre gendarmerie, armée d'arcs et de flèches, nous empocha de passer* Je fus obligé d'envoyer le
Hollandais, au fort de Niagara, chercher un permis, afin d'ent tt r sur les terre* de la domination britannique. Gela me serrait un peu le mur, car il me souvenait que la France avait jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas- Canadai Mon guide revint avec le permis : j*1
le conserve encore; il est signé : le capitaine Gordon.
Je restai deux jours dans le village indien, d'où j'écrivis une lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s'occupaient de différents ouvrages ; leurs nourrissons étaient suspendus, dans des réseaux, aux branches d'un gros hêtre pourpre. L'herbe était couverte de rosée, le vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays, renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La brise berçait les couches aériennes d'un mouvement presque insensible; les mères se levaient, de temps en temps, pour voir si leurs enfants dormaient et s'ils n'avaient point été réveillés par les oiseaux.
Du village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues : il nous fallut autant d'heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. A six milles de distance, une colonne de vapeur m'indiquait déjà le lieu du déversoir. Le cœur me battait d'une joie mêlée de terreur, en entrant dans le bois qui me déro-
bait la vue d'un des plus grands spectacles que la nature ait offerts aux hommes.
Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride, nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la rivière Niagara, sept ou huit cents pas audessus du Saut. Comme je m'avançais incessamment, le guide me saisit par le bras; il m'arrêta au rez même de l'eau qui passait avec la vélocité d'une flèche. Elle ne bouillonnait point, elle glissait, en une seule masse, sur la pente du roc; son silence, avant sa chute, formait contraste avec le fracas de sa chute même.
Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire entraîné par le fleuve, • l j'avais une envie involontaire de m') jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage; tantôt en aval, sur ni<' qui partageait les eaux el <»ii ces eaux manquaient t<>ui a coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel.
Après un quart d'heure de perplexité el
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d'une admiration indéfinie, je me rendis à la chute.
Je ne pouvais communiquer les pensées qui m'agitaient, à la vue d'un désordre si sublime.
J'ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des Pyrénées avec leurs isards; je n'ai pas remonté le Nil assez haut pour rencontrer ses cataractes qui se réduisent à des rapides ; je ne parle pas des zones d'azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de ruines ou sujets de chansons pour le poète :
Et pncceps Anio ac Tiburni lucus.
« Et l'Anio rapide et le bois sacré de Tibur. »
Niagara efface tout...
Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras; un serpent à sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre et recule, en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des rênes; le cheval, toujours effarouché, m'entraîne après lui. Déjà ses pieds de devant quittent la terre : accroupi ^uv le boni de l'abîme, il ne s'y tenait plus
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qu'à force de reins. C'en était fait de moi, lorsque l'animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en dedans par une pirouette.
Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara : une échelle de lianes servait aux sauvages, pour descendre dans le bassin inférieur; elle était alors rompue. Désirant voir la cataracte de bas en haut, je m'aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le tlanc d'un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l'eau qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pienv mu- et verticale n'offrait plus rien pour m 'accrocher: je demeurai suspendu, par
une main, â la dernière racine, sentant mes
doigts s'ouvrir sous le poids «le mon corps : il v ;i peu d'homme- qui aient passé, dans leur vie. deux minutes .(.mine je (es rompt, ii. Ma
mam fatiguée lâcha prise) je tombai. Par un bonheur Inouï, je me trouvai sur te redaû d'un roc "H j'aurais dû me briser mille fois si je né me sentis pas grand mal; j'étais A un
demi-pied de l'abîme et je n'y avais pas roulé : mais lorsque le froid et l'humidité commencèrent à me pénétrer, je m'aperçus que je n'en étais pas quitte à si bon marché : j'avais le bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d'en haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres, et me transportèrent à leur village. Je n'avais qu'une fracture simple : deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma guérison.
Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara. J'y vis passer des tribus qui descendaient de Détroit, ou des pays situés au midi et à l'orient du lac Érié. Je m'enquis de leurs coutumes; j'obtins, pour de petits présents, des représentations de leurs anciennes mœurs, car ces mœurs elles-mêmes n'existent plus. Cependant, an commencement delà guerre de l'indépendance américaine, les sauvages mangeaient encore les prisonniers, ou plutôt les tués : un capitaine anglais, puisant du
bouillon dans une marmite indienne, avec la cuiller à pot, en retira une main.
Je voulais entendre le chant de mes hôtes. Une petite Indienne de quatorze ans, nommée Mila, très-jolie (les femmes indiennes ne sont jolies qu'à cet âge), chanta quelque chose de fort agréable. N'était-ce point le couplet cité par Montaigne? « Couleuvre, arreste-toy; arrestetoy, couleuvre, à fin que ma sœur tire, sur le patron de ta peinclure, la façon et l'ouvrage d'un riche cordon que je puisse donner à ma mie : ainsi soit, en tout temps, la beauté et ta disposition préférée à tous les aultresserpens. »